LES DEUX FRÈRES
— Continuez, mon frère, continuez, reprit le roi en s'asseyant sur une escabelle près de la porte.
Et comme chacun se levait pour lui faire place, il ajouta encore :
— Ne vous dérangez pas, que chacun reste où il est ; je suis parfaitement bien sur cette escabelle , quoiqu^â vrai dire je ressemble à un accusé devant ses juges : et peut-être cette position me convientelle en effet , à moi qu'on a jugé si peu digne de prendre rang parmi tant de hardis chasseurs.
Ces paroles furent prononcées avec un air de courtoisie si railleuse , que Ton commença à comprendre que Théodoric préparait quelque terrible éclat contre les coupables qui étaient devant lui. Une silencieuse terreur, augmentée par le bruit des chevaux et des armes qu'on entendit retentir au dehors, s'empara de toute l'assemblée, qui se rassit sans proférer une parole. Mais Ëuric , aussi intrépide, aussi calme, que s'il eût vraiment présidé aux préparatifs d'une fête, reprit avec assurance :
— C'est qu'il ne s'agit pas ici d'une chasse ordinaire. Ce n'est pas un cerf dont on peut prévoir d'avance toutes les ruses, un sanglier dont on connaît la brutale résistance quand il est poussé à bout, que nous voulons chasser ; c'est un loup cervier, un loup qui fuit lâchement comme le renard , et qui, lorsqu'il a entraîné le chasseur imprudent à sa
po ursuite, se retourne et le déchire traîtreusement.
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— Je comprends, dit Théodoric , qu'il faut un adroit chasseur pour surprendre un tel animal, et je me sens plus désireux que toi-même d'entreprendre cette terrible chasse.
£t, en parlant ainsi, il attachait la corde de son arc et la tendait avec un air d'indifférence qui ne trompa personne. Chacun se tint prêt à se lever de sop siège, et plus d'une main chercha furtivement la garde de son épée.
—Mais, reprit Euric, dans ces sortes de chasses, il arrive le plus souvent des hasards heureux. La soif du sang qui anime cette béte féroce l'enivre, l'égaré et la précipite quelquefois tète baissée dans le cercle des chasseurs qui la poursuivent.
Un frisson d'attente parcourut l'assemblée , et Théodoric, se levant, dit en regardant son frère en face:
— Et dans ce cas que faut- il faire ?
— Dans ce cas, dit Euric, en tirant son épée d'un air farouche , il faut que les chasseurs n'attendent pas les fatales morsures de la béte fauve, car les plus légères donnentla mort ; il faut qu'ils s'arment de cette manière de leurs pieux ou de leurs épées, et il faut qu'ils se précipitent tous ensemble sur leur terrible ennemi :il faut...
— Vous vous trompez, mon frère, s'écria Théodoric d'une voix tonnante, l'arc est plus sûr, et voici la façon que je préfère.
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Et de son côté, il arma son arc et en dirigea la flèche contre Euric, qui, prêt à s'élancer sur le roi, tressaillit et resta immobile i sa place ; son front se couvrit un moment d'une pâleur mortelle, et tous les yeux attachés sur les deux frères attendirent la lutte qui allait s*engager.
— Je crois, continua Théodoric, l'œil et la flèche dirigés vers le prince , je crois que la bète fauve ainsi attaquée périrait plus sûrement ; et s'il vous convient de commencer la chasse, je vous promets de tirer le premier trait*
En moins de temps qu'il n'en fallut au roi pour dire ces paroles, Euric reprit sa tranquillité et remit son épée au fourreau ; puis, du même ton dégagé, il répondit insolemment :
— Je crois qu'aucune bète fauve ne périra aujourd'hui ni par l'épée ni par la flèche.
Théodoric se tut un moment , et répliqua avec l'ironie qu'il avait employée d'abord :
— J'y consens, et j'espère que, par condescendance pour moi, vos braves amis, qui sont aussi les miens, voudront bien remettre à un temps plus éloigné cette chasse si dangereuse. J'espère aussi qu'ils me prêteront un moment d'attention : nous avons à parler d'afi^aires graves, et nous les traiterons avec quelques amis qui m'ont accompagné, et envers lesquels vous n'aviez pas, à vrai dire, été plus courtois qu'envers moi*
Et, sans attendre de réponse, il ouvrit lui-même la porte de la salle et cria :
— Entrez , entrez , il y a toujours place pour les amis du roi Théodoric dans les assemblées que préside son frère.
Aussitôt une nouvelle troupe de nobles Visigoths, au nombre de vingt à peu près , entrèrent dans la salle et prirent place de côté et d'autre en saluant leurs compagnons, comme si véritablement ils eussent été amenés à une partie de plaisir.
Parmi ces nouveaux venus , on remarquait Gandoin , Léon , le jeune Frédéric , dernier frère de Théodoric , enfant alors à peine âgé de dix-huit ans , et Firmin , qui se rangea avec lui derrière le siège du roi.
Pendant le tumulte de cette entrée , Euric avait quitté sa place et cherchait à sortir de la salle ; mais le roi l'ayant aperçu lui dit :
— Pourquoi mon frère abandonne-t-il un siège qu'il a occupé avec tant de succès? je désire qu'il le conserve longtemps avec le même honneur et je l'engage à le reprendre.
Euric , un moment troublé , jeta à son frère un léger sourire de remercîment , et reprit sa place avec l'air d'insouciance dont une profonde dissimulation lui avait donné l'habitude. Quant à Théodoric, il demeura un moment silencieux, appuyé sur son grand arc : la tète ainsi penchée , ses longs
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cheveux flottants lui retombaient sur les côtés du visage et l'enveloppaient comme un voile, tandis que ses yeux fermés laissaient descendre ses longs cils jusque sur ses joues (47). Singulière beauté des Yisigoths, qui était plus remarquable cbezThéodorie que chez tout autre. Lorsque le calme se fut rétabli dans l'assemblée , Théodoric releva sa tète , et il fut facile devoir qu'il s'était laissé gagner par une préoccupation grave et profonde; son maintien montrait cependant plus d'affliction que de colère de la scène qui venait de se passer. Mais , presque aussitôt et par un mouvement rapide , il rejeta en arrière ses longs cheveux et sembla secouer à la fois la tristesse de son front et de son cœur , puis, reprenant cette sérénité apparente, attribut de toutes les âmes fortes , il s'adressa à l'assemblée.
— Compagnons , dit-il , vous avez assez longtemps combattu, etchacunde vous a remporté assez de victoires pour que vous ignoriez ce qu'il faut, je ne dirai pas de courage , mais de sang-froid, de constance et d'attention pour surveiller toutes les attaques et les repousser , pour ne point se laisser surprendre d'un côté tandis qu'on combat de l'autre, et pour être à la fois présent de son esprit, sinon de son corps, au centre et aux ailes de son armée. C'est une rude tâche que vous avez souvent accomplie et dont vous avez tiré votre gloire ; mais il en est une plus rude encore et qui n'est réservée