‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 17 sur 32 · FI RHIN · texte numérisé non relu

FI RHIN

— Sais-tu que si mon frère t'entendait parler ainsi de sa maîtresse , dit Théodoric , il ne te pardonnerait pas le projet que tu as conçu ; mais, quoi qu'il en soit, parle: maintenant nous sonmies prêts à t'écouter.

Comme nous aurons à représenter plus tard en action le plan de conduite qui avait été tracé par le ministre Léon , nous allons pénétrer dans la demeure où s'agitaient ensemble d'autres craintes et d'autres espérances.

3ltirûl).

D'après Tordre qu'il en avait reçu de Théodoric, le comte Bold avait abandonné son château pour venir habiter Toulouse. Mais , ainsi que beaucoup d'autres , il ignorait les raisons cachées qui avaient dicté la conduite du roi, et attribuait, à la crainte de frapper des hommes trop puissants, la générosité avec laquelle Théodoric s'était contenté de déjouer leurs projets. Peu d'amis , en effet , étaient dans la confidence des nuits terribles de ce malheureux souverain. A l'exception de Gandoin et de Léon , aucun de ceux qui l'approchaient ne savait qu'à une heure donnée le spectre de Thorîs-

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iQond, éToqué par le remords, Tenait Teilleret s'asseoir pâle et sanglant sur la couche royale. En le voyant, durant le jour, tranquille et quelque^ fois joyeux , s'occuper des affaires de son peuple,ou se mêler à ses plaisirs , on supposa facilement que Théodoric n'avait jamais éprouvé le remords du crime qui l'avait placé sur le trône , ou bien que la gloire qu'il avait acquise avait étouffé ce re^ mords. Pas plus que ses sujets, sa famille n'était initiée à ce terrible secret, mais Euric l'avait découvert, et il s'en servait avec un cruel avantage.

Souvent ses amis s'étonnaient de Tassurance avec laquelle il blâmait la conduite de son frère , et ils en étaient venus à ne pouvoir s'expliquer l'audace qu'il mettait à traverser tous ses projets. Enfin , dans cette dernière circonstance , ia manière dont il avait bravé Théodoric , quand celui-ci avait de si justes raisons de se venger , avait inspiré aux nobles Visigoths assemblés chez le comte Bold la pensée que le courage d'Euric , sa fortune et sa popularité effrayaient le roi lui-mème.Chacun s'était facilement attribué une part de la terreur qu'éprouvait Théodoric, et quand le cœur des coupables aurait dû être plein de reconnaissance pour le pardon généreux qu'ils avaient reçu , ils se vantaient tout haut d'avoir fait reculer la sévérité du roi.

De tous ceux qui avaient cette opinion de leur importance personnelle , le comte BoUl était celui

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qui la poussait le plus loin; fier de sa naissance, ayant conquis , grâce à la beauté d'Alidah , Tallié le plus puissant qu'il pût espérer , il disait hautement qu'il ne considérait pas les projets d'£uric comme anéantis, mais simplement comme ajournés.

Dans la maison qui lui avait été désignée par le roi , tout le monde veillait aussi avant le jour. Le comte lui-même était entré dans la chambre de sa fille, longtemps avant l'heure oii il avait coutume d'y pénétrer , et l'avait trouvée debout, longtemps avant l'instant où elle s'arrachait d'ordinaire au sommeil.

Au moment où il ouvrit la porte de sa chambre, elle était à genoux sur le marbre du pavé, et les yeux et les mains levés vers le ciel , elle lui criait avec désespoir :

— Oh ! qui me sauvera , qui me sauvera ?

Quand son père parut , surprise pour ainsi dire dans le désordre de son âme et dans le désordre de sa parure; craignant que le regard paternel n'eût lu , dans sa douleur ou sur sa personne , ce qu'elle n'osait lui avouer, comme si la nudité de ses sentiments ou de son corps eût dû révéler un crime , elle poussa un cri d'épouvante , et ses mains tendues vers Dieu se croisèrent rapidement devant elle.

» Ne t'alarme pas , lui dit le comte Bold; c'est moi : je suis venu pour te donner du courage; car.

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depuis le jour où j'ai reçu du prince Ëuric les arrhes (58) de ton mariage avec lui , je me suis aperçu de la tristesse qui s'est emparée de toi.

Alidah écouta tristement ces paroles , que son père lui adressa d'un ton de douce pitié ; quelques sanglots murmurèrent encore au fond de son cœur ; et , sans quitter sa position , elle répondit :

— Est-ce que ce mariage s'accomplira , mon père?

Le comte Bold se recula et son visage prit soudainement un air de sévérité.

— Rien au monde , répondit-il , rien que la mort du prince Euric ou la tienne ne pourra rompre ce mariage au point où il est arrivé! mais, qui a pu te donner la crainte de le voir manquer?

— Mon père , dit la jeune fille , ce n'est pas une crainte , c'est une espérance.

— Une espérance? s'écria-t-il pendant que son regard semblait vouloir pénétrer , à travers la pâleur d' Alidah, jusque dans le secret de sa pensée.

— Hélas! reprit-elle en se traînant sur ses genoux et en s'approchant de son père , avez-vous oublié que vous m'aviez permis un autre amour ?

— As-tu oublié , reprit le vieillard avec colère , comment le misérable Ifui te l'a inspiré s'en est rendu indigne? Ah ! lorsque j'ai reçu dans ma maison ce parasite romain , je ne devais attendre de lui que trahison et lâcheté. Pourquoi ai-je cr;u les

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récits mystérieux du moine Bartbélemi qui me faiwt entendre que cette alliance me rapprocherait plus que toute autre du trône qui m'a été ravi. <^elquefois , je i'avoue , quand cet infâme racon- •tait les exploits de ces anciens Romains qui ne sont plus ^ ou qu*il écoutaii le récit de nos conquêtes , quelquefois j*ai vu s'allumer dans ses yeux une flamme qui éclairait pour moi le passé d'une lueur terrible. Je. me suis pris à supposer que le fils de Thorismond n'avait pas péri dans la nuit fatale où son père avait été égorgé. Je me suis demandé si ce Firmin , venu , dit-on , de Rome , ei conlié par une JBQiaiii inconnue aux soins du misérable Attale, ne serait pas cet eiafant dont je ne me rappelle pas que le cadavre se soit trouvé à côté de celui de son père. Que de fois lui-m^ème il a nourri ma filiale illusion, lorsque, parmi les frivoles discours qui semblaient eacher de graves projets, il me parlait de trônes et d'empires. Je lui ai ofBerl l'occasion de montrer ce qu'il était : tu sais comment il s'en est servi ; il nous a livrés à Théodoric I Non , non , ce n'est pas là le lîls de Tborismond ; un sang si noble ne peut avoir si vite dégénéré. La délation de Firmio ne me dirait pas assez qu'il n'est qu'uu vil Romain , que la tendresse de Théodoric ^our lui m'en convaincrait tout à fait.

