‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 9 sur 32 · LE PREMIER CHATEAU · texte numérisé non relu

LE PREMIER CHATEAU

Bold, et aucun ne fut étonné de le voir suivre Alidah dans la tour où elle montait déjà.

Alidah pouvait avoir seize ans tout au plus , et Firmin , à peine plus âgé en apparence , avait atteint sa vingtième année. La jeune fille portait un yèlement que nous appellerons une robe, parce qu'il servait à une femme, mais qui mériterait plutôt le nom de justaucorps. En effet, il ne faisait pas le moindre pli sur la poitrine ni sur les épaules; les manches étaient justes, et ce n'était qu'à la hauteur des hanches que la jupe , qui tenait à ce vêtement , prenait une ampleur considérable ; aucune ceinture ne cachait l'endroit de cette jonction, et une sorte de scapulaireen fourrure descendait, par devant et par derrière, sur ce singulier vêtement. Alidah avait la tête nue; mais les cheveux, au lieu d'être relevés sur son front , pendaient sur ses épaules , divisés en tresses mêlées de joyaux. Ils étaient d'un blond si doux , qu'il fallait toute la suave fraîcheur de cette jeune fille et la blancheur lactée de son teint pour qu'ils ne parussent point trop pâles. Quoique ses cheveux , ainsi que nous l'avons dit, fussent réunis en longues tresses, ceux qui partaient de la naissance du front et des tempes se trouvaient trop courts pour y être enfermés : ils voltigeaient donc , comme une auréole dorée , autour du visage d'Alidah , et lui prêtaient un aspect si léger, si vaporeux, qull était impos-

sible de la roir sans en être frappé. C'était une grâce insaisissable , une ténuité de traits qui semblait échapper à la description ; enfin , lorsqu'elle levait ses longues paupières et qu'elle répandait autour d'elle son regard bleu et limpide , on l'ad* mirait en la contemplant , sans pouvoir dire comment elle était belle; car, à cette époque, les peintres n'avaient pas encore trouvé une forme si suave pour les anges , et les hommes n'avaient pas non plus pris le nom des anges au cid pour le donner à une femme , si belle qu'elle fût.

Le vêtement de la jeune fille annonçait , ainsi que la blancheur de son teint et la couleur de ses cheveux, qu'elle était de ces races Scandinaves d'où les Yisigoths^ tiraient leur origine (51) ; et certes jamais visage plus doux et plus noble n'eût pu être donné aux premières divinités de ces peuples, aux blanches valkiries qui enlevaient do combat les guerriers morts avec courage (5â).

Il n'en était pas de même de Firmin. Sa peau blanche , ses cheveux blonds , semblaient dire qu'il était de la même nation que sa jeune et belle compagne; mais son costume le faisait reconnaître pour un Romain. 11 parlait d'une voix grave et mesurée , et ri semblait qu'il eût pris l'habitude de cadencer ses paroles et de régler tous ses mouvements. Ainsi , au moment où il était arrivé au sommet de la tour où la jeune fille se trouvait

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avant lui, il s'était arrêté pour rajuster ses yètements et réparer le désordre de ses cheveux ; il s'était approché d^elle avec lenteur ; son visage , d'abord soucieux , était devenu riant; mais un observateur plus habile ou moins intéressé qu'Alidah eût deviné l'inquiétude que cachait cette affectation de légèreté.

~ Quel Dieu ennemi de la beauté die mon Alidah , dit-il , Fa conduite à cette heure Sous un soleil si ardent, sans abri pour protéger sa Jeune tête?

— Ce n'est point un Dieu ennemi , Firmià , répondit Alidah , qui s'était élancée avec une joie d'enfant vers le jeune Romain, et qui réprima le cri de bonheur qu'elle avait jeté â son aspect , en remarquant l'air moqueur qu'il affectait ; ce n'est pas ta Dieu ennemi, reprit-elle avec froideur, c'est l'ordre de mon père.

— Ton père est rude d'appliquer à une Jeune fille la punition militaire décrétée par le troisième édit de l'empereur Auguste. (35), et de t'imposer une garde qui serait même fatigante pour un vétéran. Il faut désobéir à ton père , Alidah !

— Hélas ! ta ne m'as que trop appris à lui désobéir, reprit-elle avec tristesse; qu'il retrouve au moins dans mon empressement â satisfaire ses moindres désirs , sa fille, qu'il croit innocente et que tu as rendue si coupable.

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— Alidah, dit Firmin avec plus de tendresse qu'il n'en avait d'abord montré, notre union ne sera-t-elle pas bientôt bénie par un prêtre, et peux-tu regretter une désobéissance qui t'a donnée â mon amour?

