‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 5 sur 32 · LE FBÈRE DU BOI · texte numérisé non relu

LE FBÈRE DU BOI

— Mascezel , s'écria-t-il avec impatience , laisse là cette bète , et réponds-moi !

— C'est un cheyal perdu.

— Eh bien ! après celui-là , un autre ; réponds d'abord, est-ce là l'homme que je t'ai demandé?

— Si vous êtes le prince Euric , dit Armand en avançant , c'est moi que vous cherchez.

Euric contempla avec un étonnement mêlé d'admiration le Bagaude qui s'était levé ; mais , avant de lui parler , il jeta un coup d'oeil sur Mascezel qui semblait absorbé par le soin qu'il prenait.

— Tu as raison , dit -il à celui-ci , ce cheval ne pourrait guère continuer sa course si on le laissait se refroidir , promène-le un peu jusqu'à ce que je le remonte. Puis , il se retourna vers le Bagaude et ajouta :

— Armand , veux-tu changer la vie errante et misérable que tu mènes contre une existence heureuse et assurée ?

— Je n'ai point une vie errante , répondit le Bagaude , et mon existence est assurée.

— Du moins est-elle misérable ?

— La misère est partout où les désirs sont immodérés, prince Euric; et peut-être ta vie est-elle plus misérable que la mienne.

— Voilà qui est fort bien pensé , répondit Euric , et probablement tu as appris cette belle maxime dans tes entretiens avec Ic^moine Bartbélemi ?

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Armand parut étonné , et Euric continua.

— Cependant, il me semble que tu ne profites pas également bien de toutes ses leçons; car s'il te prêche la modération dans les désirs , je sais qu'il te recommande aussi Fobéissance aux lois; et je ne pense pas que ce soit les observer que de se mettre à la tète de tout ce que le pays renferme de brigands.

— Assurément c'est une belle chose que l'obéissance aux lois, dit Armand; mais je voudrais savoir où elles sont et en quoi elles consistent. Tout à l'heure, l'esclaye que tu m'as envoyé se plaignait de ce que l'on ne pouvait se reconnaître clans la mesure de son chemin ; eh bien , il en est de même de la mesure de notre obéissance aux lois.

— Comme ceux qui sont citoyens romains , tu peux suivre la loi romaine , dit Euric.

— C'est une science trop difficile et dans laquelle je me suis perdu dès que j'ai essayé de la comprendre, répondit Armand.

— La loi des Yisigoths protège tous ceux qui veulent l'accepter, reprit Euric.

— J'ai tenté d'apprendre cette loi visigothe qui vous régit , vous , les vainqueurs de nos vainqueurs^ répliqua le Bagaude ; mais c'est tout le contraire de la loi romaine qui est perdue dans des milliers de livres ; la loi visigothe n'est écrite nulle part ,

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et la mémoire de vos juges ne lai donne pas toujours le même sens.

— Tu as raison , reprit Euric que cette observation parut frapper; je ferai faire un code de nos lois.

— C'est le devoir des rois, prince Ënric, dit Armand en appuyant sur les mots roi et prince ; mais Euric ne fit pas semblant d^entendre et reprit :

— N'y a-t-il pas ^ussi la loi gauloise?

— Oh! ceUe-ci est comme la loi visigothe, elle n'est écrite nulle part, et à l'exception des assemblées où se discutent l'impôt et quelques affaires qui intéressent la généralité de la province , elle est complètement oubliée dans ce qu'elle avait de particulier pour les individus.

— Cependant il est difficile de faire pins que nous n'avons fait en faveur des peuples vaincus. Q(ke serait-ce donc si les Francs, qui nous menacent d'une guerre , avaient envahi la Narbonnaise ; ceux-là ne permettent pas , comme nous , que chacun garde les lois sous lesquelles il est né. Non-seulement ils imposent leur règne aux nations , mais encore ils leur imposent leur loi , la dure loi salique. Ce ne sont pas comme nous des hommes élevés dans la sainte religion du Christ, mais des barbares pareils aux Huns , et qui immolent des hommes sur l'autel de leurs dieux (IIS). Lorsque nons avons pris

cette terre, nous n'avons pas dit comme eux : Tout est à nous ! Un tiers des biens de cette province nous a suffi, et les deux autres tiers sont demeurés aux anciens propriétaires.

— - C'est juste , et en cela vous avez été plus humains que nos premiers maîtres , les Romains, qui ont pris d'abord les deux tiers de cette terre où ils étaient entrés par un traité amical , et qui ensuite nous ont enlevé le reste , distribué peu à peu aux bénéficiaires. Mais que nous importe à nous la douceur avec laquelle vous avez dépouillé nos spoliateurs !

— Gela pourrait t'importer beaucoup , si tu voulais suivre la loi sous laquelle tu es né.

— Mais je ne suis né sous aucune loi.

— Et c'est un avantage pour toi, car tu peux choisir alors la loi sous laquelle il te plaira de vivrtf.

— A condition que ce sera la loi romaine ou la loi visigothe ?

— Â condition qu'elle pourra te donner des juges , voilà tout.

— Mascezel vit-il sous la loi de ceux de sa race?

