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L'ADULTÈRE

Dans un de nos chapitres précédens nous avons montré de quelle manière Théodoric rendait la justice dans son palais de Toulouse , mais ce serait mentir à la vérité historique de cette époque que de laisser croire qu'en toutes circonstances le pouvoir du roi fût aussi souverain. D'ordinaire, lorsque les

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affaires de l'État n'exigeaient pas une assemblée de la nation, on ne devait pas la réunir pour le jugement des affaires particulières , et alors le roi en conservait seul la décision ; mais lorsque, par le hasard d'une guerre , tous les nobles visigoths étaient réunis, et à celte époque la noblesse c'était la liberté, tous les Visigoths libres avaient droit de prendre part au jugement des affaires qui se- présentaient, et ils usaient de ce droit plutôt pour le maintenir que par intérêt pour les causes qui leur étaient soumises.

Ainsi donc le jour où Ton apprit que Sathaniel, épouse d'Euric, appelait devant le tribunal du roi la fille du comte Iiold, une immense foule se rendit dans le palais où se tenaient les assemblées provinciales, et les uns comme juges, les autres comme curieux , se pressèrent pour assister à ce nouveau procès.

Euric et le comte Bold avaient jugé que Sathaniel allait exécuter ainsi la menace qu'elle leur avait faite ; mais ni l'un ni l'autre ne comprenaient par quel moyen elle pourrait atteindre son but.

Le comte Bold , à qui l'habitude de mépriser tout ce qui n'était pas Visigoth , fermait les yeux sur le danger que sa fdle pouvait courir, croyait que c'était déjà beaucoup pour Sathaniel que d'avoir forcé Àlidah à venir se disculper d'un crime sans doute imaginaire.

Euric , qui connaissait mieux que le comte tout ce que l'esprit de Sathaniel avait de ressources, s'épuisait en vaines conjectures sur ce qu'elle pourrait inventer contre sa jeune rivale , et, quoiqu'il ne trouvât aucune raison de craindre, il craignait cependant plus que le comte Bold et Alidah elle-même.

Si l'un ou l'autre de ces deux hommes eût été dans le secret de ia position d' Alidah, sans doute il eût deviné quel parti en pouvait tirer contre elle une rivale irritée ; mais Alidah ne comprenait pas que sa faute pût servir la vengeance de Sathaniel , et d'ailleurs elle devait croire que le secret qu'elle avait su cacher à son père , à Euric, et qu'elle n'avait pas même avoué au vénérable évèquc , Alidah devait croire que ce secret était demeuré entre elle et Firmin.

Comme on doit se le rappeler, elle n'avait pas vu le regard moqueur d'Éros, quand il était venu, au nom de son fiancé, la revêtir de ses magnifiques habits; elle ignorait qu'Éros fût l'esclave dévoué de Sathaniel , et que Sathaniel devait savoir ce que l'eunuque avait découvert. Ce fut donc seulement avec cette crainte pudique , que toute jeune fille éprouve à être mise en spectacle, qu'Alidah apprit que l'épouse du prince Euric demandait sa comparution devant le tribunal des Visigollis , pour avoir à répondre d'un crime qui lui était imputé.

Le matin de ce jour la salle d'audience, ainsi que nous l'avons dit, fut envahie de bonne heure, non seulement par les Visigoths , mais encore par les Romains , aussi curieux de procès que de combats de gladiateurs et de courses de chevaux. C'est à peine s'il se trouva un espace libre pour laisser pénétrer au pied du tribunal les parties intéressées , et l'accueil qui leur fut fait par l'auditoire témoigna des sentimens qu'on éprouvait pour l'une et pour l'autre. Des paroles amies et des gestes d'encouragement accompagnèrent la jeune Alidah , tandis qu'elle traversait la foule , les yeux baissés , le front x rouge , en suivant son père qui marchait devant elle avec un sourire méprisant sur les lèvres, et en montrant une assurance que son orgueil lui inspirait véritablement.

Quant à Euric, il s'était placé dans l'enceinte réservée aux avocats, mais il affectait vainement cette gafte et cette indifférence dont il s'était armé dans des événemens non moins graves que celui-ci. Il semblait accablé par le sentiment de son impuissance : on eût dit qu'il reconnaissait enfin avoir tenté une lutte impossible, et lorsque Sathaniel parut, il ne la mesura point du regard avec cette insolence moqueuse dont il l'avait poursuivie le jour de son mariage ; mais il la considéra avec cette attention réfléchie et craintive d'un homme prêt à passer devant une porte fermée, derrière laquelle il y a peut-être un ennemi qui va le tuer.

Depuis longtemps Théodoric était sur son siège; et, quoique d'autres procès eussent précédé celui qui allait s'agiter, il n'avait pu réussir à y prêter son attention, et avait laissé à Léon le soin de les diriger et de prononcer le jugement.

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Ce n'était plus comme le jour où il condamna son frère à épouser Sathaniel ; ce n'était plus celle inquiétude active, toute prête à la lutte, et qui poursuivait le succès d'un plan depuis long-temps combiné : c'était l'attitude morne d'un homme forcé à une injustice qui lui déplaisait , et qui cependant était inévitable. Il jetait sur Euric.des regards mécontens et dans lesquels il semblait lui reprocher le mal qu'il l'avait forcé à lui faire ; il regardait Alidah avec une pitié désolée , et, par un singulier retour sur lui-môme , il semblait honteux de la place où il se trouvait.

Sathaniel seule avait gardé son calme et sa hauteur dédaigneuse au milieu de toute cette cette foule qui lui jetait ses regards et ses sourires méprisans ; mais le prestige de cette femme était si extraordinaire ; on sentait si bien à son aspect qu'elle avait en elle une force et une volonté capables d'arriver à tout, que ceux-là même qui parlaient bas entre eux et racontaient quelque histoire scandaleuse sur son compte, s'arrêtaient comme épouvantés, s'ils rencontraient par hasard le regard de Sathaniel arrêlé sur eux. Il leur semblait qu'elle les entendait à quelque distance qu'ils fussent d'elle; il leur semblait qu'un jour elle saurait les* atteindre pour les punir de leurs paroles, quelque inconnus ou quelque puissans qu'ils fussent. Tout le monde, il faut le dire, semblait petit devant cette femme; Théodoric lui-même, dont elle venait implorer la justice, avait plutôt l'air d'un accusé que d'un juge ; l'on eût dit que, par avance , il était condamné au jugement qum*Uaïîp^ ' %

C'est que Sathaniel était une femme qu'on ne mêlait point impunément aux intérêts de sa vie; c'est que Théodoric avait commis l'imprudencq de lui devoir quelque chose , et que Sathaniel se faisait toujours largement payer des services qu'elle avait rendus.

