CHAPITRE ÎX
Comme Ping-jou-heng était à boire dans le jardin de, Tchang-în, voyant que celui-ci ne pouvait venir à bout de faire un seul vers , il reconnut sans peine la fausseté de son prétendu talent, et en fut vivement irrité. C'est pourquoi il le salua en levant les mains croisées , et partit comme un trait..
Youàn-în et Tchang-în sortirent précipitamment pour le rejoindre et le reconduire; mais Ping-jou-heng marchait toujours sans se retourner, et fut bicntùt loin d'eux. Youàn-în craignit que Tchang-în ne se sentît mortilié. Ping-tseu-tchi ( c'est-à-dire Ping-jou-heng , surnommé Tscu-tchi ), dit-il , possède , à la vérité , quelque talent ; mais, lorsqu'il a bu, il est d'une vanité et d'une insolence insupportables »
Tchang-in av^it témoigné mille attentions à Ping-jouheng, dans l'espoir de gagner son affection ; mais Pingjou-heng, ayant deviné ses intentions, l'avait traité d'un ton lier et railleur, et ne lui avait pas monlré le moindre éj^ard. Tchang-în, découragé tout d un coup, ne put s'empêcher d'exhaler sa colère : « Dans l'origine, dit-il, je ne connaissais pas ce petit animal , et c'est uniquement par considérati<'n pour vous. Monsieur Chi-kiao , que je l'ai accueilli dune manière si afi'ectueuse. Comment a-t-il pu prendre un pareil ton ? C'est vraiment un homme sans éducation.
— » Comme il se flatte d'avoir du talent , dit Youànîn, il a coutume de blesser ainsi ses meilleurs amis. Au
reste, puisque je l'ai amené ici , tous les torts retombent sur moi.
— » Je trouve, dit Tchang-în, que le vrai talent consiste surtout dans les grandes compositions d'éloquence ; mais quel talent y a-t-il à faire une pièce de mauvais vers? Si l'habitude de rimer pouvait passer pour du talent, ces jours derniers, j'ai vu ii la table du préfet Yen, un de ses amis, de la famille Song, qui, en buvant une cruchedevin, compose cent pièces de vers d'une beauté exquise. J'ai l'intention de 1 inviter sous peu de jours. Si le cœur vous en dit, vouspourrez venir un instant le voir. Vous reconnaîtrez alors que les hommes d'un caractère élevé ne ressemblent nullement à ces individus de basse extraclion, qui se rengorgent fièrement et se donnent de grands airs.
— » Puisque c'estunhommeaussi eminent, dit Tchangîn, je serai heureux de le voir une seule fois. »
En achevant ces mots, il lui (il un salut et le quitta.
Nous laisserons maintenant Tchang-în dans sa déconvenue, pour revenir à Youàn-în. Voyant que Ping-jouheng s'en était retourné , il vint rendre réponse à Yénpé-hàn.
Dans ce moment, Yèn-pé-hàn commençait k s'impatienter d'attendre, lorsque, tout-à-coup, ii vit Youàn-în qui revenait seul. «Pourquoi M. Ping ne vient-il pas? lui demanda-t-il .
— » Il était venu avec moi, répondit Youàn-în, et
ROMAN CHINOIS
nous étions dt-jii entrés en ville, lorsque, soudain, nous] rencontrâmes M. Pé-kong (litre honoriliciuc de Tchangîn), fjui nous invita de la manière la plus pressante à passer ciu'/. lui, et nous retint quclijue temps à boire. M. Ping ayant appris ((u'il avait obtenu la seconde place au concours, s'imagina (|u il avait du talent; aussi, but-il du meilleur cft'ur. Mais ijuand il voulut l'aire des vers avec lui, voyant qu il ne pouvait tirer une seule phrase de son cerveau , i! le railla dans (pickiues lignes pifjuantes ; puis, il partit comme un trait cl s'en retourna, iai.ssanl le vieux Tchang vexé et myslillé au-delà de toute expression.
— » C'est charmant ! s'écria Yên-pé-hcân en riant aux 6clats, c'est charmant de l'avoir mystilié. Cet individu, <jui ne conijjrend pas un seul caractère, devait s'estimer fort heureux d'avoir obtenu, grâce à la réputation et à l'inlluence de son père, la deuxième place au concours. Qu'avait-il besoin de venir se frotter aux poètes pour s'attirer les plus cruels affronts ? Mais, dites-moi un peu de quelle manière M. Ping l'a raillé et bafoué.»
■Youàn-în récita alors à Yên-pé-hân les vers tracés sur le mur.
Yèn-pé-hànen rit à, gorge déployée. « C'est délicieux ! s'écria-t-il; mais, k ce que je vois, M. Ping a véritablement du talent. Veuillez, Monsieur, me l'amener promptcmentnour satisfaire ma vive impatience.
— » Demain matin, dit Youàn-5n, je ne manquerai pas de l'inviter avenir. »
A ces mots, il le quitta.
Le lendemain, Youàn-în, fidèle à, sa promesse, sortit à pied hors de la ville, et alla trouver Ping-jou-hcng.
Précédemment, dès que Ping-jou-heng entendait annoncer la visite de Youàn-în, il accourait gaiement audevant de lui; mais comme, ce jour-là, Youàn-în était resté ([uchpie temps à son hôtellerie, il resta lièremcnt couché, sans se déranger.
Youàu-in, devinant sa pensée, lui cria à haute voix : « M. Tseu-lclii, si vous avez niielquc sujet de mécontentement, vous pouvez me le aire en face; pourquoi repousser le monde avec cet air méprisant?»
A ces mots, Ping-jou-hcng jeta un vêtement sur ses épaules et vint «au-devant de lui. «Quoique je sois pauvre, dit-il, je n'ai certainement pas l'ignoble ambition d'aller manger et boire chez les riches, vous m'aviez dit, à plusieurs reprises, que c'était un homme de talent, cl c'est là le motif qui m'a décidé à entrer chez lui. Qui au rait pu prévoir qu'il était aussi méprisable que la terre et le fumier? Si,pour l'appàt-d'unc tasse de vin, j'allais jeter devant un liommc aussi vil que de la terre cl du fumier, mes pensées lleuriesel mes paroles élégantes, ne serait-ce pas le comble de la honte?
— »Si, hier, vous avez été invité à boire, reprit Youân-în, j'olais bien loin d'y songer; çàa élé uniquement l'effet d'une rencontre fortuite.
— » Bien que celle rencontre ait élé fortuite, ditPingiou-heng, vous ne deviez pas, Monsieur, le louer cl l'exalter.
