‹ SathanielChapitre 9 sur 17 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

détails , le siège de la ville de Narbonne. Le peu de circonstances que nous venons de rapporter, montrent jusqu'à quel point les Romains avaient poussé Fart d'assiéger et de défendre les places , et nous pouvons certifier que la science actuelle a bien peu de secrets qui ne fussent connus à cette époque , soit qu'on voulût aborder les places par des mines et des chemins couverts, soit qu'on voulût les renverser par des projectiles puissans. 1

Nous n'en montrerons donc que ce qui a un rapport direct alcc les événemens et les personnages que nous avons mis en scène. Nous ne suivrons pas les Visigoths dans tous les efforts qu'ils tentèrent inutilement, jusqu'au moment où le prince Euric parut au milieu d'eux, pour y exécuter une attaque d'une audace tellement inouïe , qu'assiégeans et assiégés demeurèrent un moment immobiles à la contempler.

Depuis le matin , une immense tortue , traînée au pied du rempart occidental de la ville , le frappait sans relâche de son bélier et l'ébranlait malgré son épaisseur. Vainement les assiégés avaient lancé sur cette machine des pierres énormes, de l'huile enflammée; le toit solide, et les cuirs dont elle était couverte avaient prévenu les effets du choc et de l'incendie; enfin , quelques pierres se détachèrent du sommet , et bientôt le mur, sans cesse battu à sa base , s'écroula en partie et offrit une assez large brèche à l'attaque des Visigoths; mais la par- . tic du mur qui était restée debout, s'élevait encore à plus de vingt pieds au dessus du 6ol , et les échelles que les Visigoths avaient dressées pour arriver à cette hauteur, avaient été renversées successivement.

En effet , Armand était accouru à cet endroit où le combat était le plus terrible et le plus dangereux , et Ton eût dit que son courage et sa force y tenaient facilement la place du rempart qui n'y était plus. Mais il se présenta bientôt à ce terrible combattant un adversaire digne de lui. Euric, qui jusque là ne s'était occupé qu'à diriger les efforts des machines, parut •

* On trouvera, à la fin de ce volume, la description jle la plupart des machines et des moyens employés dans un siège régulier.

tout à coup (levant cette brèche ; il ordonna qu'on en déblayât rapidement le pied, et, quand le sol fut assez dégagé de décombres pour que des hommes pussent facilement s'y tenir pressés les uns contre les autres, il fit avancer un peloton de soldats portant tous leur bouclier sur leur tête ; les plus grands se trouvant près du rempart , les plus petits en étant les plus éloignés, et ceux du dernier rang se mettant à genoux , comme pour ménager une pente douce à ce chemin de fer.

A peine furent-ils placés que les soldats d'un second peloton , disposés dans le même ordre , s'avancèrent à leur tour et montèrent sur cette plate-forme de boucliers, en portant de même leur bouclier sur leur tête. A ce spectacle inaccoutumé, les Visigoths détournèrent leur attention de l'attaque , et en donnèrent une partie à l'admiration que leur causait cette nouvelle manœuvre ; cette admiration devint si vive , qu'ils oublièrent presque le combat, quand ils virent un troisième peloton gravir les deux autres et former encore, avec ses boucliers, un troisième étage d'hommes si admirablement disposé, qu'il partait du sol et s'élevait presqu'à la hauteur du rempart.

Toutefois ils ne pouvaient s'imaginer quels seraient les nouveaux guerriers assez intrépides pour se hasarder sur ce chemin mobile , qui semblait devoir s'écrouler sous le moindre poids qu'on voudrait y ajouter, lorsque tout à coup ils virent Euric, sa lourde épée d une main et une javeline de l'autre, s'élancer sur cette voie d'airain. Et, pour que son audace animât encore plus par l'exemple l'audace de ses guerriers, ce fut à cheval qu'il se précipita sur ces boucliers dont le fer éclata en étincelles sous le fer des pieds de son coursier, tandis qu'il brandissait ses armes en poussant de grands cris et appelant les Visigoths à le suivre. Mais ce spectacle inoui les avait frappés d'une telle stupéfaction , qu'il arriva seul jusqu'à la hauteur de la brèche où se trouvait Armand, étonné luimême de cette superbe témérité.

