DÉNOUEMENT
— Vous l'avez tué? dit Ëuric.
— Je l'ai tué.
— C'était votre droit, repartit froidement le roi.
Ce calme, cette indifférence, étonnèrent Sur ic, et lui firent comprendre qu'il y avait quelque grande résolution de prise à son égard ; il garda un moment le silence, comme pour jeter un coup d'oeil sur la conduite qu'il avait à tenir , et reprit avec un accent qui affectait vainement l'aisance de la fermeté.
— Je vous remercie de reconnaître aussi bien mes droits , car il en est encore d'autres que je viens réclamer de vous. Votre justice a été implacable contre moi et contre tout ce qui m'aimait, ne saurait-elle être un seul jour , je ne dirai pas sévère , mais juste contre mes ennemis ? Il y a un homme qui a voulu attenter à ma vie, cet homme, vous n'avez pas daigné même le mettre en jugement. Ne serait-il coupable envers vous que de n'avoir pas accompli le crime dont il est accusé, et ne le protégez-Yous contre moi que pour lui donner occasion de réparer sa faute ?
— Je ne connais point l'homme dont vous me parlez, répondit Théodoric : je me rappelle qu'un marchand d'armes juif a accusé un de vos esclaves d'avoir eu ce projet; dès qu'il vous plaira, nous les ferons tous passer sous ses yeux , et je vous
S50 uvai IV,
promets le châtiment de celui qu'il reconnaîtra.
— Vous savez bien , mon frère , de qui je veux parler, repartit le prince ; vous savez bien que celui qui s'était glissé dans le château du comte Bold comme espion, s'était glissé parmi nos esclaves comme assassin ?
— Celui-là , comme un autre , repartit le roi , sera présenté au juif Salomon , et si le juif Salomon veut le reconnaître , nous lui ferons son procès.
— Vous me dites cela , parce que nous ne sommes pas à Toulouse, répliqua Euric, qui contraignait â grand'peine la colère qui l'agitait; vous savez bien que ce procès est impossible ici.
T-Si nous ne sommes pas à Toulouse, repartit le roi , Salomon est à Narbonne , où il est venu pour acheter de nos soldats les objets précieux qu'ils ont recueillis dans le pillage de cette ville , et ce procès commencera demain , si vous le voulez ?
— Aujourd'hui , si c'est encore possible , car votre prisonnier s'est évadé de Toulouse , et bien^ tôt il sera hors de votre puissance, si vous ne le faites arrêter.
— Dans quelques moments il sera dans le palais, repartit le roi , et vous serez libre de poursuivre votre accusation contre lui, quand moi-même je lui aurai fait part de mes projets à son égard.
DÉiroiTIHXllT. 351
— Et cetTprojéts, dit Eiiric en examinant attentîTement le roi , ces proje\8 doivent-ils me rester inconnus?
— Bien an contraire , ce sera devant tous, ainsi que devant votre jeune frère Frédéric, que je veux les discuter avant de les apprendre à tous les grands de notre nation , qui vont bientôt être réunis dans ce palais , et avant de les soumettre 9U jugement de tout le peuple convoqué à cet effiet, dans une convention générale , marquée pour le deuxième jour, à partir de celui-ci.
— Quelle est donc cette affaire , reprit Euric, à laquelle vous n'appelez point vos conseillers habituels?
— C'est que là où ii n'y a point de conseils à prendre , il n'est pas besoin de conseillers , repartit le roi. J*en instruis d'abord ma famille , j'en instruirai ensuite les grands de la nation visigothe, j'en instruirai ensuite le peuple, et j'espère que je trouverai partout une égale obéissance.
— Puis-je savoir , répondit Euric qui contenait mal une agitation violente, puis-je savoir à quelle heure cet entretien doit avoir lieu ?
— Bientôt, bientôt, mon frère, repartit le roi ; et s'il vous convient de m'attendre en ce lieu , où j'ai mandé le prince notre frère , je serai de retour dans un instant.
Euric demeura seul , après avoir regardé sortir
259 LIVBB IV.
son frère avec cette rage împuissanl^ d*une bète fauve qui voudrait s'élancer sur sa proie et qui ne l'ose pas. On voyait qu'il avait reculé devant un projet arrêté d'avance, mais qu'il avait manqué de force pour l'accomplir. Il murmurait sourdement le nom de Sathaniel , comme si en l'invoquant il devait y puiser l'audace et la force qui lui manquaient. Enfin, accablé et honteux de sa propre faiblesse , il tomba assis sur un siège , à la place que Léon avait longtemps occupée , et ses yeux s'arrêtèrent sur les papiers que le ministre romain avait laissés sur la table. Longtemps ses regards, qui ne voyaient plus , pour ainsi dire , au-dehors de luimême, restèrent attachés sur ces précieux docu- «nents. Enfin ces caractères confus, et qui n'étaient devant lui que comme un assemblage incohérent ide lignes et de traits noirs sur des pages blanches , semblèrent se ranger Vl'eux-mêmes et se dessiner plus nettement à ses yeux. Sans les comprendre encore, il put les lire machinalement, et ce fut sans attacher aucun sens à la prononciation syllabique qui s'échappa de ses lèvres qu'il lut â haute voix :
« ASSOCIATION B'aSPAR , FILS DE THORISMOND , AU POUVOIR DE THIÉODORIC, ROI DES VISI60THS.»