Cependant le moment vint où allait s'engager le débat, et Théodoric, s'adressant à Sathaniel , lui demanda sévèrement :

— N'as-tu point un avocat pour plaider ta cause?

— Non , dit Sathaniel ; je suis seule devant ce tribunal , comme je suis seule dans notre nation; je n'ai ni amis, ni

cliens pour me défendre ; je n'ai ni fortune, ni pouvoir pour en acheter ; je n'ai que moi; et, puisque la loi me permet de défendre ma cause, j'en profiterai.

Théodoric se tournant alors vers Alidah , lui demanda d'une voix douce et protectrice :

— Avez-vous un avocat pour vous défendre , jeune fille?

— Pour me défendre de quoi? répondit Alidah. Je ne connais point l'épouse du prince Euric. C'est la première fois que je la vois depuis le jour où vous lui donnâtes la place qui m'attendait dans le cortège nuptial ; jamais je ne l'ai offensée, et je ne sais , en vérité , à quel propos j'aurais pu demander le secours d'un avocat.

— Que le débat soit donc entre vous deux, dit le roi, et que celle qui accuse parle la première.

— - Je parlerai, dit Sathaniel d'une voix haute, et qui fit taire tous les murmures de l'assemblée, tant il y avait de menace dans son accent. Je parlerai , et que Dieu prenne en pi- "tié ceux qui m'y ont forcée.

Elle s'arrêta en laissant échapper un profond gémissement , puis elle reprit en relevant la tète.

— Oh ! ne croyez pas , parce que jai voulu que celui qui m'avait demandé mon amour en retour de son nom , tînt sa promesse , ne croyez pas, parce que je n'ai pas voulu rester une fille déshonorée et perdue , que je sois une femme implacable et sans pitié. Non , je vous le jure ; si mon mari m'avait laissée souffrir seule dans la chambre où il m'avait enfermée sous la garde d'un eunuque, je n'eusse pas songé à me plaindre ; lors même qu'il eût persévéré dans les rigueurs qu'il imposait à mon père et à mon frère , je n'eusse pas réclamé; quand il aurait encore montré plus hautement aux yeux de tous le mépris qu'il faisait de moi et l'abandon dans lequel il me laissait , je me serais résignée : eût-il étalé , plus cruellement qu'il ne l'a fait encore , l'amour dont il brûle pour la rivale qui a voulu me l'enlever, je lui aurais pardonné ; car moi j'aime encore celui qui ne m'aime plus; car je sais, par la torture que j'éprouve de n'être plus aimée , le désespoir qu'il doit éprouver d'être enchaîné à moi ; car je sens que j'ai

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brisé en lui de bien hautes espérances... Mais un autre est venu ! un autre qui a posé le poids de sa main débile sur la main qui pèse sur mon front; un autre est venu, qui a ajouté les injures de sa vieillesse imbécile à la puissante injure faite à mon père ! un autre est venu qui a osé joindre son mépris d'étranger au mépris que mon époux avait pour moi; un autre est venu qui m'a appelée prostituée ! Oh ! cèlui-là je ne lui avais fait aucun mal et je ne lui devais rien. Comte Bold, ajouta Sathaniel en se retournant vers lui , tu as méprisé ton père, to ; ui as voulu vendre ta fille à celui qui flattait le plus ton ambition; tu as méprisé le vieillard qui gémissait à la porte de sa fille , toi qui veilles à la porte de la tienne pour qu'on ne trouble pas ses entretiens secrets; tu m'as appelée, devant m^n père , prostituée , toi qui protèges la prostitution de ta fille i

Cette accusation dépassait de si loin toutes les prévoyances, que Sathaniel eût pu poursuivre encore long-temps sans que personne eût songé à l'interrompre. Théodoric lui-même pensa que la jalousie et la colère avaient égaré l'épouse d'Euric. Rien ne pouvait rattacher dans son esprit l'amour coupable d'Alidah pour Firmin à une cause dans laquelle Sathaniel se disait intéressée , et il s'écria avec un accent de véritable indignation :

— Femme , la passion l'égaré , la jalousie t'aveugle ; prends garde à ce que tu as osé dire !

— J'ai osé dire la vérité ! s'écria Sathaniel, tandis que chacun, se regardant attentivement, semblait se demander où prétendait arriver une si étrange accusation ; j'ai osé dire la vérité, et j'accuse ici Alidah , fille du comte Bold, du crime d'adultère avec le prince Euric, mon époux.

— Moi! s'écria Alidah , avec une épouvante et un étonne- . ment indicibles.

— Elle ! s'écria Euric en se levant soudainement et en regardant Sathaniel avec le mépris que semblait mériter cette accusation, non seulement pour son infamie, mais encore pour son invraisemblance.

— Ma fille! dit le comte Bold avec un saint mouvement

d'indignation qui la défendit mieux que toute l'arrogance qu'il avait affectée jusque là.

— Oui, répéta Sathaniel avec un implacable sourire de triomphe, et en répétant sa phrase, comme si chaque syllabe eût été un coup de poignard dont elle frappait le comte Bold ; oui, j'accuse ta fille d'adultère avec le prince Euric, mon époux.

— Oublies-tu, femme, dit Léon d'une voix sévère, qu'il faudra que tu prouves celte calomnie?

— Pourquoi l'appelles-tu calomnie , repartit-elle hautainement? lorsque tu me demandes de la prouver?

— Parle donc, dit Théodoric au milieu de l'émotion extraordinaire qui agitait toute l'assemblée , parle donc et hâteloi, car nous sommes las d'entendre de si infâmes accusations contre la vertu de celte noble jeune fille.

— Est-ce que le roi s'en fait garant? répondit insolemment Sathaniel.

— Parle , répliqua Théodoric avec violence , et n'oublie pas que les paroles prononcées ici peuvent devenir des crimes.

— Eh bien ! dit Sathaniel, en se penchant nonchalamment en arrière , et en couvrant d'un regard superbe de mépris tous ces regards irrités , hérissés, pour ainsi dire, autour d'elle ; ne savez-vous pas qu'avant mon mariage avec le prince Euric , celui-ci se rendait souvent chez le comte Bold , durant la nuit et aux heures où l'on n'a pas coutume de faire ou de recevoir des visites honorables ?