11 s'arrêta, et continua en se laissant dominer par les espérances qu'il conservait encore :

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— Mm son infamie n'aura perdu que lui , et maintenant que tu le connais, tu dois t*estimer lieureuse que Famour puissant du prince Euric ait prévenu les dan[jers de notre aveuglement.

— Mais quand je l'ai connu , mon père , repartit Alidah arec de nouvelles larmes , Firmin n'avait pas commis tous ces crimes... il était innocent quand je Fai aimé.

— Tu Tas aimé, malheureuse!.-, je le sais...

Mais peut-être Faimes-tu encore.... ajouta-t-il? d'une voix menaçante»

Alidah leva ses bras vers son père , et s*adressant à lui comme elle s'était adressée au Ciel :

— Oui 5 je l'aime encore , et qui me sauvera si vous m'abandonnez ?

Le comte Bold ne répondit pas ; il s'éloigna de quelques pas , comme pour dominer la colère qui s'emparait de lui. Mais elle se fit jour avec une nouvelle fureur^ et quoiqu'elle ne s'adressât pas directement à Alidah , la jeune fille n'en fut pas moins épouvantée»

— - Oh ! s'écria-t*il , le Ciel me punit dans ma fille de Feutrage que j'ai laissé faire â ma mère ; il me punit de n'avoir pas vengé la mort de mon père Ataulphe , en me refusant des fils pour soutenir mes droits. Tant qu'a duré ma jeunesse , j'ai oublié dans les plaisirs que j'étais né d'un sang doublement souverain ; aujourd'hui que je me Iç

rappelle , je ne trouve pour appuyer ma tardive espérance qu'un roseau qui plie et qui se brisera peut-être au moment où je vais toucher le but.

En parlant ainsi , le comte Bold pressait son front de ses poings fermés. Ce n'est pas que les paroles d'Alidah l'eussent irrité à un si haut degré; mais il s'apercevait enfin qu'en attachant ses projets d'ambition à la première espérance qui s'était offerte à lui , il avait failli perdre le fruit de ses sourdes menées. Ce fut donc exaspéré par cette pensée et par cet intérieur mécontentement de luimême qu'il reprit soudainement avec une nouvelle colère.

— Mais tu étoufferas cet indigne amour , je te l'ordonne.

— Hélas ! mon père , s'écria Âlidah, est-ce donc en mon pouvoir?

— Eh bien ! reprit le comte Bold , garde cet amour , si tu veux ; mais cache-le assez bien dans le fond de ton cœur pour que personne ne l'y puisse deviner ; cache-le surtout jusqu'à ce que ce mariage soit accompli.

— Mais ce mariage est impossible , mon père!

s'écria Âlidah , en se levant a?ec un geste désespéré.

Le comte Bold saisit la main de sa fille, et, la parcourant des pieds à la tête d'un regard

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qui la fit frisonner , il reprit d'une voix sombre :

— Et pourquoi ce mariage est-il impossible ?

Tout le courage d'Aiidah succomba devant ce

terrible regard , devant celte question si directe à laqueUe il fallait une réponse qui pouvait appeler la mort ; elle se détourna , cacha sa tète dans ses mains et laissa couler abondamment ses larmes. Son père ne prononça pas un mot de consolation, et , après l'avoir laissé pleurer quelque temps sans l'interrompre , il ajouta :

— J'étais venu pour vous prévenir que , ce matin , le roi Théodoric m'a fait mander à son palais.

Alidah leva sur son père un regard où sembla renaître une espérance , mais celui-ci s'empressa d*ajouter :

— J'irai où m'appelle mon devoir ; mais si tu as compté sur les prières ou sur les ordres du roi pour échapper à ma volonté , je t'avertis que ni prières ni ordres ne pourront la fléchir. J'ai reçu les présents du prince ËUric, et nulle considération au monde , nulle crainte ne me fera accepter le déshonneur qui suivrait la rupture de ce mariage. Je te l'ai dit^ il n'y a que ta mort ou celle d'Ëuric , et maintenant je dois dire : il n'y a que votre mort ou la mienne qui puisse empêcher cet hymen.

Alidah courba la tète sans répondre , car cette

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intervention de Théodoric lui avail rendu quelque espoir; son père s*éioig[na leniement, mais, au moment de quitter la chambre de sa fille , ii se retourna et lui dit ;

— Je serai sans doute de retour ayant que les esclaves d'Ëuric t'apportent les présents accoutumée et tes riches vêtements de fiancée ; mais s*il en était autrement, je te préviens que j'ai chargé Falrik de veiller sur toi, et tu sais que quelques ordres que j'aie pu lui donner , ils seront fidèlement exécutés !

Lorsque le comte Bold fut éloigné , les larmes d'Alidah se tarirent peu à peu dans ses yeux, et ia confiance , qui l'avait si complètement abandonnée , rentra dans son cœur.

Quelques heures s'écoulèrent pendant lestiueHes elle se laissa prendre à ces suppositions impossibles auxquelles se rattachent les malheureux qu'aucune puissance humaine ne semble plus pouvoir sauver.

Que de fois dans un jour de désespoir , et lorsqu'on croit tous les secours amis épuisés , on rêve un roi qui vous rencontre et qui vous plaint, un trésor enfoui depuis des siècles et qui vous sauve. Quand tous les pouvoirs de la terre semblent insuffisants , que de fois aussi , l'âme exaltée par la foi qui revient au malheur a fait descendre des cieux un ange aux ailes dorées ou une vierge consolatrice.

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Aillai Alidali se remit en prière, et, confiante dans la miséricorde céleste, elle rattacha ses espérances à Dieu et perdit peu à peu Tinquiétude que lui avaient laissée les dernières paroles de son père* C'est à peine si elle s'aperçut que les femmes chargées d'ordinaire des soins de sa toilette Tenaient d'entrer dans sa chambre. Elles n'avaient pas encore disposé les essences qui devaient embaumer ses cheveux , elles n'avaient point encore préparé ses vêtements, lorsque Falrik entra soudainement.

— Votre présence est inutile en ce lieu, dit-il , et ce n'est pas à vous qu'est réservé aujourd'hui le soin de parer la fille de votre maître ; celui qui a envoyé les habits a envoyé aussi les esclaves qui doivent en revêtir sa nouvelle épouse.