— » C'était un ami, répliqua Youân-în en riant, pouvais-jedirc, à sonnez, qu'il était un homme bouché? Allons aujourd'hui voir ensemble Ycn-pé-hàn. Si c'est aus-
si un homme bouché, vous pourrez , pour le coup , vous en prendre à moi.
— » Je n'ai pas l'habitude, dit Ping-jou-hcng, d'abaisser mon caractère jusqu'à franchir le seuil des hommes riches ctpuissans; c'est déjà trop d'une ft,is; pourrais-je m'y risquer encore ?
— » Yen-pé-hàn est un des plus beaux lalens de notre époque ; pourquoi le Iraitcr d'homme riche et puissant?
— » Vous me disiez hier que Yèn-pé-hàn et Tchang-in avaient été, l'un le premier et l'autre le second (sur la liste des bacheliers). D'après le second, il estai.sé d'imaginer ce que doit être le premier. Votre esprit, Monsieur, n'a pas la force de se mettre au-dessus des hommes riches et puissans, et voilà pourquoi vous êtes constamment leur dune. Quant à moi, je connais à fond 1 étoffe deshomnics riches cl puissans. En général, il n'y en a pas un seul qui ail un véritable talent. Les uns se poussent par le crédit et l'inlhience de leurs parens, les autres par la vertu de l'argent. Parce que vous voyez que Yê-pé-hân a obtenu la première place au concours, de suite vous vous ligurcz (lue c'est un homme d'un mérite extraordinaire. Qui vous ait([u'il ne doit pas ce rang à l'intrigue?
— » Ce que vous dites des hommes riches et pui.-^sans, se voit quelquefois; seulement, il n'est pas possinle de porter le même jugememcnl sur Yén-pé-liàn. Kn effet , bien (|u'il soit né dans une maison riche cl puissante, il n'a ni le ton, ni les habitudes des hommes riches cl puissans. .Je le connais à fond. 11 est inutile d'insister sur ce point. Du reste, quand vous l'aurez vu une seule fois, vous reconnaîtrez vous-même que je dis vrai.
— » Si vous connaissez à fond Yên-pé-hàn , il paraît, Monsieur, ciue vous me jugez bien superlicicllcmcnt. Pour moi , j'ai d'abord quitte Lo-yang pour entrer dans le pays de Yen ; en sortant de Yen , i ai traversé Tlisi et Thsou , j'ai passé les rivières de iloa'i et de Yang. Eh bien ! jusqu'au moment où je suis arrivé ici . non-sculemcnl je n'ai pas vu, de mes yeux , un homme de talent , mais je n'ai j)as même appris , de mes propres oreilles , qu'il en existât un seul. Mais vous. Monsieur , vous n'.ivez pas mis le pied hors des frontières; à peine avez-vous aperçu l'extérieur de Tchang-in, (|ue vous le faites passer pour un homme de talent; et , pour avoir eu (|ucl(|ues relations d'amitié avec Yên-pé-hàn, vous proclamez, surle-champ, ([u'il est un homme de talent! Comment faitesvous. Monsieur, pour rencontrer une si grande quantité d'hommes de talent ?
— » A vous entendre, reprit Youàn-în, on dirait que, dans tout l'empire , il n'y a pas , décidémcnl , un seul homme de talent.
— » Comment oserais-jeprononcer que, dans tout l'empire, il n'y a pas d'homme de talent? Je dis seulement une, parmi les gens riches, on n'en saurait trouver un seul.
— » S'il n'y en a pas parmi les gens riches, où sont-ils donc ? »
En entendant ces mots, Ping-jou-hcng laissa échapper un long soupir. « Je vous avoue, lui dit-il. que ces raisonnemenssonl fort étranges. Je ne me permettrais pas de parler ainsi en votre présence, et, si je le faisais , vous vous refuseriez vous-même à me croire.
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— » Qu'y a-t-il d'étrange là-dedans? et pourquoi, si vous me le disiez, me refuserais-je h le croire?
— » Des hommes à larges sourcils et à. longue barbe, je ne sais pas combien j'en ai vu ; et, pourtant, je n'en j'i jamais rencontré un seul qui s'élevât au-dessus de la kjulc par un talent extraordinaire. Ces jours derniers , lorsque j'étais dans le temple de Min-tseu, j'ai vu, par hasard , une jeune fille de douze ans. Sans parler de ses attraits admirables, et à ne considérer que les vers qu'elle a tracés sur le mur, où Irouvcrait-on autant de finesse et de prolondeur, autant de grâce et de charnie? En vérité, elle vous iérait périr d amour I S'il existait au monde un homme d'un pareil mérite, mon plus ardent désir serait de me prosterner chaque jour devant lui et de lui offrir mes hommages. Mais, pour voir ces hommes riches et puissans qui n'ont ni esprit ni intelligence, je vous en supplie, ne venez jamais me déranger. »
Tout en parlant, il marmottait entre ses dents : « J'ai une foi profonde dans la parole de Ni-chân (Confucius) ; si on le frotte sur la meule (le jade), il ne s'use point ; si on veut lo teindre, il ne se salit point (1). »
Youâii-în, lui voyant cet air étrange, ne put se contenir davantage; et, riant aux éclats, « Monsieur Tseu-tchi, lui dit-il, décidément vous êtes fou! Si vous ne daignez pas y aller, comment pourrais-je vous faire violence? Seulement, quoique vous soyez si passionné pour les hommes de talent, lorsque vous en trouvez un sous la main , vous ne daignez, pour rien au monde, lui rendre visite. Un autre jour, ([uand vous aurez eu l'occasion de le voir, vous reconnaîtrez que je ne vous en ai pas imposé. Pour moi, je vous laisse. »
Ping-jou-heng ne l'avait écouté que d'une oreille ; mais quand il vit qu'il parlait de partir, il se contenta de répondre : « Eh bien I adieu. »
Youân-în sortit donc et s'en retourna. Tout le long du chemin, il se livra à ses réflexions; puis, se ravisant loutà-coup : (c lime vient une idée! » s'écria-t-il ; et de suite, il alla tout droit chez Ycn-pé-hân, et lui raconta, de point en point, les prétextes de son ami pour ne pas daigner lui rendre visite.
— K S'il en est ainsi, dit Yên-pc-hân, que peut-on y faire ?
— » Tout en marchant, répondit Youân-în, il m'est venu une idée.
— » Quelle idée? reprit Yên-pc-hân.
— » Quoiqu'il ait l'air d'un fou, il chérit le talent autant que sa vie. Il suffit de prononcer le mot de talent pour le mettre en cainpngne. »
Alors se penchant à l'oreille de Yèn-pé-hân : « Il n'y a pas d'aulre moyen, lui dit-il, (|ue de faire ceci et cela.
