‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 18 sur 32 · THÉO]K>RIC · texte numérisé non relu

THÉO]K>RIC

— Tu m^as trop bien averti pour que je le connaisse moi-même, répondit cet homme. D'ailleurs, je ne riens pas dénoncer un meurtrier, mais je viens donner avis d'un projet de meurtre, et j'espère que le roi , qui en donne de si prudents à ses sujets , accueillera avec faveur les avis que ses sujets lui donnent.

— Parle , répondit Théodoric ; je suis roi pour tout entendre , même les paroles insolentes que tu as osé prononcer. Qu'as-tu entendu et que viens-tu me révéler?

— Il y a une heure , l'un des cinquante jeunes gens qui portaient à la fille du comte Bold les présents du prince Euric, s'est détaché du cortège qui passait devant ma porte , et est entré dans ma maison , car je suis marchand d'armes.

~ Toi , dit Théodoric en considérant la physionomie tremblante et basse du dénonciateur, tu vends des armes ! Mais , tu as raison , tu peux faire ce métier impunément ; car assurément ce ne sont pas des tiennes que tu trafiques , et tu ne crains pas la loi qui punit le soldat visigoth ou romain , qui vend son épée on son bouclier.

— Non, non , répondit cet homme, ce ne sont pas mes armes , car la conquête romaine me les a arrachées comme à tous les enfants de la Judée.

— C'est un juif, murmura-t-on de tous les c6tés avec un accent où perçait déjà la réproba-

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tîon qui accueillit ce peuple infortuné dans les premiers temps de sa dispersion, qui le poursuivit à travers les siècles, et que la civilisation moderne n*a pas encore fait disparaître chez tous les peuples.

— Oui, reprit ce malheureux en se relevant, je m'appelle Salomon , je suis juif et je vois que j'ai eu tort d'apporter ici mon témoignage pour le sa^ lut d'un prince visigoth; ainsi je me retire.

— Ce que tu as fait est juste , reprit Théodoric, et je t'en remercierai lorsque tu m'auras dit enfin de quoi il s'agit.

— £h bien , répliqua le juif , l'esclave dont je t'ai parlé est donc entré chez moi , et m'ayant montré un poignard persan suspendu à là porte de ma maison , il m'en demanda le prix. Je lui dis qu'il lui coûterait dix pièces d'or ; le jeune homme accepta sans marchander, et probablement il me l'eût payé beaucoup plus cher si ma probité m'eût laissé le temps de deviner le pressant besoin qu'il en avait. Il cacha ce poignard dans sa tunique , et il avait déjà pris les dix pièces d'or dans un des bassins d'argent qu'il avait déposés sur une table, lorsqu'il les y rejeta avec mépris et en murmurant à voix basse: » 11 n'est pas juste qu'il paye le poignard qui doit le tuer. » Puis il s'enfuit après m'avoir remis la somme que je lui avais demandée, et rejoignit le cortège qui continuait toujours sa marche.

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— Ceci est étrange, en effet, répondit le roi , et quelle figure ayait cet homme , quel était son âge ? Parle , je l'ordonne.

— Le juif hésita ; mais après avoir consulté du regard la figure des juges qui l'écoutaient déjà avec plus d'intérêt , il reprit :

— - Je peux bien te le dépeindre, mais je ne m'engage pas à le reconnaître.

On sourit de cette restriction par laquelle le juif se mettait à l'abri des dangers d'une fausse dénonciation ; puis il poursuivit en disant :

— C'était un jeune bomme de dix-huit ans, d'une taille élevée, d'un visage noble, ayant les yeux bleus des hommes du nord , et les cheveux blonds de la race des Yisigoths^ quoiqu'il les portât coupés à la manière romaine.

Théodoric parut étonné.

— Et tu n'as remarqué, dit-il, aucun signe particulier qui puisse te le faire reconnaître parmi ces cinquante jeunes gens envoyés à Alidah ?

