‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 8 sur 32 · LES PRÉCAUTIONS · texte numérisé non relu

LES PRÉCAUTIONS

Presque aussitôt le même chambellan introduisit le jeune homme dont il venait d'être question ; et si nous ne rapportons pas ici l'entretien qui eut lieu entre lui et le roi, ni la délibération qui suivit cet entretien, et qui eut lieu entre le roi et ses deux ministres, c'est que les événements qui vont suivre en instruiront suffisamment le lecteur.

IPt pvtmUr €i)àttan.

Avant de le faire pénétrer chez le comte Bold , a?ant de raconter ce qui s'y passa , nous devons dire quel était le château dans lequel se rendaient le prince Ëuric et les nobles Yisigoths qu'il y avait appelés. Depuis longtemps, les hommes arrivés à un pouvoir éminent, au milieu des révolutions violentes et rapides qui se succédaient dans l'empire ro> main , avaient senti le besoin de se créer des asiles où ils pussent se défendre dans les jours de mauvaise fortune. Stilicon , ce grand maître de la milice sous Honoré , souverain de l'armée , sous un empereur qui laissait à l'armée le gouvernement

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de Fempire ; Stilicon, disons-nous , et;Aetius , son successeur, furent les premiers, qui, sous prétexte de se créer des résidences de plaisir, se bâtirent des forteresses où ils pussent échapper, soit aux dangers d'une révolte, soit à ceux d'une disgrâce (20).

Il n'est pas inutile de constater ce fait â Tépoque dont nous parlons , pour montrer que , lorsque la féodalité s'enferma aussi dans des châteaux forts , quelques siècles plus tard , elle suivit une coutume déjà établie parmi les hommes puissants.

Le château du comte Bold était construit sur une hauteur qui dominait une riche campagne : il Tétait avec 'cette magnificence qui accompagnait alors les moindres monuments. Le mur extérieur se composait de larges pierres soigneusement taillées ; ces pierres étaient unies par des ligatures d'airain et de fer qui couvraient les lignes de jonction (21)iet semblaient ainsi envelopper toute la construction d'un réseau brillant, tandis que les petits fleurons qui rattachaient toutes ces bandes de fer , aux endroits où les lignes verticales se joignaient aux lignes horizontales, pouvaient se comparer aux nœuds de ce filet de métal.

Après cette première enceinte , il s'en élevait une seconde moins soigneusement construite et dans laquelle le ciment remplaçait l'airain. L'intervalle de ces deux enceintes était comblé de terre battue

avec force, de façon que le rempart ainsi construit, avait souvent une épaisseur de vingt et même de trente pieds. Ces murs n'étaient point disposés en angles saillants et rentrants, de manière à ce que chaque partie du rempart pût servir à la défense d'une autre , comme cela se pratiquait dans les fortifications élevées en rase campagne , ou dans des lieux d'un abord moins Inaccessible (ââ).

Déjà Ton avait profité dans celui-ci des défenses naturelles offertes par la difficulté du terrain. Ce château n'en était pas moins entouré de fossés profonds , et l'entrée en était protégée par des portes revêtues, les unes de fer, les autres de cuirs épais (25). Gomme on craignait peu , dans un pareil endroit , de voir employer le bélier pour enfoncer ces portes épaisses, on avait dû prévoir que l'incendie serait le moyen qu'on tenterait pour les détruire ; aussi avait-on pratiqué au-dessus de chacune une vaste réservoir plein d'eau tout prêt à s'épancher et à éteindre l'incendie si l'on parvenait à l'allumer (â4). En outre de ce premier obs* tacle, il existait en arrière de cette porte une herse qui s'abattait et formait une nouvelle défense dans le cas où la première porte n'eût pu résister à l'attaque des assiégeants (25). Des tours énormes, et d'une construction semblable à celle des murs , s'élevaient aux quatre coins de ce châ-

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teau immense, et, de mâme que les remparts, elles étaient surmontées de parapets (â6).