— Je ne veux pas! s'écria Âlidah, blessée par cette voix qui était venue briser toute sa céleste espérance; je ne veux pas, reprit-elle en s'enveloppant dans un léger pallium , qu'aucune femme étrangère pénètre dans cette chambre* Je n'ai besoin que des soins de ma nourrice.

— Ce ne sont pas non plus des fennnes étrangères qu'Ëuric envoie en. ce lieu. Ce n'est pas la pompe vulgaire de nos cérémonies qu'il a jugée digne d'un si grand jour et d'ui) si noble hymen , et c'est en te traitant comme les impératrices qui régnent à Constantinople qu'il a voulu montrer quel rang tu mérites d'occuper parmi les femmes.

Comme il achevait de parler ainsi , la porte de la chambre d'Âlidah s^ouvrit complètement , et elle aperçut , dans la salle qui précédait , un long cortège d'esclaves qui s'avançaient silencieusement. Avant qu'Alidah eût pu s'écrier, ses femmes étaient sorties sur un geste impérieux de Falrik , et les silencieux esclaves avaient commencé à pénétrer dans la chambre.

Ceux qui marchaient en tète portaient des en* censoirs où brûlaient les parfums les plu ^ précieux; ils en envoyaient la fumée vers un coussin porté par quatre noirs africains. Une légère tunique de lin était posée sur ce coussin. Après eux venaient d'autres esclaves avec des encensoirs plus riches, et, sur un coussin plus riche aussi, une tunique de soie; après ceux-là, d'autres esclaves encore, et sur un troisième coussin, une robe éclatante de pierreries : et encore après , des esclaves plus magnifiquement vêtus , des encensoirs d'or garnis de pierreries, et sur un coussin encore plus splendide , un manteau de pourpre : et après le manteau de pourpre , toujours portés par de nouveaux esclaves, un bandeau et des bracelets d'émeraude , des colliers de perles , des bandeaux de diamants, tout ce que l'avidité des barbares avait arraché de richesses à ce gouffire de richesses qui s'appelaitHome.

Quand ce som|)tueux cortège se fut silencieuse-*

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ment rangé tout autour de la chambre d'Alîdah , quatre noirs vêtus de blanc , portant sur la tète des ▼oiles blancs qui faisaient encore mieux ressortir la hideuse laideur de leurs traits, Tinrent se placer autour d'elle en se prosternant à ses genoux.

L'un d'eux , auquel l'ironie impudique des Romains avait donné le nom d'Éros , prit la parole , tandis qu'Âlidah restait debout, stupéfaite au milieu de cette troupe étrangère, et s'enveloppant étroitement dans le manteau qu'elle avait jeté sur ses épaules. Frêle et élancée , avec ses cheveux blonds et son visage suave, elle semblait , au milieu de tous ces hommes à figure d'ébène , qui s'étaient mis à genoux autour d'elle , elle semblait , disons-nous, un ange lumineux descendu du ciel , devant qui s'inclinaient les esprits des ténèbres. Mais nous chercherions vainement une expression pour rendre la frayeur douloureuse qui s'empara d'elle lorsqu'elle entendit les paroles suivantes prononcées [»ar la voix glapissante du plus hideux de tous :

— Fille du comte Bold , noble fiancée du prinee Euric, notre maître nous envoie vers toi pour te parer de ces magnifiques vêtements !

— Quoi ! s'écria Alidah , en jetant sur Falrik un regard oti l'étonnement , la honte et le désespoir se mêlaient ensemble; quoi! s'écria Alidah, ce sont ces hommes ?

— Je te laisse avec les eunuques de ton mari , répondit Falrik.

£t , repoussant la fille de son maître qui s'était élancée vers lui , Il l'abandonna seule au milieu de cette troupe hideuse.

Nous ignorons ce que peuvent les habitudes prises dès Fenfance contre les sentiments naturels de là pudeur. Nous ne pourrions dire jusqu'à quel point les femmes de l'Orient , accoutumées au service de ces misérables , poussent le mépris pour leur odieuse^présence ; mais ce qui ilous semblerait encore plus difficile à peindre , ce serait l'effroi de cette jeune fille de seize ans , livrée tout à coup aux mains impudiques de ces esclaves qui avaient encore une face d'homme. Froide , muette, immobile , elle les suivit du regard , lorsqu'ils s'approchèrent du coussin où était placée la blanche tunique de lin.

 ce moment , les esclaveé qui composaient ce cortège, â l'exception de ceux qui étaient chargés du soin de vêtir Alidah, inclinèrent leur tète jusque sur la pierre : mais la jeune fille ne comprit pas que c'était là im voile qu'on élevait entre elle et tous ces hommes à genoux. Quand les quatre eunuques se furent emparés de la tunique , après l'avoir encensée et saluée , elle pensa qu'ils venaient sans doute la déposer à ses pieds , et son regard les suivit encore avec un dégoût douloureux et

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humilié : mais elle tressaillit d'un effroi que rien ne saurait peindre , quand deux de ces êtres abjects , la touchant de leurs mains infâmes , lui arrachèrent le manteau et le dernier vêtement qui la couvrait , et le remplacèrent par cette tunique de lin , avec une adresse qui prouvait combien ils étaient accoutumés à ce service. Tremblante , éperdue , portant autour d'elle des regards qui semblaient dire qu'elle se croyait sous l'empire d'un rêve épouvantable , elle ne vit ni le sourire que les eunuques échangèrent entre eux , ni le muet étonnement qui parut sur leur visage ; son regard demanda, non pas un refuge, non pas un secours, mais l'aspect de quelque chose qu'elle reconnût; elle s'agita sur elle-même, et secoua son front comme pour chasser le songe hideux qui pesait sur sa raison , et ce ne fut que lorsque les eunuques lui revêtirent la robe magnifique qu'ils avaient apportée qu'elle comprit enfin la réalité de ce qui se passait ; ce fut alors seulement que la honte lui revint au cœur , la rougeur au front , et que la crainte qu'un secret terrible n'eût pas échappé à la curiosité de ces esclaves, Tépouvanta et la fit trembler.

Par le même mouvement rapide qui l'avait saisie à l'aspect de son père , elle croisa ses mains devant elle, poussa un nouveau cri d'angoisse , et, le front baissé , anéantie par Todieuse torture infligée à sa

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pudeur de femme , déchirée par l'horreur de Thymen qui se préparait pour elle, n'ayant plus ni force, ni courage, ni pensées, elle se laissa attacher aux épaules le manteau de pourpre , à la tête la couronne de diamant; et, peut-être serait-elle morte étouffée par tout ce qui grondait en elle de honte et de désespoir, si, lorsque les eunuques s'emparèrent de ses mains pour les orner de bracelets, toute sa douleur n'eût pas éclaté en larmes convulsives et en sanglots déchirants.