A ce moment, le prince et le Bagaude se rencontrèrent, et alors s'engagea entre eux une lutte aussi terrible par le courage et la force des deux adversaires, que par le champ ex-

Digitiz

traordinairc où elle se passait. Le prince et Armand s'attaquèrent avec une fureur égale ; Euric avait sauté de son cbeval qui s'était enfui avec épouvante , et ces deux hommes restèrent seuls sur cette plate-forme humaine qui semblait à chaque instant devoir les engloutir. Emportés tous deux par l'aveugle fureur du combat, tantôt le prince s'avançait jusque sur le rempart où il faisait reculer Armand ; tantôt Armand s'avançait jusque sur les boucliers des Visigoths où il faisait reculer Euric. 11 y eut un moment où le combat devint si acharné, qu'ils tournèrent tous deux sur cet espace suspendu , et que ce fut Euric qui sembla défendre le rempart et Armand l'attaquer. Cependant les coups des deux ennemis parés avec adresse ou repoussés par la force de leurs armes ne suffisaient plus à leur rage. Par un même mouvement, ils jetèrent leurs épées et tentèrent l'un contre l'autre une lutte corps à corps. L'immense taille d'Armand et sa force prodigieuse devaient lui donner un grand avantage sur le prince ; mais la souplesse vigoureuse de celui-ci semblait échapper aux étreintes du géant, et à plusieurs fois ils se quittèrent et se ressaisirent avec une fureur nouvelle; enfin, dans un effort désespéré, Armand saisit de ses deux puissantes mains les poignets d'Eurie et s'apprêtait à l'enlever de terre en tournant rapidement sur lui-même, comme font les enfans dans leurs jeux, quand Euric, pour prévenir ce mouvement dans lequel il aurait pu être brisé contre les pierres de la muraille, appuya son pied sur la poitrine du Bagaude, et, l'attirant violemment à lui, le fit gémir sourdement sous cette furieuse pression. Un moment le Bagaude devint rouge comme s'il allait étouffer. A cet instant, ils se trouvaient tous deux en dehors des remparts, Armand du côté des Visigolhs, Euric du côté de la ville. Le prince voulant profiter de cet avantage, cria aux guerriers, dont les efforts impassibles soutenaient sur leur téte ce terrible combat, de s'éloigner de la muraille. Armand sentit trembler sous lui ce. sol dont il avait oublié la mobilité dans sa rage , et, par un effort désespéré, il lit plier la force d'Euric , le raïueua à lui , le saisit rapidement par le milieu du corps, el , emporté lui-même par Ja tortue bouchère qui reculait pas

à pas, il précipita le prince dans la ville, où celui-ci disparut derrière le rempart, tandis qu'Armand, de son côté, s'abîmait et disparaissait parmi ces hommes dont le mouvement rétrograde avait disjoint le bon ordre et fait écarter les boucliers.

Depuis un moment, un silence presque religieux s'était établi autour de ce combat extraordinaire, et ce silence ne fut interrompu qu'au moment où les deux combattans disparurent. Un long cri partit à la fois des remparts et de la plaine. En les voyant tous deux demeurer prisonniers de leurs ennemis, chacun se demanda , dans son admiration pour ces deux terribles soldats, s'il y avait avantage pour lui à ne plus avoir un si redoutable ennemi , lorsqu'il perdait un si vaillant défenseur. L'issue de ce combat mit un terme à l'assaut de ce jour ; on se relira des deux parts, chacun pensant qu'il n'y avait plus rien à faire de glorieux après ce qu'avaient fait ces deux hommes, chacun inquiet sur le sort de celui qu'on lui avait enlevé et curieux de voir le prisonnier qu'il avait fait.

Cependant, après le combat, on avait conduit Armand dans la tente de Théodoric. Lorsque le Bagaude arriva , le roi , occupé à rétablir dans le camp l'ordre et la surveillance nécessaires, n'y était pas encore rentré ; du moins Armand ne parut pas en sa présence et demeura seul avec quelques chefs des Visigoths. Parmi ceux-ci se trouvait Gandoin et son inséparable compagnon , le ministre Léon*. Ces deux hommes marchaient sans cesse à côté de Théodoric ; il semblait que l'un