— Nous le savons, dit Théodoric, et quand j'ai oublié et pardonné le motif de ces visites, personne n'a le droit de le rappeler.

— Mais une femme a le droit d'en chercher un autre , repartit Sathaniel , et aujourd'hui j'ai l'assurance que l'amour du prince pour la charmante Alidah était aussi puissant pour l'attirer chez le comte Bold que son ambition même.

— Et quand cela serait, s'écria Théodoric, qu'importerait cet amour ?

Sathaniel se retourna froidement vers Théodoric et lui répondit :

l'adultère.

■ — Roi , j'ai connu votre justice plus calme et plus patiente. La première fois que j'ai paru devant vous, vous n'avez pas repoussé si violemment la demande que je venais vous faire.

— C'est que cette demande était juste.

— Et d'où savez-vous que celle que je vous adresse aujourd'hui ne Test pas, vous qui ne voulez pas m'écouter?

— Continuez donc, dit Léon, qui retint d'un geste la colère qui s'était emparée de Théodoric ; continuez, nous serons patiens , parce que nous voulons être justes.

— Oui, c'était l'amour, reprit lentement Sathaniel comme pour irriter la patience de ses juges, c'était l'amour qui conduisait le prince Euric aux pieds de la belle Alidah avant qu'il ne fût mon époux , et ce fut encore l'amour qui le ramena dans le palais de son père la nuit même de mes noces , pour aller demander grâce à sa fiancée du jugement que vous aviez prononcé en ma faveur. A quel titre , si ce n'est à titre d'amant, eût-il obtenu tout d'abord son pardon du comte Bold ? par quel désespoir, si ce n'est par celui d'un amour trompé, la belle Alidah a-t-elle pu être entraînée à fuir la ville de Toulouse , quand elle a vu son hymen rompu? quel sentiment, si ce n'est celui d'un amour indulgent parce qu'il est coupable, lui a inspiré de recevoir les excuses et les sermens du prince Euric après le sanglant outrage qu'elle en a çeçu? à quel signe peut-on mieux reconnaître une passion qui oublie les motifs de haine et de séparation ?

— Que tout cela soit vrai, reprit Léon d'un ton dédaigneux, que la conduite du comte Bold et d'Euric ait droit d'étonner ceux qui les connaissent et de faire soupçonner qu'il existe en eux de secrètes espérances, cela se peut, mais ce n'est pas sur de pareils indices qu'on appuie une accusation d'adultère.

— Et comptez-vous pour rien, dit Sathaniel avec la même lenteur implacable, ces visites assidues faites à Alidah, et qui durent tout le jour et une partie de la nuit ?

— C'est que probablement, dit Léon avec un dédain ironique, l'entretien d'Alidah lui plaît mieux que le tien.

— Et ne voyez-vous rien , reprit Sathaniel , dans ces éloges

fastueux qu'il fait sans cesse de la vertu et de la beauté de cette belle et vertueuse tille ?

— C'est que sans doute il la trouve plus belle et plus vertueuse que toi , repartit Léon avec le même dédain qu'il avait déjà montré.

— Mais n'est-ce donc rien , dit Saîhaniel, toujours calme et assurée, que d'avoir dit cent fois devant vous tous qu'il poursuivrait sans relâche la rupture de notre hymen , pour pouvoir épouser un jour la fille du comte Bold ?

— Cela prouve tout au «plus, reprit Léon, qui se plaisait à renverser par l'insolente froideur de ses réponses les accusations successives de Sathaniel; cela prouve tout au plus qu'il a dans le cœur un désir et une espérance qui ne sont ni déraisonnables, ni impossibles.

— Et pour vous, s'écria Sathaniel en souriant amèrement, cela ne prouve rien de plus? cela ne prouve pas qu'il l'aime, que je suis trahie et abandonnée, et vous, qui me l'avez donné pour époux, vous trouvez que je suis trop heureuse de l'avoir obtenu à ce prix? Ah ! vous avez une singulière justice , nobles Visigoths !

— Notre justice, dit Théodoric, ne peut pas descendre jusque dans le t cœur des époux; nous n'avons pas à juger si le princeJEuric aimeAlidah, mais si le prince Euric est coupable d'adultère.

— Vous reconnaissez donc qu'il l'aime? dit Sathaniel, en laissant percer une sombre joie dans ses yeux et un sourire cruel sur ses lèvres.

— Et qu'importe? s'écria vivement Théodoric, qu'importe qu'il l'aime ? rien ne prouve l'adultère.

— Eh bien ! s'écria Sathaniel en regardant tous ses juges avec un regard souverain de haine et de mépris, eh bien ! reprit-elle en faisant éclater tout l'accent de sa Voix puissante, eh bien ! répéta-t-elle encore en laissant échapper un rire triste et fatal, eh bien ! si le prince Euric aime Alidah , et s'il n'y a pas d'adultère entre eux, qu'Alidah vous nomme donc le père de l'enfant qu'elle porte dans son sein !

Comme si un coup de foudre eût éclaté dans rassemblée,

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cette parole stupéfia tous ceux'qui l'entendirent : tous les regards, depuis Ion g- temps fixés sur Sathaniel, se précipitèrent soudainement vers Alidali et semblèrent chercher la preuve de ce qu'ils venaient d'entendre. Par un mouvement spontané, Théodoricsc leva comme pour mieux voir Alidah, Euric fit un pas vers elle , et l'impassible Léon lui-même , penché sur son siège , sembla interroger du regard la jeune fille tombée à genoux à côté de son père , et qui , la tète dans ses mains et repliée sur elle-même , semblait cacher à la fois dans celte posture la honte empreinte sur son visage , et la faute qu'on eût trop vite reconnue si elle fût restée debout devant ses juges.

Ce fut un geste terrible que celui par lequel le comte Bold rompit le silence et l'attente de toute l'assemblée; il saisit sa fille par les deux mains, la releva avec violence, et, comme pour la mieux considérer, il la repoussa à quelques pas de lui avec une fureur si brutale , que si elle n'avait été retenue par les personnes qui étaient près d'elle , elle fût tombée sur le pavé de celle salle.

A cet instant , le poignard qui brilla dans la main du comte Bold dit à tous les juges, aussi bien que l'aspect d'Alidah , que l'accusation de Sathaniel était juste. Quelques mains empressées arrêtèrent la main du comte Bold , et Euric s'écria en se levant soudainement , et avec un tel accent de vérité qu'il étonna toute l'assemblée :

— Sur Dieu ! sur mon âme, sur celle de mon père ! je vous le jure ! je vous le jure ! cette enfant est innocente de ce crime infâme !

