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LIVRE QUATRIÈME

Narbonne était donc au pouvoir de Théodoric ; durant le premier mois, et, tant qu'avait duré l'ivresse de cette conquête, Euric avait été, pour ainsi dire, complètement oublié par les Visigoths. L'histoire de son mariage et de la fuite d'Alidah qui, quelques semaines auparavant, avait si vivement occupé tous les esprits , semblait une chose passée depuis si long-temps qu'il ne dût plus en être question. C'est à peine si Ton s'informa comment le comte Bold avait retrouvé Alidah, quel accueil il lui avait fait et quelles espérances pouvaient conduire tous les jours Euric auprès de celte jeune fille.

A l'exception de Frédéric, personne ne prenait souci de la retraite absolue dans laquelle le prince continuait d'enfermer Sathaniel , et les Visigoths voyaient d'un œil indifférent le vieux Haben-Moussi debout près du seuil du palais où son fils et Sathaniel languissaient esclaves.

Tous les malins le vieux Maure venait se placer à la porte d'Euric , attendant la sortie du prince pour se montrer à lui et lui demander d'une voix suppliante la permission de voir encore une fois sa fille. Tous les jours Euric sortait et repoussait implacablement la prière du vieillard, et se rendait à ses yeux dans le palais d'Herme où le comte Bold habitait avec Alidah.

Celle-ci, séparée du saint évêque qui l'avait soutenue et di-

rigée, attendait le malheur avec cette insensibilité qui naît du désespoir. En effet , son père et Euric ne dissimulaient point devant elle leurs nouvelles espérances. Euric n'abandonnait pas son dessein de faire rompre son mariage avec Sathapiel, et, une fois ce mariage rompu, il reprenait ses projets d'union avec Alidah. Depuis long-temps le comte Bold avait expliqué à ses amis la fuite de sa fdle par h présence de Sathaniel dans le cortège qui devait conduire à l'église l'épouse d'EuricOn avait facilement cru qu'un si sensible outrage eût égaré celte jeune tête ; et, quoique le comte Bold dût penser pour sa part que l'amour d'Alidab pour Firmin eût été la première cause de cet acte désespéré, il imposa, pour ainsi dire, à sa fille l'excuse que lui-même avait imaginée, et repoussa, dès l'abord et avec une telle violence , toutes les larmes d'Alidah que, malgré sa résolution, elle n'osa lui faire l'aveu complet de sa faute.

Peut-être si le vénérable évêque Herme était resté près d'elle , peut-être ses conseils ou son intervention Tauraientils arrachée à l'horrible incertitude qui tenait son âme; peutêtre l'eûl-il poussée à faire ce fatal aveu , peut-être s'en fût-il chargé lui-même, et peut-être eût-il amorti le coup qui menaçait Alidah en se mettant entre elle et lui; mais Herme était à Toulouse ainsi que Barthélemi.

Théodoric, à qui sa politique modérée ne permettait pas de persécuter ouvertement la religion catholique, avait poussé l'habileté jusqu'à accuser Herme auprès du pape Urbain, en se faisant, lui Yisigolh et arien, l'intermédiaire des plaintes de Narbonne contre son primat. Une question de discipline relative à la pénitence de Barthélemi, qui relevait de l'évêque catholique de Toulouse , avait servi de prétexte à cette accusation , et avait permis à Théodoric d'éloigner de Narbonne l'homme dont l'influence et le caractère auraient pu contrarier ses projets. Ainsi donc, Alidah était restée seule : tout lui manquait jusqu'au Bagaude Armand lui-même, dont depuis plus d'un mois on n'avait pas eu de nouvelles.

Cependant les saints conseils de l'évêque avaient assez fructifié dans le cœur d' Alidah pour qu'elle n'eût pas hésité à

faire l'aveu de sa position si sa vie seule en eût dépendu ; mais Firrain était dans les prisons de Toulouse. Pour Alidah, s'accuser c'était l'accuser, braver la mort c'était l'appeler sur sa tète, et Alidah se taisait pour Firmin plus que pour elle. Un autre sentiment naissait aussi dans le cœur de cette enfant de seize ans : Alidah prévoyait le jour où elle serait mère; Alidah avait accepté de ne plus revoir Firmin dans ce monde, mais elle avait compté garder l'enfant qui allait naître: femme sans mari, elle ne voulait pas être mère sans enfant.

