AVIS D^UN PROSCRIT A SA FILLE
Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans la première enfance, te consoler quelquefois, si Ion cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus ae toi avec une douce confiance, et conlribucr à ton bonheur !
Dans quelque situation que lu sois, quand tu liras ces lignes, que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupe de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne l'en garantit la durée.
Prends l'habitude du travail , non-seulement pour le suffire ti toi-même sans un service étranger, mais pour que ce travail miisse pourvoir à les besoins , et que lu puisses être réduite à la pauvreté, sans l'être à la dépendance.
Quand même cette ressource ne te deviendrait jamais nécessaire, elle le servira du moins à le préserver de la crainte, à soutenir Ion courage, à te faire envisager d'un œiV plus ferme les revers de fortune qui pourraient te menacer.
Tu sentiras que tu peux absolument le passer de richesses, tu les estimeras moins; lu seras plus à l'abri des malheurs auxquels on s'expose pour en acquérir ou par la crainte de les perdre.
Choisis un genre de travail où la main ne soit pas occupée seule, où l'esprit s'exerce sans trop de fatigue; un travail qui dédommage de ce qu'il coûte par le plaisir qu'il procure : sans cela, le dégoût (juil te causerait, si jamais il te devenait nécessaire, le le rendrait presque aussi insupportable que la dépendance. S'il ne t'en affranchissait que pour le livrer à l'ennui , peut-être n'aurais-lu pas le courage d'embrasser une ressource qui , pour prix de lindépendance ne l'ollrirail que le malheur.
Pour les personnes dont un travail nécessaire ne remplit pas tous les momens, et dont l'esprit a ipiclque activité, le besoin d'être réveillées par des sensations ou des idées nouvelles devient un des plus inqiéricux. Si lu ne peux exister seule, si tu as besoin des autres pour échapper à l'ennui, tu le trouveras nécessairement soumise à
curs goûts, à leurs volontés , au hasard , nui peut éloi gner de loi ces moyens de remplir le vide de ton temps, puisqu'ils ne dépendent pas de toi-même.
Ils s'épuisent aisément, semblables aux joujoux de Ion enfance, qui perdaient au bout de quelques jours le pouvoir de l'amuser.
Bientôt, à force d'en changer, et par 1 habitude seule de les voir se succéder, on n'en trouve plus qui aient le
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charme de la nouveauté, .et cette nouveauté même cesse d'être un plaisir.
Rien n'est donc plus nécessaire k ton bonheur que de t'assurer des moyens dépendans de toi seule pour remnlir le vide du temps, écarter l'ennui, calmer les inquiétudes, te distraire d'un sentiment pénible.
Ces movens, l'exercice des arts, le travail de l'esprit peuvent seuls te les donner. Songe de bonne heure à en acquérir l'habitude.
Si tu n'as point porté les arts à un certain degré de perfection, si ton esprit ne s'est point formé, étendu, fortifié par des études méthodiques, tu compterais en vain sur ces ressources; la fatigue, le dégoût de ta propre médiocrité, l'emporteraient bientôt sur le plaisir.
Emploie donc une partie de la jeunesse à t'assurer pour ta vie entière ce trésor précieux. La tendresse de ta mère, sa raison supérieure, sauront t'en rendre l'acquisition plus facile. Aye le courage de surmonter les dilïicultes, les dégoûts momentanés, les petites répugnances qu'elle ne pourra t'éviter.
Le bonheur est un bien que nous vend la nature, Il n'est point ici bas de moissons sans culture.
Ne crois pas que le talent, que la facilité, ces dons de la nature, qui tiennent peut-être plus à noire organisation première, qu'à notre éducation ou aux efforts de notre volonté, soient nécessaires pour arriver à ce moyen de bonheur.
Si ces dons te sont refusés, cherche dans des occupations moins brillantes, un but d'utilité qui les relève à tes yeux, dont le charme t'en dérobe l'insipidité.
Si ta main ne peut reproduire sur la toile ni la beauté, ni les passions, tu pourras du inoins rendre des insectes ou des fleurs avec l'exactitude rigoureuse d'un naturaliste.
Ver? quelque objet que ton goût t'ait portée , s'il t'a trompée sur ton talent , tu trouveras une semblable ressource.
