COMPOSÉE ET ÉCRITE PAU UIV DES SECRÉTAIRES DE LUELY (I
Le spectacle dont nous annonçons l'histoire, doit, en quelque l'açon, son origine au cardinal Mazarin, qui lit venir d'Italie à Paris, en 1645, un nombre de musiciens, qui exécutèrent sur le théâtre du Petit-Bourbon (2) une pièce toute en musique, intitulée la Finla pa32a (la Folle supposée), qui attira tous les curieux par sa nouveauté, sans contenter les gens de goût cfui méprisèrent avec raison le froid récitatif de ce poème, et la musique baroque de ses ariettes.
Cependant le cardinal, charmé du succès de cet opéra, appela en 1 647 une nouvelle troupe de musiciens italiens, qui jouèrent sur le même théâtre où avait paru la Finta Pazza, Orfeo e Euridice. Ce poème dramatique, qui fut encore plus suivi que le précédent, tant par la beauté des voix, la variété des airs , le changement des décorations et la magnificence des habits, ne fut pas moins critiqué; à la vérité, on fut obligé de convenir que c'était l'idée d'un très grand spectacle; et cela fit généralement souhaiter qu'on travaillât h des opéras français ; mais on manquait de bons musiciens et de belles voix , et on était d'ailleurs dans le préjugé, que les paroles françaises n'étaient pas susceptibles des mêmes mouvemens et des mêmes ornemens que les italiennes (3). Ce préjugé était si bien imprimé dans la tète des poètes lyriques de ce temps, que le fameux Benserade, si renommé par ses ballets, n'osa jamais hasarder une scène entière à met-
(1) Lully avait deux secrétaires. L'un a publié une Histoire de l Académie royale de Musique en 1752. Il s'appelciit Noirville.
(2) Le théâtre du Petit-Bourbon était situé rue des Pouliw. Sur ses démolitions on a bâti le portail du Louvre , du côté de la petite porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. Sauvai, Antiquités de Paris. Tome I". Livre 2, page 118.
(3) Nous connaissions alors si peu nos forces, dit M. de Preneuse, noire langue, toute épurée qu'elle lavait été par M. Malherbe, Balzac et Vaugelas, nous paraissait si peu ce qu'elle est, que personne ne présumait assez de soi et d'elle pour oser hasarder le moindre spectacle en airs français. C'était stupidité et engourdissement, car on ne pouvait pas ignorer que, da^^ les vieilles cours de nos rois, on avait fuit des ballets, où l'on avait mis des récitsetdes dialogues, en plusieurs parties, sur des paroles françaises et avec succès. Lisez encore les vers
tre en musique. Pendant que, par une timidité malenlendue , les poètes négligeaient leurs talens, ils se formait des musiciens, qui rectiliaient le goût du chant, qui jusqu'à ce temps avait été très négligé. Parmi ces hommes illustres dans leur art, on peut citer Boesset, maître de la chapelle du Boi ; Lambert, pour les airs tendres et naturels, et Camberf, surintendant de la musique de la reine-mère (1 ), etorgtiniste de Saint-Honoré, le même à qui nous devons les premiers opéras français qui parurent à Paris; et voici ce qui y donna lieu. L'abbé Perrin, poète assez médiocre mais un peu musicien , et en état de faire des vers propres au chant, conçut et formale dessein d'un opéra en langue française. D'abord il s'essaya par de petits airs, ensuite des récits, et enfin des dialogues, sur lesquels Lambert et Cambert travaillèrent. La réussite de ces différens morceaux encouragea Perrin à composer une Pastorale en cinq actes, que Cambert mit en musique, et qui fut représenté à Issy, dans la belle maison de M. Delahaye, au mois d'avril 1659, avec un concours étonnant de spectateurs. Voici ce qu'en «lit Saint-Evremont : ( M. Dclanaye, maître d'hôtel d^a reine Anne d'Autriche, avait une maison à Issy mn appartient aujourd'hui à la succession de M. le maréchal d'Estrées )
«Ce fut un essai d'opéra, qui eut l'agrément de la nouveauté; mais ce qu'il y eut de meilleur encore, c'est qu'on y entendit des concerts de flûtes, ce qu'on n'avait pas en-
chantans du Iwllet de 1582, pour les noces du duc de Joyeuse, vous y apercevrez des naissances de bon goût. Cependant, quoique Saint-Evremont, qui était du temps de la minorité du lloi (Louis XIV), nous apprenne qu'on s'ennuyait fort à ces opéras italiens; quoique Perrin nous dise qu on y criait au nnard, et que la protection souveraine les pouvait à peine garantir dclle pschiate et dellf merengnle (c'est l'équivalent du sifllet), nos poètes, peu éveillés, croyaient qu'on gagnait encore à s'y aller ennuyer.
