LE CHÊNE ROYAL
tu aurais reconnu ce cri sur-le-champ ; c^est celui d'un pâtre avertissant ses chiens que quelques bêtes de son troupeau s'égarent trop loin.
— Alors chacune de ces collines est riche en gras pâturages qui égarent aisément les troupeaux, car de toutes il est parti un cri pareil !
Armand sourit, et répliqua en s'asseyant sur la pierre qu'il avait quittée :
— Il n'est pas étonnant que ces cris se ressemblent, puisque c'est le même cri répété par les échos nombreux de ces montagnes.
— Vraiment, reprit Mascezel en regardant autour de lui , vraiment ce sont les échos?
— Et il est facile de te le prouver, répartit Armand.
Aussitôt il fit entendre un long sifflement qui fut répété de tous côtés.
— C'est véritablement curieux ! reprit le Maure toujours inquiet ; je veux éprouver par moi-même la multiplicité inconcevable de ces échos. ,
£t à son tour , il poussa un cri perçant'et prolongé; mais l'horizon demeura muet, et Mascezel ajouta, en se dégageant doucement de son manteau:
— Il parait que les échos des Pyrénées ne connaissent pas la voix des étrangers !
—■ Il faut le croire.
— Et faut-il croire aussi que tu m'as attiré dans
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un piège! $*écriaMaseezeI , en roulant son manteau autour de son bras et en s'apprètant à combattre (9). — Ai-je été te chercher dans le palais de ton maître pour te dire de venir ici?répliqua Armand. M 'est-ce pas toi qui as pénétré dans la sombre montagne où est ma demeure , et qui m'as désigné cet endroit ? Penses-tu , ajouta-t-il en se dressant de toute sa hauteur , que si j'avais voulu ta vie , tu fusses sorti de l'antre où tu as osé mettre le pied? Non , non , étranger , maudit comme tous les étrangers 5 ce n'est pas ta vie que je veux , c'est celle de ton maître , celle du prince Euric. Il va venir , dis-tu? qu'il vienne, et nous ferons une entaille déplus au chêne royal. Car tu ne sais peut-être pas pourquoi il porte ce nom , et pourquoi il est marqué au flanc de ces deux profonds sillons ? Ce n'est pas parce qu'il a été miraculeusement préservé par le Ciel de| la hache et de l'incendie. Non ! Il s'appelle le chêne royal parce qu'il a prêté son ombre au meurtre de deux rois visîgoths , de deux des nouveaux maîtres de cette contrée. C'est ici qu'Ataulphe, le successeur d'Alaric, fut assassiné à son retour d'Espagne! Ce vainqueur de l'Italie et delà Narbonnaise , ce Yisigoth qui a posé sa tyrannie sur la tyrannie que Rome a posée sur nous, ce guerrier si puissant a péri ici , sous le couteau du Bagaude Yei^nulph , du, paysan chétif et contrefait, dont il avait souvent raillé la faiblesse (10). C'est
LE CHÊNE ROTAI. 23
SOUS cet arbre qu'a été assassiné Thorrsmond, le vainqueur d'Âttîla. Cette fois , ce n'est pas un misérable Bagaude qui a frappé le roi des Yisigoths; c'est le frère qui a tué le frère. Fatigué de voir Thorismond abattre , avec l'escabelle dont il s'était armé , tous les assassins qui avaient pénétré dans sa tente (11), Tbéodoric, le roi vertueux qui nous gouverne à présent , feignit de s'approcher de son frère pour le défendre ; et tandis que Thorismond se réjouissait de ce secours, ce frère dévoué le perça traîtreusement de son épée au-dessous de Taisselle, et le bras levé pour frapper retomba sans force , tant le fer avait été bien adressé. Mais si ce n'est point un Bagaude qui a porté le coup , c'est un Bagaude qui Ta dirigé ; c'est un Bagaude qui avait soufflé dans l'âme de Tbéodoric la soif de régner même au prix du meurtre d'un frère ; c'est un Bagaude qui lui suggéra la ruse par laquelle il put accomplir ce meurtre. Voilà pourquoi on appelle ce chêne le chêne royal, voilà pourquoi tu vois ces deux larges entailles sur son écorce; aujourd'hui, j'en ajouterai une troisième.
Pendant tout le temps qu'Armand avait parlé , Mascezel l'avait suivi des yeux comme s'il avait redouté , avant tout, une attaque personnelle.