Comme si cette parole qu'il venait de prononcer avait soudainement éveillé sa préoccupation , il se
DSNOSEMBNT. 253
pencha viTement sur ces papiers et relut une seconde fois, mais en les comprenant dans toute leur portée , ces mots terribles :
u ASSOCIATION D*ASPAR, FILS DE THOaiSUOND, AU POUVOIR DE THÉODORIG, ROI DES VISIGOTHS. n
La pâleur qui se répandit soudainement sur le visage d'Ëuric, le regard plein de rage qu'il portait autour de lui , le geste par lequel il saisit son poignard , tout cela prouvait qu'Ëuric avait enfin deviné le projet de son frère, et la farouche expression arec laquelle il s'écria : — Oh ! non ! non ! en frappant du poing sur la table, montra qu'il était décidé à tout faire pour prévenir l'exécution de cette mesure. Il en cherchait peut-être déjà le. moyen , lorsque le jeune Frédéric entra soudainement. En ouvrant la porte, celui-ci fit voir à £uric que déjà une foule de nobles visigoths s'était rendue à l'appel du roi , et le prince put reconnaître, au murmure agité de leurs voix, qu'ils se consultaient sur l'importante nouvelle qui avait motivé leur réunion. D'un mouvement rapide Eurie se précipita à I9 rencontre de son frère , pour l'empêcher de voir le secret que lui-même venait de découvrir; et, par une inspiration soudaine, comprenant par l'instinct du crime que toute présence étrangère ferait obstacle à la décision qu'il
994 UTKB IT.
pourrait prendre, quelle qu'elle fût « il se résolut à Féloigner :
— Mon ami, lui dit-il d'un' ton triste, c'est le ciel qui tous envoie vers moi. Le roi est cruellement irrité; je ne sais quel est le sort qu'il me réserve, maïs J'ai appris qu'il Tottlaît punir Sathaniel de m'ayoir fait l'aveu de leur intelligence. Peut-être, tandis qu'il me retient ici, veut-il la foire enlever et lui réserve-t-il quelque saagl«it outrage ! Oh ! mon frère , j'ai pu la détester et vemloir la punir parce qu'elle était un obstacle à mes anciens projets; mais aujourd'hui que je suis rési^ gné au rèle obscur que notre frère m'a marqué, je ne veux point que Sathanîél ait à souffirir pottr avoir voulu être â moi. Frédéric, fais que je ne sois pas réduit à cette humiliation , de n'avoir ptfs pu protéger celle qui porte le nom de mon épouse ; va vers elle , défends-la par ta présence dans mon palais, et, s'il le faut même, fais-la so«*tîr def Nar^ bonne et guide sa fuite vers quelque retraite cachée. Ce soir, dans quelques heures, je serai près de vous. Mon frère , je t'en supplie , tu es le seul ami sur lequel je compte encore en ce monde , ne me refuse pas. Sathaniel te suivra avec confiance ; je sais qu'elle a pour toi l'affection et l'estime qu'inspire ton cœur noble et dévoué. Ne p^ètera»-tu pas ton appui à une flemme qui bientôt peut-être n'aura que toi pour la protéger?
D^HOIWBIIT. 29b
Ce ne fut poÈDl poussé par la passion qu'il avait gardée pour Sathaniel que Frédéric céda à la prière de S0& frère ; mais ce dou3i orgueil de sauver la femme qu'on aime , alors même qu'on n'en espère aucune récompense, ce besoin de lui prouver qu'on était digne d'en être aimé, alors même qu'on est certain de ne pas l'être ; la générosité naturelle à toute jeunesse, empêchèrent Frédéric de réfléchir, et il accepta, sans la comprendre, la mission qui: lui était donnée par le prince Euric,
Après quelques paroles rapidement échangées , Frédéric s'éloigna, et Euric, jetant autour de lui un regard satisfait, murmura sourdement ce peià de mots :
— Nous seroii& seuls !
