DÉNOUEMENT
— Parce que je savais que nous pouvions mettre notre tète à la place de la leur ; sans cela , ni Barthélemi ni moi n'aurions consenti à cette lâcheté. Le Bagaude Armand a défendu Narbonne contre toi, et il Ta défendu pour nous. Malheur à qui trahit le soldat qui a fidèlement combattu pour ou contre lui.
Théodoric , devenu sérieux et inquiet , garda un moment le silence et finit par dire:
— Oui , c'eût été une lâcheté; tu as raison...
— Léon , reprit-il , efface cette loi si sévère contre ceux qui ne dénonceront pas les complices ; je ne veux pas faire proclamer comme juste une loi qui serait bravée par le plus vertueux des hommes (50).
— Sois béni , reprit Uerme, pour cette noble résolution !
— Prêtre catholique , dit Théodoric , tu bénis le prince arien.
— Toute bénédiction plait à Dieu comme toute justice. Et ce que tu as fait te sera plus compté que ce que j'ai dit. Adieu , roi , je vais chercher Aspar.
L'évèque sortit , et Théodoric donna quelques ordres afin qu'on fit appeler sur-le-champ les premiers de la nation , et qu'on annonçât en même temps , dans toutes les villes , une assemblée générale du peuple Yisigoth, qui se tiendrait àa ai.
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Narbonne , dans un délai de dix jours. Gandoin s'éloigna aussitôt après que Théodorie eut signé divers ordres rédigés par Léon , et celui-ci sorti! en laissant sur une table quelques papiers écrits et chargés de ratures : c'étaient ceux sur lesquels on venait de discuter.
Enfin il demeura seul , et , pour la première fois depuis longues années, il éprouva une douce tranquillité d'esprit et un calme de cœur qui semblèrent lui rendre une force depuis longtemps perdue ; il souriait à Tespérance de sortir enfin de cette voie d'intrigues ténébreuses dans lesquelles il était engagé. On voyait qu'il avait enfin pris le parti de mener et de conduire ses projets au grand jour , et ce fut dans ces dispositions qu'il reçut son frère , lorsque son chambellan lui annonça qu'il se présentait pour lui parler.
— J'aime cette obéissance , dit-il , elle lui servira , car il va voir enfin ce que je puis, et reconnaître qu'il serait dangereux de lutter plus longtemps avec moi.
Il donna l'ordre d'introduire Ëuric, et, pour la première fois depuis longtemps , ils se trouvèrent seuls ensemble.
L'aspect d'Ëuric avait, aussi bien que celui de son ft*ère , quelque chose de particulier. Ce n'était plus chez lui l'élégante et froide ironie dont il se servait pour cacher ses projets, ce n'était plus l'hu-
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milité qu'il avait affectée dans le même but; ce n'était pas non plus cette assurance hardie et arrogante qu'il avait tant de fois montrée : c'était une préoccupation sombre et agitée, c'était une contraction furieuse et mal déguisée, c'était un abord triste et haineux; ses yeux ne raillaient point et n'insultaient pas; ils semblaient examiner et percer ce qu'ils cherchaient ; on eût dit le regard de Sathaniel dans les yeux d'Ëuric. U sortait d'avec elle, et elle lui avait donné pour ainsi dire son âme implacable , et inspiré son funeste esprit.
Dès qu'il parut, le roi lui adressa sérieusement la parole , mais avec un accent de supériorité et de fermeté qu'il n'avait jamais montrée vis-à-vis de lui.
— Je vous attendais , mon frère,
— Tant mieux, répondit Ëuric , et je pense que vous aurez assez de temps pour m'écouter.
— G'estdonc une explication que vous cherchez? dit Théodoric : vous l'aurez.
— Une explication sincère , repartit son frère. Il est temps que nous sachions à quoi nous en tenir l'un vis-à-vis de l'autre : je ne veux point passer ma vie dans la condition subalterne où vous Tavez placée ; j'ai besoin de savoir quels sont vos projets pour l'avenir. S'il n'y a pour moi d*autre place que celle que j'ai occupée jusqu'à présent, je cesserai d'y prendre part.
— C'est-à-dire, répliqua le roi, que vous cesserez de comploter contre mes projets?
— Je ne sais , répondit Ëuric , si je complotais contre vous quand je détruisais à votre profit Farmée du comte Gilles; je ne sais si je vous trahissais quand je vous ai facilité la prise de cette ville de Narbonne que vous avez ajoutée à vos états.
— La ville de Narbonne a été prise sans vous, repartit Théodoric avec fierlé.
A cette parole Euric répondit par un sourire de pitié et de dédain, puis il continua du même air triste et sombre qu'il avait eu depuis le commencement de cet entretien.
— Vous mentez , mon frère : celui qui vous a livré le Bagaude Armand a plus fait pour la prise de Narbonne que Sathaniel elle-même votre complice.
Cette révélation surprit Théodoric , sans toutefois rabattre , car le parti qu'il venait de prendre était trop décisif pour lui permettre de s'arrêter aux petites considérations de vanité qu'il pouvait rencontrer dans sa route.
— Ah ! vous savez cela ? dit-il tranquillement à son frère.
— Oui , répliqua celui-ci d'un ton de menace ; et déjà Tun des deux coupables a payé sa trahison de sa vie; l'eunuque Éros ne vous servira plus d'intermédiaire et d'espion.