— Ne crains rien , ajouta Armand, ce n'est pas ta mort qui sera écrite sur cet arbre.
A peine avait-il prononcé ces paroles que le
bruit léger qu'ils avaient entendu dans les broussailles se renouvela, et qu'une espèce de nain monstrueux et contrefait en sortit; Mascezel le reconnut pour le bouffon de son maître (12) , et Armand demeura immobile à son aspect.
— Ce ne sera ni la mort de Mascezel , ni celle d'Euric qui sera écrite sur cet arbre , dit le naip en s'avançant.
— Et pourquoi cela ? s'écria Armand.
— Parce que je ne le veux pas, répliqua le nain. Le géant murmura sourdement comme un dogue
à'qui son maitre arrache la proie qu'il va saisir ; mais il ne répondit pas, et le nain s'avança vers le Maure et lui dit:
— Le prince doit-il arriver bientôt au rendezvous?
— Il devrait y être déjà, si la trahison de ce misérable ne l'eût sans doute arrêté.
Le nainjetaun regard interrogateur sur Armand.
— Non, répondit celui-ci, la trahison , s'il y a trahison à exterminer du sol de nos ancêtres les vainqueurs qui Font usurpé , la trahison doit le laisser pénétrer jusqu'ici pour l'y surprendre plus facilement.
— En ce cas, nous pouvons l'attendre, reprit le nain.
— Y a-t-il sûreté pour lui ? demanda le Maure*
— T'ai-je trompé , répliqua le nain, lorsque je
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Tai désigné l'endroit où tu pourrais rencontrer Armand? N'a-t-il pas obéi au signe que je t'avais confié? Et tout à Theure encore, lorsqu'il parlait de meurtre, net'ayai^ilpas excepté de sa vengeance, parce qu*il savait qu'envoyé par moi tu devais lui être sacré ?
— - Tu dis vrai ; mais ce n'était pas ma vie qu'il était important de protéger, c'était celle du prince.
— Ai-je oublié de le faire ?
— Tu es venu bien tard!
—Qu'importe , si je suis venu assez t6t.
X'^Bclûde et le ll^ùmestiqui (i5).
Pendant ce temps, Armand s'était de nouveau assis sur la pierre : Mascezel reprit sa place sur le gazon, et le nain s'étant assis sur le bord de la fontaine, défit ses bottines en peau de chamois et s'apprêta à plonger ses pieds dans l'eau. Outre ces bottines, son costume se composait d'un caleçon collant qui lui descendait au-dessous du genou, et d'une tunique à manches, attachée par une ceinture de cuir brodée de diverses couleurs, à laquelle pendait une gourde; les manches de sa tunîque étaient serrées au poignet et au-dessus du coude par des bracelets pareils à la ceinture, de façon que
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Pavant-bras était comme perdu dans une poche flottante ; un manteau attaché sur sa poitrine par une agrafe , et dont les deux bouts étaient relevés dans la ceinture, complétait ce bizarre accoutrement.
Lorsque le nain se fut déchaussé, on put remarquer combien ses pieds étaient gonflés et meurtris.
— Il parait que tu viens de loin , Kamal, dit Armand, car je te sais bon marcheur, et il a fallu une course bien longue pour te mettre dans un pareil état?
— La course n'a pas besoin d'être longue lorsqu'elle est rapide, reprit Kamal.
-^ C'est pourtant une belle distance que celle qui sépare la maison d'Haben-Moussi de la colline où nous sommes, dit Mascezel.
— Je n'en disconviens pas , répartit le nain tout en se lavant les pieds , et Mascezel ajouta :
— Ainsi , tu es sorti hier de Toulouse au lever du soleil et en même temps que moi ; tu es allé jusque sur le territoire de Narbonne, et tu as pu revenir ici avant le milieu du jour? Et tout cela à pied , car je sais que tu n'aimes guères à te confier aux jambes d'un cheval?
— Je ne confie jamais à personne ce que je peux faire moi-même, répliqua le nain.
— Et tu as pu faire cela? dit Armand. Sais-tu
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que ce ne serait pas moins de cent lieues en trente heures, et que c'est impossible, à moins dcToyag^er , comme les magiciens , sur les ailes de la nue , ou , comme la mort, achevai sur une flèche lancée par un bras de fer?
— Qu'importe comment j'ai fait ce' chemin
sije l'ai fait?
— Véritablement , le Bagaude a raison , reprit Mascezel, à moins que j'aie mal entendu : n'a t-!l pas dit cent lieues?