Durant l'intervalle qui s'écoula entre la sortiede Frédéric et la rentrée du roi, Euric se- tint éloi-. gné de la tabie où il avait découvert le fatal secret, et, appuyé dans Tembrasure d'une fenêtre, il sembla attendre patiemment les ordres suprêmes de son ft'ère. Ce ne fut pas le roi cependant qui parut le premier. Firmin, ou plutôt Âspar, fut introduit par l'évêque Herme , eft celui-ci s'étant retiré , Âspar et Euric restèrent seuls un moment. Euric se contenta d'observer le fils de Thorismond d'un regard rapide, et garda son silence jusqu'au moment où Théodoric parut à son tour. La première parole du roi fut de demander s| Frédéric s'était
358 UTBS IV.
et Théodoric fut obligé de reprendiie la parole, saos y être provoqué ni par Tun, ni par Tantre de ses auditeurs.
— Eh bien ! oui , reprit-il avec une nouvelle assurance, oui, j*ai assassiné mon frère , et Dieu m'en a cruellement puni en m'en donnant un tel que vous; mais j'espère que le remords que je souffi-e depuis longues années aura enfin apaisé la colère divine , et que la justice que je veux rendre à son fils éteindra dans celui-ci la juste haine qu'il peut me porter.
^ Le remords sur le trône n'est pas bien pesant, et la justice qui y prend sa source n'est pas bien coûteuse, repartit Ëuric; j'avoue que la générosité ne m'y semble pas merveilleuse.
Un nouveau mouvement de fureur contracta le visage du roi , et il allait imposer silence à son frère quand Aspar, prenant la parole, lui dit d'un ton calme :
— Prince, si c'est ton intention d'exciter le ressentiment dans mon âme , je te prévien» que tu n'y réussiras pas. J'ai appris d'une voix plus puissante que la tienne que le pardon était la première vertu de l'homme et la première gloire du chrétien.
— £t c'est sans doute aussi , reprit Ëuric , la pi*emière vertu et la première gloire d*un roi que d'être pardonné par son sujet.
DÉHOIJSMBNT. 959:
— Bu moins c'est sa première consolation, répliqua le roi, et je te remercie, jeune homme, d'être moins sévère envers moi que je ne l'ai été moi-même; mais vous, mon frère, Gontinua-t*U en s'adressant au prince, saviez-vous la naissance de ce jeune homme, que vous m'en ayez témoigné si peu d'étonnement?
—Je ne sais rien, reprit Ëuric qui avait retrouvé un peu de sa nonchalante ironie , je ne sais rien , mais je ne m'étonne de rien. Vous qui avez découvert que j'avais promis d'épouser Sathaniel , vous qui avez découvert que j'étais l'amant adultère de la jeune Alidah , et qui nous avez condamnés tous deux , vous avez bien pu découvrir que le Romain Firmin , le pupille d'Attale était le fils du Yisigoth Thori^mond. J'aime à. penser que les preuves seront aussi convaincantes en faveur de celui*ci qu'elles l'ont été contre nous. J'ai subi, vos deux premiers jugements, et je subirai le troisième.
— Je l'espère, repartit Théodoric, et cette foisH^i , j'ajouterai un conseil à ce jugement. Vous allez déposer ici toutes vos ambitieuses espérances , car ici même , je vais élever entre vous et le trône, un obstacle infranchissable. Dans une heure le fils de Thortsmond sera reconnu comme tel y dans une heure, je l'aurai présenté au choix des Yisigoths, et fait accepter par eux comme héritier de ma puissance.
960 LIVM IV.
— Lui ! 8*écria Eurîc en se levant soudainement.
— Moi! s'écria Aspar en se levant de même.
— Oui , reprit Théodoric en les imitant et avec un accent de commandement, oui, dans une heure , tu seras reconnu comme l'héritier de Thorismond ; dans huit jours , et pour prévenir , à l'exemple des empereurs romains , les désordres et les intrigues d'une élection'; dans huit jours tu seras reconnu comme mon successeur; dans huit jours , Euric , il sera ton roi.
— Grand Dieu ! s'écria Aspar à qui tant de fortune et de bonheur paraissaient un rêve , serait-îl vrai?ai-je bien compris, Théodoric?
-^ Je te le jure, repartit le roi, tandis qu'Euric murmurait en le regardant.
^— Oh ! mon frère, mon frère!
— Et pour que tous les droits soient satisfaits , continua le roi , pour enlever toute espérance à de nouveaux complots , la famille des Baltes s'assiéra près de toi sur mon trône. Je casserai le jugement qui flétrit Alidah, elle sera ton épouse, et nous verrons désormais sur quoi s'appuieront les ambitieux qui voudront renverser les droits du fils de Thorismond unis à ceux de l'héritière des Baltes.
