‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 21 sur 32 · THÉODORIC · texte numérisé non relu

THÉODORIC

et plus prompte que celle que demande ce vieillard.

£uric garda encore un moment le silence ; il comprit que toute lutte était impossible, et serepentant déjà d'ayoir dit un mot qui pût faire croire qu'il avait voulu se défendre , il se mit à cligner des yeux et à regarder Gandoin , dont l'attitude et le regard le menaçaient avec autant de férocité que d'insolence, et il lui dit ^ pendant que toute la salle restait dans l'attente , épouvantée du sombre accent et de la colère de Gandoin :

— Essuie ta moustache, il y a du sang royal.

Puis il se rassit , et reprenant son ironie , il répliqua :

^ Allons , les rôles étaient bien appris et surtout bien distribués ; et comme vous savez mieux que moi , sans doute , que la loi ne permet pas aux nobles Yisigotbs de se défendre eux-mêmes, comme je ne vois aucun avocat qui consentit à se charger de ma cause , il ne vous reste plus qu'à prononcer la sentence.

Pendant que les juges entouraient le roi pour donner une apparence de délibération à leur décision , on entendit les premiers chants du cortège qui venait chercher Théodoric.

— Hâtez-vous ! s'écria son frère ; car l'heure de la cérémonie approche , et je ne veux pas faire attendre le vénérable évèque de Saint-Pierre.

212 LITBE II.

Tout le moDde crut qu'Ëuric brayait jusqu'au bout la justice dont ou le menaçait. Les jugées indignés reprirent soudainement leur place, et Léon prononça d'une voix forte le jugement suivant :

« Attendu que le prince Euric a donné à Haben Monssi , homme libre , yiyant sous la loi yisigothe , et à Sathaniel sa fille , femme libre , yiyant sous la même loi , les arrhes de son prochain hymen ayec elle , les juges de sa nation le condamnent à épouser Sathaniel dans le délai de deux jours. »

— Sur rheure ! s'écria Euric : le condamné qui a subi sa peine n'est plus coupable , et je ne yeux pas qu'un prince yisigoth demeure deux jours sous le poids d'une condamnation; d'ailleurs, reprit-il en riant , je yeux profiter des dépenses que j'ai faites. Gela est d'un prince rangé ; n'est-ce pas , mon frère?

A peine ayait-il acheyé que Frédéric, à la tète d'une troupe déjeunes Yisigoths, entra dans l'assemblée.

— Roi , dit-il àThéodoric, ton âge te donne sur nous les droits d'un père , et c'est en cette qualité d'abord, et ensuite comme souyerain, que je yiens t'inyiter à assister au mariage du plus puissant de tes sm'ets.

Le roi et tous ceux qui l'entouraient saluèrent en silence , et Frédéric s'adressant au futur époux, ajouta :

THÉODOBIC. 213

— Et maintenant que le fiancé nous suive , puisque nous le trouYons ici.

— Tu y trouveras plus que le fiancé, répondit Euric , et la fiancée partira aussi de ce palais.

— Quoi ! la fille du comte Bold est en ce lieu , reprit le jeune prince en regardant autour de lui ; où donc est ton épouse , Euric ?

— La Yoici, répondit son frère en arrachant tout-à-fait le roile de Sathaniel.

— Sathaniel! s'écria le jeune homme.

— Sathaniel ! repartit Euric ; n*est-ce pas qu'elle est bien belle?

Et donnant la main à son épouse , qui n'avait pas prononcé une parole durant ce long débat, il la conduisit fièrement jusque sous le dais préparé pour Alidah. Le roi et les nobles visigoths le suivirent ; le cortège se remit en marche , et nous avons dit comment il arriva et passa devant la maison du comte Bold.

£a nuit ifs tXous.