— Oh ! le nombre n'y fait rien, répliqua Kamal; les lieues gauloises (14) vont vite. Ce serait- une autre affaire s'il s'agissait de? milles romains ou des marches des Yisigoths.
— Il est certain, dit Mascezel, que c'est une malédiction dans ce pays pour savoir le chemin qu'on a parcouru. Si en sortant d'une ville , vous vous adressez à un Romain , de ceux qui affectent de ne trouver bon que ce qui vient de Rome , il vous répond en vous parlant par milles; encore faut-il s'informer si c'est un grand ou un petit mille. Si vous faites la même question à un Yisigoth , il vous dit un nombre de marches; si c'est un habitant de la montagne , c'est un autre compte de lieues. Combien je préfère notre façon de mesurer l'espace ! Si vous vous informel à un Arabe , il vous apprend tout de suite la longueur de votre route par le nombre d'heures qu'elle doit durer.
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— Et fait-il le même calcul, dit le nain, pour un piéton ou pour un cavalier ?
— Nous sommes tous cavaliers, répliqua le Maure avec importance, et, dans nos contrées ^ il n'y a que les esclaves qui aillent à pied.
— C'est la différence qu'il y a entre eux et les esclaves des Yisigoths , reprit Armand en jetant un regard de mépris sur le Maure ; car en ce pays les esclaves vont à cheval.
— Je ne suis point l'esclave d'Ëuric ! s'écria Mascezel.
— N'est-il pas ton maître? répartit brutalement le Bagaude, et quand il te commande, n'obéis-tu pas? et quand tu n'obéis pas à son gré, ne te faitil pas fouetter de verges? £t quand il dispose de ta vie en t'envoyant si imprudemment dans nos montagnes, ta vie ne lui appartient-elle pas?
— Sans doute, car le temps du service que je lui ai vendu n'est pas expiré , répondit Mascezel.
—Ah! je comprends, dit Armand, tu n'es pas esclave, tu es libre , tu as pu te vendre toi-même ! Noble liberté ! mais ce n'est pas celle-là que les Bagaudes veulent conquérir.
— Tu as raison , répondit Mascezel avec dédain y et il est assez difficile de savoir celle qu'ils désirent ; car voici Kamal , un de vos anciens compagnons , qui n'a pas trouvé bonne la liberté qui lui
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a été rendue par le roi Théodoric, son premier maître , lorsqu'il est monté sur le trône , puisqu'il s*est vendu , quelques jours après , au prince Ëuric son frère.
— C'est que, probablement, dit Kamal, les.
présents dont le roi avait accompagné cette liberté ne suffisaient pas à mon ambition , comme la fortune que le prince Euric a donnée au vieux Haben-Moussi ne suffit pas à celle de son fils Mascezel. Je fais de mon esclavage ce que tu fais de ta domesticité.
— Mais ton esclavage n*a de bornes que la volonté du maître, reprit Mascezel , et mon service finit à un jour marqué par mon marché ; ton esclavage est honteux , car tu le partages avec les hommes les plus vils , tandis que ma domesticité est honorable , car je l'exerce avec les plus nobles y isigoths, attachés comme moi à la maison du prince.
. — Tu as peut-être raison , dit le nain , mais nous verrons qui de nous deux arrivera le phis vite au but qu'il se propose.
— Il me semble , continua Mascezel, que si la richesse est le tien , tu dois l'avoir atteint, car le prince , si libéral pour tous , est plus que prodigue envers loi.
— Il me semble , ajouta Kamal , qu'il ne t'épargne pas non plus l'or et les présents , et que tu as y ieu d'être aussi satisfait que moi.
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— Sans doute... si la richesse était ma seule ambition , s'écria le Maure.
— Et qui t'a dit que je n'en aie pas aussi une plus élcTée? répartit le nain.
— Je serais curieux , reprit Mascezel d'un ton ironique, de connaître l'ambition du nain Kamal, esclave et bouffon du prince £uric !
— Je le crois , répondit celui-ci ; mais le nain Kamal, esclave et bouCFon, a un grand avantage sur le domestique écuyer : c'est qu'il connaît l'ambition du Maure Mascezel.
— Esclave , reprit Mascezel en se levant a demi, je ne sais si tu la connais ; mais si je croyais un moment que tu pusses avoir la pensée de la trahir , je te jure que cette pensée mourrait â l'instant même avec toi !