Savait-elle d'ailleurs si on le lui laisserait dans le cas où elle ne pourrait cacher sa naissance , savait-elle même si on le laisserait naître, et si le coup dont on la frapperait n'anéantirait pas deux existences que la vie n'avait pas encore séparées. Alidah gardait donc son secret.

Heureusement pour elle, les regards ambitieux de son père sans cesse fixés sur ce trône où il voulait asseoir sa fille , ne s'en détournaient que pour voir la douleur qui la consumait près de lui. Il ne s'occupait qu'à nouer de nouvelles intrigues, qu'à blâmer incessamment les actions du roi et à rehausser le mérite et le courage de son gendre futur.

Ainsi Théodoric , pour faire cesser la destruction brutale des plus riches monumens, avait nommé des officiers chargés de leur conservation, et cette mesure avait été taxée de honteux ménagemens pour les vaincus. 1 En effet l'esprit de destruction est chose si naturelle à l'enfance des peuples comme à l'enfance des hommes , qu'il faut que les peuples soient déjà vieux dans la vie sociale , et les hommes dans leur vie personnelle, pour comprendre que la destruction n'est point un signe de force, mais plutôt un signe de faiblesse, et qu'il faut un bras plus puissant pour édifier que pour détruire.

Cette barbarie des peuples conquérans qui s'acharnaient

1 Ce ne fat pas le Théodoric qui parait dans notre. roman qui prit cette mesure, mais le Théodoric, roi des Ostrogoths, maître de l'Italie. J'ai attribué ce trait au roi des Visigoths , moins pour lui en faire un honneur personnel que comme caractérisant l'esprit de cette race, mal à propos regardée comme complètement bar- ' bare.

sur les monumcns romains avait cela d'irréfléchi et de stupide, qu'elle brisait également les choses qui lui étaient ennemies ou indifférentes, et celles dont l'usage semblait le plus la charmer.

Ainsi voyait-on les soldats visigolhs entrer dans les bains publics, s'y faire servir avec toutes les exigences d'un indolent Romain, puis briser brutalement la baignoire de marbre dans laquçlle ils venaient de se plonger. D'autres fois, ils pre- . % liaient leurs repas sur des tables magnifiques, et, le repas achevé, ils dispersaient les tables et les ustensiles qui leur avaient servi.

Théodoric voulut mettre un terme à cette destruction inepte, et prononça des peines sévères contre ceux qui briseraient les monumcns publics ou qui pilleraient les provisions atnassées dans les caves et dans les greniers de la ville. Ces mesures excitèrent assez de mécontentement pour que le comte Bold trouvât occasion de renouveler contre Théodoric ses éternelles accusations d'amitié pour les Romains et d'indulgence coupable pour eux. Bientôt on oublia que c'était au roi que l'on devait la prise de Narbonne, et, grâce aux clameurs de Bold, on se rappela avec quel héroïque courage Euric avait préparé celle conquête. Déjà tous deux avaient repris leurs allures hautaines et leurs insolentes bravades , lorsqu'une scène étrange, arrivée à la porte du palais d'Euric, précipita des événemens qui, sans doute, avaient été préparés dans l'ombre, mais dont l'accomplissement aurait pu être beaucoup plus éloigné.

Comme nous l'avons dit, Haben-Moussi passait la plupart de ses jours sur le seuil du palais d'Euric. Aussi implacable dans sa douleur que le prince dans sa vengeauce, le vieillard le poursuivait de ses cris et de ses prières; il les adresssait également à tous ceux qui entraient ou sortaient de celte maison. Esclaves ou amis d'Euric, il les abordait tous en offrant aux uns de l'or pour le conduire près de sa fille, en se mettant aux pieds des autres pour qu ils attendrissent Euric en sa faveur.