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représentât la force brutale et réfléchie de ce peuple barbare, et l'autre la prudence rusée et pleine d'arguties qu'il avait prise dans son contact avec le peuple romain. Armand, placé entre ces deux hommes , fut en butte aux menaces de l'un et aux persuasions de l'autre. Gandoin comptait l'effrayer en lui annonçant les supplices que l'oubli de son serment lui avait mérites ; Léon cherchait à lui démontrer que son intérêt était plutôt lié à celui des Visigoths qu'à celui des Romains ; mais la nature brute et absolue du Bagaude ne se laissait point ébranler par les fureurs du Visigoth et résistait à l'adresse du Romain. Au premier il opposait un mépris sauvage de la mort ; au second une inflexibilité de haine contre laquelle les raisonneincns venaient se briser. A Gandoin il répondait :

— i\e m'as-lu pas vu combattre , et penses-tu que celui qui a tant de fois et si joyeusement exposé sa vie, pour vous arracher une victoire sur ses anciens ennemis, penses-tu que celui-là ne vous donnera pas tout son sang pour vous enlever la gloire de l'avoir fait trembler ; crois-tu que celui qui t'eût broyé s'il t'eût rencontré dans le choc du combat, pliera facilement sous ta main ; toi qui veux me faire pâlir, tu pâlirais donc si je te menaçais? Tu souris , pourquoi donc? penses-tu que je ne te vaille pas? S'il faut que je meure, je mourrai, et je vous laisserai le soin de prouver, en ordonnant mon supplice , ce que je dis depuis long-temps et ce que je vous répète en face : c'est que n'ayant pas un guerrier capable de lutter contre le Bagaude Armand , vous avez chargé vos bourreaux du soin de le vaincre. En effet , n'est-ce pas là toute la gloire des Visigoths? Ils se disent les vainqueurs de l'Italie et de la Gaule; mais depuis quand la victoire est-elle un honneur, lorsqu'elle n'a rencontré pour combattre que des femmes ou des enfans? et comptes-tu pour autre chose tout ce ramassis d'esclaves et de stipendiâmes que Rome oppose maintenant à ses ennemis ?

Et comme Gandoin, irrité de ces paroles insolentes, le menaçait encore avec plus de colère en l'accablant d'outrages, Armand se posa devant lui les deux bras croisés, et lui dit en le regardant en face :

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— Tu es donc bien sûr que ton roi me condamnera ; tu es donc bien sûr qu'aucun supplice ne manquera à ma mort?

— Je te le jure, répondit Gandoin emporté par sa fureur.

— Ainsi donc, reprit le Bagaude, on ne m'épargnera aucune torture ni aucun outrage ?

— Aucune torture , dit Gandoin.

— Eh bien ! s'écria Armand soudainement, en s'élançant sur le vieux guerrier et l'entourant de ses bras nerveux , eh bien ! puisque je n'ai à craindre rien de plus épouvantable que ce que tu me promets, j'ai bien envie de me donner la satisfaction de te briser le crâne ; je n'en souffrirai pas plus pour cela et je me serai vengé par avance de tes injures.

A cette attaque imprévue , à cette menace que rien ne pouvait empêcher Armand d'exécuter à l'instant même , Gandoin pâlit, malgré son courage connu. En sentant autour de ses reins cette étreinte de fer, qui pouvait l'anéantir tout d'un coup, Gandoin se mit à trembler et laissa échapper un cri d'angoisse et de désespoir.

Aussitôt Armand ouvrit ses bras et repoussa le Visigoth loin de lui ; puis, avec ce ricanement féroce qui était la plus haute expression de son mépris , il dit au Visigoth :

— Lâche ! lâche ! tu as été un instant entre mes mains comme je vais être bientôt entre celles de vos bourreaux , et tu as pâli et tremblé devant tous tes frères; qu'ils s'en souviennent maintenant et qu'ils jugent du courage de celui qui insulte un captif.

— Misérable ! s'écria Gandoin , j'ai combattu vingt ans.

— Oui, reprit Armand en l'interrompant, et tu n'as pas eu peur du combat; mais tu viens d'avoir peur de la mort. Tu as le courage d une béte fauve, mais tu n'as pas celui d'un homme.