— » Eh bien! dit Yên-pé-han, en souriant, essayons un peu. « AussiuH il appela un de ses amis intimes, et le pria d'aller mettre en œuvre son siratagème.
Ping-jou-heng fut enchanté du départ de Youân-în. « Si
, (I) Ce passage termine les vers que la jeune Lin!; kian<rsioue avail ccnis sur lo mat du icniple de Min-tseu ■ ii fail -Alusion aux j.crsoMiics niagnanimco donl riou ne sauruii faire plier m Ir, nir le curaclère.
je n'avais pas fait fi de ce prétendu génie, se dit-il, il serait encore venu ici m'obséder et m'ennuyer. Hier, j'ai éprouvé, par sa faute, un fâcheux désappointement; mais, k l'avenir, je m'en souviendrai. 11 ne convient pas de franchir, à, la légère, le seuil des hommes riches et puissans. Il vaut mieux vivre isolé et mourir seul. Si la soiî des richesses et des honneurs me faisait lier amitié avec ces personnages riches et puissans, ce serait traîner dans la boue la dignité des lettres! »
Ravi de sa résolution, il but seul un vase de vin. Il récita encore une fois, d'un ton cadencé, les vers ([ue Lingkiang-sioué avait tracés sur le mur; puis il alla prendre du repos.
Le lendemain, vers midi, il vit arriver un de ses amis intimes, ncmnié Ki-tching, qui venait lui rendre \isilc. 11 lui offrit un siège et le retint à causer.
Ki-tching prit tout-à-coup la parole. « Ces jours derniers, lui dit-il, M. Youân-chi-kiao (c'est-à-dire M. Youân-în, dont le nom honorifique est Chi-kiao) est-il venu vous voir?
— » Il est venu, en effet, répondit Ping-jou-heng en riant; seulement, le motif de sa visite était on no peut plus ridicule.
— » Qu'y avait-il de ridicule? n dit Ki-tching. Ping-jou-heng lui raconta alors, de point en point, de
quelle manière il l'avait conduit chez Tchang-în qui n'avait pu composer un seul vers, et avait voulu, la veille, l'entraîner, par surprise, à aller présenter ses hommages à Yèn-pé-hân. Un homme quia si peu de dignité, ajoutat-il, ne mérite-t-il pas le dernier mépris? »
— Cela s'est vu de tout temps, répliqua Ki-tching. Ces hommes sans caractère assiègent constamment la maison des grands. J'ai appris qu'aujourd'hui il est allé, avec un homme d'un faux talent, dans le village de Tsién-lieou pour entendre le chant des loriots,.faire des verset boire, lisse flattent d'imiter les promenades célèbres de la Vallée d'or. Je ne sais vraiment comment il s'y prend pour leurrer les hommes d'un esprit borné. » '
Ping-jou-heng apprenant que c'était une chose délicieuse d'entenJre, dans le village deTsièu-licou . le chant harmonieux des loriots, lui demanda à quelle distance il était situé.
— « 11 est du côté du midi, reprit Ki-tching, à trois ou quatre milles tout au plus. Si vous êtes en train de vous amuser, allons y faire un tour. Uabord. nous entendrons le chant des loriots, et, en sccr.ud lieu, nous verrons (pielle espèce d'homme il a entraînée par surprise, pour faire l'homme important. S'il laisse voirle\ide et la fausseté de son talent, nous le persiflerons et le bafouerons comme il faut. Ce sera charmant I
■^ » A merveille ! s'écria Ping-jou-heng, allons-y sans perdre le temps.»
A ces mots, les deux amis se prirent par la main et se dirigèrent lentement du côté du midi. Tout le long de la route, ils s'amusèrent à causer et à badiner en.-^oinble. Bientôt, ils aperçurent, dans le lointain, un bois do saules verdoyaos qui pouvait avoir un mille d'étendue. On rencontrait tantôt des endroits éclaircis, tantôt des endroits touffus : ici quelipics saules s'inclinaient sur le bord de l'eau; là d'autres saules étaient adossés à une montagne.
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Plus loin, ils caressaient des rorliers; ailloiirs, ils laissaient Holler leurs brandies sur un pont. Dans la parlie la plus reculée cl I?, plus cpai.ssc du bois, on avait élevé un grand pavillon d'où l'on pouvait contempler ccljcau site. Au milieu du printemps, une l'oule de personnes, attirées par les hrillantes modulations du loriot, venaient cnnslammcnt s'y promener et s'y amuser. Les unes étendaient par terre des tapis et de"s nattes, les autres dres- .saieut (les tables sous les saules. Des liommcs du plus liant ranj; et des maf;islrats su])érieurs, venaient souvent prendre une collation sous ce pavillon. Ce jour-là, Pingjou-heng cl Ki-lchinj;, étant arrivés ensemble au pied des arbres, aperçurent une mullilude de personnes qui s'y amusaient, cfiacunede son côlé, dans les endroits qui leur |)lai,saicut le plus. S'élant approcbés du pavillon, au premier coup-d'<pil, ils virent Youàn-ln qui y était assis en (^m|):)i;nie d'un jeune bomme et buvait avec lui devant une tiible servie avec luxe. Ils avaient l'ait dresser 'a. côlé, deux Inbles vacantes, comme s'ils eussent attendu quelques nobles luMes. Des jeunes filles, d'une beauté remarquabbî, leurolTraienl à boire, tandis ([ucsix ou sept jeunes fiaiçons chantaient d'une voix douce et jouaient de la llùle. C'était une scène ravissante. Ping-jou-bcng arrêta de loin ses yeux sur le jeune homme. Son corjis était droit et élevé conime un pic majestueux; ses sourcils se destinaient avec grâce comme une montagne loiiiiainc ; ses yeux étaient purs cl brillans comme les eaux daulomnc; il avail un air dislingue et un son de voix charlaant ; on croyait entendre une de ces brises délicieuses qui caressent doucement l'oreille. Ping-jou-beng éprouva au l'ond de son cœur, une admiration secrèle. (le jeune lioiiimc, dit-il, est bien dilïérenl dece rustaud de Tcliangîii. On diiail (piil est venu ici avec certaines intentions, elciuc c'est j)our celatpi'il se cache à l'ombre des saules. A |ircs avoir examiné avec allenliou leur air et leur contenance, il s'aperçut (juc Vouân-în el ce jeune liomme étaient un peu écliauriés par le vin. Tout îi coup, le jeuno liomme,se sentant animé parla verve poétique, appela un ilomesli(|ue et se lit apporter un ])inecau cl un encrier, ïl se leva, et, s'étanl avancé au milieu du pavillon, il traça des vers sur un mur blanchi. Comme les caractères étaient aussi grands (ju'une lasse k thé, Ping-jou-heng put, de loin, les dislmgucr uellemenl. Ces vers étaient ainsi coii(;us :
« îilillc filets d'une plnlo fine et dix mille (locons de" vapeurs, • I)''i()l)i'nt la venluif des plantes elviilenl l'azur descieu\ » l'iii- baiiiieur, le souille du printemps nous indique encore
0 le clieiiiio, 1) Et iipporte aux nobles hôtes, les chants harmonieux du lo-
» riot. »
Après avoir fini de lire ces vers. Ping-jou-heng se sentit ému d'admiration cl de joie. Celte écriture est pleine de place, se dit-il en lui-môu)e ; on reconnaît la main d'un écrivain distingué.