Cependant cette heure ne devait pas être complètement malheureuse pour Alidah ; car, à peine avait-elle repris assez de raison pour concevoir tout le malheur de sa situation , qu'elle entendit résonner, à la porte de son palais, le bruit des lyres et des cithares accompagnant les voix d'une nombreuse troupe de chanteurs.

 ce signal , les eunuques sortirent de la chambre , et Falrik , qui remplissait , dans la maison , la double charge de chanteur et de maitre des domestiques, se présenta et s'approcha d' Alidah qui baissa la tête devant lui. Le vieux serviteur la considéra un moment d'un air mécontent, puis, voyant sa confusion , devinant qu*il y avait peut-être dans son âme plus de honte que de désespoir, il lui dit d'un ton dont la rudesse n'excluait pas la pitié :

— Ton père Ta voulu , enfant, et j'ai dû lui obéir. Je te le jure cependant, si j'avais pu prévoir

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que ta résistance ne venait pas de ton amour pour un indigne Romain, je te le jure, je n'aurais pa& livré la fille de mon maître à la honte de cette cérémonie. Mais celui qui craint la désobéissance pour une chose grave , l'exige pour les choses les plus petites , afin que le cœur, prêt à se révolter , comprenne bien que la volonté qu'il subit est implacable.

Alidah détourna la tète et répondit avec une indignation douloureuse :

-— Gloire à vous, nobles Visigoths^! qui vous faites des esclaves de tous les peuples, et qui livrez vos femmes nues à ces esclaves. Dieu soit béni, vous conquérez à la fois les vices et la richesse des nations ! Allons, parle, Falrik, reprit-elle en se levant avec une fierté désespérée, quelle nouvelle injure celui qui me veut pour épouse a-t-il à me faire ? quel nouvel outrage mon père a-t-il accepté pour moi ? et à quelle nouvelle humiliation le vieux serviteur de ma famille va-t-il me conduire?....

— Ce n'est pas une humiliation , Alidah , c'est un sujet d'orgueil que le spectacle qui va s'ofiFrir à tes yeux. Suis-moi, et tu verras combien le choix de ton père a été plus sage que celui de ton cœur. Viens, et parmi tous ces esclaves et toutes ces ri-r chesses qu'il t'envoie, tu reconnaîtras enfin quelle différence sépare le grand Euric et le méprisable Firmin.

— Oui , dit Âlidah avec dédain , je sais qu'Ëuric possède d'immenses richesses !

— Il en est une , reprit le vieux serviteur d'un ton mystérieux , il en est une que tu ne lui cour nais pas, et qui peut-être dans un moment te guérira de l'amour insensé que tu as dans le cœur.

Ces paroles de Falrik enlevèrent de nouveau â Alidah l'espérance que la jeune fille avait conçue par l'absence de son père ; elle craignit que, parmi tous ces présents qui allaient lui être offerts , il ne se trouvât un sceptre et une couronne. Les projets d'Ëuric avaient peut-être réussi , une révolte , un assassinat pouvaient avoir renversé le roi qui avait promis son appui à Firmin. Poussée par la crainte de ce nouveau malheur plus qu'elle ne l'eût été par l'espérance d'un dernier secours , pressée du besoin de savoir toute sa destinée , arrivée â ce point d'odieuse incertitude où l'on n'a de chance de recouvrer quelque force que dans l'assurance de n'avoir plus d'autre soutien que soi-même , résolue à mourir, elle suivit avec rapidité Falrik dans la salle où l'attendait le second* cortège de son futur époux. Mais vainement son regard chercha ces insignes de royauté qui devaient lui dire que pour elle il n'y avait plus d'espérance. Malgré les trésors prodigieux que les esclaves prosternés devant elle déposèrent à ses pieds , elle se demandait quel était cet objet si mystérieusement annoncé par le vieux

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serviteur, quand celui-ci, ramenant le regard d*AIidahsur le jeune esclave qui était le plus près d'elle, lui dit d'un ton ironique :

— Regarde, Âlidah, vois les trésors que possède ton époux, admire la beauté des esclaves qu'il t'envoie.

Et Alidah ayant baissé ses yeux vers celui que Falrik désignait ainsi , elle reconnut Firmin vêtu d'une tunique de soie et portant dans chacune de ses mains un bassin d'argent rempli d'or et de pierreries.

Alidah , quelques jours avant que le malheur ne lui fût venu , était encoi^e plus un enfant qu'une femme. Poursuivie par l'amour impérieux et sup* pliant du jeune Firmin , égarée par la prédication pernicieuse du moine Barthélemi , abandonnée par son père à la séduction de l'amour et à l'empire d'une nouvelle religion , Alidah , élevée dans le château du comte Bold, ignorante, timide, plus frivole encore que son âge n'eût pu le laisser croire , Alidah avait aimé Firmin , s'était donnée à lui, avait abandonné la religion des siens presque sans se douter de Timportance de toutes ces graves actions.

Plus tard , lorsque le prince Ëuric , amené chez le comte Bold par ses projets ambitieux , lui parla de son amour et lui montra le trône sur lequel ils pouvaient monter ensemble , Alidah , toujours en-

fant , joua pour ainsi dire avec ce nouvel amour el ces folles espérances, sans comprendre encore tout ce qu'il y avait de terrible dans sa position. Vivant de l'heure présente , elle n'avait jamais pensé au malheur qui pouvait venir le lendemain ; elle ne s'imaginait pas que ce qui n'était pour elle qu'un rêve qui l'amusait, pouvait être pour d'autres un espoir sérieux.

Mais enfin le malheur était venu ^ ce projet de mariage avec le prince Euric , dont quelques mots lui étaient à peine arrivés parmi les sombres préoccupations des deux conspirateurs, menaçait de se réaliser ; Euric remit devant elle à son père les gages de fiançailles; le jour de la cérémonie fut fixé, et alors la jeune fille comprit tout d'un coup les fautes qu'elle avait commises et les liens qu'elle s'était imposés. Devenue en un moment aussi réfléchie qu'elle avait été légère, elle reporta sur sou passé le regard attentif qu'elle ne lui avait pas donné à temps ; elle le vit sous son véritable jour et le comprit enfin dans toute sa gravité.