— roi, roi ! s'écria Firmin en s'élançant vers Théodoric et en tombante ses pieds; tant de générosité m'accable, sois béni, etque mon père te par-* donne du fond de sa tombe !
DÉIfOQSHBNT. 961
— Oh ! je Tespère , s'écria le roi en se penchani ▼ers Flrmin pour le relever.
— Va donc l'apprendre! murmura Euric sourdement.
Et, au moment où Âspar saisissait les mains de Théodoric pour les porter à ses lèvres , il sentit qu'elles le pressaient d'une étreinte convulsîve, un sourd gémissement se fit entendre, et Théodoric tomba mort à côté de lui ; Tépée d'Euric l'avait frappé comme la sienne avait frappé Thorismond, et il était tombé de même sans pousser un cri, sans prononcer une parole.
Aspar se releva en poussant un cri terrible ; mais il cherchait encore de quel coup imprévu le roi avait pu être atteint ; quand Euric , ouvrant avec fracas les portes de la salle où étaient assemblés les nobles de la nation, se prit à crier:
— A moi, à moi! un infâme vient d'assassiner notre roi... Voyez ! voyez, le voilà qui contemple sa victime !
— Moi! s'écria Aspar.
— Lui ! dit Herme , lui ! le fils de Thorismond !
— Il a voulu venger son père, répondit Euric. Le tumulte effroyable qui suivit cette parole
d'Euric; l'épouvante qui se peignit sur le visage d' Aspar ; les ordres précipités que donna le prince pour son arrestation , la découverte surprenante de l'existence du fils de Thorismond^ la raison
30S UVM nr.
plausible de la vengeance qui avait pu le pousser à un si grand crime: tout cela réuni ne permit pas de douter sur-le-ebamp de la vérité de Taccusation d'Ëuric.
Aspar fut entraîné au milieu des menaces et des violences de toute espèce. Vainement Herme voulut élever la yoîx: Euric lui imposa silence en l'accusant d'avoir conduit luirmème l'assassin dans le palais ; d'ailleurs, c'était le prêtre catholique qui avait défendu Narbonne contre lesYisigoths, c'était lui que Théodoric avait exilé à Toulouse , et qui s'en était échappé, sans doute pour acccomplir. son abominable crime ; il en fallait moins à des esprits prévenus pour croire à sa complicité, et l'ordre de son arrestation fut accueilli comme uae justice. Personne ne chercha à s'enquérir dans ce tumulte comment Barthélemi avait paru soudainenement dans cette assemblée , et l'étonnement de Herme fut grand quand le moine se retira , sans paraître vouloir s*occuper de ce qui allait se passer.
Théodoric avait bien jugé son frère : deux heures ne s'étaient point passées depuis sa mort , que déjà Gandoin avait été arrêté et que Léon était le conseiller d'Ëuric. L'esprit de ce Romain , en qui l'étude des lois n'avait point fait naître l'amOiir de la justice , fut facilement séduit par les espérances dont Euric le flatta. Léon ne serait point le ministre obéissant aux volontés d'un maître, mais celui
DtltfoCEMSIVT. 263
qui régiei^ait tou^s les affaires, de l'état, tandis qu^Eiirie ne s'oci^uperait que de la gloire guerrière des Visigoths.Le lendemain, les émissaires d'Euric parcouraient déjà tout le royaume en semant Tor et les promesses ; et, quand le jour de l'assemblée générale du peuple arriva , Euric était déjà assuré que toutes les voix se réuniraient pour le proclamer. Sans doute ce n'était point la nation qui avait élu le meurtrier de Thorismond, qui devait repousser le meurtrier de Théodoric; mais elle ignora ce crime jusqu'au moment oii son choix était déjà consacré et irréparable.
vu
C0nclttdt0iu
Huit jours après celui où ce meurtre fut accompli , les funérailles de Théodoric furent célébrées avec une magnificence extraordinaire. Grâce à cette habileté que Théodoric avait si bien deyinée , Ëuric fit pour ainsi dire une fête de cette pompe funèbre; son ostentation fit supposer une douleur profonde, et personne n*osa soupçonner que celui qui rendait de si éclatants honneurs à la mémoire de son frère pût être son meurtrier.
L'élection d'Ëuric se fit le lendemain de cette cérémonie, et le premier acte de justice dont il voulut honorer son règne fut la punition de Tas-
CONCLUSIOII. 265
sassîn du roi. Selon la coutume pour les jugements de cette importance , il fit appeler la cause devant tout le peuple assemblé. £uric , toujours soupçonneux, avait entouré son tribunal de ses plus dévoués serviteurs. Ils devaient applaudir à toutes ses paroles et couvrir de leurs murmures celles de Firmin ou de ses défenseurs. Eurîc avait compris que plus il augmenterait le nombre des. juges, moins ceux-ci pourraient entendre la cause qu'ils avaient à juger. Il savait que le peuple est ainsi fait, et qu'il croit avoir été sage et prudent en écoutant une voix dont le son même n'arrive pas à son oreille. Des bruits sourds l'avaient averti que Firmin n'était pas considéré comme coupable par tous les Visigoths et qu'il devait se présenter des témoignages en sa faveur.