Après ce que nous venons de raconter, cette journée s'acheva comme elle avait été ordonnée par le prince Euric. La cérémonie de son mariage s'accomplit à réglise de Saint-Pierre; et, au sortir du temple, le frère du roi rentra dans son palais; mais , avant de s'y rendre , il s'approcha de Théo doric , et lui dit avec cette légèreté que rien ne semblait pouvoir troubler :

— Comme il faut que la comédie soit complète , mon frère , obligez-moi de remplir auprès de Sathaniel le rôle des amis de sa famille ; vous savez que c'est notre coutume de feindre d'enlever de vive

force la fiancée , à son père et à sa mère , et de la conduire pour ainsi dire malgré sa résistance dans la maison de son mari et jusque dans la chambre nuptiale (65)? Faites cela pour moi. Notre frère Frédéric est un aimable jeune homme , qui doit s'entendre mieux que vous â ces joyeuses fêtes d'un jour de noce ; il vous aidera , si tous voulez , et Yous enseignera comment il faut s'y prendre. Quant à Sathuniel, je suppose que tous l'avez assez bien instruite à faire vos volontés , pour qu'elle se prête de bonne grâce à la plaisanterie. Vous qui en avez fait une Yisigothe et une princesse, vous pouvez en faire sans doute une vierge.

Malgré sa gravité ordinaire, Théodoric consentit à ce que son frère lui demandait , et le laissa s'éloigner pendant que Sathaniel restait silencieuse entre son père et son frère , sous le porche de l'église. Puis, quand il supposa qu'Ëuric devait être rentré dans son palais, il annonça aux nobles visigoths qui étaient restés près de lui , qu'il était temps de conduire la mariée chez son époux. Mais il s'en trouva très-peu qui consentissent à prendre part à une cérémonie dont chaque circonstance était une injure pour Euric. Il leur semblait dangereux d'irriter la haine d'un homme qu'ils savaient habile à se venger, d'un prince que la mort de Théodoric pouvait amener naturellement sur le trône. £t si ce n'eût été Garpt , qui gardait le sou-

▼enir de rassemblée du comte Bold , et qui saisit l'occasion de flatter la volonté du roi et de braver Euric; si le jeune prince Frédéric lui-même n'eût cru devoir , par obéissance pour le roi , aider à cette plaisanterie, sans doute Sathaniel eût été obligée de gagner à pied la maison de son époux. Il n'en fût pas ainsi. Enlevée dans les bras de Garpt, de Frédéric et de quelques autres jeunes gens toujours prêts à se mêler à un tumulte quel qu'il soit, Sathaniel fut portée en triomphe jusqu'au palais d'Euric. Le prince l'attendait à l'entrée principale. Lorsqu'elle parut et toucha du pied le seuil de cette maison, Euric la reçut du même air railleur qu'il avait eu durant toute la cérémonie ; puis lorsqu'elle passa la porte de cette maison , il lui tendit la main et lui dit gaiement :

— Soyez la bienvenue dans cette demeure, et puisse le bonheur que vous j apportez pour moi , s'y trouver aussi pour vous !

A peine avait--elle fait quelques pas dans le palais, qu'Haben Moussi et Mascezel y entrèrent derrière elle. Alors Euric se retournant vers eux, reprit amèrement, en s'adressant d'abord à Mascezel.

— Entre, esclave, c'est ici ta demeure; et comme tu Tas oublié pendant huit jours, je ferai en sorte que tu t'en souviennes à l'avenir. Esclaves, ajoutat-il d'une voix retentissante , emparez-vous de cet homme , et qu'on lui applique cent coups de fouet

pour lui apprendre l'obéissance qu'il doit à son maître.

Mascezel demeura impassible. Haben Moussi , seul , s'écrîB yiolemment :

— Oserais-tu faire frapper ainsi le frère de ton épouse ?

Ëuric se retourna , la colère sur le visage.

— Quant à toi , vieillard , lui dit-il , tu as une maison et un foyer que tu dois à ma libéralité ; retourne-s-y , et n'oublie pas que les pierres qui pavent ma demeure brûleront la plante des pieds de mes ennemis , et que celles qui couvrent son toit écraseront leur tète. Si tu es prudent , n'y rentre donc jamais.

Le vieillard se retourna lentement en cachant sa tète dans ses mains ; et Théodoric , touché de la douleur qui parut sur les traits d'Haben Moussi , essaya de s'interposer; mais Euric lui répondit amèrement :

— Y a-t-il quelques lois qui m'obligent à recevoir le père de mon épouse ?

— Aucune loi ne peut vous y f6rcer ; et cepen» dant il serait plus convenable...

— Nous vivons sous le règne des lois, mon frère; il me semble que vous avez assez appuyé leur joug sur ma tète, pour que je refuse d'en subir un autre. Allons , amis , allons , que cela ne trouble en rien la joie d'un pareil jour.

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