— .Oui, je suis innocente , s'écria à son tour Alidah, je suis innocente du crime dont m'a accusée l'épouse d'Euric... Mon père.... Q mon père, je suis innocente!....

Elle pressa sa tête dans ses mains, et reprit, en se jetant aux genoux de Théodoric :

— Innocente, innocente ! vous le savez, vous, innocente, innocente !.... Ah! mon Dieu !

— Alors, dit Sathaniel cruellement, alors il y a un autre coupable, et si Alidah consent à le nommer , je reconnaîtrai

que la jalousie m'a égarée et que ce n'est point le prince Euric.

— Oh! lui ou tout autre, s'écria le comte Bold, lui ou tout autre, il paiera de sa vie l'outrage qu'il m'a fait. Théodoric, continua-t-il en s'adressant au roi , tu es le premier juge de notre nation, je te demande la tête de celui qui aséduit ma fille.

— La loi est le premier juge, répondit Théodoric, la loi ne peut condamner le coupable qu'à une réparation pécuniaire, s'il est de notre nation.

— Mais s'il n'en est pas, reprit le comte Bold, dont les soupçons s'étaient arrêtés sur Firmin dès le premier moment, s'il n'en est pas, il mourra !

— Le connais- tu donc? dit Théodoric en interrompant le comte Bold.... Jeune fille , consentez- vous à le nommer et à le livrer à la vengeance de votre père ?

— Roi, répondit Alidali en le conjurant du regard.... je suis innocente....

— Infâme ! s'écria Bold.

— Oh! repartit Alidah.avec une fierté magnifique, innocente du crime que m'a imputé Sathaniel, oh ! oui... oui !.,.. bien innocente !

Tout le monde resta dans une attente indicible, tout le monde palpitait d'espérance et de crainte, tant Àlidah semblait digne de pitié et Sathaniel redoutable.

— La justification de ce crime serait trop facile à ce prix, s'écria l'épouse d'Euric avec colère; et en vérité il serait trop aisé de dire, pour faire disparaître le crime, qu'on ne veut pas nommer le coupable.

Excepté pour Théodoric et pour ses deux ministres, qui connaissaient le secret d'Alidah et de Firmin , la réflexion de Sathaniel était juste ; pour tous les autres , Euric était le vrai coupable, car aucune circonstance ne leur en montrait un autre, et toutes se réunissaient au contraire pour désigner l'époux de Sathaniel. Garpt, qui se trouvait parmi ces juges, Garpt, toujours rempli du souvenir de l'injure qu'Euric lui avait adressée, Garpt le dernier descendant des Amales et l'ennemi né de la famille des Baltes, éleva alors la voix.

— L'épouse d'Euric, dit-il, a raison ; les lois contre Padul-

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1ère seraient vaines si on pouvait les éluder avec une pareille défense; il est donc nécessaire que la jeune Alidah, non seulement nous dise le nom de l'autre amant sur lequel elle rejette le poids de sa faute, mais encore quelle nous prouve qu'il en est coupable.

Un mouvement d'indignation vint saisir Théodoric sur son siège ; mais Sathaniel , attachant sur le roi un regard impérieux, lui dit aussitôt :

— Le roi Théodoric ne me doit-il donc rien ?

Elle s'arrêta et ajouta lentement :

— Il me doit justice, ce me semble, et il n'a pas le droit de s'élonner que je vienne la lui demander.

Théodoric comprit qu'il lui fallait tenir le marché par lequel Sathaniel lui avait livré la ville de Narbonne, et il imposa silence aux murmures qui éclataient de tous côtés et en sens divers.

— Je comprends mieux que personne , dit-il , l'implacable sévérité de mes devoirs : celte cause ne peut avoir que deux issues : ou bien Alidah donnera les preuves justement, quoique sévèrement réclamées par Garpt, ou bien nous serons forcé de tenir l'accusation de Sathaniel comme vérilable.

— Votre justice est' bien sévère, mon frère, dit le prince Euric ; je vous ai pardonné celle que vous avez rendue entre moi et Sathaniel , parce que vous frappiez un homme assez fort pour en appeler un jour ; mais Dieu seul peut vous pardonner celle que vous allez rendre contre cette enfant, qui peut être coupable envers son père et envers Dieu, mais qui ne Test pas envers nous.

Théodoric ne répondit pas et se retourna vers Alidah.

— Tout le monde vous défend ici , jeune fille ; serez-vous seule à ne pas dire un mot en votre faveur?

# — Eh bien ! donc, dit Alidah , j'en dirai un seul.

— Etrce le nom du coupable? dit Théodoric.

— Non , repartit Alidah , mais je dirai que, si je cache ce nom, c'est que j'enverrais à la mort celui qui le porte.

— Ce n'est donc pas un Visigoth ? dit Euric , frappé à son tour du souvenir de l'amour de Firmin et d'Alidah.

— Il Test, je vous le jure, répondit Alidah ; il est Visigoth, et du plus noble sang de celte nation.

Euric et le comte Dold lui-même demeurèrent étonnes de cette déclaration qu'ils ne pouvaient concevoir ni l'un ni l'autre, car ils ignoraient le secret de la naissance de Firmin. Théodoric seul et ses ministres devinaient la cause de l'assurance avec laquelle Alidah venait do faire un serment qui la compromettait assez pour que Salhaniel reprît aussitôt :

— Et ne voyez-vous pas que son remords l'égaré ; oui , le coupable est Visigoth et du plus noble sang de cette nation : est-il nécessaire de nommer le prince après cet aveu ?

Déjà les réponses ambiguës d'Alidah, déjà la découverte de sa faute avaient désintéressé de sa cause la plupart de ceux qui étaient le mieux disposés en sa faveur ; Salhaniel de^ manda que le jugement fût rendu , et les uns , indiiïérens entre le comte liold et l'épouse d'Euric; d'autres, comme Garpt, obéissant à leur haine pour ce< deux perturbateurs du repos public; quelques uns, jaloux de marquer d'une tache d'infamie l'illustre famille des Baltes; ceux-ci, croyant flatter le roi en frappant d'un même coup ses deux ennemis ; le roi luimême , enchaîné par les promesses faites à Salhaniel : tout cela conspirant contre Alidah, elle fut déclarée coupable du crime prévu par la loi gothique, qui condamne la maîtresse du mari à devenir l'esclave de sa femme.