Euric prit donc toutes ses précautions, et quand Firmin parut dans le forum Jovien, où le roi avait établi le tribunal , il se trouva enfermé dans une enceinte de gardes et de nobles qui devaient absorber sa défense mieux que n'eussent fait les murs , si resserrés qu'ils fussent , d'une salle d'audience.
Euric ne commença pas toutefois par cette cause, et le premier jugement qu'il invoqua fut celui qui cassa son mariage avec Sathaniel disparue avec le prince Frédéric. En effet , depuis le moment où le jeune prince, obéissant au perfide conseil d'Eu-
rie , avait emmené Sathaniel hors de la ville , on n'avait eu aucune nouvelle d'eux. Nulle trace de leur fuite n'avait pu être découverte ; et cette ignorance de ce qu'était devenue son épouse troublait £uric au sein même du pouvoir qu'il avait enfin conquis. Toutefois , nulle voix ne s'éleva pour la défense de Sathaniel lorsque le jugement qui la concernait fut rendu.
Il n'en fut pas ainsi quand l'accusation appela Aspar comme meurtrier du roi Théodoric. Le moine Barthélemi, qui avait accompagné le jeune prisonnier, se leva en annonçant qu'il essayerait de le défendre. Ëuric attacha son regard perçant sur le moine ; il devina que c'était l'ennemi qu'il avait à redouter. Il se pencha vers Léon qui était près de lui , et qui lui parla quelque temps à voix basse. Un moment après, il commença son interrogatoire.
— Firmin , dit- il , tu es ici sous une double accusation : la première d'avoir voulu attenter à mes jours , et voici , dit-il , en montrant Salomon , celui qui t'accuse de ce projet.
— Il est inutile que cet homme m'accuse, dit Âspar. Je reconnais avoir voulu te sacrifier au salut d'Alidah , et plût à Dieu que j'eusse réussi ! le roi Théodoric ne serait point mort, et la fille du comte Bold ne serait point flétrie par un jugement que tu sais mieux que personne être injuste.
— Tu as raison , répondit Euric , et je le sais si
bien , que c^ jug^nnent sera cassé ; car nous connaissons maintenant le coupable. Rassure-toi , Firmin, ton épouse te sera rendue. Mais ce n'est point la cause pour laquelle tu es appelé. Il s'agit du meurtre du roi.
— Qui en accuses-tu ? dit le moine en se levant.
— J'en accuse Firmin , le pupille d'Attale.
— Il n'y a point ici d'homme qui s'appelle Firmin. Il y a ici Aspar , le fils de Thorismond.
Le moine éleva la voix en disant cette parole qu'il croyait propre à produire un grand effet ; mais Euric répondit froidement :
— C'est juste , et j'ai eu tort de lui donner un nom qui ne lui appartient plus. Oui, continua-t-îl, ce jeune homme est Aspar , le fils de mon frère infortuné, qui, égaré par la vengeance, a frappé Théodoric. Vous le saviez déjà tous, et je ne veux point contester un nom qui vous eût été sacré s'il n'était déjà souillé par une horrible suite de crimes et de lâchetés. La séduction d'une jeune fille, l'espionnage , la délation , les projets de meurtre insolemment avoués, et enfin le meurtre lui-même. Je ne viens point nier ce qui est la vérité; car je veux que mon règne soit celui de la justice , et c'est pour cela que vous m'avez choisi. La nation visigothe est lasse de ces rois régicides qui traînent à leur suite une vengeance toujours prête à jeter l'État dans les dangers d'une rivalité crimi-
nelle ; tu as donc raison : c'est Â^par , fils de Thorismond, que j'accuse du meurtre de Théodorjc.
— Puisse Dieu faire que tu aies raison quand tu as dit que la nation visigothe était lasse des rois régicides ! s'écria Barthélemi avec une autorité si puissante qu'elle étonna tous ceux, qui pouvaient l'entendre ; car , s'il en est ainsi , roi régicide , descends de ce trône , viens à cette place , car moi je t'accuse d'avoir assassiné ton frère. Yisigotbs, reprit-il en montrant Aspar et Euric , voici le roi , et voici le coupable !