A peine avall-il aclicvé cette rédexion, qu'il aperçut une des chauleuses, douée d'une ligure charnianle, qui préseutail une jùèce de soie blanche à ce jeune homme nour qu'il y écrivît des vers. Celui-ci, sans se faire prier, leva son pinceau, et, ayant regardai attentivement le vi-
sage séduisant de la jeune fille, écrivit, sur-le-champ, les vers demandés; puis il jeta son pinceau en faisanlua éclat de rire cl se rcinit à boire avec Touân-în.
La jeune fille prit la pièce de soie, cl, comme les traces de l'encre étaient encore humides, elle alla lélendre sur une table vide qui élail ii côté du pavillon, alin de la l'aire sécher au soleil. Quelques personnes désœuvrées s'approchèrent pour l'exanrincr. Ping-jou-heng se joignit à elles, cl quand il fut arrivé tout près, il lut, sur la pièce de soie, huit vers de cinq syllabes qui ctaienl ainsi conçus :
« Ce n'est pas seulement l'éclat de votre figurt qui vous B rend aimable ;
» Vous avez une douceur et une grâce qui vont droit au » cœur.
» La beauté de l'automne se peint dans vos deux sourcils ;
» Votre aiguille do loto brille comme le croissant de la lune;
» La Lbiichour do votre teint semble laisser échapper un " reflet de fleurs do poiriers
» Vos cheveux floitans projettent une ombre légère comme » les branches du saule.
» Vos pensées sont profondes ; elles ne sauraient êtresuper-
» ficil'lli'S.
.Ad moment de parler, vous vous laissez aller à une longue » rêverie. »
Après avoir fini de lire, Ping-jou-heng s'écria tout ii coup d'un ton exalté : « Quels admirables vers ! quels admirables vers! En vérité, c'est un homme de talent 1 1 »
Celte exclamation arrivafaiblcmcnlà l'oreille de Youànîn et du jeune liomine, mais ils (ircnl semblant de ne pas s'en apercevoir cl continuèrent à boire de jilus belle, en se provonuant niuluellemenl.Ki-lching tira brus(iuemcut Piug-jou-lienç cl le fit descendre :
— « Monsieur, lui dit-il, ne criez pas si iort; si le vieux Youàn-în venait à vous entendre, il pourrait bien se moquer de vous.
— » J'ignore, dit Ping-jou-heng, quel est ce jeune homme; les vers qu'il a composés ont à la fois de la* pureté et de la fraîcheur, de lelégance cl de la noblesse. Comment pourrail-on se conli>nir et se taire?
— » Monsieur Tseu-lchi, dilKi-tching, précédemment vous étiez i)lein de hauteur et de dédain ; (oininenl se faitil que la vue de ces deux pièces de vers vous fasse pâmer d'admiration?
— » Pour moi, dit Ping-jou-heng, jamais je n'ai su déguiser mon opinion : Si (les vers sont beaux, je proclame leur beauté; s'ils sont mauvais, je le déclare sans dclour. Ces deux pièces de vers sont réellement charmantes ; vous auriez tort de blâmer mon admiration.
— «Qui sail, reprit Ki-lching, si ces deux pièces de vers sont de lui ou non? qui sait si elles sont anciennes ou nouvelles?
— » Toutes deux, reprit Ping-jou-heng, ont été inspirées par la circanslance; comment pourrait-on les prendre pour des compositions usurpées ou anciennes?
— » Votre opinion ne me paraît pas encore démontrée, dit Ki-tching; laissez-moi le mettre à l'épreuve; je vous nioulrerai sa composition.
— » Comment fercz-vous pour le moUrc à l'épreuve^
— « J'ai un bon moyen, » dit Ki-lching.
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Or, il y avait un des jeunes chanteurs que connaissait Ki-tching. Quand il eut fini de chanter, il lui fit signe de tête et l'appela près de lui : « Je trouve, lui dit-il, que ce jeune homme, d'un extérieur si distingué, a composé là des vers excellens J'ai un évjjntail, faites-moi le plaisir de le lui porter et de le prier d'y écrire une pièce de vers.
— » Seigneur Ki, dit le jeune chanteur, si vous désirez
au'il écrive des vers sur votre éventail, veuillez me le onner. »
A ces mots, il tira vilement de sa manche, un éventail en papier blanc et le remit à ce jeune chanteur ; puis, s'adressant à Ping-jou-hcng : « Il faut, dit-il, que vous donniez un sujci ; vous l'enverrez ensuite demander les vers; ce sera charmant.
— » Eh bien! dit Ping-jou-heng, qu'il fasse l'éloge du jeune chanteur. »
Ki-tching voulait encore adresser des recommandations au jeune homme ; mais, celui-ci qui avait déjà compris l'idée (de Ping-jou-heng), s'écria : « C'est entendu. »
Il prit donc l'éventail . et , courant vers le jeune homme, il lui dit, en s'approchant : « Votre serviteur possède un éventail vulgaire; il désire supplier Votre Seigneurie de le gratifier d'une pièce de vers.
— » Si vous désirez des vers, lui dit le jeune homme en souriant, eh bien! sur quel sujet voulez-vous que j'écrive des vers?
— » Comme je cultive l'art du chant, dit le jeune chanteur, veuillez, Seigneur, me faire la grâce de composer une pièce de vers sur le Chanteur.
— » A merveille! » réprit le jeune homme en riant.
Il déploya alors l'éventail et, prenant son pinceau, il se mit à écrire des vers comme s'il les avait faits d'avance. Il ne s'arrêta pas un instant pour réfléchir, et les ayant achevés aussi promptement qu'il eût bu une demi-tasse de thé, il remit lévcntail au jeune chanteur.