Mais que la nature t'ait maltraitée , ou qu'elle l'ait favorisée, n'oublie point que lu dois avoir pour but ce plaisir de l'occupation, qui se renouvelle tous les jours, dont l'indépendance est le fruit, qui préserve de l'ennui , qui prévient ce dégoût vague de l'existence , celte humeur sans objet, ces malheurs d'une vie paisible et fortunée. Je ne te dirai point d'éviter que l'amour-propre vienne y mêler ses plaisirs et ses chagrins ; mais qu'il n'y domine point, que ses jouissances ne soient pas à les yeux le prix de tes efforts, que ses peines ne te dégoûtent point de les répéter, que les unes et les autres soient ii tes yeux un trihut inévitable oue la sagesse même doit payer à la faiblesse humaine.
L'habitude des actions de bonté, celle des affections tendres, est la source du bonheur la plus pure, la plus inépuisable.
Elle produit un sentiment de paix, une sorte de volupté douce, qui répand du charme sur toutes les occupations, et même sur la simple existence.
Prends de bonne heure l'habitude de la bienfaisance, mais d'une bienfaisance éclairée par la raison, dirigée par la justice.
Ne donne point pour te délivrer du spectacle de la misère ou de ia douleur ; mais pour te consoler par le plaisir de les avoir soulagés.
Ne te borne pas à donner de l'argent, sache aussi donner tes soins, ton temps, tes lumières, et ces . affections consolatrices souvent plus précieuses que des secours.
Alors ta bienfaisance ne sera plus bornée par ta fortune; elle en deviendra indépendante; elle sera pour toi une occupation comme une jouissance.
Apprends surtout à l'exercer avec celle délicatesse, avec ce respect pour le malheur, qui double le bienfait et ennoblit le Wnfaiteur à ses propres yeux. N'oublie jamais que celui qui reçoit est, par la nature, l'égal de celui qui donne; que tout secours qui entraîne de la dépendance n'est plus un don, mais un marché, et que, s'il humilie, il devient une injure.
Jouis des sentimens des personnes que tu aimeras ; mais surtout jouis des tiens. Occupe-loi de leur bonheur, et le lien en sera la récompense. Cette espèce d'oubli de soimême dans toutes les alïeclions tendres en augmente la douceur et diminue les peines de la sensibilité. Si l'on y mêle de la personnalité, on est trop souvent mécontent des autres. L'ame se dessèche, se flétrit, s'aigrit même. On perd le plaisir d'aimer ; celui d'être aimé est corrompu par l'inquiétude, par les douleurs secrètes, que trop de facjjilé à se blesser reproduit sans cesse.
Ne te borne point à ces sentimens profonds qui pourront t'atlachcr à un petit nombre d'individus; laisse germer dans ton cœur de douces affeclions pour les personnes que les événemens, les habitudes de la vie, tes goûts, tes occupations rapprocheront de toi.
Que celles qui t'auront engagé leurs services, ou que tu emploieras, aient part k ces sentimens de préférence qui tiennent le milieu entre l'amitié et cette simple bienveillance par laquelle la nature nous a liés à tous les êtres de notre espèce.
Ces sentimens délassent et calment l'ame, que de? affections trop vives fatiguent et troublent quelquefois. En défendant d'affection^ trop exclusives, ils préservent des fautes et des maux où leur excès pourrait exposer. Le sort peut nous ravir nos amis, nos parens, ce que nous avons de plus cher; nous pouvons être condammis à leur survivre, à gémir de leur indifférence ou de leur injusliic ; nous ne pouvons les remplacer par d'autres objets ; notre ame même s'y refuse : alors ces sentimens , en quelque sorte secondaires, n'en remplissent pas le vide, mais empêchent d'en sentir toute 1 horreur. Ils ne dédommagent pas, ils ne consolent même pas ; mais ils émoussent la pointe de la douleur, ils adoucissent les regrets, ils aident le temps à les changer en cette tristesse habituelle et paisible qui devient presque un plaisir pour les âmes devenues inaccessibles à ceux de sentimens plus heureux.