Mais c'est là que s'arrêtait la partie de ce château construite par Maxime Eutrope, préfet des Gaules, qui n'avait pas eu le temps de l'achever. Le comte Bold avait reçu le domaine dont ce château était le centre dans le partage des terres, et avait fait élever , au milieu de cette vaste enceinte , une maison qui contrastait singulièrement avec la simple richesse de ce monument. Le souvenir de la demeurede ses ancêtres, sans s'être effacé entièrement de la mémoire du comte Bold, n'eût pu lui fournir l'idée d'une construction inconnue dans le pays où il voulait l'édifier , s'il n'eût trouvé , dans un homme appelé Dicenée , l'architecte qui devait satisfaire ses désirs.

Ce Dicenée se disait le descendant d'un fameux Dicenée , philosophe voyageur , qui , après avoir longtemps habité l'Egypte , s'était retiré parmi les Goths, à l'époque de la dictature de Sylla ; ce vieux Dicenée fut le premier qui enseigna aux Goths les lois de la nature , et importa chez eux l'étude de l'astronomie et de la physique. Changeant, par l'autorité de son génie, les vieilles coutumes de ces peuples, il laissa aux seuls guerriers la distinction d'une longue chevelure, et fit adopter aux prêtres l'usage des thiares (â7).

De ce moment, ce qu'on pouvait appeler la no-

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blesse de ce pays avait été divisé en deux classes : les chevelus et les coiffés. L'adoption du christia* nisme ne changea rien à cette distinction. Les prêtres dirétiens , institués par Ulphile , gardèrent la thiare et rapportèrent en Italie et dans les Gaules, où les apôtres de la nouvelle foi dédaignaient encore ce somptueux ornement. Les catholiques, après avoir longtemps combattu cet usage, importé par des barbares ariens , l'adoptèrent à leur tour. Et peut-être n'était-il pas sans intérêt de remarquer comment la mitre des prêtres égyptiens n'arriva aux prêtres chrétiens qu'en passant par la nation barbare des Goths.

Du reste, le Dicenée dont nous avons â nous occuper, et qui était au service du comte Bold, justi* iSait mal de son origine ; car il ne pouvait pro* duire, comme tous les nobles Yisigoths, une généalogie enfermée dans les vers d'une chanson â laquelle chaque génération ajoutait un couplet (28). Il n'en était pas moins fort considéré à cause de ses immenses connaissances. Il n'existait pas une contrée qu'il n'eût parcourue, pas un peuple dont il ne pût décrire les mœurs, pas un désert où il n'eût pénétré. Ceux qui prétendaient le connaître disaient que c'était un Grec d'Athènes qui avait d'abord été maître d'école dans son pays, puis entrepreneur de bains à Rome. Plus tard, il était devenu directeur d'une troupe de comédiens à

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Gonstantinople. Chassé de cette ville par la proscription que la parole de saint Chrysostome avait attirée contre ces sortes de jeux , il avait disparu complètement.

Le comte Bold Tavait reçu dans le partage qu*on avait fait des prisonniers Huns après la défaite d*Attila dans les plaines de Chaalous , car Dicenée faisait partie des esclaves de ce roi , chez lequel il était resté pendant près de dix ans.

Ce fut cet homme qui devint l'architecte du comte Bold pour Fachèvement du château qu'il voulait construire. En effet, Dicenée avait longtemps vécu sur les bords du Borysthène, dans cette ancienne patrie des Yisigoths , occupée alors par les Huns , et il avait gardé un souvenir plus récent que celui du comte Bold de l'aspect des habitations de ces peuples à demi civilisés.

Voulant imiter leurs palais de bois décrits par Priscus et construits avec une rare habileté, il éleva vers le ciel ces longues et frêles colonnes formées de plusieurs arbres liés ensemble et unies, au sommet , par des poutres posées en arc-boutant les unes contre les autres; constructions élégantes et durables , que le luxe des riches chargeait des sculptures les plus délicates. Mais, par un effet digne de l'esprit entreprenant de cet homme , il osa tenter de plier la pierre à prendre ces configurations j usque-là inconnues ; et , pour la première fois,

grâce à Tobstination de Dicenée et à Thabileté arec la quelle les ouvriers , esclayes de la Gaule , surent exécuter ses volontés, on vit s'élever, au centre d'un mur romain, un édifice où l'ogive et le pilier gothiques remplacèrent le plein-cintre et la colonne antiques (29).