Celui-ci, lui ayant fait ses remercîmens , prit l'éventail et descendit ; puis , s'approchant furtivement de Kitching , il le lui présenta , en disant : « Seigneur Kitching, voyez un peu si c'est bien écrit. »
Ping-jou-heng, emporté par sa curiosité, s'empara d'abord de l'éventail, et y ayant jeté les yeux, il y lut la pièce suivante en vers de sept syllabes ;
« Tantôt sa voix est forto et pressée, tantôt elle se traîne » avec lenteur.
» Par une gradation insensible, il passe du ton kong au Ion » chang ;
» Tantôt quelques expressions pathétiquesvous font palpiter » le cœur;
» Tantôt ses accens moelleux vous réjouissent comme un » doux parfum;
» Tantôt sa voix est fine et légère comme la brise qui passe mollement à travers les branches des saules ;
» Tantôt elle est souple et variée comme les modulations in- » finies du loriot.
• Quand une chinson nouvelle vous fait entendre le frais » murmure d'un ruisseau,
» Les antiques accords qui arrêtaient les nuages, n'ont plus » qu'un charme vulgaire. »
Ping-jou-heng, ayant fini délire ces vers, ne put se contenir plus loag-iemps. « Eh bien! cria-t-il tout haut à
Ki-tching, ne vous ai-je pas dit que c'est véritablement un homme de talent? Qu'en pensez-vous? Il ne faut pas queje le manque; je veux absolument faire sa connaissance.
— » Vous ne le connaissiez pas auparavant , lui dit Ki-tching, comment pourrez-vous entrer lout-à-coup e» relation avec lui?
— » Cela n'est pas difficile, reprit Ping-jou-heng; je vais appeler le vénérable Youàn-în et, après lui avoirexpliqué nettement mon intention, je le prierai d'aller m'introduire.
— » A la bonne heure», dit Ki-tching.
A ces mots, Pin-jou-heng courut près du pavillon et cria à haute voix : «Monsieur Youân ! Monsieur Youàn!» Mais Youàn avait l'air d'être sourd; il ne répondit pas un mot et continua à causer tout haut avec le jeune homme, à raisonner d'une voix retentissante et à boire.
Ping-jou-heng s'imagina qu'il n'avait réellement pas entendu, et s'approchant encore de quelques pas, il lui cria de nouveau : « Monsieur Youàn-chikiao, c'est moi, c'est Ping-jou-heng qui vous appelle. »
En ce moment Youàn-în venait de remplir une grande lasse en corne de rhinocéros, et, l'ayant posée sur la table, il tenait sa tète baissée et ne faisait que humer la liqueur; on eîit dit que sa tête était plongée toute entière au fond de la tasse Comment aurait-il entendu la voix qui l'appelait? Plus Ping-jou-heng criait, et plus Youànîn buvait; si bien qu'il finit par fermer les yeux et, s'appuyant sur la lasse, il se mit à dormir profondément. Comme Ping-jou-heng continuait toujours à appeler, Kitching, voyant que ces clameurs annonçaient un mauvais ton, le tira plusieurs fois par ses habits et le fit descendre en disant : « C'est on ne peut plus inconvenant
— » Eh quofl dit Ping-jou-heng, quand un homme de talent en rencontre un autre, comment pourrait-il le voir devant ses yeux et le manque*? »
S'apercevant donc que Youân-în ne répondait point à SCS cris répétés, il éprouva un vif embarras. Alors il se dirigea tout droit vers la table, et, levant les deux mains en lace du jeune homme, il lui dit : » Monsieur , je vous salue ; votre serviteur est Ping-jou-heng , homme de talent de Lo-yang. »
Le jeunehomme resta assis sans bouger, et sans lever les mains à son tour, il le regarda, d'un air dédaigneux : « Qui êtes-vous? » lui dit-il
— » Votre serviteur est Ping-jou-heng, homme de lalent de Lo-yang.
— » Dans notre ville de Song-kiang, reprit le jeune homme en riant, je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là.
— » Votre serviteur est de Lo-yang. Si, par hasard, vous ne me connaissez pas, vous n'avez qu'à interroger le respectable Youân; vous saurez qui je suis. »
En ce moment, Youân-în avait encore la tête baissée, et dormait la tête appuyée sur la table.
— « Si je comprends bien votre intention, dit le jeune homme, j'imagine que vous ne seriez pas fâché de boire?
— 1) Moi , dit Ping-jou-heng, je me flatte de posséder du talent; mais jusqu'à présent je n'avais pas encore rencontré un homme d'un talent extraordinaire. Avant vu Votre
ROMAN CHINOIS
Seigneurie écrire avec hardiesse des vers admirables , je désirerais m'approcher de vous un moment j)our déployer les hautes pensées que je recèle dans mon sein. Pourrfezvous croire que je sois attiré par l'appât dune tasse de vin?
— » A vous entendre, dit le jeune homme en riant, j'imagine que vous savez faire (pielques lignes de mauvais vers. Pour moi, si je compose clés vers ici, je suis bien loin de ressembler k ces lettrés retirés, k ces faiseurs de romances qui suivent servilement les histoires du passé : il me faut, pour rivaux, des hommes doués d'un vrai talent et d'un savoir solide comme Tsao-tseu-kièn qui improvisait des vers au bout du septième pas, comme Litsing-liên (c'est-à-dire comme Li-laï-né, surnommé Tsinglien, \c nénuphar bleu] i\m , après s'être enivré, composa la chanson de la Paix. Je leur permets alors d'entrer dans l'arène et de composer avec moi. A vous voir, je pense que vous appartenez à une famille pauvre et ol)scure, et que quand vous sauriez manier le pinceau, vous n'êtes guères qu'un Kiao-hâa ou un Tao-séou (noms de deux poètes médiocres).
— » Seigneur, dit Ping-jou-heng en riant, si vous me regardez comme un homme pauvre et obscur, n'aurais-je pas le droit, à mon tour, de vous comparer à ces hommes riches et nobles (qui n'ont aucune valeur littéraire) ? Mais ces propos ne mènent à rien. Veuillez me donner un sujet, et alors mon mérite ou ma médiocrité éclateront surle-champ.
— » Si vous êtes si ardent h faire des vers, croyez-vous que je serai moins ardent h vous nictlrc à l'épreuve? Seulement, comme nous nous rencontrons pour la première fois, nous ignorons réciproquement notre force. Lorsqu'on fait des vers ensemble, il. faut absolument qu'il y ail une amende pour le vaincu. Mais, en ce niomenl, M. Youànchi-kiao est plongé dans l'ivresse; qui prendrons-nous pour témoin (c'est-Ji-dirc pour juge) ?
— » J'ai amené avec moi, dit Ping-jou-heng, un de mes amis qui est de la ville de Song-kiang; que ne le prcuousnous pour juge?