(I) Autrefois, en France, les musiciens chantaient i air sans laisser entendre que quelques syllabes des paroles. C'était l'usage; on y était si accoutumé, qu'on ne comptait pas d'en rien attraper, à moins qu'on eût un livre pour les lire, et de là est venu que, dans nos anciens ballets, on ne manquait pas de distribuer des copies imprimées dos paroles mises en musique.
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core entendu sur aucun théâtre, depuis les Grecs et les Romains. »
Louis XIV eut la curiosité de voir cette pastorale , et on la représenta à Vincennes, où M. lecardinal Wazarin assura de sa protection les entrepreneurs. Voici l'historique de cette pièce, de la main même de Pcrrin, dans une lettre que ce poète écrivit à, l'archevêque de Turin :
«Monseigneur, nous avons fait représenter il y a quelques jours notre petite pastorale en musique. Llle a été représentée huit ou dix fois à la campagne au village d'Issy, dans la belle maison de M. Delaliaje. Coque nous avons fait pour éviter la foule du peuple qui nous eiit accablé infailliblement, si nous eussions donné ce divertissement au milieu de Pans. La salle, tout-a-fait commode pour la re[)résentation, et d'une juste grandeur; la décoration rustique du théâtre, orné de deux cabinets de verdure, ctfort éclairé; la parure, la bonne niineet la jeunesse de nos acteurs et de nos actrices, dont celles-ci étaient de l'âge depuis quinze jusqu'à vingt-deux ans, et les acteurs depuis vingt jusqu'à trente, tous bien instruits et déterminés comme des comédiens de profession.
» Tout cela joint aux charmes de la nouveauté, et â la curiosité d'apprendre le succès d'une entreprise jugée impossible et trouvée ridicule aux pièces italiennes de cette nature , représentées sur notre théâtre; en d'aucuns la passion de voir triompher, notre langue, notre poésie et notre musique, d'une langue, d'une poésie, et d'une musique étrangères ; en d'autres l'esprit de critique et de censure, et dans la meilleure partie le plaisir singulier et nouveau de voir que que!((ues particuliers, esprit de divertissement et de galanterie, donnaient au public a leurs dépens, et exécutaient eux-mêmes la première comédie française en musique, représentée en France , toutes ces choses attirèrent à sa représentation une telle foule de
Lo poèto avait soin fie répandre ainsi ses vers, afin que le spcclatour, qui n'y avait pas compris un mot en écoutant le musicien, sût ce que c était. A la fin, on se lassa de cette nécessité de lire à mesure quo les musiciens chantiiient. On con ■ cut qu'il n'était pas dans l'ordre qu'aussitôt que des vers étaient chantés ils cessassent d'être intdnfiiblrs. Un maître de musique, habile comme Bailly, se mil dans la tôle de corriger ce défaut do nos rhaiiteurs. 1! lour apprit à prononcer, lîailly commença donc à introduire une mHliode de chauler nette et raisonnable. Après lui vint Lambert, lo meilleur maitre qui ait été depuis plusieurs ^ccles, du consentement de to"te l'Europti. Son chant était si naturel , si propre, si gracieux , qu'on en sentait d'abord le charme. Lambert no péchait qu'en ce que, quelquefois, il lui donnait trop de grâces. 11 n'y eut personne à l'aris, Français ou étranger, qui no voulût apprendre do lui; et il a montré si long-temps, qu'il a fait mille txcellens écoliers. Sa méthode f'it portée en peu d'années dans les provinces. Noblei chantait alors aussi très agréablement. L'Opéra de Paris s'établit, ce qui , ayant répandu de tous côtés le goût de la musique , répandit et augmenta à proportion le goùl et la netteté du chant. Dés que les opéras furent florissans , tous les chanteurssurentsefairo entendre, et tous les auditeurs, sensibles à la beauté desparo'es,el voulant les goûter conjointement avec la musiqne, surent demander qu'on no leur en dérobât rien. Sur quoi Bcilly, himime d'un génie Iwrné, mais exact, donna la dernière main à la propreté d ) notre chant, pour laquelle il avait, sans contredit, un talent singulier. 11 coule une