A peine le jugement fût— il prononcé, que Salhaniel se retourna vers le comte Bold , et lui dit avec une cruelle ironie :

— Comte Bold, je serai plus généreuse que toi; tu as refusé une heure à mon père pour embrasser sa fille, je te donne un jour entier pour faire tes adieux à la tienne. Tu peux l'emmener maintenant ; mais songe que demain j'attends mon esclave. *

— Oh ! je te remercie, s'écria le comte; mais que ce parlais m'écrase si jamais la maîtresse voit l'esclave qu'elle attend.

Salhaniel se retira sans paraître avoir entendu celle menace du père contre sa fdle; mais Théodoric, qui avait mieux compris le sens des paroles du comte , ajouta aussitôt :

— Gandoin , reconduis cette jeune fille dans la maison de son père. Comte Bold, il est nécessaire que je te parle avant que tu ne revoies ta fille.

Puis il se pencha vers Léon et lui dit tout bas :

— Oh ! je ne veux pas que ce jugement s'exécute. Qu'un messager parte sur l'heure et que Firmin soit ici demain. Maintenant tu vas suivre Sathaniel chez elle , et tu lui apporteras mes ordres absolus.

Un moment après la salle d'audience était vide et Alidah était rentrée dans le palais d'Herme. Le comte Bold , retenu . par ordre du roi , exhalait en vaines menaces les premiers transports de sa colère, et Léon, introduit par le roi auprès de Sathaniel, avait avec elle un entretien où peut-être le jeune ministre de Théodoric apprit que la froideur a aussi sa vanité , et qu'elle n'est pas à l'abri de la séduction de la flatterie.

Léon , reçu par Sathaniel conîme" le génie vivant de Théodoric , laissa échapper des paroles dont il ne prévit pas le funeste résultat.

Pans le partage des terres et des propriétés qui avait eu lieu à Narbonnc, le palais de ville de Maximius avait été donné au prince Euric; ce hasard l'avait sauvé de la dégradation qu'avaient subie tant d'autres monumens entre des mains plus barbares. Euric avait gardé chez lui tout le luxe de la vie romaine, et ce que nous avons dit de la maison de cam-

pagne de Maximius doit facilement faire supposer que sa maison de ville était également un modèle d'élégance et de faste.

Ainsi donc , lorsque le soir venu , Euric rentra dans celte maison pour se retrouver face à face avec Sathaniel , il ne s'étonna pas d'apprendre qu'elle s'était retirée dans l'appartement le plus reculé du gynécée ; il supposa qu'elle s'était laissée aller à cette crainte d'enfant, qui croit éviter le danger parce qu'il retarde son approche d'un instant.

— Elle a beau me fuir, pensa-t-il , l'heure est venue de briser cette chaîne, me fallût-il un crime pour cela.

Il pénétra donc jusque dans la chambre où elle se trouvait. • Euric connaissait trop bien Sathaniel pour s'attendre à la voir tremblante devant lui. Il avait calculé que c'était une lutte longue et acharnée d'abord , de l'esprit à l'esprit, de la volonté à la volonté; car il allait lui proposer, en premier lieu , de faire prononcer la rupture de leur mariage , chose toujours facile, tant la loi Visigothique reconnaissait de cas de nullité. Si elle refusait, il ne lui restait plus que la ressource d'un crime, et, en celte occurrence, il savait encore que Sathaniel ne se résignerait pas à la mort plus facilement qu'à la honte, et que ce serait une autre lutte où toute sa force d'homme serait nécessaire pour vaincre tout le courage de cette femme.

De son côté, Sathaniel connaissait trop bien Euric pour ne pas être persuadée qu'il lui demanderait compte du nouveau scandale par lequel elle venait de le mettre à la merci des quolibets et des insultes de ses ennemis; elle ne se dissimulait point que ce compte serait sévère, et que son mari, poussé aux dernières extrémités, ne craindrait pas de braver les arrêts de Théodoric pour satisfaire sa vengeance.

Avec moins de courage et avec moins de confiance en ellemême, Sathaniel eût pu attendre le retour d'Euric dansle.lieu le plus ouvert de sa maison. Elle aurait pu ainsi se mettre à l'abri de ses violences en se plaçant sous la protection de la présence de leurs serviteurs et de leurs esclaves; elle aurait pu calculer qu'Euric n'eût pas osé l'insulter par des paroles, ou la menacer dans un appartement où ses cris auraient pu

LES AMHÎUEl'X.

appeler de nombreux témoins ; mais en cela , Sathaniel n'eût fait que retarder le véritable moment du danger : elle le savait ; elle savait que son époux n'abandonnerait pas le dessein qu'il pouvait avoir conçu, parce qu'il n'aurait pas pu l'accomplir dans les premiers transports de sa colère. Elle ne s'était donc pas enfuie devant le péril , comme le pensait Euric , elle lavait attendu dans l'endroit où elle croyait pouvoir le mieux se défendre; elle avait, pour ainsi dire, clioisison terrain pour le combat.

Nul homme ne marche à l'accomplissement d'un projet , sans avoir examiné d'avance de quelle manière il le mènera à bonne fin. Par un esprit de sage précaution, il s'enquiert en lui-même et se met en présence de tous les moyens par lesquels son ennemi cherchera à lui échapper. Pour chaque ruse qu'il prévoit, il s'assure d'une ruse qui doit le faire triompher. Ainsi avait fait Euric. Soit qu'il dût rencontrer Sathaniel, insolente et vaine de son triomphe, soit qu'il calculât qu'elle se montrerait à lui craintive et suppliante , soit encore qu'elle voulût essayer sur son cœur le pouvoir de ses charmes enivrans , de cette voix flexible, de ce regard magique dont elle enveloppait ceux qu'elle voulait séduire; soit qu'il dût la rencontrer indifférente et résignée, et feignant d'accepter sa défaite sans résistance, Euric s'était promis de ne se laisser aller à aucun étonnement, de ne se laisser prendre à aucun des sentimens qu'on allait jouer devant lui. Et cependant Euric fut étonné, quand il pénétra dans la chambre de Sathaniel. Elle était assise à côté d'une table sur laquelle se trouvaient une épée hors de son fourreau , et un poignard sanglant. L'eunuque Éros gisait à ses pieds , le front ouvert par une large blessure.

A l'aspect d'Euric , Sathaniel se leva en s'emparant de l'épéc et du poignard. La porte par laquelle le prince venait de passer se ferma derrière lui, et ils se trouvèrent seuls, face à face, n'ayant qu'eux-mêmes pour asile, pour appui et pour espérance.