Comme partout ef comme toujours, eespectacle avait d'abord

intéressé ceux qui en avaient été témoins ; puis, quelque temps après, il leur était devenu indifférent ; et un mois n'était pas écoulé, qu'Haben-Moussi, importun à tout le monde, était traité de vieillard imbécile , et qui avait bien mérité ce qui lui arrivait.

Les hommes sont ainsi faits ; la persistance dans le crime finit par l'excuser à leurs yeux.

* Si , au bout de huit jours, Euric s'était laissé toucher par les prières d'Haben-Moussi , on eût trouvé qu'il avait attendu bien long-temps. Il fut implacable, on jugea qu'il avait raison. Cependant une circonstance, qui ne s'était pas encore présentée, donna à une de ces scènes journalières un caractère providentiel. •

Un matin, le comte Bold, appelé chez Euric pour une affaire pressante, se rendit près de lui; au moment de pénétrer dans la maison il fut arrêté par Haben-Moussi.

— Comte , lui dit le vieillard, voilà long-temps que je t'attendais.

— Moi?

— Toi ; car de tous les amis d'Euric, tu es le seul qui puisse me comprendre. . . Tu as une fille , comte Bold ?

— Oui , repartit celui-ci en se reculant dédaigneusement d'Habcn-Moussi ; oui , j'ai une fille qui est mon amour et ma gloire, une fille aussi pure qu'elle est belle, aussi chaste qu'elle est aimée.

— Dieu soit béni, qui le fait ainsi parler de ta fille ! répondit le vieux Maure; celui qui voit son enfant avec des*yeux si favorables, celui qui dans son cœur la meta une place si haute et si sacrée , doit comprendre l'amour d'un autre père pour la fille qu'on lui a ravie ; il doit comprendre son désespoir et vouloir le secourir. Je t'en supplie, comte Bold , je te le demande au nom de cette enfant pour qui tu as tant d'amour ; obtiens du prince Euric que le vieux Haben-Moussi voie encore une fois sa fille Sathaniel, elles paroles d'un vieillard appelleront sur toi et sur ton enfant les bénédictions de Dieu, et le supplieront de détourner de toi sa colère.

A cette proposition, le comte Bold avait mesuré le vieillard

d'un air menaçant , et celui-ci n'avait pas encore fini , que déjà le comte murmurait avec colère les noms détestés qu'il venait d'entendre prononcer.

Salhaniel ! disait-il ; Sathaniel ! Haben-Moussi ! répétart-il avec fureur ; cet exécrable vieillard et cette femme insolente ! Àh ! périsse plutôt ma maison que de ne pas les poursuivre jusqu'au dernier jour de ma vie ou de la leur !

— Comte ! s'écria Haben-Moussi avec un accent déchirant, rétracte ces malédictions; quand j'ai paru devant Théodoric, je souffrais plus que tu ne souffres , et je n'ai pas voulu t'offenser ; ma fille n'a point enlevé le prince Euric à l'amour de la fille : c'est Alidah plutôt qui enlevait son époux à Sathaniel.

— Misérable ! répondit le comte Bold eh le repoussant , tu oses associer le nom impur de Sathaniel avec le saint nom d'Alidah ? tu oses mettre tes intérêts à côté de l'honneur du comte Bold ; retire-toi , si tu ne veux que je punisse ton insolence.

— Eh bien ! soit, reprit Haben-Moussi, vieux soldat accoutumé à l'obéissance envers les Visigoths ; mercenaire qui s'était toujours senti, même dans sa liberté, au dessous de • ceux qu'il avait servis ; âme sans ressort, à qui le malheur n'avait même donné d'autre dignité que la persistance de sa douleur ; eh bien ! soit , dit le vieillard , j'ai eu tort de placer le nom de Sathaniel à côté de celui d'Alidah , j'ai eu tort de rappeler au comte Bold les droits de la fille d'Haben-Moifcsi; pardonne-le-moi et ne me repousse pas. Fais que je voie ma fille , je t'en supplie , une heure pour la voir encore et l'embrasser; je ne te demande qu'une heure; et, s'il le faut, je te promets de quitter cette place et de n'y revenir jamais. Je délivrerai Euric de ma présence et de mes sollicitations ; mais une heure , je t'en supplie , encore une heure ; demande-la , obtiens-la, et, si le Ciel est juste, elle te sera comptée comme une vie toute entière de vertu , pour avoir écouté la voix d'un vieillard qui pleure , et secouru le désespoir d'un père qui prie.