Après cette scène , Armand s'était retourné vers Léon et lui avait dit:

— Quant à toi, Romain, tu me proposes de me vendre comme tu t'es vendu ; je ne le veux pas, je te l'ai déjà \Jit , et cependant je pourrais le faire avec plus d'honneur que toi ; car, en servant les Yisigoths, mes ennemis , je m'armerais en-

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core contre des ennemis. En choisissant entre eux et les Romains, je n'ai pas fait comme toi , je n'ai pas trahi les miens, je n'ai pas abandonné mon pays , j'ai aidé ceux que je méprisais le plus à faire du mal à ceux que je haïssais davantage; laisse-moi donc aussi en repos et ne m'offre plus un marché que je ne tiendrais pas , tu le sais bien , puisque j'en ai déjà accepté un à Toulouse, et que des que j'ai pu le rompre, je l'ai rompu ; si tu l'as oublié, ton maître s'en souviendra, et je l'attends pour qu'il décide de mon sort.

Comme il achevait de parler ainsi , Théodoric entrait dans la tente. Il avait l'air sombre et mécontent, et, contre son ordinaire, il traversa les rangs de ses guerriers sans les saluer ni leur adresser la parole ; seulement il murmurait tout bas avec colère :

— Sa volonté ! il ose m'imposer sa volonté !

Personne n'osait interroger le roi , lorsqu'il s'écria avec violence :

— Oh ! mon frère ! mon frère ! bénissez votre captivité , car je jure qu'une telle insolence ne peut pas rester sans châtiment.

— Qu'est-ce donc? s'écrièrent quelques personnes en Rapprochant de Théodoric.

— Écoutez, répondit-il : voici un message qu'une flèche lancée du haut des murs de Narbonne est venue m'apporter.

11 s'arrêta un moment, et lut les mots suivans écrits sur une bande de parchemin.

« Si nos lois guerrières ne sont pas complètement méprisées, le Bagaude Armand est mon prisonnier; s'il est mon prisonnier, il m'appartient, et je ne veux pas qîfon dispose de sa vie ou de sa liberté, avant que moi-même je l'aie condamné à la mort ou à l'esclavage. »

— 11 a raison, dit Armand , et, comme il m'appartient ausM bien que je lui appartiens , j'ordonnerai de lui ce qu'il ordonnera de moi.

— \ la condition , sans doute, répondit le roi , que lu pourras transmettre aux tiens ta volonté. ;

— Et nul obstacle ne m'en empêchera , dit Armand avec insolence.

— C'est ce que nous verrons, repartit Théodoric.

— C'est ce dont tu peux être assuré, dit leBagaude. L'intervalle qui séparera ma mort de celle de ton frère n'occupera pas plus de temps que cette flèche n'en a mis à t'apporter son message; et si tu étais prudent, lu comprendrais que peutêtre ne prend-il tant de soins de mes jours que parce que les siens y sont attachés.

Cette réponse d'Armand émut singulièrement tous les guerriers Visigoths qui se trouvaient dans la tente ; la plupart n'avaient point approuvé la féroce brutalité de Gandoin ; ils s'étaient indignés des menaces odieuses faites à un prisonnier sans défense et ils avaient applaudi en eux-mêmes à la manière dont il s'en était vengé. Mais quand, à cet intérêt que leur ennemi leur avait inspiré, vint se joindre l'intérêt du salut du prince Euric, chacun montra qu'il regarderait non seulement comme une lâcheté envers Armand toute violence exercée contre lui , mais encore comme un assassinat du roi sur son frère, toute condamnation prononcée contre le Bagaude, condamnation qui retomberait sur le vaillant guerrier qui avait ramené l'espérance dans le camp des Visigoths. Chacun dit hautement qu'Euric avait raison de considérer Armand comme son prisonnier, et Théodoric fut obligé de céder à cette manifestation générale de la volonté de tous ses chefs.

— Soit, dit-il, qu'il vive; mais puisque vous avez si justement décidé qu'il n'était pas mon prisonnier, qu'il aille dans la tente de celui dont il est le captif ; je ne veux pas , si quelque malheur lui arrive, que les soupçons de personne m'en rendent responsable ; je ne veux pas que l'on puisse dire que le roi Théodoric, qui a pardonné à son frère lorsqu'il avait de justes motifs de le punir, l'a indirectement frappé quand il venait d'en recevoir de si importans services.

Aussitôt, et sur son ordre , Armand quitta la tente royale et fut conduit a celle du prince Euric, située à l'extrémité du camp et à l'endroit le plus rapproché du rempart, poste le plus dangereux et le plus exposé aux sorties des assiégés.