Cette douce sensibilité qui peut êlre une reshource de bonheur, a pour origine première ce sentiment naturel qui nous fait parlager la douleur de tout être sensible. Conserve doue ce sentiment dans loule sa pureté, dans toute sa force ; qu'il ne se borne point aux souffrances des
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hcnimes; que ton humanité s'étende même sur les anim.aux. Ne rends point malheureux ceux qui t'appartiendront; ne dédaigne point de t'occuper de leur bien-être ; ne sois [)as insensible à leur naïve et sincère reconnaissance ; ne cause à aucun des douleurs inutiles : c'est nne véritable injustice, c'est un outrage à la nature, dont elle nous punit par la dureté de cœur que l'habitude de cette cruauté ne peut manquer de produire. Le défaut de prévoyance dans les animaux est la seule excuse de celte loi barbare qui les condamne à se servir mutuellement de nourriture. Interprètes fidèles de la nature, n'allons pas au-delà de ce que cette excuse peut nous permettre.
Je ne te donnerai point l'inutile précepte d'éviter les passions, de te délier d'une sensibilité trop vive; mais je te dirai d'être sincère avec toi-même, de ne point t'cxagérer fa sensibilité, soit par vanité, soit pour flatter ton imagination, soit pour allumer celle d'un autre.
Crains le faux enthousiasme des passions: celui-là ne dédommage jamais ni de leurs dangers, ni de leurs malheurs. Ou peut n'être pas maître de ne pas écouter son cd'ur, mais on l'est toujours de ne pas l'exciter; et c'est le seul conseil utile et praticable que la raison puisse donner à la sensibilité.
Mon enfant, un des plus sfirs moyens de bonheur esi d'avoir su conserver l'estime de soi-même, de pouvoir regarder sa vie entière sans honte et sans remords, sans y voir une action vile ni un tort ou un mal fait à autrui, et qu'on n'ait pas réparé.
Rappelle-toi les impressions pénibles que des^torts légers, ([uc de petites fautes t'ont faitéprouver, et juge parlà des sentimens douloureux (jui suivent des torts plus graves, des fautes vraiment honteuses.
Conserve soigneusement cette estime précieuse, sans laciuelle tu ne saurais entendre raconter les mauvaises actions sans rougir , les actions vertueuses sans te sentir humiliée.
Alors un sentiment doux et pur s'étend sur toute l'existence; il répand un charme consolateur sur ces momens où l'ame. qu'aucune impression vive ne remp'.it, qu'aucune idée n'occupe, s'ahandonne à une molle rêverie, et laisse les souvenirs du passé errer paisiblement devant elle. »
Qu'alors, au milieu de tes peines, lu les sentes s'adoucir par la mémoire d'une action généreuse, par l'image des malheureux dont tu auras essuyé les larmes.
Mais ne laisse point souiller ce sentiment par l'orgueil; jouis de la vie sans la comparer à celle d'autrui ; sache que tu es bonne, sans examiner si les autres le sont autant que toi.
Tu achèterais trop cher ces tristes plaisirs de la vanité ; ils llétriraient ces plaisirs plus purs dont la nature a fait la rét*.mpense des bonnes actions.
Si lu n'as point de reproches h te faire, tu pourras cire sincère avec les autres comme avec toi-même. N'ayant rien à cacher, tu ne craindras point d'être forci'h; , tantôt d'employer la ressource humiliante du mensonge, tantôt d'affecter dans d'hypocrites discours, des
sentimens et des principes qui condamnent ta propre conduite.
Tu ne connaîtras point cette impression habituelle d'une crainte honteuse, supplice des cœurs corrompus. Tu jouiras de cette noble sécurité, de ce sentiment de sa propre dignité, partage des âmes qni peuvent avouer tous leurs mouvemcns comme toutes leurs actions.
Mais si lu n'as pas pu éviter les reproches de la conscience, ne t'abandonne pas au découragement: songe aux moyens de réparer ou d'expier tes fautes ; fais que le souvenir ne puisse s'en présenter à toi qu'avec celui des actions qui les compensent, et qui en ont obtenu le pardon au jugement sévère de la conscience.
Ne prends point l'habitude de la dissmiulation ; aie plutôt le courage d'avouer tes torts. Le sentiment de ce courage te soutiendra au milieu de tes regrets ou de tes remords. Tu n'y ajouteras point le sentiment si pénible de ta propre faiblesse, et l'humiliation qui poursuit le mensonge.