Il ne faut pas oublier que nous traçons ici le tableau d'une époque, qui, pour ne pas être aussi complètement barbare

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que celles qui la suivirent, admettait cependant déjà dans le£ mœurs des peuples conquérans une férocité qui, à ce temps, contrastait surtout avec le cadre où elle se produisait. En effet, dans cette circonstance, la lutte'brutaled'un homme contre une femme, le combat à main armée de* deux existences ennemies allait se passer dans le fastueux et élégant réduit où Maximius cachait ses plus doux et ses plus enivrans plaisirs.

Dans un appartement pareil à celui où la romaine Silia avait . attendu le tribun Faustus , mollement couchée sur des coussins d'édredon, à peine voilée par des tissus nuageux, le sourire et la volupté dans les yeux, sur les lèvres et dans l'abandon de son corps, préparant aussi sa défense et sa victoire par des armes alors toutes puissantes sur l'élégance et la mollesse romaines; dans un appartement pareil, une femme non moins belle, non moins adroite , dont on peut dire que l'esprit et la beauté étaient encore plus souples à prendre toutes les attitudes de séduction, cette femme attendait son époux , armée et déjà un pied dans le sang.

Lorsqu'Euric vit Sathaniel ainsi résolue, sa propre résolution s'ébranla. Tuer une femme sans défense était un crime infâme et une lâcheté; se battre avec elle à armes égales, c'était une lâcheté plus grande encore. Qu'on explique ce sentiment si cela est possible, mais il est vrai. Celui dont le poignard ne reculerait pas sur le sein nu d'une femme endormie, serait pris de honte en attaquant une femme qui se couvrait d'une épée.

Euric s'arrêta donc un moment à considérer le spectacle qui s'offrait à lui, et, s'adressant à Sathaniel qui demeurait immobile et silencieuse, il lui dit :

— Ah ! vous m'avez donc deviné ?

— Je ne sais, dit Sathaniel, mais j'imite l'exemple que vous m'avez donné la première nuit de notre hymen, et de même que vous n'allez jamais chez vos ennemis sans être armé , je ne reçois jamais les miens sans être prête à me défendre.

Euric, à cette réponse, garda un morne silence. Sathaniel se tut de son côté , et tous deux se regardèrent longuement, comme des lutteurs qui cherchent le point par où ils doivent

s'attaquer. Toutefois il y avait dans l'expression de leurs yeux un ensemble de cruauté et de précaution, de colère et de ruse, qui eût fait frémir quiconque eût été témoin d'une pareille scène. On eût dit un tigre et un serpent des déserts de l'Afrique en présence l'un de l'autre; le tigre aussi souple que le serpent, le serpent aussi terrible (pie le tigre ; l'un , accroupi et crispant ses griffes de fer, faisant sourciller sa moustache' sur ses dents puissantes ; l'autre se repliant sur lui-même , et reserrant ses anneaux l'un sur l'autre pour pouvoir détendre dans toute sa force leur spirale mobile; le tigre mesurant la hauteur du bond par lequel il tomberait comme la foudre sur son ennemi ; le serpent cherchant l'instant où il pourrait arrêter ce bond au vol et se nouer comme une étreinte de fer autour du corps de son adversaire ; le tigre "rugissant sourdement, le serpent sifflant de sa voix aigre ; tous deux l'œil sanglant et la gueule béante, tous deux envieux de se déchirer et tous deux craignant les blessures qu'ils allaient recevoir; tous deux avides de leur proie , et tous deux craignant de devenir, la proie l'un de l'autre.

Souvent il arrive que le feu de leur rage commune s'échauffe dans cette première lutte du regard contre le regard ; et alors ils se précipitent l'un contre l'autre et commencent un combat où il n'y a d'autre vainqueur que la mort. Souvent il arrive que la commune crainte s'accroît dans celte mesure prudente du danger, et alors ils se retirent lentement et en s'observant l'un l'autre , pour aller chercher ailleurs un ennemi moins redoutable.

Entre Euric et Sathaniel un pareil sentiment ne pouvait précisément naître d'une lutte pareille; Euric ne pouvait craindre d'être vaincu, mais il craignait de combattre, et cette pudeur du soldat vigoureux en face d'une femme débile , fut la seule cause qui prévint une lutte sanglante et acharnée. Euric aurait voulu ne pas entrer dans celte chambre , il se décida donc à en sortir; mais, lorsqu'il le voulut, il trouva la porte fermée , et, dans un premier mouvementée colère , il se retourna vers Sathaniel :

— Suis-je dans un piège où l'on veut m' assassiner ?....

— Tu es seul avec moi, répondit Sathauiel. .

— Seul avec toi et le cadavre d'Éros, dit Euric.

— C'est que je ne voulais pas , repartit Sathanicl , que tu trouvasses ici deux ennemis.

— Appelles-tu de ce nom le seul esclave qui me soit resté lidèle ?

— J'appelle de ce nom l'esclave qui t'a trahi.

— Éros ! s'écrie Euric.

— Éros était à moi, repartit Sathaniel ; Éros me servait d'émissaire près du roi Théodoric ; Éros m'a aidée dans la ruse par laquelle j'ai surpris au Bagaude Armand le moyen de pénétrer dans la ville de Narbonne ; Éros m'a aidée à livrer celte ville à ton frère ; Éros a été mon complice pour l'arracher la gloire de cette conquête.

— C'est toi qui as fait cela ! s'écria Euric stupéfait de ce qu'il venait d'entendre.

— C'est moi ! dit Sathaniel.

— Et tu crois que je le le pardonnerai ?

— Je ne te demande pas de pardon.

— Oh ! je te le jure, tu n'en obtiendrais aucun. Toi, qui m'as flétri en m'imposant ton alliance; toi, qui m'as flétri en jetant à un autre la gloire que j'avais conquise, je le jure sur la damnation de mon âme, tu périras.

— Tu vois que je t'atlendais, dit Sathaniel, et je savais que lu n'avais pas besoin de connaître tout le mal que je t'ai fait pour me juger digne de souffrir tout le mal que tu pouvais me faire.

— Oh ! rèjouis-toi bien , s'écria Euric, car tu n'auras pas long-temps cette joie de m'avoir ravi ma gloire et mes espérances : tu vas mourir.

— Oh ! hàte-toi bien, repartit Sathaniel , car je tiens enlin ta gloire et tes espérances dans un piège où elles périront ensemble .