Malgré toutes les précautions d'Euric, cette accusation si formelle étonna les Yisigoths , et un murmure profond se fit entendre : chacun se pencha pour examiner la figure de ce moine hardi et surprendre le trouble qu'il avait dû causer à Euric. Mais la surprise augmenta encore lorsqu'on vit Euric se laisser aller à un rire inconsidéré. Le bruit qui s'était élevé redoubla , les plus éloignés , voyant rire le prince et entendant le murmure dont il était entouré , se prirent à rire de même , croyant que chacun partageait son hilarité , et ce tumulte n'était pas calmé qu'Euric disait en continuant à rire :
— Âh ! je reconnais ce moine... c'est ce fou qui a failli faire périr Narbonne dans le cirque... c'est Barthélemi... Emmenez cet homme...
coivcLUSioiv. 969
Cet ordre parut si étrange, que quelques personnes en témoignèrent leur étonnement...
— Emmenez cet homme , reprit Euric , et surtout qu'on ne le maltraite point... il est digne de pitié pour le malheur dont il est frappé.
— Je témoigne de la vérité ! s*écria Barthélemi d*une voix retentissante.. j*ai vu le crime... j'étais près du lieu où il a été commis...
— Ecoutez-le, reprit Aspar, il dit la vérité: c'est Dieu qui l'envoie ici , après l'avoir placé près de l'endroit où le meurtre s'est accompli. Euric, oui , tu es le meurtrier de ton frère !
— Je suis le roi des Yisigoths , dit Euric en se levant de son siège , et avec un tel éclat de voix qu'il retentit jusqu'aux extrémités du forum, et je demande qu'Aspar , fils de Thorismond , soit condamné à mort.
— Oui , la mort ! la mort ! s'écrièrent des voix lointaines... la mort! la mort! répéta-t-on de tous côtés , tandis que les plus rapprochés se consultaient.
— La mort ! dirent les gardes d'Euric , à qui l'or avait donné d'avance une opinion. — La mort ! répétèrent ceux que l'ambition ou la crainte attachaient à la fortune du nouveau roi , et bientôt le cri unanime , la mort ! retentit d'une extrémité à l'autre de la place.
— Le peuple est unanime, dit Euric, et son
pouvoir est au-dessus du miea. Le jugement est irrévocable , car il est le juge souverain. Aspar , je prononce la peine de mort contre toi.
Un moment après , Firmin et le moine Barthélemi furent entraînés de l'enceinte des juges, et ils durent à l'effort des gardes qui les entouraient de ne pas être massacrés par la justice populaire.
Le triomphe d'Ëuric était complet, et rien ne semblait devoir le troubler, lorsqu'un bruit lointain se fit entendre, et un homme couvert de poussière, pâle et exténué , parut à l'extrémité du forum ; cet homme , c'était Frédéric. La foule à son aspect se rangea , et le laissa arriver jusqu'au pied du tribunal. La nouvelle qu'il apportait devait singulièrement contrarier les projets d'Ëuric. £n efftd, 11 apprit aux nobles visigoths qui entouraient le tribunal , comment son frère Pavait éloigné du palais de Théodoric , où il avait été appelé ; comment lui, Frédéric, avait emmené Sathaniel hors de Narbonne , sur la prière instante de son époux.
Cette lumière , jointe à la déclaration de Barthélemi, éclaira tout à coup les Visigoths; chacun frémit de l'arrêt qui venait d'être prononcé ; mais ils s'aperçurent trop tard qu'Euric était véritablement leur roi et leur maître. Sur un signe, les gardes, qu'il avait placés autour de lui, tirèrent leurs épées, et le roi s'empressa de détourner leur attention de ce qu'ils venaient d'entendre en de-
mandant à Frédéric ce qu'il avait fait de Sathaniel.
— Ton épouse , répondit celui-ci...
— Sathaniel n'est plus mon épouse , repartit Ëuric en Tinterromprut : continue toutefois , et dis-moi ce que lu en as fait ?
— Sathaniel , dit Frédéric, est au pouvoir du Bagaude Armand , qui , accompagné de quelquesuns des siens , nous a surpris au moment où nous venions de quitter Narbonne et presque aux portes de cette ville.
— Sathaniel , s'écria Ëuric , Sathaniel et le Bagaude Armand ! C'est donc la guerre que tu nous annonces?
— Sathaniel ignore encore que tu l'as chassée du trône où tu viens de t'asseoir, et moi-même je n'étais pas encore parvenu à m'échapper , quand j'ai appris que notre frère avait été lâchement assassiné.
— Et quand elle le saura , et qu'elle saura aussi que j'ai brisé le lien infâme qui m'a été imposé, ce sera la guerre, te dis-je, la guerre avec cette troupe de brigands qui promènent partout le meurtre et le pillage; préparez-vous donc à la guerre, compagnons; car, avant de penser à de nouvelles conquêtes , il faut purger nos états de cette race d'assassins, toujours prête à profiter de Téloignement du vainqueur pour susciter la révolte et allumer la guerre civile.