A cette menace, Armand répondit par une espèce de ricanement sauvage ; mais le nain se contenta de dire en retirant ses pieds de la fontaine et les exposant au soleil :
— Ne t'occupe point de cela , mon brave Armand ; la colère qui a troublé l'âme de Mascezel est comme la poussière de mes pieds qui a troublé l'eau de cette fontaine ; dans un moment il n'y paraîtra plus.
— Sans doute, répondit Armand, mais la fange restera au fond de l'eau.
--Et peut-être aussi au fond de l'âme, veux-tu dire ?
— Kamal! s'écria Mascezel , cette eau qui a si bien lavé la poussière de tes pieds peut effacer de même le sang dont mes mains seront teintes tout à rheure, si tu ne te tais point !
— Oh ! crois-moi , Mascezel , si tu savais où mes pieds ont ramassé cette poussière , tu serais plus curieux d'entendre mes paroles qu'altéré de mon sang.
Depuis un moment, la figure de Mascezel avait exprimé une colère extrême , mais tout à coup le visage du Maure s'apaisa, son œil se rasséréna, et il répondit en souriant et d'une voix douce et flatteuse :
— Eh bien , Kamal, ne sommes-nous plus bons compagnons y et faut-il toujours nous quereller?
— Yoilà comme je te voulais , Mascezel, dit le nain ; pas une ride sur le front, point de j^ienaces dans les yeux, quoique la colère soit dans le cœur , c'est un rôle qu'il faut que tu apprennes à jouer.
— Envers toi, jamais; esclaves attachés à la même chaîne , devons-nous nous en servir pour nous écraser Tun Fautre ?
— C'est ce que tu pourras décider bientôt quand tu auras accompagné ton maître et le mien dans le voyage qu'il a entrepris dans ce pays , et quand tu seras entré avec lui dans les diverses demeures où j'ai été annoncer son arrivée.
— Toi , dit Mascezel , tu ne viens donc pas de chez mon père ?
l'esclave et le domestique. 33
— Non.
— £t ce message que le prince t'a donné pour Haben Moussi , devant moi , devant le roi Théodorie et tous ceux de sa cour? s'écria Mascezel.
— Ce message, répondit le nain, était un prétexte pour expliquer aux yeux du roi ma sortie de Toulouse.
— Ainsi donc, il m'a trompé! s'écria le Maure, et cet anneau de fiançailles que je croyais destiné à..,
Mascezel qui s'était laissé emporter s'arrêta., et Kamal reprit:
— Cet anneau que tu croyais destiné à ta sœur Sathaniel , n'est-ce pas ?
— Ëhbien! oui, à ma sœur; cet anneau, il te l'a donné pour quelque noble fille des Visigoths, sans doute?
— Cet anneau n'a été remis par moi à aucune autre femme, dit Kamal; il n'a été qu'un signe de reconnaissance pour me faire admettre partout où je me suis présenté.
— Alors , je ne te comprends plus , reprit Mascezel , et je m'explique moins que jamais le voyage du joyeux et voluptueux Euric dans ces rudes contrées.
— C'est que ce voyage n'est pas celui du voluptueux Euric , répartit le nain en baissant la voix , mais celui de l'ambitieux Euric.
— Que veux-tu dire ?
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— Mascezel , ajouta Kamal , est-ce donc ceux qui cachent des pensées de liberté sous un visage d*esclaye, et la soif du commandement sous un eap parence de servilité , qui doivent s*étonner qu'une vie de mollesse et d'amour recouvre de même des projets de meurtre et d'ambition?
— il se pourrait !
— Cet anneau m'a servi , je te l'ai dit , à me faire accueillir avec confiance des plus nobles Yisigoths ; et lorsque je leur ai annoncé, en le leur présentant , que le jour était venu de se rendre chez le comte Bold pour la grande chasse qui s'y préparait , j'ai deviné dans leurs regards alarmés , dans leurs questions imprudentes sur mon voyage, que ce n'était pas un message de fête et de plaisir que je leur apportais.
Mascezel resta immobile comme s'il n'osait comprendre le sens véritable de ces paroles. Après ce moment d'hésitation , il porta un regard inquiet autour de lui , et reprit en examinant attentivement Kamal.
— Et le prince Euric t'a fait une pareille confidence ?
— Le prince Euric est aussi prudent que son écuyer Mascezel. Tu ne m'as pas dit , toi , les espérances que tu avais fondées sur l'amour du voluptueux Euric pour la belle Sathaniel , et pourtant tu vois que je les connais.