Au moment où est arrivé ce récit, c'est-à-dire deux jours après celui où les scènes que nous avons rapportées s'étaient passées sous le chêne royal et dans le palais deTbéodoric, un tumulte considérable avait lieu dans l'enceinte du château. De toutes parts , les serviteurs s'empressaient , les provisions arrivaient , et il était facile de voir qu'on attendait un grand nombre de personnes , soit pour une fête , soit pour tout autre sujet. Une vaste salle , qui occupait une partie du monument intérieur, était disposée pour une assemblée ; des bancs, courerts de tapis , longeaient les murs , et à l'extrémité on avait placé un siège plus élevé , pour le maître de la maison. Dans une autre salle on remarquait les apprêts d'un festin , et dans la cour , c'est-à-dire dans l'espace libre entre le mur d'enceinte et le lieu d'habitation , une table avait été dressée pour les esclaves et les serviteurs des nobles Yisigoths qu'on attendait.

Toutefois, si on eût remarqué la préoccupation sinistre avec laquelle le comte Bold présidait à ces préparatifo, oneûtpu facilement devinerquecen'é-

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tait pas pour une fête qu'il attendait tant de coù* vives , quoique ce fût le motif qu'il avait donné à ces apprêts. Depuis longtemps il se promenait soucieusement dans l'enceinte intérieure comprise entre la muraille et le château ; sa fille Alidah Tobservait avec inquiétude , lorsque tout à coup un cavalier entra suivi de quatre on cinq soldats. Lé comte Bold recula épouvanté; et fe nouteau tenu s'étant avancé et ayant demandé sll n'était pas attendu :

— Au contraire ! s'écria Bold , mais pas si tût . et surtout d'une manière si inopinée.

Puis, se tournant vers sa fille, il lui dit:

— Pourquoi Falrik n'est-il pas à son poste, et pourquoi son cor ne m'a-t-il pas averti de la venue du brave Hunieric ?

— Falrik prépare les chants dont il doit égayer votre festin (50); et vous savez, mon père, que lorsqu'il est saisi de l'esprit d'inspiration on ne peut obtenir de lui aucun service.

— ïu as raison , ma fille , et cependanft il ne faut pas que nous soyons surpris ainsi à l'improviste; d'ailleurs le festin n'aura pas be^in de chants joyeux et

— Comte Bold , dit Hunieric , nous sommes ic i pour une fête, et un festin sans chants serait d'un fâcheux présage ; d'ailleurs , ajouta-t-il plus bas , vous devez avoir, sans doute, quelqu^un de plus

sûr que votre chanteur dont Finspiration troublerait sans doute la mémoire ?

— C'est vrai , répondit Bold , et toi seule , ma fille , peux remplir ce devoir avec exactitude.

La jeune fille laissa percer un mouvement d*humeur.

— Allons! lui dit son père, est-ce parce que Firmin t'a dit que le cor meurtrissait tes lèvres roses, que tu crains de m'obéir?... N'as -tu pas entendu le prince Euric en vanter la fraîcheur lorsqu'il est venu il y a peu de jours?....

— Et viendra-t-il aujourd'hui? dit-elle avec inquiétude.

— Je l'attends ainsi que Firmin.

— Tous les deux ! reprit Âlidah avec étonnement et tristesse.

— Tous les deux. Sois exacte. Pour toi il y va du bonheur , et pour moi peut-être de la vie.

Et d'un geste , où il y avait plus de prière que de commandement , Bold indiqua à sa fille la porte de la tour la plus élevée ; elle en prit le chemin en réfléchissant sur la singularité qui réunissait, dans une même fête , le prince Euric et le jeune Firmin.

Au moment où elle gagnait le pied de la tour , Bold entraîna Hunieric dans l'intérieur du château, et Firmin parut à la porte extérieure. Il était , dès longtemps , connu des esclaves du comte

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