En parlant ainsi , le vieillard s'était approché du comte Bold ; il avait saisi le bord de son vêlement et le retenait en

Je suppliant avec des cris et des larmes. Déjà quelques per-» sonnes s'étaient amassées autour de ces deux hommes, lorsque le comte Bold, repoussant violemment le Maure, lui cria en le renversant presqu'à ses pieds :

— Laisse-moi , pour que je ne te fasse pas chasser d'ici comme un esclave, en attendant qu'on chasse ta fille comme une prostituée.

Comme le comte Bold prononçait ces paroles, la porte du palais d'Euric s'ouvrit, et plusieurs personnes en sortirent tumultueusement. A leur téte était Mascezel qui, s'approcliant du comte Bold, lui répéta ces paroles d'une voix altérée par la colère :

— Toi ! faire chasser mon père comme un esclave , tu ne l'oserais pas !

A peine Mascezel avait-il parlé , qu'une voix impérieuse lui répondit :

— Mais je l'oserai , moi !

C'était Euric qui , attiré par le tumulte qui se faisait à la * porte de sa maison , avait reconnu la voix d'Habcn-Moussi et du comte Bold et avait voulu mettre un terme à cette scène scandaleuse. Mais la colère qui s'empara de lui en entendant la réponse de Mascezel ajouta encore à cet éclat, et en fit un spectacle honteux pour celui qui l'avait provoqué et pour celui qui n'avait pas su y mettre un terme.

A ce mot : « Je l'oserai, moi ! » prononcé par Eiric, Mascezel avait répondu avec une imprudente violence :

— Tu l'oserais, si tu le pouvais; mais, grâce au Ciel, cet homme est libre, il a droit de rester à cette porte et d'y crier à tous ceux qui passent : « Voilà la maison où un maître sans pitié torture une femme sans défense.» Oui , continua Mascezel , la pâleur sur le front ; oui , tu voudrais chasser cette voix qui crie et te déshonore , mais tu ne le peux pas.

Un murmure sourd et approbateur parcourut le cercle de curieux qui , accourus de tous côtés , entouraient le seuil de la maison d'Euric. Celui-ci garda un moment le silence, comme pour laisser à tout le monde le temps de bien prêter attention à ce qu'il allait dire, puis il se retourna vers l'inté-

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rieur de sa maison en tendant la main , et s'écria d'une voix sourde :

— Un fouet !

A ce mot, la foule tressaillit. On crut qu'Euric lui-même voulait chasser le vieux Haben-Moussi , et un murmure de mépris se fit entendre de tous côtés. Mais ce sentiment fit bientôt place à une terreur douloureuse lorsque Euric , s'approchant de Mascezel , lui tendit le fouet d'une main , et, lui désignant son père de l'autre , lui cria avec rage :

— Esclave, chasse cet étranger.

Mascezel se recula avec plus de surprise encore que d y horreur , car il ne pouvait comprendre ce qu'il entendait.

— Chasse cet étranger, lui répéta Euric avec fureur et en levant sur lui Son poignard ; que le fils frappe le père ou que le père voie mourir le fils. Insolens qui m'avez bravé , choisissez maintenant !

Mascezel , immobile devant Euric, les yeux fixes, la mort pour ainsi dire suspendue sur la tête , leva la main d'un air égaré comme pour saisir le fouet; Euric le lui remit; mais, comme si cet horrible contact eût brûlé Mascezel , il sembla s'éveiller tout à coup , et s'écria en brisant le fouet dans ses mains :

— Eh bien donc, tue-moi !

Le poignard était levé sur Mascezel quand un cri déchirant se fit entendre devant eux ; une femme s'élança entre le maître et l'esclave : c'était Salhanicl !