Les mauvaises actions sont moins fatales par elles-mêmes au bonheur et à la vertu, que par les vices dont elles font contracter l'habitude aux aines faibles et corrompues. Les remords, dans une ame forte, franche et sensible, inspirent les bonnes actions, les habitudes vertueuses, qui doivent en adoucir l'amertume. Alors ils ne se réveillent ([u'entourés des consolations qui en émoussent la [)ointe, et l'on jouit de son repentir comme de ses vertus.
Sans doute les plaisirs d'une ame régénérée sont moins purs, .«ont moins doux que ceux de l'innocence; mais c'est alors le seul bonheur que nous puissions encore trouver dans notre conscience, el p-esque le seul auquel la faiblesse de notre nature et surtout les vices de nos institutions nous permettent d'atteiodre.
Hélas I tous les humains ont besoin de clémence I
Si tu veux que la société répande sur Ion ame plus de plaisirs ou de consolations que de chagrins ou d'ainertumcs, sois indulgente, et préserve-loi de la pcr.-onnalité comme d'un poison qui en corrompt toutes les douceurs.
L'indulgence n'est pas cette facilité qui, née de l'indifférence ou de l'étourderie, ne pardonne tout que parce qu'elle n'aperçoit ou ne sent rien. J'entends cette indulgence fondée sur la justice, sur la raison, sur la connaissance de sa propre faiblesse, sur celle disposition heureuse qui porte à plaindre les hommes plutôt qu'à les condamner.
Par là tu sauras faire scr^^r à ton bonheur cette foule d'êtres bons mais faibles, sans défauts rebutans mais sans qualités brillantes, qui peuvent distraire s'ils ne pciivent occujjer, qu'on rencontre avec plaisir el qu'on quille sans peine, que l'on ne compte point dans l'ensemble Je sa vie, mais qui peuvent en remplir quelques vides, en abréger ciuelques momens.
Par là tu venas cnCorc ces êtres supérieurs par leurs lalens ou par leur ame, s'approcher de toi avec plus de conliance.
BIliUOTIlÈOUE CnOISIE.
Plus ils sont en droit de croire qu'ils peuvent se passer d'indulgence, plus ils en éprouvent le besoin. Accoutumés à se juger avec sévérité, la douceur d' autrui les attire; et ils pardonnent d'autant moins le défaut d'indulgence, qu'indulgens eux-mêmes, ils sont portés à voir dans le caractère opposé plus d'orgueil (jue ae délicatesse, plus de prétention que de supériorité réelle, plus de dureté que de vérit.able vertu.
Tes devoirs, tes intérêts les plus iraportans, tes sentimcns les plus chers, ne le permettront pas toujours de n'avoir pour société habituelle que ceux avec qui tu aurais choisi de vivre. Alors ce qui ne t'aurait nen coûté, si, plus raisonnable et plusjusle, tu avais pris l'heureuse habitude de l'indulgence, exigera de toi des sacrifices journaliers elpénibles : ce qui, avec cette habitude, n'eût été qu'une légère contrainte, deviendrait sans elle un véritable malheur.
Enfin, elle est également utile, et quand les autres ont besoin de nous, et quand nous-mêmes avons besoin d'eux; elle rend plus facile et plus doux le bien que nous pouvons leur faire ; elle rend moins difficile à obtenir et moins pénible à recevoir, celui que nous pouvons en attendre. Mais veux-tu prendre l'habitude de l'indjilgence? Avant déjuger un autre avec sévérité, avant de t'irriter contre ses défauts, de te révolter contre ce qu'il vient de dire ou de faire, consulte ta justice ; ne crains point de faire un retour sur tes propres fautes , interroge ta raison , écoute surtout la bonté naturelle, que tu trouveras sans doute au fond de ton cœur; car, si tu ne l'y trouves pas, tous ces conseils seraient inutiles ; mon expérience et ma tendresse ne pourraient rien pour ton bonheur.
La personnalité dont je voudrais te préserver n'est pas cette disposition constante à nous occuper sans distraction, sans relâche, de nos intérêts personnels, à leur sa-
crifier les intérêts, les droits, le bonheur des autres; cet égoïsme est incompatible avec toute espèce de vertu et même de sentiment honnête ; je serais trop malheureux, si je pouvais croire avoir besoin de l'en preserver.