Heureusement le courage lui vint avec la ré*flexion, et ne pouvant faire que le passé ne fût pas ce qu'il avait été , elle voulut en subir les conséquences , comme si elle les avait prévues ; elle résolut d'efPacer sa faute, autant que possible , en l'acceptant tout entière. Aussi cet amour frivole dont; Firmin Tavait raillée si amèrement dans leur

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dernière entrevue, s'était-il élevé soudainement dans le cœur d'Alidah à la hauteur , au courage , à la résignation d*un véritable amour. On eût pu même dire que ce n'était qu'à partir de ce moment que Firmin était devenu l'homme à qui appartenait toute la vie d'Alidah.

£n grandissant ainsi , cet amour était devenu intelligent , et lorsque Alidah aperçut Firmin sous l'habit d'un esclave, elle n'accepta point comme vraie la dégradation que Falrik avait supposée , et elle se dit aussitôt : u Voilà un secours qui me vient. )>

Ainsi donc, après le premier moment de sur^ prise que lui causa l'aspect de Firmin, Alidah domina son trouble, et répondit à Falrik , en regardant le jeune Aomain de manière à lui expliquer sa pensée i

— Tu as raison , le prince Ëuric m'envoie des trésors et des esclaves que je n'attendais pas, et comme je sais qu'il se connaît mieux que personne à bien choisir ses présents et ses messagers, je suppose qu'il aura chargé le plus noble de me remettre quelques dons précieux dont toi-même, Falrik, tu ne peux pas avoir d'idée.

Firmin ne répondit pas; mais Attale s'élant avancé , s'inclina devant Alidah , et répondit avec toute la ridicule exagération qu'il mettait d'ordinaire dans ses discours :

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— Tu as raison, noble Alidah, et c'est par mes mains que le puissant £uric t'envoie le don le plus précieux qu'il soit donné à un prince de faire à sa fiancée. Le poète Glau4ien a chanté dans ses vers le mariage de Théodose et d'Ëudoxie, l'évèque Sidoine Apollinaire a célébré celui de l'empereur Avitus ; mais ces poètes n'étaient que de médiocres citoyens, dont aucune noble charge n'avait illustré le nom, et il était réservé à toi seule de voir un empereur prêter sa voix et sa lyre â la célébration de ton hymen ; car ce que je n'ai pas fait pour ta noble aïeule, l'illustre Placidie, je l'ai fait pour toi, et voici le poème, qui, en plaçant mon nom à c6té de celui d'Horace et d'Ovide, mettra celui d'Ëurîc plus haut que le nom d'Auguste et rendra le tien plus illustre que celui de Julie.

Après avoir ainsi parlé, Attale remit à Alidah un long parchemin que Firmin sembla lui recommander du regard ; elle le reçut avec un sourire de remerciement pour le vieillard et d'intelligence pour son jeune amant. Et tandis que Falrik riait intérieurement du feint abaissement de Firmin, Alidah ouvrit le manuscrit et put lire les mots suivants tracés à la marge des vers d' Attale :

•( Je n'ai trouvé d'autre moyen de t'approcher que de forcer mon tuteur à me recevoir parmi les esclaves d'Ëuric. Suis le cortège jusqu'au pied de l'autel , s'il le faut. Garde-toi surtout de faire au*

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cunaveii; et, au mon^nt solennel, si Théodoric n'a pas tenu ses promesses, c'est moi qui te sauverai , car si la fiancée ne manque pas au mariage, ce sera Fëpoux qui y manquera. «>

A peine Alidah avait eu le temps de lire cet avis que le comte Bold reparut; depuis longtemps il était revenu du palais de Théodoric ; mais les soins de la journée l'avaient tenu éloigné de sa fiUe« Son TÎsage, ordinairement sérieux, laissait percer une sorte de joie ironique dont Alidah apprit bientôt la cause* Le comte Bold parcourut lentement tout le cortège d'esclaves qui encombrait les salles de son palais ; il sembla compter avec bonheur tons ces trésors déposés à ses pieds ; et , après s'être arrêté de temps en temps, comme pour les mieux admirer, il revint vers sa fille et lui dit en la raillant du regard :

— Je m'étais trompé, Alidah ; le roi Théodoric ne s'oppose pas à ton mariage avec son frère. Bien loin de là, il veut que tu saches toute la joie qu'il en éprouve ; et , craignant peut>ètre que les présents d'Ëuric ne suffisent pas à la fille du comte Bold , le roi des Y isigoths a voulu y joindre les siens. Ouvrez cette fenêtre , esclaves , et vous allez voir l'estime que notre roi fait de nous , par la magnificence des dons qu*il nous envoie.

La salle dans laquelle se trouvaient en ce moment le comte Bold et sa fille occupait à la fois tout le côté droit de la maison carrée qu'ils habitaient, et

une partie de la façade de Tédifice élevé sur une rue qu'on appelait Voie-Sacrée. Le comte Bold conduisit sa fille à une des fenêtres latérales de cette salle , et lui montra une basterne magnifique attelée de quatre vigoureux chevaux : elle pouvait se fermer avec soin, et des rideaux de pourpre l'environnaient de toutes parts. Gomme d'ordinaire, les quatre chevaux étaient attelés de front, et le siège du cocher était appuyé sur le timon.

— Ne trouves-tu pas le présent véritablement royal ! dit le comte Bold d'un ton railleur. On reconnaît ici toute la vertu et toute l'économie de notre roi , quoiqu'il ait voulu prêter à ce don une intention que moi je n'ai pas voulu comprendre.

— Qu'est-ce donc, mon père? dit Alidah qui cherchait un avertissement caché dans tout ce qui lui était offert. Qu'est-ce donc? et que vous a dit le roi Théodoric , à propos de ce présent?

— Il m'a dit que c'était une excellente basterne de voyage, et que ceux à qui la prudence ordonnait de s'éloigner de Toulouse feraient bien de s'en servir; et il a ajouté qu'ils le pourraient d^autant plus facilement , que le cocher était habile et qu'il les conduirait par des chemins sûrs partout où ils voudraient aller, même hors des limites du royaume des Yisigoths.

— Et que voulait-il dire par là? reprit Alidah^

ALIDAR. 161

toute tremblante du soupçon qui lui venait i Tesprit.

— Il voulait dire, sans doute, que je ferais bien de quitter Toulouse , pour qu'on ne m'en chassât point , et de choisir un exil pour qu'on ne m'en imposât pas un.

— Oui, oui, je comprends, dit Alidah; après ce qui s'est passé, lafuite est le parti le plus prudent... pour nous.

Et ces deux derniers mots furent portés à Firmin, par un regard , jusqu'au milieu des esclaves où il était caché ; il répondit de même qu'il avait compris l'intention d' Alidah. Mais ce regard , si prompt et si rapide qu'il fût , n'échappa point à Falrik; il devina à quoi cette basterne était destinée et se promit de surveiller Firmin d'assez près, pour rendre cette précaution inutile.