Dès qu'Armand fut sorti, le roi donna l'ordre à tous les gardinges de tenir leurs soldats prêts à marcher au premier signal , soit que ce signal leur arrivât vers la fin du jour qui n'était pas trop éloignée, soit qu'ils le reçussent au milieu de la nuit, soit qu'il fût retardé jusqu'au lendemain matin. Ces ordres une fois donnés, Théodoric demeura seul avec ses deux confidens assidus, Léon et Gandojn , et le Romain, élonnéde la facilité avec laquelle Théodoric avait cédé au vœu presque mutiné de ses guerriers, lui dit d'un air mécontent :

— Ainsi tu livres ton plus redoutable ennemi parmi les Romains à ton plus redoutable ennemi parmi les Visigoths, et cela , parce qu'un message de ton frère te l'ordonne , et que l'insubordination de ton armée te soumet aux ordres de ton frère !

Il est difficile de peindre l'expression qui anima le visage de Théodoric à ce reproche de Léon : un rire triste et comme honteux de se produire agita ses lèvres, une joie pauvre et humiliée d'elle-même parut sur son visage , et il répondit d'une voix si basse qu'elle semblait jeter un voile sur ses propres paroles, d'un ton si sombre qu'il semblait répudier le triomphe qu'il venait de remporter.

— J'obéis à un ordre qui me sert, je cède à une insubordination que j'ai fait naître , et je livre le plus mortel ennemi d'Euric, parmi les Romains, à son plus mortel ennemi parmi les Visigoths : je livre Armand à Sathaniel.

— Et dans quel but ? dit Léon.

— Penses-tu, reprit Théodoric, avec un accent d'amer désespoir; penses-tu que je veuille attendre qu'on m'ait fait proposer un échange d'Armand et d'Euric, échange qu'il faudra que j'accepte; penses-tu que je laisse rentrer mon frère dans ce camp pour que, plus heureux demain qu'aujourd'hui, il s'empare de Narbonne et ne me laisse que la honte d'y suivre le vainqueur. Non, non, Narbonne sera à moi sans qu'on puisse dire qu'Euric a participé à sa conquête , sans qu'on puisse cependant m'accuser d'avoir abandonné mon frère.

— Es- tu sûr de réussir ? dit Gandoin.

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— Comme i on est sûr de tout ce qui n'est pas encore achevé : je l'espère ; mais celte espérance m'a été donnée par une femme à qui jamais n'a manqué le succès de ce qu'elle a voulu.

— Pourquoi donc alors cette tristesse? reprit Gandoin; pourquoi ce découragement dans ton accent , ces larmes de rage dans tes yeux ?

— Qh ! c'est que je suis fatigué de la contrainte que je m'impose, c'est que je suis honteux du chemin dans lequel je marche, c'est que je jetterais plutôt dans la fange mon manteau de roi que de m'y traîner moi-même pour le garder sur mes épaules. Ne vois-tu pas qu'au milieu de l'admiration de mon armée pour les prodiges de valeur de mon frère , il a fallu que j'eusse l'air de me faire imposer l'envoi d'Armand dans sa tente pour qu'on ne soupçonnât pas de ma part une trahison contre lui. Et c'est un mois après avoir accordé son pardon à un rebelle, que les miens m'en font un ennemi et un rival. Ah ! tu le vois maintenant, quand jeté disais qu'Euric n'était pas le voluptueux et le débauché que tu pensais, j'avais raison, n'est-ce pas ? Tu l'as vu , l'habile politique , affectant la modestie jusqu'à te séduire loi-même ; tu l'as vu, le soldat terrible, révélant un courage qui nous a tous épouvantés ; j'avais raison de te le dire : donne-lui de l'air, et l'aigle déploiera ses ailes et ses serres.

— Et j'avais raison aussi, s'écria Gandoin, quand je te disais que tu devais enfin le faire justice !

— Oui , oui , reprit Théodoric avec une colère qui agitait convulsivement ses membres ; oui, je le punirai, oui. Ah ! ce n'est pas assez d'avoir conspiré contre ma vie, c'est contre ma gloire qu'il s'arme aujourd'hui. Ce crime-là je ne le le pardonnerai pas , mon noble frère ; tu m'as appris que j'avais eu tort de ne pas te punir, je t'apprendrai que tu as eu tort de ne pas m' assassiner.