973 LITEB IT.
Et, sans en dire darantage , il se leva et rentra dans son palais , tandis que la foule s'écoulait de tous côtés, en se rendant aux fêtes et aux jeux qui avaient été préparés pour la distraire des graves événements de ce jour.
Par une précaution digne en tout de l'habileté d'Euric, le supplice deFirmin fut retardé jusqu'au moment où il quitta Narbonne; de cette manière il put emmener avec lui l'immense migorité des Visigoths en qui la vue du fils de Thorismond pouvait faire renaître des remords et des regrets. Ainsi qu'il l'avait prévu , Armand avait commencé ses hostilités et avait apporté à Euric de justes motife de s'éloigner pour aller le combattre. Plusieurs corps de Yisigoths avaient été surpris et massacrés par les Bagaudes; plusieurs villages, soumis à la domination des vainqueurs des Romains avaient été saccagés et livrés aux flammes. Cette guerre d'extermination qui avait, à plusieurs reprises, épouvanté la grande république elle-même, recommençait avec toutes ses fureurs et ses horribles désastres. La nécessité de la faire cesser détourna le peuple et les nobles de l'attention qu'ils auraient pu porter au sort d'Aspar , si la paix leur en avait laissé le loisir. Ce fut donc comme un criminel de la plus basse classe du peuple que le petit-fils du grand Théodoric , le fils du vainqueur d'Attila fut conduit à l'échafaud ; et rien n'eût marqué ce jour
C0NCLU8I0II. 273
comme un jour solennel, si un événement imprévu n'était venu ajouter un intérêt puissant à ce spectacle que la population romaine de Narbonne avait suivi d'un œil indifférent.
Au moment où Aspar s'avançait vers le billot fatal où l'attendait la hache du bourreau , une jeune fille conduite et soutenue par un prêtre s'avança au devant du condamné. Tant de souffrances étaient écrites sur sa jeune et pâle figure, que personne ne put reconnaître en elle cette charmante Alidah, si fraîche et si suave , que nous avons montrée au commencement de ce livre. Aspar seul pouvait deviner tant de beautés éteintes sous tant de douleur. Pour s'approcher d'elle , il retrouva une force que semblaient avoir épuisée les tortures et les privations du cachot ; il se dégagea des mains qui le tenaient, et la défaillante Alidah passa des bras d'Herme dans les bras de son amant.
— Toi ici ! s'écria Aspar , toi !
— Il a bien fallu que je vinsse ici , reprit Alidah d'une voix mourante, car j'ai vainement frappé à la porte de ta prison ; on n'a point voulu me l'ouvrir.
^ Mais, tu sais, tu sais, n'est-ce pas, dit Aspar, tu sais que je suis innocent?
— - Je le crois , dit Alidah , et c'est pour cela que je viens te demander de donner à l'enfant que je porte dans mon sein , et qui naîtra bientôt , le nom d'un noble visigoth.
— Le nom d'un innocent et d'un martyr , dit Herme. Agenouillez-vous , enfants , pour que celui qui va paraître le premier devant Dieu ne soit point accusé d'avoir laissé sur la terre une victime de ses folles passions , pour que celle qui a corn* mis une faute en reçoive l'absolution devant Dieu et devant les hommes.
Les deux jeunes gens, âmes faibles et tendres, comme toutes celles que l'ambition humaine brise et écrase dans sa course de fer , les deux jeunes gens tombèrent à genoux sur le pavé , le pieux évèque prononça la bénédiction nuptiale sur la tète de ces deux mourants , et lorsque après de si longues traverses , la.main du prêtre les eut unis, celle du bourreau les sépara.
Cependant ils ne moururent pas tous deux dans ce jour fatal. Aspar offrit à la hache une tète aussi fatiguée de tous les crimes dont il avait été témoin , que résignée aux épreuves cruelles auxquelles le Très-Haut Pavait réservé.
Alidah vécut pour voir vivre son fils , et quand ce dernier descendant des Baltes eut atteint cet âge où les soins maternels peuvent être remplacés par ceux de l'amitié, elle le confia au vénérable Herme et se retira dans une solitude où elle appela autour d'elle les femmes qui n'osaient pas braver les douleurs de la vie et celles qui ne pouvaient plus les supporter. Et cette contrée dut à l'infortunée Ali-
dah le premier couvent de femmes qui y fut établi.