personnes de la première qualité, princes, ducs et pairs , maréchaux de France, ofliciers de cours souveraines, que tout le chemin de Paris à Issy était couvert de leurs
carroses Mais il nie siecl mal. Monseigneur, de
vous dire à la louange de la pièce, mais il faut pourtant vous le dire, puisque je me suis engagé de vous en apprendre le succès, que tout le monde en sortait surpris, et ravi de merveille, et de plaisir ; et que de tant de tètes différentes de capacité, d'humeur et d'intérêt, pas un seul n'eut la force de l'improuver et de s'empêcher de la louer en toutes ses parties, l'invention, les vers, la représentation, la musique vocale, et les symphonies. Celte réputation donna la curiosité à leurs Majestés de l'entendre. En effet, sur leur demande, elle fut représentée pour la dernière fois à Vincennes, où elles étaient alors, en leur présence, en celle de son Eminence et de toute-la cour, où elle eut une approbation pareille et inespérée , particulièrement de Son Eminence, qui se confessa surprise de son succès, et témoigna à M. Cambert être dans le dessein d'entreprendre avec lui de pareilles pièces : ce qui m'a excité tien faire une seconde pour lui donner, au casque cette jiensée lui dure. Son sujet est le mariage de Bacchus avec Ariane ; et la pièce s'appelle de leur nom , Àriant ou Mariage de Bacchus (1). »
(1 059. ) Perrin et Cambert, encouragés par les succès de leur pastorale, et plus encore par les paroles llatlcuses du cardinal Mazarin, s'associèrent et mirent de leur association le marquis de Sourdeac. Ce marquis a une naissance illustre, beaucoup de biens, un goùl sunérieur pour les sciences mécaniques et un esprit capable d'inventer les plus surprenantes machines. Ce triumvirat, assuré de la protection du cardinal, sollicita un privilège pour faire représenter des opéras en langue française (2). Eu attendant cette permission, on lit diverses répélilioiis
petite histoire, qui montre que, de son temps, quelques musiciens étaient encore demeurés dans la vieille grosî-iéroté. Il prend à témoins plusieurs personnes, qu'à un récit do ballet qui finissait par ces paroles :
« Et l'embarras nous semble doux, • Quand il est causé par la presse ,
» De ceux qui soupirent pour vous. »
le musicien chanta , et chanta toujours , avec une fermeté merveilleuse.
« Et les barons nous semblent doux. »
sans s'apercevoir, par les éclats de rire qui s'éîevaient, du joli sens qu'il faisait.
(1) La Florale d'hay, dont voici le titre, tel qu'il se trouve dans les poésies de Perrin :
« Première comédie française en musique, représentée en France.
. Pastorale mise en masique par le sieur Cambert, représentée au village d Issy, près Paris, et au château de Vincennes, devant Leurs Majestés, en avril 1659. •
Cette pastorale, dis-je, n'a ni sujet, ni incidens. Trois bergers aiment trois bergères, un satyre est le rival des trois bergers. Ce saiyro est renvoyé avec mépris par les trois bergères. Cette pastorale n'a ni chœurs ni bullets.
(2) Malgré les bonnes 'intentions du cardinil, de nouveaux acleurs et musiciens italiens représentaient un opéra, pour le
à l'hùlel de Nevers, de l'opéra d'Ariane, dont les paroles étaient de Perrin, et la musique deCambcrt('l).
(1661.) Enfin, tout était prêt pour ouvrir un nouveau thécàlre, à Paris, lorsque la mort du cardinal Mazarin, arrivée à Vincennes, le 9 mars 1661, suspendit les projets des associés.