— ^> A merveille! îi merveille! «s'écria Yên-pé-hûn. En entendant ces paroles, Ki-tching s'api)roclia de la
table. (I Messieurs, dil-il, puisque vous êtes en verve et que vous voulez vous distrd)ucr les rimes et disputer la victoire, votre serviteur désire présider au combat.
— n Puisque vous demandez à faire dos vers, reprit Ycn-pé-hân, vous ne pouvez vous disjjcnser de boire. Quoique vous ne soyez pas venu pour l'appât d'une tasse de vin, il faut cependant humecter un peu votre bouche altérée. »
A ces mots, il les salua en élevant les mains croisées et les invita à s'asseoir, et alors les jeuues lilies qui étaient près d'eux leur servirent du vin.
Ping-jou-heng avait à peine bu trois ou quatre tasses, qu'il s'écria tout â coup : « Votre serviteur se sent bouillant de verve; je vous en supplie. Monsieur, donnez-moi vîte un sujet; si vous tardez une miiiulc, mes dix doigts vont se transformer, et je m'envolerai métamorphosé en dragon.
— ^^ » Si je me borne k vous mettre k l'épreuve, dit Yênpé-bàu, ou ne manquera jias de dire que je traite un sage
avec hauteur, el que je manque d'égards envers un hôte. Si je veux partager avec vous les rimes pour que nous composions chacun sur un sujet particulier, il sera fort dillicile de comparer les deux compositions et de décider la victoire. H vaut mieux que nous composions ensemble des lignes de vers liés. Dès que l'un de nous aura fini une phrase, une jolie personne lui versera une ta.'^se de vin, el les chanteurs feront entendre une chansonnette. L'air lini et la ta.sse vidée, l'autre continuera la pensée poétique et la complétera ; s'il ne vient pas k bout de trouver une rime heureuse, pour sa punition, il boira sur le champ trois grandes tasses; mais, s'il réussit, on lui offrira du vin et on lui chantera un air comme auparavant. S'il rencontre une de ces phrases fines et élégantes qui étonnent et excitent l'admiration, toute la société boira en son honneur; mais, si vos vers sont mauvais d'un bout k l'autre, je vous barbouillerai le visage d encre el je vous ferai chasser honteusement. Ne vous étonnez pas alors si je vous traite avec mépris. Je vous engage, Monsieur, k bien réiléchir d'avance. Si vous voussentezde la verve et du talent, vous pouvez comnoser; si vous n'en avez pas l'omhre, vous ferez mieux ue quitter la partie. N'allez pi% au moment décisif, violer les convenlions el vous dédire. «
En entendant ces paroles, Ping-jou-heng se mit à rire aux éclats: «C'est délicieux! c'est délicieux! s'écria-t-il; jamais je n'ai eu la ligure noircie d'encre; si on me la noircit aujourd'hui par plaisanterie, j'en serai vraiment charmé. Mais je ne pense pas ([u'il soit si aisé de trouver, dans tout l'empire, un pinceau aussi brillant que l'éloile Kouéi (la première de la grande ourse). Allons, je vous en prie, donnez-moi vile un sujet.
— » 11 n'est pas besoin de chercher bien loin, dit Yênpé-han, Aujourdliui, nous sommes venus dans le village de Tsiên-liéou, pour écouter les loriots; eh bien! Prenons ce sujet. )>
A CCS mots, il se (il apporter une longue pièce de soie, rétendit en travers sur une table, et ordonna à une jolie personne de broyer de l'encre et de rester k leurs côiés en tenant l'encrier.'
Alors Yén-pé-hân se leva, et, prenant son pinceau : «Votre serviteur, dit-il, a mérité une punition. C'est à lui de commencer k rimer. >>
Aussitôt donc, il écrivit le sujet et commença ia première phrase.
SCJET
{Vers composés à l'occasion de la promenade qi<e nous avons faite, un jour de vrinlcmps. dans le village de Tsien-liéou , pour entendre les loriots
• 1. Au printemps, par la faveur du cioj, la pluie et les » vapeurs se sonl heureusement mariées. •
Yên-pé-hàn ayant (ini d'écrire déposa son pinceau et s'assit (le suite ; une jolie personne lui versa une la.>se de vin, et les jeunes chanteurs firent entendre un air au son de la llùle. Ping-jou-heng se leva, et prenant le pinceau il écrivit k la suite ces deux lignes :
« 2. D'innombrables branches (de saules) traînent mollement
• à terre;
» 3. Combien faut-il de jours pour que l'ombre d'un vert
• fuuillage vienne augmenter leur beauté? •
Ping-jou-hens ayafkJ fini d'écrire, déposa son pinceau et revint s'asseoir à sa place. Yên-pé-hân,à la vue de ces vers, hocha la lête et dit : « 11 s'y entend I il s'y entend ! » Aussitôt, il ordonna à une jolie personne de lui offrir une tasse de vin, cl aux jeunes garçons de chanter un air. La chanson finie, il se leva et écrivit ces deux vers :
« 4. En un moment, l'oiseau jaune [le loriot} s'élance à la » branche la plus élevée,
» 5. El it prend son essor comme s'il avait trouvé la roule » des nuages 6/eus (la roule de l'empyrée). »
Ping-jou-heng, qui était près de lui, l'avait vu (^écrire ces deux vers); sans attcrjre que Yèn-pé-hân eût déposé son pinceau et fût retourné à sa place, il s'écria avec enthousiasme : « Quelle belle pensée que celle-ci : Il prend son essor comme s'il avait trouvé la route des nuages bleus !
— » Monsieur Ping, lui dit Yèn-pé-hàn,toul joyeux, je demande seulement que vous me trouviez une phrase parallèle. Pour le coup, je vous regarderai comme un homme de talent. »
A ces mots, il se disposait à boire et demandait la chanson , mais Ping-jou-heng l'arrêtant : « Un moment, un moment, lui dit-il, attendez que j'aie répondu sur les mêmes rimes, et, alors, nous boirons ensemble. » Soudain il leva le pinceau et écrivit, en courant, les deux vers qui suivent :
n 6. Il me semble que j'entends la chanson de Hong et de
» Sioiié [tiling veut dire rouge, et Sioné neige).
» 7. Les branches qui se balancent doucement au gré de la » brise, forment un rideau vert. »
A peine Yèn-pé-hân eut-il vu ces vers, qu'il battit des mains, et s'écria d'un air joyeux : « Vous avez fait répondre rouge et neige a bleus et à. nuages ; un esprit ordinaire n'aurait pas trouvé une telle pensée; vous êtes vraiment un homme de talent. »
Les jeunes filles leur offrirent alors trois tasses de vin qu'ils burent ensemble en signe de felicitation.