Toutefois l'heure se passait et les cloches de toutes les églises agitées d'un même mouvement appelaient la population au temple où la cérémonie allait s'accomplir (t$9).

Tout à coup le grand murmure qui s'éleva parmi la foule assemblée de vaut la maison du comte Bold, annonça quelque chose de nouveau.

Le vieux comte prit sa fille par la main, et la fit

asseoir sur l'espèce de trône où son époux devait

venir la prendre pour la conduire à l'église. Firmin,

demeuré parmi les esclaves qui devaient faire cor-

189 LIYM II.

tége à la noufelle épousée , se rangea derrière Alidah, et Falrik, qui ne le quittait pas du regard , le suifit de même et se plaça près de lui.

Des fenêtres de cette salle, qui s'ouvraient sur la façade , la vue s'étendait jusqu'à l'extrémité de la Voie-Sacrée , et déjà l'on pouvait voir la tête du cortège qui s^avançait au milieu des flots d'une population curieuse. Les premiers qu'on apercevait étalent des cavaliers maures. Ils ouvraient la marche et faisaient refluer la multitude devant eux. Armés de longues trompettes, ils déchiraient l'air de leur musique barbare, et précédaient un corps nombreux de Visigoths à cheval qui marchaient sans ordre.

Les Maures, comme nous l'avons dit , portaient tous les longs manteaux blancs qu'on leur voit encore de nos jours. Ils étaient armés de javelines qu'ils lançaient à la main ; ils n'avaient pour toutes armes défensives qu'une cuirasse en mailles de fer, et un casque qui aflPectait déjà le cimier pointu et la forme ronde d'une calotte.

Quant aux Visigoths, le luxe de leur costume consistait surtout dans la magnificence des fourrures dont ils étaient ornés. Que ce costume parût barbare au faste des Romains, et peut-être plus encore à leurs habitudes, cela n'est point étonnant. D'ailleurs ce mot barbare ne signifiait pas pour eux ce qu'il signifie pour nous. Il voulait dire plutôt étran-

ALIDAH. 185

ger qu'inculte et grossier, et les Yisigoths qui apportèrent dans la Gaule une législation toute faite, et presque aussi savante que la législation romaine ; une connaissance exacte des temps, une langue qui avait son alphabet particulier, n'en étaient pas à se vêtir sans art de peaui de bète , comme les Huns et les Sicambres. Ce qui surtout choquait les Romains, habitués à leurs toges flottantes, c'était la forme du costume juste-au-corps ; l'espèce de caleçon qui couvrait les cuisses et les jambes, et lescapulaire de fourrure qui recouvrait tout cela.

Le comte Bold et sa fille ne s'étaient point approchés des fenêtres ; mais le vieux Dicenée, qui venait d'arriver, leur annonçait les merveilleuses choses qu'ils allaient voir , car c'était lui qui avait réglé l'ordre et la marche de la cérémonie , et il l'expliquait ainsi à son maître et à Alidah :

— Voilà près de deux heures que le cortège est parti de la demeure d'Ëuric , et il avait tant de stations à parcourir qu'il lui a fallu tout ce temps pour arriver jusqu'ici. Il s'est d'abord^ rendu à l'église de Saint-Pierre, pour prendre les diacres qui doivent porter les voiles de la mariée ; de là, il est allé chez l'édile qui s'est joint au cortège avec tous les magistrats de la loi romaine. Pour ne pas manquer à l'ordre voulu en pareille circonstance, il lui a fallu éviter le château Narbonnais , pour aller inviter les frères du roi, avant d'inviter le roi lui-

184 LIVRI II.

même ; de là , il a dû se rendre devant la maison duchef des juges yisigoth8,de ces interprètes de notre loi, qui occupent, après le souverain, la première place parmi nous ; puis , après avoir rempli tous cesdevoirs, il est revenu au château Narbonnais où le roi, entouré des plus puissants de la nation, aura pris enfin près du futur époux le rang ^ui lui convient. G*est là que, sans doute, le prince Ëuric aura lui-même repris sa place dans le cortège , à moins qu'il ne Tait rejoint ailleurs.

Le comte Bold, qui avait écouté tout ce récit de Dicenée d*un air de vanité satisfaite, laissa percer son étonnement à cette dernière phrase.

— Comment ! lui dit-il , le prince Ëuric était chez le roi? moi-même, j'y ai été appelé ce matin , et je n*ai pas été informé de sa présence.

— Cependant , reprit Dicenée , il y était vers la troisième heure du jour. Il me. donnait ses derniers ordres pour les préparatifs de la cérémonie , lorsqu'un messager est venu et lui a remis un parchemin signé par le roi lui-même , et qu'il a accueilli, après l'avoir lu , avec un sourire de dédain.

» Dites au roi, a-t->il répondu, que ce n'est pas en raison du péril dont je suis menacé que j'irai à son palais avant l'heure de la cérémonie; mais pour donner à l'insensé qui veut m'assassiner l'occasion de le faire , s'il lui prend envie de se trouver sur mon passage; et, aussitôt, il s'est rendu au palais

ALIDAH. 185

Narbonnais. Malgré son absence ei d'après ses ordres, j'ai fait partir les divers cortèges; et ainsi que je te l'ai dit , il a dû rejoindre la marche nuptiale avec son frère.

Jusqu'à ce moment , Alidah , indifférente au récit de'Dicenée , avait attendu l'arrivée du cortège dans une immobilité silencieuse et une attente désespérée; mais lorsqu'il en fut au message de Théodoric, elle écouta avec avidité; et, quand Dicenée parla de ce projet vague d'assassinat, elle ne put s'empêcher de chercher Firmin des yeux , et , à l'agitation de ses traits, elle comprit comment Vépoux selon les termes du billet devait manquer à l'hymen. Falrik suivait trop attentivement tous les mouvements de Firmin pour que ce signe d'intelligence lui échappât, et il se demandait s'il n'était pas de son devoir de le désigner à la vengeance du comte Bold , lorsque Dicenée s'écria.

— Le cortège approche ; le vojlà ! le voilà !

Et tout aussitôt les trompettes des Maures et des Yisigoths firent éclater leurs sons barbares.

Alidah , pareille au condamné à qui l'on a prorois sa grâce, et qui marche vers l'échafaud en détournant la tète pour voir si le messager sauveur n'accourt pas derrière lui ; Alidah se leva soudainement et tourna autour d'elle ses regards effrayés et qui semblaient demander appui à tout le monde Tout son corps frissonnait, et ses yeux se txèrent I 16.