Ëuric marqua aussi son passage sur la terre d'une manière bien digne de lui. Après plusieurs mois de guerre contre le Bagaude Armand , reconnaissant enfin qu'il ne pourrait jamais se rendre maitre , par la force , d'un homme qui se servait de montagnes comme de forteresses , qui le fatiguait par des combats incessants et imprévus , Euric fit demander une entrevue au Bagaude Armand , sous ce même chêne royal où ils s'étaient rencontrés tous deux pour la première fois.
Gomme la première fois , ce fut Mascezel que la prudence d'Ëuric avait retenu esclave près de lui , ce fut Mascezel qui alla porter à Armand le message de son maître , et , comme la première fois encore , ils se trouvèrent face à face sur celte colline : mais cette fois l'habileté d'Euric trompa la haine du Bagaude.
Cependant toutes les précautions avaient été prises ; un nombre égal de guerriers les avaient suivis de chaque côté jusqu'au pied de la colline ; une autre troupe moins nombreuse , mais d'une force égale , les avait accompagnés jusqu'à quelque distance du chêne royal ; tous deux étaient sans armes , mais l'un avait compté sur sa force et l'autre sur son adresse. Et quand Armand , voyant approcher le prince monté sur son cheval , cherchait à quel endroit et comment il pourrait le saisir,
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Euric lui lança ce terrible filet avec lequel les Visigoths savaient s'emparer des bêtes fauves les plus redoutables (51). Le nœud fatal se noua au cou du Bagaude, et le prince , ayant détourné son cheval , entraîna au galop le malheureux , qui cherchait vainement à se débattre, et dont les mains crispées labouraient cette terre qui lui avait appartenu , et y laissaient une longue trace de sang.
Quand le prince arriva au pied de la colline , son ennemi était mort, et le peu de Bagaudesqui avaient accompagné Armand , surpris et entourés de tous côtés , s'enfuirent ou tombèrent sous les coups des Yisigoths. Dès qu'ils furent dispersés , Euric monta sur cette colline dominée par le chêne auquel on disait que le destin des Gaules était attaché ; mais, soit qu'il craignit la vertu magique qui lui était attribuée , soit qu'il voulût le laisser debout comme un trophée de son mépris pour la superstition populaire, il y fit suspendrele cadavre d'Armand comme un exemple terrible de sa justice , et la Narbonnaise dut à Euric la première fourche patibulaire. Après cette exécution , il osa passer la nuit et dormir sous ce chêne et sous ce cadavre qui y était pendu : et certes une grande fortune était réservée à cet homme , ou un instinct de sang devait lui faire deviner les crimes qui veillaient autour de lui ; car, au milieu de cette nuit, quand tout dormait, une ombre blanche se glissa
dans les ténèbres, une femme s'approcha de la couche sur laquelle £urîc était étendu , et , tirant un poignard de son sein , elle allait Ten frapper , quand Euric , lui arrêtant soudainement le bras , lui dit d'un ton léger et railleur:
— Sathaniel , je t'attendais.
Ce n'était plus Sathaniel éblouissante de beauté , qui avait subjugué tant de nobles cœurs , c'était une femme misérable , que le Bagaude Armand avait traînée sous des haillons , à la suite de ses courses aventureuses. Euric la considéra à la lueur d'un flambeau de résine qu'il venait d'allumer.
— - Puisque tu as tué tous tes ennemis , lui dit Sathaniel , pourquoi ne m'a«-tu pas déjà tuée ; il y a place pour ma tète sur l'échafaud d'Aspar , il y a place pour mon cadavre sur cet arbre où ta main royale fait naître de si nobles fruits.
— Non , dit Euric , tu ne mourras pas , car je t'ai aimée. Demain , accompagnée de ton père et de ton frère , tu quitteras cette contrée; demain un vaisseau te reconduira jusque sur la rive d'Afrique , et te rendra cette patrie que tu n'aurais jamais dû quitter.
— Et toi qui me laisse vivre , dit Sathaniel , tu crois donc qu'il y a un exil assez lointain pour que ma vengeance n'en puisse sortir?
— S'il en est ainsi , dit Euric, je l'attendrai. » Et moi , répondit Sathaniel , je te jure de te
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l'apporter, ou, si je ne puis te rapporter moimême, de te l'envoyer, ou, si je ne puis te l'envoyer à toi, de l'envoyer à ceux de ta race, jusqu'à ce qu'elle disparaisse de ce monde. Regarde ce chêne , les Y isigoths y ont pendu le dernier Gaulois , les Arabes y pendront le dernier Visigoth.
Cette fatale prédiction devait s'accomplir , mais Euric ne devait pas être la victime. Il continua à régner sans ennemis , sans rivaux , toujours vainqueur et toujours heureux , jusqu'à ce que , selon l'expression de Grégoire de Tours , « Dieu brisa dans ses mains son sceptre de fer , » car Dieu seul était plus puissant qu'Euric.