Euric s'arrêta à cette menace; et, se rappelant comment il avait été toujours vaincu par l'audace et la duplicité de Sathaniel, il s'écria avec une rage désespérée :

— Mais c'est donc l'enfer qui t'inspire lous ces horribles projets de violence !

— Oh ! dit Sathaniel en riant, est-il besoin de l'enfer pour inspirer aux hommes des pensées abominables ? Le prince Euric, si élégant et si charmant dans ces heures d'amour , où il restait couché aux pieds d'une femme qu'il aimait , comme le plus noble et le plus beau de guerriers ; le prince Euric~ si fier et si superbe dans ces heures d'espérance, où il mesurait du regard le trône où il voulait faire monter cette femme avec lui ; le prince Euric, si joyeux et si serein quand il cachait ses projets sous l'enjouement d'un caractère léger; le prince Euric, si habile dans le conseil, si brave dans le combat, si noble par le sang et par le cœur; le prince Euric a-t-il eu besoin de l'enfer pour être lâchement implacable vis-à-vis d'une femme qui n'a fait que se défendre? Est-ce un démon qui t'a inspiré, dismoi , de m'offrir ta main pour ensuite aller la donner a une autre? Est-ce un démon qui t'a inspiré de traiter mon frère en esclave, mon père en étranger ? Est-ce un démon qui t'a conduit, quand tu m'as amené cet eunuque pour être le compagnon de tous mes jours et de toutes mes nuits ? Est-ce l'enfer qui parlait par ta voix, quand tu disais à un fils de chasser son père à coups de fouet? Non, non, tu as trouvé cela' dans ta haine et dans ton orgueil, et c'est ma haine et mon orgueil qui ont suffi pour m'inspirer tout le mal que je t'ai fait.

— Et lu n'as pas fini , n'est-ce pas ? dit Euric.

— Comme loi-même, tu n'as pas encore achevé.

— Et tu m'as attiré dans un piège où ma gloire et mes espérances doivent périr tout à fait ? *sjf\

— Comme tu m'as poursuivie dans ma retraite , pour me tuer après m'avoir déshonorée.

— Ainsi donc, s'écria Euric , nous y périrons ensemble?

— A moins que tu ne veuilles, reprit Sathaniel , que nous y triomphions ensemble.

Encore une fois Euric resta immobile. Déjà il y avait dans son regard plus de doute que de colère; et, s'il semblait encore incertain, ce n'était pas dans le parti qu'il devait prendre envers Sathaniel, mais dans la confiance qu'il devait avoir dans ses paroles. Sathaniel comprit que c'était l'heure d'assurer sa victoire ; et , comme pour elle c'était la vie, la gloire,

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la puissance à conquérir , elle jeta dans la partie un enjeu qui risquait à lui faire perdre tout ce qu'elle voulait gagner : elle y jeta son salut , sa vengeance , sa vie même ; elle repoussa « loin d'elle ses armes , qui l'eussent mal défendue ; elle s'approcha de son époux et se livra à lui en lui criant douloureusement :

— Euric ! Euric! voilà trois mois que tu devrais être roi des Visigoths.

— Peut-être as-tu raison , répondit-il, si je ne t'avais trouvée sur ma route.

— Peut-être si tu en avais suivi une autre. Quoi ! ajoula-telle rapidement, toi qui regardais ton mariage avec Sathaniel comme un obstacle à les projets, lu les appuyais sur ton mariage avec la fdle du comte Dold ! Mais , femme perdue pour femme perdue, il valait encore mieux épouser ta maîtresse que celle d'un lâche Romain.

— Quoi ! s'écria Euric, quand tu as paru devant Théodoric à Toulouse t

— Je le savais; et, outrage pour outrage , ne valait-il pas mieux l'infliger au comte Bold en passant devant son palais avec une autre épouse, que d'y entrer pour le voir refuser l'épouse que tu allais chercher ?

— Ainsi donc , dit Euric, qui marchait de surprise en surprise, tu le savais quand je retournais chez le comte Bold pour , nïexcuser de cette mortelle injure. Ainsi donc, aujourd'hui même, tu nous trompais tous quand tu feignais d'accuser sincèrement cette jeune fille d'adultère.

— Aujourd'hui, répondit Sathaniel, je punissais le comte Bold de sa cruauté envers mon père , aujourd'hui j'anéantissais les droits de la famille des Baltes en les déshonorant, car ils sont alliés à des droits plus puissans que les tiens, au trône des Visigoths.

— Que veux-tu dire ? reprit Euric.

— Comment, reprit Sathaniel, en baissant la voix, l'aspect de Firmin n'a éveillé en toi aucun souvenir, son existence inconnue ne t'a donné aucun soupçon. Ce serment d'Alidah, disant que son séducteur était un Visigoth , et du sang le plus

noble de votre nation ; ce soin avec lequel Théodoric le protège contre toi , rien ne Ta donc ouvert les yeux , et tu' n'as pas encore connu dans Firmin le visigoth Aspar , le fils de Thorismond, celui que Théodoric compte avoir pour succescesseur et que pent-èlre il va bientôt prendre pour associé.

Quand Léon révéla ses secrets à Sathaniel dans l'entrevue qu'il eut avec elle , par Tordre d'Euric, on ne peut savoir s'il obéit à son roi ou à l'habileté de Sathaniel , mais il est certain qu'il avait parlé : était-ce des projets de Théodoric ou de ses propres projets? la suite nous l'apprendra ; mais Sathaniel les savait, c'était assez pour qu'ils fussent à moitié anéantis.

Toutefois, les projets de vengeance d'Euric avaient été facilement oubliés devant les révélations de Sathaniel ; ce n'était déjà plus deux ennemis acharnés et ne cherchant que l'instant favorable pour se frapper et se perdre; leur entretien devenait celui de deux intéressés, menacés d'une perte et d'un danger communs , et qui se serrent l'un contre l'autre pour résister à l'orage et se sauver ensemble; c'était de la part d'Euric des questions rapides, de la part de Sathaniel des réponses dictées par l'intérêt d'Euric.

— Quoi ! dit enfin le prince, ce Firmin est le fils de Thorismond ? et quel plan as-tu conçu pour faire échouer les projets de mon frère ?

Sathaniel laissa percer à cette parole un mouvement de joie. Elle venait donc d'amener Euric à lui demander conseil et secours ; lui qui s'était cru si long-temps le pouvoir de mener seul sa fortune, il était réduit à la confier à une femme que, dans son orgueil, il n'avait jamais regardée que comme un faible obstacle à ses projets. Toutefois elle sut se dominer assez pour qu'Euric n'eût pas la conscience trop rapide de

sa défaite.