-^ « Le chemin des nuages bleus, demanda alors Kitching, a été inspiré parla phrase où il s'agit rfes oiseaux jaunes (des loriots) qui trouvent leur route au milieu des snulcs ; c'est ce (jue j'ai pCi deviner à la première réflexion; mais j'ignore d'où peut venir la chanson intitulée ITongsioué-ko (hong, rouge; sioué, neige; ko, chanson).
— » Ilong-eul (vermeille-enfant) et Sioué-eul [neigeenjant, c'est-îi-dire la jeune ml'ïml'blanrhe comme neige), dit Yèn-pé-hàn en souriant, sont les noms de deux habiles chanteuses de l'antiquité. M. Ping a marié la fiction à la réalité. Vous ne connaissiez, pas, Monsieur, ce merveilleux artifice, familier aux poètes. »
A ces mots, il prit je pinceau et écrivit les deux vers suivans :
« 8. Ils passent à l'envi, d'une branche à l'autre, comme o des navcllesd'or.
» 9. Us chantent du matin au soir; y a-t-il an monde des » accens aussi délicieux? »
— « Comment pourrait-on, dit Ping-jou-heng, se fatiguer à se lever et à s'asseoir continuellement? J'aimerais mieux finir la pièce et boire ensuite tout à notre aise.
— - » A merveille », dit Yèn-pé-hàn en souriant. Alors Ping-jou-heng écrivit deux nouveaux vers :
« 40. Les saules se balancent du nord au midi. Où trouver » une ombre plus douce?
» 11. Leurs branches soyeuses forment un rideau épais et » voilent la voûte du ciel. »
Yèn-pé-hân :
a 12. Le bruit de leur voix semble rappeler l'habile chan- » teuse du pays de Thsîn.
» 13. Seulement les poètes et les lettrés émériles, lui appor- » laienl des oranges et venaient l'écouter. »
Ping-jou-heng :
« 14. Les hommes même les plus grossiers et les plus vio- » lens, ne sauraient passer ici à cheval (sans s'arrêter).
» 15. Les sons de leur délicieux ramage, semblentdes perles » qui s'échappent de leur langue. »
Yèn-pé-hân :
« 16. Leurs voix suaves, qui se prolongent comme des fils K de soie, enchaînent nos sourcils.
» 17. Le vif éclat de leur plumage, se reflète dans nos yeux > et cause une sensation pénible. >
Ping-jou-heng :
« 18. Les cris de leurs petits ressemblent au dernier soupir » d'une ame mourante.
» 19. En les regardant, il semble que leur chant expire et » se ranime tour à tour. »
Yên-pé-hân :
« 20. En écoulant leur voix, on apprend à connaître la ri- » chesse et l'éclat de leur parure.
» 21. Comment pourrons-nous célébrer dignement ce beau jour?
» 22. En vidant nos coupes, et en buvant à l'envi tout » le vin des cruches d'or. »
Après avoir fini d'écrire, les deux amis rirent aux éclats et s'abandonnèrent aux transports de la joie.
Yên-pé-hàn arrangea ses velemens et présenta de nouveau ses civilités à Ping-jou-heng. « Monsieur, lui dit-il, il y avait long-temps que j'avais entendu parler de voire grande réputation; je reconnais qu'elle n'était point usurpée.
— » Puisque nous avons fait connaissance aujourd'hui en composant des vers, dit Ping-jou-heng, je ne puis manquer de vous demander votre glorieux nom de famille et votre honorable surnom.
— » Dispensez-moi, dit Yén-pé-hân en riant, de vooscommuniquer mon nom de famille et mon surnom
— » Lorsqu'on a trouvé un ami, serait-il convenable [
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de ne pas lui communiquer son nom de famille et son surnom?
— » Je crains une chose, reprit Yên-pé-hân en souriant, c'est qu'iiprcs vous avoir communique mes noms, je ne devienne pour vous un objet de mépris.
— » Monsieur, lui dit Peng-jou-heng, vu votre talent eminent, non-seulement je ne lais pas attention à votre fortune et à votre noblesse, mais quand même vous seriez pauvre etol)scur,jc n'oserais certainement pas vous montrer du dédain.
— » Eh bien 1 dit le jeune homme en riant, puisque vous assurez que vous ne me mépriserez point, je vais vous parler sans détour. Je suis tout simplement Yèn-péhân uont vous a parlé M. Youàn-chi-kiao.
— » Ainsi donc, repartit Ping-joug-lien en riant aux éclats, vous êtes, Monsieur Yèn-pé-hànV 11 y avait bien long-temps (]ue j'aspirais ;i vous voir. »
Aces mois, il lui lit un salut et lui offrit ses respects.
Au moment où l'ing-jou-heng s'acquittait de son salut, tout à coup Vouân-in ouvrit les yeux, se drossa sur ses pieds, et, le tirant brusquement, Il rapostro[)ha avec violence. « Monsieur Ping, lui dîT-il , il faut que vous ayez bien peu de laractèrcl Ces jours derniers , vous disiez , d'un ton railleur, que M. Yen , le comte de Thsé , appartenant à une liiinille riche , devait être dépourvu de talent ; vous disiez encore que s'il avait obtenu la première place au concours , c'était uni(|ucmcnl par l'irlrigue et la corruption. Vous ajoutiez que quand il vous prierait mille fois de venir le voir un instant , vous ne daigneriez pas y aller; que, quand il vous imiterait dix mille fois à lui rendre visite, vous dédaigneriez de faire un pas vers lui. Comment se fait-il que, sans avoir reçu d'invitation , vous soyez venu le trouver aujourd'hui , de votre propre mouvement, cl que vous lui rendiez des hommages tout comme moi i
— V Après que Tchang-în eut trahi mon altontc, dit PinK-jou-luMig en riant, je m'imaginai que M. Yen était un lioinnie de la même Ireinpe; c'est pour cela que je laissai échapper des expressions si extravagantes ; j ignorais que le comte de 'I h. se fût un des plus beaux génies de l'empire. Ma légèreté et ma ])résuniplion ont été bien coupables, cl, certes, je ne chercherai pas»i m'en justiiier ; mais toute la faute vient, en réalité, de M. Chikiao. »
A ces mots, Youân-în se mit à vociférer de plus belle. « Comment piunez-vous dire que c'est de ma faute? s'écria-t-il d'un Ion courroucé.
— » Si vous ne m eussiez pas arrêté en chemin, dit Ping-jou-beng, pour m'ciUiaîner chez Tehang-în, il y a long-temps (]ue j'aurais rendu visite à M. Yen.»