Je parle de cette personnalité qui, dans les détails de la vie, nous fait tout rapporter aux intérêts de notre santé, de notre commodité, de nos goûts, de notre bien-être; qui nous lient en quelque sorte toujours en présence de nous-mêmes , qui se nourrit de petits sacrifices qu'elle impose aux autres, sans en sentir l'injustice et presque sans te savoir ; qui trouve naturel et juste tout ce qui lui convient, injuste et bizarre tout ce qui la blesse ; qui crie au caprice et à la tyrannie, si un autre, en la ménageant, s'occupe un peu de lui-même.
Ce défaut éloigne la bienveillance , afflige et refroidit l'amitié. On est mécontent des autres, dont l'abnégation ne peut être assez complète. On est mécontent de soi, parce qu'une humeur vague et sans objet devient un sentiment constant et pénible dont on n'a plus la force de se délivrer.
Si tu veux éviter ce malheur, fais que le sentiment de l'égalité et celui de la justice devienne une habitude de ton ame. N'attends, n'exige jamais des autres qu'un peu au-dessous de ce que tu ferais pour eux. Si lu leur fais des sacrifices , apprécie-les d'après ce qu'ils te coûtent réellement, et non d'après l'idée que ce sont des sacrifices : cherches-en le dédommagement dans la raison, qui t'en assure la réciprocité, dans ton cœur, qui te dira que même tu n'en aurais pas besoiu.
Tu trouveras alors que, dans ces détails de la société, il est plus doux, plus commode, si j'ose le dire, de vivre pour autrui, et que c'est alors que l'on vit véritablement pour soi-même
Les circonstances qui ont accompagné l'arrestation et la mort de Condorcet sont demeurées jusqu'ici enveloppées d'une sorte de mystère. Les dates, même celles fixées par M. Arago, ne sont point exactes; les deux procès-verbaux, publiés ici pour la première fois, vont montrer froidement et simplement tous les détails de cette triste catastrophe. Mais, avant, il est nécessaire detranscrire à ce sujet quelques lignes des Mémoires de Mme Suard.
ft .. .A notre retour de Paris, nous apprîmes qu'un homme, couvert d'un méchant bonnet, d'un pantalon, et ayant unelongue barbe, s'était présenté deux foisàFontenai ,ct avait paru très attristé de ne pas nous trou ver. Le lendemain, à 9 heuresdu matin, notreservanteentra dans mon apparlementavccunaird'el'froi: Ah! Madame, s'écria-t-elle, il vient de se présenter ici un homme affreux, qui a une barbe effroyable ; je viens de le conduire à M. Suard. — Je pensai vaguement que c'était un homme dont la vie était menacée et qui venait nous demander asile. — M. Suard vint me dire que c'était M. de Condorcet qui nous avait été si cher. — Cet homme, autrefois si chéri de tous ceux qui le connaissaient, qu'on désignait par l'épilhète de bon; cet homme, dont l'existence était SI honorable, mourait de faim, de soif, depuis trois jours, et n'avait pour reposer sa tète, que le pavé des carrières qui sont sur la route de Fontenai. Une pierre s'en était détachée et l'avait blessé à la jambe; n'avant point de passeport, il n'osait se présenter qu'à nous. — M. Suard s'était empressé de lui faire accepter du vfn de Malaga, une nourriture très substantielle et du tabac. — .. M. Suard avait aussi garni ses poches, lui avait donné 'du linge pour sa jambe malade, un Horace pour le distraire dans la journée. — M. Suard lui avait donné des ciseaux pour couper sa barbe.
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— «Mais, lui dit M. Suard, nous habitons une commune détestable et vous courriez vous-même ici le plus grand » danger si je vous y retenais... J'espère cependant pouvoir vous garder une nuit sans danger pour vous cl pour » ma femme. M. Suard ajouta : qu'il fallait qu'il revînt à huit heures du soir ce jour même.
» 11 avait dit à M. Suard qu'il ne craignait d'être arrêté que dans la matinée, et que, s'il avait une nuit devant » lui, il était sûr d'échapper à ses bourreaux...
» On l'avait trouvé mort le lendemain matin. Il avait Sur lui une cheraisc d'un très beau linge, marquée d'un
» C, de l'argent et un Horace dans sa poche. »