— Eufin, s'écria Gandoin, tu ressens donc les injures en roi.

— Oui, s'écria Théodoric, je le mettrai si bas dans l'opinion des hommes, qu'il n'y aura ni courage, ni vertu qui puisse le relever.

— Roi, roi, reprit Gandoin, il n'y a que la tombe dont on ne se relève pas.

Ce mot fut à peine prononcé qu'il sembla briser toute la colère de Théodoric. Le sombre abattement qui le prenait toutes les fois que ce conseil lui était donné, s'empara aussitôt de lui, et il répondit douloureusement à Gandoin :

— On se relève de la tombe, Gandoin. Le remords est puissant comme Dieu dont il émane , il ressuscite les morts, il les fait marcher parmi les vivans et s'asseoir au chevet des coupables ! Oh ! tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir tué son frère , et cependant lu devrais te douter que Dieu ne pardonne pas un tel crime ; car lui seul a pu t'inspirer cette funeste persistance à me demander la tête d'Euric , afin que tes paroles ne me laissent pas oublier un moment la mort de Thorismond ; et pourtant je t'ai toujours répondu que je ne le voulais pas; et pourtant, si une main implacable ne te poussait , lu aurais pu m'épargner bien des fois cet horrible conseil... Je ne t'en veux pas , tu obéis le jour au pouvoir ennemi qui me déchire la nuit, tu retournes dans la blessure le fer que le spectre y a laissé. Oh ! Gandoin , Gandoin ! je suis bien las de lutter.

Théodoric tomba sur un siège, la poitrine haletante, le visage défait, et le dur Visigoth, interdit à cette soudaine transition de la colère à l'accablement, répondit avec plus d'embarras que d'humeur :

— Pardonne-moi , Théodoric , mais en te voyant si irrité, j'avais cru que tu avais enfin dominé de vaines terreurs, j'avais cru que tu étais décidé....

— A tuer mon frère ! s'écria Théodoric en se levant pâle de rage et de terreur... vas-tu me le répéter encore? Tu veux

que je tue mon frère eh bien ! est-ce que je ne l'ai pas

déjà tué? Veux-tu que je te le montre?.... il va venir tout à l'heure ici, dès que je serai seul ; il va venir avec son escabellc sous le bras, il s'assiéra là, il attachera sur moi des yeux qu'on ne peut pas éviter, puis il se mettra à rire en grinçant les dents, et il me criera d'une voix âcre et insolente : — Assassin!... assassin ! lâche assassin !... — J'ai voulu le tuer ce fan-

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tôme, j'ai combattu contre lui, je lui ai plongé mon épéedans le sein, et il reculait devant moi sans que je pusse lui faire une blessure, et à chaque coup que je lui portais il riait plus fort et me disait d'une voix plus froide et plus àcre : — Il n'y a plus de sang, il n'y en a plus, assassin... assassin... assassin !.... — Oh! si je savais qu'Euric dût souffrir ce que je souffre, si je devais lui apporter de l'enfer les tortures que m'apporte Thorismond, je recevrais la mort avec joie , je lui ouvrirais ma tente, je lui découvrirais ma poitrine nue !

— N'est-ce pas ce que lu fais , reprit Gandoin , et penses-tu que tes ruses ne deviendront pas enfin insuffisantes contre un ennemi qui l'attaque l'épée haute? Mais jê ne dis plus rien : c'est ta volonté. Quand Euric sera roi, et il le sera, ce n'est pas ainsi qu'il combattra ses ennemis, s'il en a.

— Oh ! dit Théodoric , je lui en garde un qui lui sera plus redoutable que lui-même ne me l'a jamais été. Le jour où Euric mettra le pied sur le trône, Firmin aura la main sur le sceptre, et alors ils se disputeront le sceptre et le trône; mais ne prévoyons point de tels malheurs! Que Sathaniel tienne sa parole, je tiendrai celle que je lui ai donnée, et tu verras alors quel est le plus habile d'Euric ou de moi. Maintenant, suis-moi , pour que je m'assure que chacun est à son poste et à ses armes.

Sortant de la tente avec Gandoin , il laissa Léon à ses'occupations habituelles.

Pendant ce temps, Armand avait été conduit dans la tente d'Euric.