186 LIYBE n.

enfin sur oette fenêtre d'où Ton Toyait venir le fatal cortège.

— Point de vaine curiosité, ma fille, dit le comte Bold si enivré de sa bonne fortune qu'il ne comprit rien à l'agitation de sa fille; point de vaine curiosité , ajouta-t-il en la faisant se rasseoir ; on dirait que tant de bonheur nous égare et qu'il est au-dessus de nous*

— Âh \ reprit Dicenée , voici mes Huns; ma foi, ils font aussi bien avec leurs vêtements de peaux de bêtes , que le cortège d'ours que Monko faisait jadis marcher devant lui. Leurs yeux gris brillent sous leurs épais sourcils roux , comme des étoiles dans un nuage rouge d'orage. La graisse qu'ils mettent dans leur barbe étouffera dans l'église tous les parfums des jeunes Romains qui les suivent.

— Point d'impatience , nous les verrons au festin , dit encore le comte Bold à sa fille qui s'agitait sur son siège, et dont un tremblement convulsif faisait claquer les dents.

— Maintenant, reprit Dicenée que le comte écoutait avec attention , ce sont les Romains avec leurs armes magnifiques fabriquées à Trêves, et damasquinées à la manière barbare. C'est une chose merveilleuse avec quel art les Francs savent plier l'acier et l'argent à tous les caprices du marteau. Ils fabriquent les arme» d'une manière admirable (60).

ALIDAH. 187

— Et S'en servent encore mieux qu'ils ne les fabriquent.

— Et pourtant les Romains leur achètent les plus magnifiques.

— Belles armes et pauvre courage ! dit le comte Bold d'un air de mépris. Ils ont des épées qu'ils ne peuvent plus porter.

— Le poignard n'est pas si lourd que l'épée , dit Falrik derrière le comte Bold.

Celui-ci allait se retourner pour avoir l'explication de cette parole , quand Dicenée s'écria :

— Et voilà une surprise même pour moi !

— Qu'est-ce donc? dit le comte.

— A la taille démesurée , ce ne peut être que le Bagaude Armand qui conduit cette troupe de Gaulois. Ce n'est pas le luxe des vêtements qui éclate en eux ; mais avoir réduit de pareils hommes au rôle qu'ils jouent ici, c'est en vérité la plus belle victoire d'Euric; c'est le plus étonnant et le plus curieux spectacle de cette journée.

La curiosité du comte Bold allait succomber à cette nouvelle tentation , lorsque Dicenée reprit encore et d'une voix triomphante :

— Enfin , j'aperçois au loin Euric sur le cheval richement harnaché dont le roilui a fait. présent.

— C'est probablement, dit le comte Bold avec dédain , par économie pour la récolte de ses foins que le roi dépeuple ainsi. ses écuries.

188 LIVBB II.

Il se leva pour s'approcher de la fenêtre ; Alîdab se leva aussi , pâle , éperdue , presque folle. Épouyantée de voir s'avancer ainsi le moment fatal sans savoir de quel c6té lui viendrait ce secours qu'on lui avait tant promis , elle se recula en laissant s'échapper de sourdes exclamations. Firminla suivait des yeux avec non moins de terreur. Enfin au moment où son père lui présenta la main pour la conduire au-devant de l'époux qui venait la chercher , perdant tout espoir et toute raison , elle regarda si elle ne pourrait pas profiter du tumulte qui avait lieu parmi les esclaves assemblés dans cette salle pour tenter la fuite qu'on s'emblait lui avoir conseillée, et déjà elle avait fait quelques pas , lorsque le comte Bold, triomphant et ne voyant pas son trouble , la prit violemment par la main et la traîna vers la fenêtre, en s'écriant:

— Viens voir quelle magnifique destinée t'at-< tend!..

Gomme il prononçait ces paroles, le prince Euric arrivait en face du palais du comte Bold. Il mar* chait près du dais de ' soie sous lequel la mariée devait être portée à l'église.

— Viens voir, reprit Bold , c'est un trône qu'un siège si magnifique!

Mais la place réservée à Alidah était occupée ; une femme vêtue d'une simple tunique de lin blanc , et dont les cheveux d'ébène n'étaient rete-

ALIDAH. 180

nus par aucune parure, érait assise sous le dais. £n passant devant la fenêtre où le comte Bold demeurait immobile , ne comprenant rien à ce qu'il Yoyâit , cette femme releva fièrement la tète , et , après avoir lancé un coup d'œil de mépris au vieillard, elle arrêta sur sa fille un regard de haine qui semblait enfermer un serment implacable de la perdre.

Le comte Bold poussa un cri , laissa échapper la main d'Âlidah , tandis que chacun cherchait à voir ce qui Tavait troublé à ce point; puis, les yeux fixés sur ce dais qui s'avançait lentement et sur cette femme assise à la place de sa fille, il resta un moment muet de stupéfaction. Mais enfin quand cette femme fut précisément en face de lui, ne sachant si c'étaient encore quelques circonstances de cette cérémonie singulière , il dit à Dicenée :

— Mais quelle est donc cette femme?

— Cette femme , répondit celui-ci non moins étonné , mais bien plus épouvanté que son maître , cette femme est Sathaniel.

— Sathaniel ! s'écria le comte Bold d'une voix terrible.

Et comme le roi Théodoric suivait le dais de la fiancée , il répondit à ce cri du comte Bold :

— Oui , Sathaniel , l'épouse du prince Ëuric 1 £t le reste du cortège défila silencieusement devant la demeure du noble Yisigoth, comme il avait

190 IIVRE II.

passé devant celles des curieux, qui s'étaient fait un plaisir de venir l'admirer.

Avant de dire l'effet que produisit dans la maison du comte Bold cet étrange événement , il faut raconter comment il avait été amené»

^tféùlnùru.

Les occupations de Théodoric étaient ordonnées avec une régularité dont il se départait rarement ; il prétendait que Tordre , dans la vie d*un roi , est une économie pour ses sujets. Grâce à cette régularité , ceux-ci savaient l'heure précise où ils pourraient s'approcher de leur souverain et le moment destiné à chaque espèce d'affaires. Il ne fallait pas moins que des circonstances très-graves pour apporter le moindre changement dans les habitudes de Théodoric; et, lorsque par hasard une partie du jour était consacrée à quelques occupations imprévues ou à quelques cérémonies extraordi-

naîres , Théodorie conservait à l'autre part de cette même journée les travaux auxquels étaient consacrées les heures qui lui restaient libres.