— Roi, je t'ai dit que je ne le reconnaîtrais pas, repartit le juif; mais si toi-même peux le distinguer à la circonstance que je vais te dire , je ne vois aucun inconvénient à te la révéler. Aucun signe particulier, aucune marque extérieure ne m'a frappé dans ce jeune homme ; mais lorsqu'il s'est emparé du poignard, j'ai cru reconnaître son visage. Comme dans une subite apparition , il m'a

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semblé que j'avais vu autrefois ces traits, il m'a semblé même que j'avais entendu cette voix ; puis, après son départ, et lorsque je cherchai à me rendre compte de ce singulier efPet, j'ai été frappé d'une soudaine lumière, et j'aurais juré presque que j'avais vu le visage et entendu la voix de ton f¥ère Thorismond , comme si Thorismond lui-même venait de sortir de ma boutique ; car ton frère était un grand amateur de belles armes; il me rendait souvent visite, et maintes fois il a admiré la forme étrangère de ce poignard.

Le soupçon qui était entré dans l'âme de Théodoric se confirma tout à coup , et duirant un moment la pensée de laisser agir la vengeance de Firmin s'ofiFiit à son esprit; mais la crainte du sang répandu chassa bien vite cette pensée. D'ail^ leurs cette vanité que tout homme possède , cette vanité de vouloir que les événements s'accomplissent comme il les a préparés, ramena Théodoric à son premier dessein. Cependant il profita de cette circonstance pour appeler Euric au tribunal plua t6t qu'il ne l'eût fait peut-être , et, sous prétexte de l'interroger sur celte affôire , il lui envoya le message dont nous avons parlé plus haut. L'idée de se servir aussi de cette découverte contre Firmin se présenta rapidement à lui , et , à tout événement, il ordonna au juif de rester dans l'au-

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dience, puis reprit Tordre de ses occupations et fit appeler les causes.

Selon qu'elles exigeaient un mûr examen ou une prompte décision, il les renvoyait à l'audience suivante ou rendait son jugement sur-le-champ(64). Plusieurs femmes parurent , plaidant leur propre cause ainsi que le permettait la loi visigothe (65) , et l'une d'elles vint demander l'annulation de son mariage , attendu qu'elle était plus âgée que son mari (66).

D'ordinaire c'étaient les jeunes maris qui profitaient du bénéfice de cette loi ; mais cette femme ayant exposé que le sien avait engagé la totalité de ses biens sans son consentement , on comprit que sa fortune lui était plus chère que son époux, et le roi Théodoric reconnut son droit en cassant immédiatement son mariage.

Pendant ce temps , le prince £uric était arrivé et s'était assis à côté de Léon qui lui avait raconté la dénonciation du juif.

Malgré son audace habituelle, le prince n'avait pu dissimuler le trouble que cette nouvelle lui avait fait éprouver, et le jugement de Théodoric ayant été rendu dans le procès de la vieille femme et du jeune mari , Euric dit à haute voix :

— S'il n'y a pas d'autre caifse qu'on fasse revenir ce marchand d'armes.

— Il y a une autre cause , dit une voix grave

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qui s'éleva du fond de Tauditoire, et il semble que la justice de Dieu en prédise le succès en la faisant appeler par celui-là même contre qui je demande justice.

Aussitôt s'approchèrent deux hommes conduisant une femme voilée ; ils s'arrêtèrent devant la balustrade qui divisait en deux la salle d'audience, et Ëuric reconnut Haben Moussi , Mascezel , et entre eux une femme dont il n'avait pas besoin de voir les traits pour être assuré que c'était Sathaniel.

Malgré le trouble qui se peignit sur le visage d'Ëuric, et malgré le calme que conserva celui de son frère , peut-être n'était-ce pas le cœur de l'accusé qui battait le plus vite. Arrivé enfin en présence du projet qu'il avait conçu, Théodoric devait craindre que quelque circonstance ne vint détruire tous ses calculs , quoiqu'il fût assuré que le mariage de son frère avec la fille du comte Bold ne s'accomplirait pas. Mais ce n'était pas là le but véritable où il voulait arriver ; selon ses vues , Ëuric devait sortir de cette audience déconsidéré pour jamais aux yeux de tous les Yisigoths. Ce fut donc d'une voix mal assurée et qui révéla à Ëuric que son fk'ère n'était pas étranger à cette apparition ; ce fut donc, disons-nous, d'une voix mal assurée, que le roi adressa la parole au vieux Haben Moussi.

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