— Ce plan, répondit-elle, Théodoric te le dictera lui-même par la réponse qu'il va te faire relativement à ce jeune Firmin. Grâce à mon accusation, Alidah est dans nos mains; grâce à l'accusation du juif Salomon , Firmin sera bientôt dans les tiennes. Comme j'ai demandé l'héritière des Baltes pour esclave , il faut que tu obtiennes comme esclave l'héritier de

Thorismond. La loi le donne ce droit. Attaque Théodoricavcc les armes avec lesquelles il t'a attaqué ; enveloppe-le dans les filets qu'il a tçndus autour de toi.

— Mais lui, Théodoric, comment pourrai-je enfin m'en délivrer ?

— Théodoric, repartit Sathaniel, en baissant tout à fait la voix, Théodoric t'a donné tous les exemples, et tous les exemples de Théodoric sont bons à suivre; il sait, lui, que Ton ne dit pas à un peuple : Je veux m'asseoir sur le trône où est assis mon frère; il sait qu'on lui dit : Je veux m'asseoir sur ee trône où il n'y a plus personne.

— Ainsi donc? répondit Euric.

— Ainsi, dit Salhaniel en l'interrompant, il faut attendre une occasion favorable.

— Mais, dit Euric , il se défie de moi.

— Mais, repartit Salhaniel, il a en moi une confiance aveugle. Vois ce misérable étendu mort à nos pieds ; tu sais qu'il a servi d'intermédiaire entre moi et Théodoric ; suppose que tu l'eusses découvert soudainement : qu'eusses-tu fait ?

— As-tu besoin de me le demander? répondit le prince.

— Eh bien ! reprit Salhaniel , il te trahissait , tu l'as découvert cl tu l'as puni. Ose t'en vanter en face au roi Théodoric, il croira plus que jamais à notre haine el à notre lutte, il se fiera encore au messager que je pourrais lui envoyer, et Je saurai encore les secrels qu'il te cacherait à toi , qu'il me

cacherait à moi-même s'il soupçonnait notre intelligence. Et pour qu'il ail une foi entière à ce que je pourrai lui faire dire, ce sera Mascezel , mon frère , que j'enverrai près de lui , Mascezel qui aura échappé par hasard à ta surveillance.

— Attendre ! s'écria Euric avec impatience , toujours attendre ! Se fier à des événemens qui peuvent ne pas arriver.. ., ne vaudrait-il pas mieux les faire naître?

— Voilà long-temps que lu as suivi cette route , repartit Salhaniel, et tout ce que lu as combiné avec tant d'art a échoué. Moi , j'ai "attendu les circonstances avec la ferme volonté de profiler de celles qui se présenteraient , et , jusqu'à présent, j'ai réussi. Crois-moi , le premier pouvoir de l'ambition , ce n'est

pas l'audace, c'est la patience. Toutefois, tu as une belle occasion de forcer Théodoric à recommencer la lutte avec toi : demande le jugement immédiat de Firmin; qu'il te l'accorde ou qu'il te le refuse , il doit naître de ce conflit des événemens dont il faut que nous sachions profiter.

Et cette conversation, commencée sous de si terribles auspices, s'acheva de part et d'autre dans l'intimité et la confiance de deux conspirateurs unis par le même intérêt. Toutefois, malgré tous les efforts de Sathaniel, elle ne put faire sortir cet entretien de la voie politique dans laquelle il était engagé. Vainement elle essaya envers Euric toutes ces douces familiarités qui le subjuguaient autrefois : autant elle put se réjouir dans son orgueil de femme ambitieuse , autant elle dut souffrir dans sa vanité de femme belle et charmante. Sathaniel conquit un complice, mais ne retrouva pas un amant. Ce fut en cela que cette femme si adroite se trompa ; elle se tint pour satisfaite de la victoire qu'elle avait remportée, oubliant ce qu'elle-même avait fait de son complice Éros, s'imaginant-que la reconnaissance lui ramènerait l'amour; ignorant, au milieu de sa profonde science des faiblesses humaines, que le cœur qui n'aime plus est le juge le plus implacable qu'on puisse rencontrer. Elle ne s'apperçut pas que , si Euric l'avait aimée encore, elle n'avait pas besoin de le placer sur le trône pour s'y asseoir près de lui ; elle ne comprit pas qu'elle aurait beau Yy faire monter, Euric , qui ne l'aimait plus, ne la supporterait pas long-temps à ses côtés.

Ils se séparèrent donc, tous deux la joie dans le cœur; elle, se croyant au bout de la lutte ; Euric, voyant enfin comment il pourrait la terminer. Après de longs mois de douleurs et de calculs, Salhaniel.se trouva vaincue par la victoire même qu'elle venait de remporter.

Qu'on nous pardonne d'avoir fait pénétrer le lecteur dans cette lutte incessante de trahisons et de perfidies. Les chemins honteux par lesquels passent les mauvaises passions, sont souvent plus honteux encore que nous ne l'avons montré. C'est vainement que l'on a prêté à la civilisation les plus adroites combinaisons de la duplicité : les faux semblans d'a-

Brillé, d'amour et de dévoûment, ne salissent pas l'histoire humaine des peuples civilisés d'une façon aussi abominable que celle des peuples demi-barbares. Vainement les sophistes ont attribué la corruption des peuples à tous les intérêts et à tous les besoin? dune civilisation avancée : les récits véridiques des événemens sont là pour les démentir. El Ton ne s'étonnera ni du caractère de Sathaniel , ni de celui dEuric , si on veut bien se rappeler qu'ils ne précédaient que d'un siècle le temps de Brunehault et de Frédégonde, et que jamais perversité si grande, crimes plus audacieux, perfidies plus ténébreuses, n'ont marqué aucune époque.

Ainsi donc* dans cette suite de meurtres et de basses conspirations que nous venons de tracer , on doit reconnaître que nous n'en sommes qu'au commencement de celte effrayante saturnale de crimes qui constitue l'histoire du sixième et du septième siècles; on doit reconnaître l'influence du contact de la civilisation romaine, qui adoucissait encore un peu ces natures ardentes et sauvages. Un siècle plus tard, on aurait grand'pcine à retrouver, parmi toutes ces puissances qui disposaient du sort (les hommes, un exemple de justice et de modération pareil à celui de Théodoric; on fouillerait vainement les chroniques les plus détaillées pour rencontrer de saintes résignations et de nobles dévoûmens semblables à ceux qui nous restent à raconter.

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