— Je puis trembler de ce que j'ai fait sans le regretter , répondit Âlidah.

— £h bien! calme ces vaines craintes qui te poursuivent , car tout ce qui te semble coupable aujourd'hui , demain sera légitime ; tout ce qui est caché sera bientôt avoué.

— Qui te le fait supposer , Firmin ?

— Un message assez extraordinaire que le comte Bold, ton père, m'a envoyé il y a quelques heures.

— Quel message?

— Oh! dit Firmin en reprenant son air sombre et son expression amère , un message bien digne de ton père.

— Mon père n'en peut envoyer qui ne soit digne de ton respect.

— Oui , reprit Firmin , le noble comte Bold mérite bien mon respect : en effet, quand on est pauvre et qu'on n'a qu'un trésor , il est juste de l'offrir à celui qui peut Tacheter à plus haut prix, de le présenter à celui-ci, de le laisser espérer à celui-là. Les marchands de belles esclaves et les ambitieux s'entendent merveilleusement à ce commerce.

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— Firmln , que signifient ces paroles?

— Alidah , s*écria le jeune homme en la contemplant avec un regard qui semblait à la fois lui promettre Fadoration d'un amant et la protection d'un père; Alidah, pauvre enfant! ah! je te sauverai !

— Tu connais donc le danger qui nous menace?

tu sais que le prince Euric...

— Oui , reprit Firmin , que ce nom rendit à la colère cachée qui semblait l'agiter; oui, je 'crois qu'il est question du prince Euric dans ce message.

— Et que dit-il?

— Il m'est arrivé singulièrement , reprit Firmin en froissant dans ses mains le parchemin écrit, et en lisant avec attention sur le visage d'Alidah l'attente et la curiosité qu'il excitait à plaisir. Il m'est arrivé singulièrement. Je sortais du bain, et je prenais l'exercice salutaire de la promenade sous le portique , écoutant mon tuteur Attale , qui s'occupait à faire chanter en chœur , à des esclaves grecs , les poésies fescéninnes faites par Claudien en l'honneur du mariage de l'empereur Yalentinien III (34). Elles sont véritablement dignes du sujet , et jamais on n'a peint avec plus de génie les délices de l'amour et les transports d'un époux à peine sorti de l'enfance , poursuivant une épouse d'une beauté achevée. Alidah , veux-tu que je te les dise.

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— Non , Firmin , répondit Alidah en derenant rouge, et presque humiliée; non, ce que je yeux que tu me dises , c'est le message de mon père.

— Tu as raison , je vais te l'apprendre. J'étais donc à me promener après le bain , lorsque les chants d'Âttale furent tout à coup suspendus par l'annonce d'un messager du comte Bold. Aussitôt, je vois entrer un monstre horrible, un monstre comme je souhaite que tu n'en aies jamais vu , s'il est, vrai, comme tu me l'as dit, que déjà notre amour ait besoin d'être placé sous la protection de Lucine. Car il serait affreux que le fils de la plus blonde des Vénus, comme dit le prince Euric, eût les cheveux d'un rouge sanglant et les yeux verts et louches de ce nain diffdrme.

— Quoi ! reprit vivement Alidah, c'était un nain, un bouffon , le bouffon du prince Ëuric?

— Je ne le connais pas , moi ; c'est le premier message qu'il m'apportait... à moi... , et j'ignore s'il appartient à ce barbare Yisigoth , mais je ne doute point que ce ne soit un bouffon par la manière dont il a parlé à mon tuteur. Il n'a cessé de l'appelerCésar, divin empereur, maître du monde, comme on le nommait autrefois , quand un caprice d'Alaric le tira des rangs les plus obscurs pour le faire empereur durant quelques mois ;mais ce qui augmentait le ridicule de cette scène , c'est que le malheureux vieillard recevait avec une joie

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et une vanité que tu ne peux t'imaginer, les louanges ironiques et les respects insolents du bouffon. Quant â moi , j'en riais de tout mon cœur, et j'aurais voulu que tu fusses présente pour t'en rejouir avec mol.

— Et qu'est<-il venu te dire à toi, ce bouffon? reprit Alidah avec une impatience marquée.

— Il ne m'a point parlé , bien qu'il m'ait longtemps considéré avec une attention qui eût fini par me déplaire si je ne savais que pour ces êtres disgraciés il y a une certaine curiosité plus forte qu'eux ^ qui les pousse à examiner attentiveinent ceux que la nature a doués de quelque beauté.

— Firmin! s'écria Alidah, au nom du ciel, qu'est venu tè dire ce bouffon ?

— Il est venu me remettre cette lettre de la part du comte Bold.