— Mascezel vit sous ma protection, et cela doit lui suffire ; mais si les Maures étaient assez nombreux en ce pays pour y faire un corps de nation , la loi de Mascezel y serait respectée du moment que la justice pourrait être rendue en son nom.

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— £t si Mascezel avait une injure â Tenger , à quel magistrat s'adresserait-il ?

— Mascezel ! reprit Ëuric étonné. Mascezel !

ajouta-t-il en regardant le Maure d'un air soupçonneux; mais à quoi bon toutes ces questions , à propos de Mascezel?

— C'est parce que je serais probablement dans sa position si j'acceptais les offres que tu pourrais me faire.

— £h bien ! c'est moi qui me chargerais de venger l'injure de Mascezel ou la tienne , de quelque part qu'elle vous eût été adressée.

— Mais tu n'es pas la loi, prince Ëuric, et je veux connaître la loi à laquelle je pourrais avoir recours ?

Ëuric parut surpris de cette persistance , et s'aperçut que Mascezel s'était rapproché d'eux et les écoutait depuis quelque temps ; il répondit alors :

— Ce que j'attends de toi, Armand , n'est pas un service de longue durée et qui puisse t'exposer à des procès d'aucune sorte ; il s'agit de paraître dans une cérémonie avec cent de tes hommes , les plus beaux et les plus alertes.

— £t dans quelle cérémonie? reprit Armand.

— Dans celle où il me plaira de te faire paraître, répondit Ëuric avec impatience ; tu seras magnifiquement payé , voilà tout ce que je puis te dire :

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es-tu à vendre pour de Tor? réponds, oui ou non.

— Encore faut -il que je sache pour quel service.

— Holà ! Mascezel , donne-moi mon cheval : cette brute se marchande trop pour ne pas vouloir me tromper.

— Tu juges mal, prince Ëuric; c'est celui qui se vend en acceptant toutes les conditions qui trompe d'ordinaire; car il se propose en secret de s'en faire de meilleures que celles qu'on lui offre.

Euric avait déjà saisi la bride de son cheval , cette observation d'Armand le retint.

— Mascezel , dît-il au Maure , où ?.s-tu laissé ton cheval?

— Il est au pied de cette colline , dans un lieu où je l'ai caché et où il prend le repos nécessaire au meilleur coursier.

— Va le chercher, et viens me joindre ici , nous allons continuer notre route de ce c^té.

— C'est précisément de ce côté qu'il se trouve , et je le reprendrai en passant.

•— Mais comme, si nous partons ensemble, répartit Euric avec hauteur , j'arriverai probablement avant toi , il ne me plaira pas de t'attendre , et tu adores trop ton bon cheval pour vouloir le fatiguer par une course trop rapide.

— Mais est-il prudent , dit Mascezel , que je vous laisse seul avec un pareil homme ?

— Depuis quand ai-je besoin de la protection

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d'uD autre pour me défendre , et d'où te vient cette prudence pour moi ? obéis , et ne t*inquiète pas de ma sûreté ! yoici qui peut y suffire.

£t il montra la lourde épée qu'il portait et que soutenait un baudrier de cuir passé sur son épaule droite.

Mascezel s'éloigna d'un air mécontents, et Euric demeura seul ayec Armand.

— Tu m'as demandé , lui dit Euric , pour quelle cérémonie j'avais besoin de toî ; ce sera pour la cérémonie de mon mariage.

— Cet homme est heureux , dit Armand en regardant Hascezel qui s^éloignait.

— De qui parles-tu ?

— De ce Maure dont la sœur va devenir ton épouse après que le frère aura été ton esclave.

— . Te ra*t-ll dit? demanda Euric en regardant Armand.

— D'où veux-tu que je le sache?

— Oui , je comprends que l'espérance d'une telle fbrtune le rende indiscret !

— C'est donc pour la cérémonie de Ion mariage avec elle que tu as besoin de moi?

— Oui , répondit Euric d'un air pensif et presque sans songer à ce qu'il disait ; oui , et je veux qu'elle soit si magnifique qu'elle efface la pompe de toutes celles qu'on a vantées dans les siècles. Je veux qu'elle étale le luxe de toutes les nations , et

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qu*on y voie des hommes de tous les peuples.

— Tu n'as pas d'autre but?

— Point d'autre.

— Et où devrais-je me rendre ?

— A Toulouse.

— Quel jour ?

— Le saint jour du dimanche, le huitième jour à partir de celui-ci : ta récompense t'y attendra.

Ëuric allait s'éloigner , quand Armand , qui l'avait laissé monter à cheval , posa la main sur la bride et lui dit :

— J'espérais que c'était pour un dessein plus important que le prince Euric était venu trouver le chef des Bagaudes.

— Le prince Euric n'a pas de plus, grand dessein que la satisfaction de ses désirs.

— Je le vois ; mais je pensais que ses désirs étaient plus nobles !

Euric resta un moment silencieux , puis il ajouta, sans paraître étonné de ce que le Bagaude venait de lui dire :

— Est-ce donc Mascezel qui t'a fait supposer que je venais pour traiter avec loi d'affaires importantes?

— Mascezel est un esclave qui obéit sans réflexion ; mais moi , je ne croyais pas que le prince Euric vint si imprudemment se livrer à un homme qu'il ne connaît pas , pour s'assurer d'un acteur de plus dans la cérémonie de son mariage l

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