Youàn-în, cluuigennt alors de Ion, se mit à rire aux cclals. « Décidément, lui dit-il, vous êtes un homme de lalent. Le langage (jue vous avez tenu ce jour-là et celui qifc vous tenez aujourdluii, prouvent (pie vous possédez tous les secrets et .les artilices de la rhétorique. «
A ces mots, toute la soiiélé se mit à rire aux éclats.
— « Trêve de propos inutiles, dit Yên-pé-hi«n et veuillez vous asseoir. « H ordonna alors aux jeunes lilies d'enlever la iiivniière table, et de dresser avec luxe celle qui etail restée vacante.
Ce que voyant Ping-jou-heng, il se leva à la hâte et s'cxcusant poliment : « Comme j'ai eu aujourd hui, ditil, 1 honneur de faire votre connaissance, je ne manquerai pas de me présenter dans votre hôtel pour vous ofirir mes devoirs. Pour le moment, permetlcz-moi de vous quitter. » Mais Yèn-pé-hàn, l'arrêtant par la main : « J'ai eu bien de la peine, lui dit-il, à vous faire venir ici; pourquoi voulez-vous prendre congé avant que je vous aie donné quelques marques de respect?
— »Ce n'est point que je veuille vous quitter, dit Pingjou-heng; mais, en voyant les apprêts de ce somptueux repas, je me persuade que vous attendez (juclque hôte illustre. Pour moi, qui suis un hôte improvisé, je craindrais de vous gêner. Voilii pourquoi je vous fais mes adieux d'avance.
— » Monsieur, dit Yên-pé-hân en riant, vous venez de dire tout-à-l'heure que peut-être j'attends quehpic hôte illustre; devinez un peu quel est cet bote illustre?
— » L'empire est icnqili de \os amis, reprit Ping-jouheng; comment pourrai-je deviner juste?
— » Eh bien ! dit Youân-în, je vais deviner pour vous. J'imagine que cet Itôlc illustre n'est autre que M. Piugtseu-lchi.
— » Monsieur Chi-kiao, dit Ping-jou-hepg, je vous prie de ne point vous moquer de moi. Qui est-ce donc pour tout de bon?
— » Je vous jure que c'est pour Votre Seigneurie», dit Yèn-pé-hàn.
A ces mots, Ping-jou-heng éprouva une vive émotion. « Le spicndide repas de Votre hxcellence était servi d'avance, lui dil-il, je ne suis venu «lu'après : comment pouvez-vous dire (jue c'était pour moi?
— » Je vais vous parler sans détour, répondit Yèn-péhàn en riant : dés le moment cpie M. Clu-kiao (titre de Youàn-în), m'eut parlé de votre talent extraordinaire, je ne pensais plus qu'à vous, même en dormant. J'avais le plus ardent désir de vous voir une seule fois; mais, à mon grand étonnement. Votre Seigneurie soupçonna que j étais tout à l'ail dépourvu de talent, cl ne voulut, pour rien au monde, m'bonorer de sa visite. Je délibérai nu'irement lii-dessus avec M. Chi-kiao, qtii me dit que vous finiez les riches comme des ennemis, mais que vousclierissiez le talent comme voire propre vie; al!)rs, faute de mieux, j'ai l'ait préparer en cet emlioit une petite collation et j'ai chiirgé M. Ki ( Ichiiig ) de remplir le rôle du pêcheur qui amorce le poisson, comptant ii l'aide de mes médians vers, mettre ^otre Seigneurie eu verve. J'étais loin de prévoir que vous me montreriez une cxlrénie bienveillance et (lue voire amitié ne dédaignerait pas de s'abai.-ser jus(|u à moi. Lorsque tout à-l heure, M. Clii-kia.i a fait I homme i\re, lorsque moi-uiêiue je vous ai Iraile d'une façon brusque et hautaine, tout cela n'clail qu'une pure comédie. Quelques tasses de vin m'ont servi à vous l'aire connaître mes vrais scnlimcns |»ur\ous. Si l'honorable hôte que j'attendais u est pas M. Tscu-tchi, qui peut-il être? »
En enlendant ces mots, Ping-jou-heng sembla sortir d'un songe. « Ces nobles sen.iincns d'arfoction pour le talent, s'écria-t-il, quand on les clicn lierait dans loiiie l'autiquilé, on aurait de la peine à en trouver uu ïct.l
BIBLlOTnÈQUE CHOISIE
exemple. J'étais loin de penser que, par ses hautes marques d'estime pour moi, M. le comte de Tiisé effacerait les hommes de l'antiquité; puis, regardant Youàn-în, non seulement, dit-il, les sentimcns élevés du comte de Thsé sont au-dessus de la portée humaine, maison peut en dire autant de la grandeur dame qu'a déployée Votre Seigneurie dans l'intérêt d'un ami.
— » Où voyez-vous cette grandeur d'ame surhumaine? reprit Youàn-în? Nous avons suivi simplement l'axiome vulgaire : Il vaut mieux provoquer la colère du général ennemi ^tte de l'inviter au combat. »
Ping-jou-heng s'adressa alors à Ki-tchin^. « Puisque Monsieur Yen, lui dit-il, était animé de sentimcns si élevés, pourquoi ne ni'avoir pas parlé franchement? pourquoi avoir employé tant de détours?
— » Si ie vous avais tout k coup découvert la vérité, répondit Ki-tching, vous auriez dédaigné de venir. »
Alors tout le monde battit des mains et applaudit avec enthousiasme. Après quoi, on servit de nouveau du vin. Ils s'assirent en se donnant des marques de déférence, et
burent gaiement au bruit des chansons et des instrumens de musi(|ue.
Dès ce moment, les deux poètes conçurent autant d'estime que de respect pour leur talent mutuel; mais ils furent plus émus encore de l'élévation réciproque de leurs sentimcns. Ils s'abandonnèrent l'un et l'autre aux transports de la joie. Pendant ce temps-là Youàn-în lançait de fines plaisanteries, et Ki-tching faisait briller l'élégance et la grâce de son esprit. Tous quatre burent jusqu'à ce qu'ils fussent étourdis par le vin. Ils se levèrent alors et se disposaient à se séparer, lorsque, soudain, Trhang-!n arriva avec un de ses amis, et entra d'un air d'importance dans la salle oii ils «talent réunis.
Pîir suite de leur arrivée, j'aurai beaucoup de détails à vous apprendre. Le sage répand un parfum inépuisable ; mais l'homme médiocre laisse après lui une honte éternelle.
Si vous ignorez quel accueil ils reçurent des quatre autres, écoutez un peu; je vais vous raconter cela en détail dans le chapitre suivant.