— Et que contient-elle? donne...

Au moment où Alidah allait s'en emparer , Firmin la retint encore et ajouta , comme s'il eût voulu faire éclater l'impatience de la jeune fille en la contrariant :

— Sais-tu qu'il est fort heureux que le comte Bold , ton père , ne soit pas , comme la plupart de ceux de sa race , ignorant des belles-lettres romaines et grecques , car s'il m'eût écrit avec ces caractères bigarres que Ulphile (55) , l'évoque

arien, a inVentés pour écrire votre langue , jamais je n'aurais pu m'y reconnaître.

— Firmin , Firmin , s'écria Alidah avec désespoir, pourquoi me traiter ainsi? Tai^je mérité, moi? ou, SI mon père t'a blessé par son message , en suis-je coupable? mon Dieu! reprit-elle en levant aux cieux des yeux ombragés de larmes , n'est-ce pas assez de mes fautes, et m'en punissez- Vous déjà à ce point qu'il me faille douter de l'amour de qui me les a fait commettre !

— Oh ! s'écria Firmin à son tour avec explosion, ne douté pas de cet amour, Alidah, sur ton âme n'en doute pas. Il faut que tu y croies , il faut que tu saches bien que c'est un amour qui peut tout perdre plutôt que t'abandonner , un amour qui pour toi , mon Alidah , pourrait obtenir la gloire , la puissance , la renommée ; un amour qui pour toi , mon Alidah , a pu braver l'infamie , le remords , la honte. Oh ! si tu ne croyais pas que je t'aime ainsi , que deviendrais-je donc... que serais-je... Alidah... va... va... Alidah, je t'aime.

Firmin détourna la tête pendant qu'Alidah lui disait doucement :

— Oh ! pardonne , Firmin , pardonne.

— Tiens, tiens, dit celui-ci en s'éloignant pour cacher des larmes qui roulaient dans ses yeux , le voilà le message de ton père...

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Âlidah le prit et se mit à le lire.

u Que Firmin se rende aujourd'hui dans ma demeure : il pourra décider lui-même sMl est digne de la foveur quMl m'a demandée , en la disputant à un rival sur lequel il lui sera facile de l'emporter. Qu'il 0S4; enfin révéler le secret important que ses paroles m'ont fait soupçonner. Jamais plus belle occasion ne se sera offerte à lui ; car il sera en présence des plus nobles et des plus puissants de notre nation. »

— Et qu'est ce secret? dit Alidah.

— Ma foi, j'ignore celui que ton père semble attendre de moi , reprit Firmin , qui semblait s'être armé d'une sorte de gaieté douloureuee contre la pensée intérieure qui l'obsédait ; mais Je suis bien sûr qu'il en apprendra un aujourd'hui auquel il ne s'attend pas.

— L'as-tu du moins instruit de ton arrivée ?

dit Alidah , que le ton amer de Firmin affligeait cruellement.

— Je me suis bien donné de garde de la lui ap prendre^, répliqua Firmin tout à fait revenu à son expression légère et railleuse. Il m'eût encore poursuivi probablement de ses éternels récits sur la gloire des Yisigoths ; il m'eût raconté l'illustration de la famille des Amales et de la famille des Baltes , exclues du trône par les intrigues de la race moins noble de Théodoric 1«'.

— Firmin, au nom da ciel, songe à notre situation ! s'écria Alidah , songe que bientôt mon père découvrira que Je suis une fille criminelle devant lui sinon devant Dieu , car le prêtre qui doit bénir notre union a favorisé ma désobéissance ; songe qu*il se présente une occasion de parler à mon père. Lui-même t'attend , sans doute, pour to confier quelque important secret ; et tu le fuis , sous le préte^ite d'échapper à un moment d'ennui. Firmin, est-ce là ce que tu m'avais promis?

Elle leva les yeux au ciel, comme si elle eût mentalement ajouté : — Est-ce là ce que J'avais espéré?

— Allons , calme-toi jinon Alidah , repartit Fir^ min d'un ton plus sérieux; puis il ajouta avec une tristesse qui s'alliait mal à l'heureiise nouvelle qu'il annonçait :

— Si Je ne démande pas ta main à ton père, c'est qu'il recevra aujourd'hui cette demapde d'une volonté à laquelle il ne pourra la refuser.

— Mais tu n'as pas pensé à ce que peut être ce rival, sur lequel il faudra que tu l'emportes.

— Crois-moi , on ne refuse rien à l'homme qui me protège , dit Firmin avec un ton d'amer désespohr,

— IglKM'es-tU que le prince Euric vient ici? dit Alidah*

— Que peut t'offrir le prince Euric l repartit

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