Son aspect fit reculer Euric lui-même. Jamais l'indignation n'avait revêtu un caractère si saint de grandeur et de beauté; l'expression du visage de Sathaniel était si hautaine, qu'Haben-Moussi lui-même oublia qu'il élait venu pour voir et embrasser sa fille; et, comme les autres, il demeura muet et immobile a l'écouler.

— Ah ! s'écria-t-elle, en se plaçant devant Euric; tu peux chasser le vieillard et tuer Tesclave ; mais lu ne peux pas chassér la fille du vieillard , ni tuer la sœur de l'esclave , car tu sais que tu paierais de ta vie la vie de Sathaniel , c» m n'es pas assez brave pour payer ta vengeance d'un prix si

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élevé. Je viens donc me placer entre toi et mon frère, entre toi et mon père ! Voyons , ose ordonner à tes esclaves de me chasser, moi , ou de me tuer !

Un cri unanime d'approbation retentit dans la foule , Euric promena autour de lui des regards furieux; ses joues tremblaient de rage, et peut-être allait-il se porter à quelques violences, quand Salhaniel lui prit brusquement la main. Euric tressaillit comme à l'attouchement d'un être tout-puissant, et Sathaniel, se penchant vers lui , ajouta à voix basse , avec un regard qui semblait dire à son époux : souviens-toi de ce que je suis, souviens-toi de ce que je peux.

— Euric , attends encore quelques jours avant de me forcer à dire qu'il n'y a plus que haine entre nous. Euric , je ne t'ai pas encore revu depuis la première nuit de nos noces , et il ne faut pas que toi et moi nous engagions une lutte à mort sans nous être revus encore une fois. Euric, conlinua-t-elle en baissant encore la voix, mais tu es donc insensé ! quoi! lu veux être roi et tu te déshonores aux yeux du peuplé sur lequel tu veux régner. A quelle gloire aspires-tu donc que tu aies besoin du nom des Baltes pour y arriver? quel trône cherches-tu , que tu fondes ton espoir sur les droits d'une fille perdue?

— Qif oses-tu dire? s'écria Bold, qui avait entendu ces dernières paroles.

— Oh ! malédiction sur toi , s'écria Salhaniel , en se retournant soudainement vers Bold ; oh ! malédiction sur toi ! comte Bold, tu es un infâme; tu as vu un père se traînera tes pieds et te demander en pleurant de lui faire voir sa fille, et tu Tas refusé ; tu as entendu un maître irrité ordonner à un fils de frapper son père, et toi , qui as vu un tyran insulter ta mère sous tes yeux, tu n'as pas demandé grà<$ pour le vieillard ; tu as pensé avec joie que le fouet de l'esclave allait flétrir ses cheveux blancs; et pour que la torture de l'âme lui fût aussi cruelle que celle du corps, tu as ajouté l'insulte à la brutalité et tu as appelé sa fille une prostituée. Malédiction sur toi! comte Bold. Regarde bien cette place, où tu as laissé pleurer mon père , regarde bien le seuil de cette maison où

il attend depuis si long-temps , je te jure que tu pleureras à cette place et que tu attendras au seuil de cette porte , et qu'on t'en chassera en te disant aussi : ta fille est une prostituée!

Euric n'avait rien répondu à Satbaniel : on eût dit que le pouvoir exercé par cette femme sur tout ce qui était près d'elle , et dont il avait jadis subi toute la force, s'était de nouveau emparé de lui. D'un geste sombre plutôt qu'irrité , il fit signe a Mascezel de rentrer, et , s' approchant du comte Bold, il l'entraîna loin de cette maison, tandis que Satbaniel arrêtait son père sur le seuil du palais en lui disant à voix basse :

— Attendez, mon père, l'heure est venue de notre vengeance , mais l'heure n'est pas encore venue de notre triomphe. Nous nous reverrons.

Haben-Moussi s'éloigna, et la foule amassée se dispersant lentement , alla répandre cette étrange nouvelle par toute la ville.

Le soir même le roi Théodoric reçut un billet'ainsi conçu :

« Je t'ai livré la ville de Narbonne ; demain j'irai à ton tri— » bunal demander la récompense que tu m'as promise. »

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