‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 19 sur 32 · THÉODORIC · texte numérisé non relu

THÉODORIC

— Qui es-tu? lui dit-il, et que demandes-tu?

— Je m'appelle Haben Moussi , répondit le vieillard , comme si le roi ne le connaissait pas , et je viens demander que ton frère tienne la promesse qu'il a faite à ma fille.

— Quelle est cette promesse? repartit Théodoric en regardant son frère qui , le coude appuyé sur le bras de son siège et le ft*ont soucieux , semblait plus attentif à sa propre pensée , qu'à ce qui se disait devant lui.

— C'est la promesse d'épouser ma fille , dit Haben Moussi.

11 se fit un moment de silence , comme si l'on eût voulu donner à Euric te temps de réclamer , mais il demeura immobile. Il se passait en ce moment dans l'esprit d'Euric une de ces révolutions soudaines qui étonnaient souvent ceux qui croyaient le connaître. Ainsi on le voyait poursuivre avec une persévérance infatigable les projets les plus difficiles, et quelquefois les abandonner avec une in* souciance qui semblait se rebuter du moindre obstacle. Si Ton eût étudié âT fond ce caractère , on n'eût pas attribué, comme on le faisait, à l'inconséquence et à la légèreté ces conversions rapides et ces retraites précipitées. Euric était un de ces esprits qui disputent la victoire tant qu'il y a des chances de l'obtenir, mais qui se retirent du combat dès l'instant qu'ils la jugent impossible.

En cette circonstance, il devina qu'on l'avait amené dans un piège d'où il lui serait difficile de sortir, gans connaître les ruses de ses ennemis , il les savait assez habiles pour être persuadé que toutes les précautions étaient prises contre lui. Il comprit qu'il allait payer le pardon accordé chez le comte Bold, et ^ sûr d'être vaincu, il tenta de rabaisser la victoire de son frère en n'essayant pas même de combattre. Il ne sembla donc pas entendre la réclamation d'Haben Moussî , et força le roi à lui adresser de nouveau la parole-

— Mon frère , dit Théodoric , avez- vous fait quelque promesse à cette femme ?

— En vérité , répondit Euric, je n'en sais rien ; mais probablement tout cela est assez bien arrangé pour que je l'aie faite... Continuez , continuez.

Le roi fut troublé de cette espèce d'indifférence à laquelle il ne s'attendait pas, et il demeurait assez embarrassé de poursuivre son interrogatoire , lorsque Léon vint à son secours , en lui disant :

— Avant de rendre justice à cet homme , il est nécessaire de savoir en vertu de quelle loi il la réclame ; car , à son vêtement , je dois penser que c'est un de ces Maures qui n'ont point de tribunal particulier parmi nous.

— Je serai juste, dît le vieux Haben Moussi,

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et je n'inyoqiierai que la loi de celui contre qui je demande justice.

— Tu choisis donc la loi yisigothe ? reprit Théodoric , revenu de son trouble.

— Je la choisis.

— Jure donc de l'accepter dans tout ce qu'elle peut avoir de favorable et de défavorable à ta cause.

— Je le jure.

— Jure-le aussi, jeune fille.

Sathaniel tendit sa main vers les juges ; mais , avant qu'elle eût prononcé le serment , Léon lui dit:

— Femme , lève ton voile ; c'est le visage découvert qu'il faut prêter un serment ; afin que les hommes puissent voir si la conviction est dans les traits, comme dans le geste et dans la voix.

Sathaniel leva son voile. Tous les regards cherchèrent cette beauté surprenante dont on faisait de si merveilleux récits; et tous, en la voyant, la trouvèrent si fort au-dessus de ce qu'ils s'étaient imaginé , qu'un long murmure d'admiration courut dans toute l'assemblée ; Euric lui seul détourna la tète comme s'il cherchait quelqu'un , et le roi , d'autant plus empressé de satisfaire les moindres désirs de son frère qu'il allait lui porter un coup plus redoutable , lui dit aussitôt :

— Que demandez-vous?

~ Je cherchais, répondit Euric avec indiffé- I 18

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rence , si notrcf frère Frédéric n'était pas ici , car je in*étonnais que son admiration pour la beauté de Sathaniel n'eût pas été plus bruyante que celle de tous ces nobles Yisigotbs; mais continuez , continuez.

— Vous jurez donc, jeune fille, reprît Léon, d'accepter la loi yisigotbe dans tout ce qu'elle peut avoir de favorable et de défavorable à votre cause?

On n'entendit pas les mots a je le jure » que prononça Sathaniel , car Euric s'écria avec quelque impatience :

— Elle le jure ; vous savez bien qu'elle le jure. Dépéchons, car ni vous ni moi n'avons de temps à perdre.

La contenance d'Euric donnait à cette scène un aspect bien différent de celui qu'on avait prévu. Le roi et tous les nobles Yisigoths en étaient si surpris , que tout ce plan , longuement préparé à l'avance, eût peut-être échoué faute d'être bien dirigé, si l'impassible Léon n'avait encore une fois repris la parole.

— Et sur quoi , dit-il à Haben Moussi , appuyezvous , en vertu de la loi visigothe , votre demande contre le prince Euric ?

— Sur les arrhes que j'ai reçues , répondit le vieux Maure ; et ces arrhes , les voici.

Et tout aussitôt il montra l'anneau d'Euric , et

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le remit à un des juges , qui le fit passer au roit

— C'est votre anneau , en effet , mon frère , reprit celui-ci; le reconnaissez-yous?

— Certainement ; et je suis ravi de le retrouver , car voilà près de six jours que je le croyais perdu.

— Voulez-vous dire par-là , reprit Théodoric , qu'il vous a été surpris et que vous ne l'avez pas donné à cette femme?

— Je ne prétends rien, répondit Euric; cette femme a mon anneau, et c'est à vous déjuger si une pareille preuve suifit pour que je sois condamné à l'épouser.

— 11 a raison , reprit Léon , en s'adressant au roi ; cet anneau peut avoir été surpris , volé , et ce n'est pas une preuve suffisante , si le plaignant ne peut justifier qu*il lui a été remis comme gage de fiançailles.

Euric regarda Léon d'un air railleur , et lui dit gaiement :

— Très-bien , noble Romain ; vous faites resr sortir à merveille toute l'habileté de votre comé* die : voulez- vous me permettre de vous y aider?

Puis se retournant vers le vieillard , il lui dit :

~ Allons , Haben Moussi , pourquoi hésiter à

répondre ? Tu peux en appeler au témoignage de

tes juges eux-mêmes, car plusieurs d'entre eux,

et le plus puissant de tous , peuvent attester m'a-

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