(1666.) Cependant, ils ne perdirentpascourage;aucontraire, le marquis de Sourdeac, pour ne point faire perdre au public l'idée de son spectacle, donnaitdetempsà autre dans son hôtel, rue de Garancicre, des représentations de son opéra, où se trouvaient jusqu'à cinq ou six cents personnes(2), qui toutespubliaient la magniiiccncedu marquis et le méntedu spectacle qu'il voulaitintroduire en France. Cependant, malgré tous les soins et lecrédit deM. de Sourdeac, et les sollicitations de Perrin et de Cambert, ce ne fut que le 28 juin 1 669, que Perrin obtint en son nom des lettres-patentes, pour établir par tout le royaume des académies d'opéra, ou représentations en musique en langue française. Titulaire de ces lettres-patentes, Perrin renouvella sa société avec le marquis de Sourdeac pour les machines, pourla musique avec Cambert, et pour fournir aux
mariage du feu roi, en 1660. C'était un ballet héroïque intitulé Ercale-Amante, dont on donna une traduction en vers français, en faveur de ceux qui n'entendaient pas l'italien.
(1) Saint-Evremont dans sa comédie des Opéra, acte 2, scène 3, parle ainsi' de cette pièce": L'Ariane de Perrin, dont i> les vers étaient encore plus mauvais que ceux de Pomone, • n'a pas été représentée, mais j'en ai vu les répétitions à l'hô- » (el ae Nevers. La musique de cet opéra fut le chef-d'œuvre 0 de Cambert ; j'ose dire que les plaintes d'Ariane, et quelques » autres endroits de la pièce, ne codent presque rien à tout ce » que Baptiste (Lully ) a fait dé plus beau. »
(2) M. Alexandre de Rieux, marquis de Sourdeac, mort le 7 mai '169-5, s'est distingué par son goût pour le spectacle, son génie pour l'invention des ouvrages du mécanique : indépendamment des premiers opéras, dont il donna l'idée, des changemens, des décorations, des fils et des machines, il Glen1660, représenter dans son château de Neubourg en Normandie, une pièce de machines intitulée la Toison d'Or, que composa M. Camille Laine. M. de Sourdeac prit le temps du mariage de
frais nécessaires, il se joignit le nommé Champcron. Dès
aue cctaccord lut conclu, on envoya la Grille enLangueoc, jiour y faire choix des plus belles voix, et des plus habiles musiciens. La Grille tira ses acteurs des plus célèbres cathédrales. De ce nombre étaient Beaumavielle el Rossignol, basse-tailles, Clédière et Fholet, hautes-contres, et Miracle, taille. Cambert joignit à ces musiciensles plus habiles acteurs et chanteurs qu'il put trouver; Beauchamp, surintendant des ballets du roi, l'ut chargé de la composition de ceux de ce spectaclç. Tous ces préparatifs demandaient du temps, et , de plus , on ne jugea pas à propos d'ouvrirce nouveau spectacle par ropéra''d'>lri'«ne. Perrin et Cambert avaient travaillé à un autre, intitulé : Pomone, qui l'ut répété dans la grande salle de l'hôtel de Nevers, et représenté au mois de mars 1671, sur le théâtre que les entrepreneurs avaient fait bâtir dans un jeu de paume, rue Mazarine qu'on nomma \' hôtel de Guénégaud; on donna, pourla première fois, un demi louis d'or pour l'entrée au parterre, lequel, malgré le prix, fut fort bien rempli. Cette pastorale de Pomone se soutint huit mois entiers.
S. M. Louis XIV, pour faire une réjouissance publique de la représentation de cette pièce, et outre tous ceux qui étaient nécessaires pour l'exécution de ce dessein, qui furent entretenus plus de deux mois à Neubourg à ses dépens, il traita et logea dans son château plus de cinq cents gentilshommes de la province, pendant plusieurs représentations qne la troupe du Marais y donna de cet ouvrage. Ce n'était partout que tables servies avec une abondance et une propreté admirables. C» fut au retour de cette fêle donnée au château de Neubourg, que le marquis de Sourdeac commença de former à Paris un opéra, pour exercer son profond savoir dans l'art mécanique. Il se servit de Perrin pour la poésie, de Cambert et de la Grille pour la musique. Ces musiciens passaient pour les plus fameux du temps. M. de Sourdeac fil faire un théâtre dans son hôtel rue de Garancière, pour voir l'exécution de ses grandes machines dans différens opéras, dont il donnait de temps en temps des représentations gratis. Il faisait distribuer cinq ou six cents billets pour chacune, afin d'éviter la confusion L'on peut dire qu'il n'y a point eu de particulier en Europe, qui ait donné une plus grande preuve do fa magnificence.