LE FRÈRK DU SOI
— Tu oublies que je t'ai demandé cent hommes.
— Et que fût-il arrivé s'il les eût trouvés ici ; qu'ils eussent surpris le prince Ëuric, et qu'au lieu d'accepter le marché qu'il me propose, ils lui en eussent imposé un auquel il eût été forcé de souscrire. Ne sais-tu pas combien cet endroit est fatal à ceux de ta race ?
Rien ne semblait pouvoir troubler le calme d'Euric, et il reprit la parole comme s'il n'eût pas entendu l'espèce de menace d'Armand.
— Ainsi donc il est facile de cacher cent hommes dans ces broussailles?
— Et cela est si facile qu'ils y sont, répondit Armand avec violence.
Euric ne fit pas un mouvement pour dégager la bride de son cheval ou tirer son épée, et répliqua :
— Je te croyais à la tète d'une troupe plus nombreuse ?
— N'est-ce pas assez pour s'emparer du prince Euric, si je le voulais?
— Ce n'est pas assez pour le marché que je pouvais te proposer si tu eusses été l'homme que je pensais.
Tant desang-froid étonna labrutalité dujBagaude, qui, décidé d'avance , par les paroles de Kamal , à souscrire aux propositions d'Euric, ne voulait que tenter de l'efirayer ; ainsi donc, après avoir gardé le silence à son tour, il reprit:
50 L1YBE I.
— Et quel est ce marché?
— Si tu peux réunir dix mille des tiens, je te le dirai à Toulouse.
— Veux-tu voir une partiede ceux qui m'obéissent?
— Volontiers.
Armand donna un signal, et aussitôt, à l'angle des rochers, du fond des hautes fougères, du creux des ravins, sortit une multitude armée, effrayante à voir. C'étaient, pour la plupart, des hommes couverts de tuniques en lambeaux, agitant, dans leurs mains, des armes de toutes les nations. Euric porta autour de lui un regard calme et résolu.
— Ce serait assez s'ils savaient obéir.
-— Tu vas voir.
Armand fit entendre un autre signal , et ils accoururent comme une nuée autour du chêne royal sous lequel Euric était avec Armand.
— Voilà qui est bien, dit Euric.
Et. se tournant aussitôt vers eux, il leur cria :
— Braves Bagaudes , j'ai donné rendez-vous à votre chef dans la ville de Toulouse. S'il ose y venir comme je suis venu parmi vous, se fiant à ma parole comme je me suis fié à la sienne, tout ce que vous avez souffert jusqu'à ce jour de misères et de proscriptions cessera pour faire place à la richesse et à la puissance. Ost tnaintenant à vous de voir s'il mérite le nom de roi que vous lui avez donné.