Cette conduite du roi était tellement connue, qu'on ne s'étonna pas de le voir suivre ses habitudes le jour même du mariage de son frère. D'après la route qu'il avait prise , le cortège ne devait arriver au palais que vers la cinquième heure ( onze heures avant midi ) , et ce que nous pourrions appeler la journée royale de Théodorie était à peu près fini à cette heure. Il la remplit donc comme d'ordinaire : d'abord les soins religieux , puis les affaires publiques de son peuple, ensuite le jugement des discussions des particuliers. Ainsi, en sortant du conseil qu'il avait tenu avec LéonetGandoin , il se rendit selon son habitude dans la chapelle de son palais, et assista aux offices ou nocturnes (61) que ses chapelains chantaient avant le jour.

L'écrivain romain , qui nous a laissé les détails les plus précis sur la vie de ce prince , accuse cette assiduité de politique, quoiqu'il soit permis de penser , d'après le témoignage même du plus chaud panégyriste des Yisigoths , que le remords entrait pour beaucoup dans cette piété royale , et que les prières de Théodorie imploraient plutôt de Dieu le pardon du passé que la bénédiction de l'avenir.

Après avoir quitté la chapelle royale , il se rendit dans la salle d'audience dont les portes s'ou-

THiODORlC. 195

vraient à la première heure du jour. Cette salle était partagée en deux par une balustrade; d'un c6té , se tenaient tous ceux qui venaient réclamer la justice du roi ; de l'autre , siégeait le roi luimême assisté de ses ministres et toujours accompagné de son écuyer qui portait ses armes. Le tribunal n'occupait point toute la moitié de la salle où il était placé ; il était entouré par un voile, derrière lequel se trouvaient les gardes de Théodoric , vêtus, comme le dit l'écrivain romain, de leurs habits de fourrure et chargés de leurs armes. De cette manière, la force brutale ne paraissait point à côté de la loi , et ne semblait point l'intimider ; mais en même temps invisible et présente , on savait qu'elle ne manquerait pas aux arrêts qui allaient être rendus.

D'abord Théodoric reçut les ambassadeurs des diverses nations qui étaient liées d'intérêt avec lui , ou à qui leur admiration pour un si grand roi inspirait le désir de lui envoyer des présents. Nous n'avons pas le dessein de montrer par quelle relation tous ces peuples étaient unis au peuple visigoth ; qu'il nous suffise de dire qu'à cette audience il se présenta des ambassadeurs francs, sicambres , bourguignons, hérules, sollicitant l'appui de Théodoric ou sa médiation ; en même temps , les Romains venaient l'implorer contre les barbares qui dévastaient l'empire; les Perses eux-mêmes lui de- I 17

194 UVBK II.

mandaient des auxiliaires, et l'engagaient à faire une diversion en leur faveur en poussant sa conquête contre les Parthes qui les menaçaient (62).

Si Ton compare nos relations politiques actuelles à celles qui existaient alors entre des peuples si éloignés les uns des autres on jugera facilement de la puissance des Yisigoths; et peut-être perdra -t-on ridée fausse qu'on a de ces temps reculés , et surtout de ces peuples dont les noms sont devenus synonymes d'ignorance et de barbarie. Non seulement on verra , dans ces temps et chez ces hommes , des pouvoirs réguliers et constitués , mais encore une politique extérieure habile , éclairée , et qui faisait entrer Faction des nations les unes sur les autres dans les calculs de sa conquête.

Tandis que dans nos idées générales , nous sommes accoutumés à les considérer comme un immense ramas de barbares , de soldats indisciplinés, allant et vaguant à travers les empires ; tandis que nous ne voyons en eux qu'un troupeau de bêtes féroces, se repaissant du sang versé, se couchant sur les ruines faites , sans aucun sentiment de prévoyance ni de conservation , nous trouvons , en lisant l'histoire, des hommes aussi adroits politiques qu'habiles guerriers. On reste honteux de ce qu'on appelle la finesse de nos fameux diplomates , lorsqu'on lit les dépêches d'Attila et qu'on assiste à la

THiODORlC. 195

réception des envoyés romains par ce barbare, à qui Phistoire accorde à peine une face d'homme.

Toutefois ce n'était point dans ses audiences publiques que Théodoric traitait ces graves affaires. 11 ne discutait pas en présence de son peuple les traités par lesquels il assurait sa grandeur , mais il aimait à lui donner une haute idée de'sa puissance, en lui montrant de quel poids elle était dans les destinées du monde. Après cette solennelle réception , venait Theure de la justice , et c'est alors que l'on appelait les causes qui devaient se plaider devant lui.

Au moment où on allait faire cet appel, un homme se présenta à la barre. Au milieu des hommes de toutes nations qui étaient alors rassemblés dans la ville de Toulouse, le visage.de cet homme et son costume étaient remarquables. Son teint huileux et jaune , sa longue barbe noire et ses longs cheveux noirs lui donnaient un aspect particulier. Une longue robe de soie serrée a la taille par une ceinture crasseuse , et une espèce d'écharpe , qui lui entourait la tète, lui formaient un costume qui ne ressemblait à aucun de ceux que l'on rencontrait ordinairement. L'huissier ,- chargé de faire avancer les plaideurs , demanda à cet homme ce qu'il voulait.

— Je viens, dit-il, dénoncer un homme qui médite un meurtre.

196 irvfts II.

— Prends garde, dît Thëodoric, en Tarrètant, tu sais que la loi est implacable contre les dénonciateurs; tu n'ignores pas^ sans doute,le jugement qui a été rendu , il y a quelques mois , contre deux prêtres qui Youlaient accuser une femme d'adultère , et qui , n'ayant pu prourer leur accusation , furent condamnés au supplice qu'ils voulaient lui faire infliger ( 63 ). Gomme il ne s'agissait que de deux esclaves iiscalins * , la punition ne fut que de cent coups de fouet , comme elle eût été contre les coupables , si l'adultère eût été prouvé ; mais , songe que , lorsqu'il s'agit d'un meurtre, le châtiment est plu» grave, et crains qu'il ne retombe sur ta tète.

L'homme qui s'était présenté s'arrêta incertain de ce qu'il devait faire , puis il répondit :

— Je te remercie de ton avis, car il ne s'agit pas du meurtre d'un esclave par un noble , meurtre qui pourrai t se racheter moyennant quelques pièces d'or; il s'agit de l'assassinat d'un noble Yisigoth, par un Romain, qu'à sa tunique bleue j'ai cru reconnaître pour un des esclaves d'Ëuric.

— Quel est cet homme ? s'écria le roi avec vivacité. Sais-tu son non, et pourrais-tu me le faire connaître ?

* Qat appartenaient à r&Ut.

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