Pour ces peuples conquérans, qui promenaient leur fortune d'une extrémité de l'Europe à l'autre , la tente était la véritable demeure de la vie; et, comme tout ce qui dans les habitudes humaines est d'un besoin journalier, la tente avait été portée , chez ce peuple nomade, à un degré de luxe et de commodité que les peuples stationnaires ignoraient autrefois et ignorent encore , malgré leur civilisation supérieure. Ainsi donc la tente d'Euric, comme celles de la plupart des nobles visigoths, était distribuée en plusieurs chambres séparées par des toiles qui leur servaient de cloison.

Quand Armand fut introduit dans celle du prince , il

tonna de sa richesse. Amené au centre de cette espèce de palais d'étoffes, il éprouva une crainte singulière. Laissé seul dans la chambre qui occupait le milieu de cette demeure il regarda d'un air inquiet ces voiles qui lui défendaient de voir ce qu'il pouvait tenter pour son salut , et lui cachaient la surveillance dont il était sans doute entouré.

Dans un cachot de pierre, l'homme qui eût voulu le frap per eût été obligé d'entrer et de se faire voir ; et , à son premier geste, Armand eût deviné si cet homme apportait la mort, et il eût compris s il fallait s'y résigner ou s'en défend dre. Mais, dans cette prison de toile , une flèche pouvait traverser ce fin tissu de pourpre et le frapper d'une manière invisible. Lui-même , s'il essayait de sortir, courait risque de se heurter à des pointes de glaives hérissées autour de lui ou de se prendre à des pièges qu'il ne voyait pas. Il s'assit donc immobile au milieu de l'enceinte , prêtant l'oreille au moindre bruit, épiant la plus légère ondulation de ces voiles qui l'emprisonnaient. Bientôt il entendit à côté de lui de profonds soupirs. De temps en temps quelques plaintes mal retenues se mêlaient à des sanglots, et Armand jugea qn'il était auprès d'un malheureux qui n'avait pas, comme lui , pour supporter son infortune, un cœur de fer et une âme inaccessible à la crainte. Toutefois la position d'Armand était assez grave pour qu'il n'eût point de pitié à donner aux souffrances d'un être inconnu , et il allait revenir à ses propres réflexions, lorsqu'il fut retenu tout à coup par le son d'une voix dont l'accent le surprit comme une harmonie qu'il n'avait jamais entendue.

— Hélas! disait celte voix, toi que mon époux a chargé de veiller sur moi, si toute pitié n'est pas éteinte dans ton cœur, laisse-moi seule un moment, je t'en supplie ; le plus malheureux prisonnier a du moins une liberté qu'on me refuse à moi, l'épouse d'un prince; il a la liberté de pleurer sans qu'un regard curieux vienne compter ses larmes, sans qu'une oreille avide recueille les plaintes qui lui échappent.

A la voix harmonieuse qui avait prononcé ces paroles, répondit une voix âcre et discordante J

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— Non, Sathaniel, je ne te laisserai pas seule; je n'ignore pas le pouvoir que tu as d'évoquer les magiques esprits de ton pays , mais je sais aussi que ce pouvoir ne peut s'exercer que dans la solitude , et c'est pour cela que je resterai à tes côtés.

— Ne sais-tu pas qu'Euric m'a enlevé le talisman qui me rendait si puissante ? Ne sais-tu pas que c'est à ce talisman seul qu'il a dû de pouvoir résister à ce vaillant et beau guerrier qu'il a combattu ce matin? Ne sais-tu pas que je ne suis plus aujourd'hui qu'une femme comme les autres, sans force pour me défendre , sans pouvoir pour commander.

A ces singulières paroles, Armand écouta avec plus d'attention. Armand était, comme tous les hommes ignorans, facile aux idées de superstition qui avaient cours autour de lui; sans doute sa nature, rebelle à louic volonté ci à toute séduction étrangères , eût refusé celles qu'on eût voulu lui donner; mais il écouta sans défiance un entretien auquel il devait se croire étranger ; et son imagination , ou plutôt sa bonne foi , qui ne s'était encore usée dans les déceptions d'aucune passion , s'alluma à ces étranges paroles de talisman et d'esprits magiques. Une vive curiosité s'empara de lui, et il se rapprocha du voile qui le séparait des deux interlocuteurs.

La voix de Sathaniel, plus touchante, plus triste et plus harmonieuse encore, continuait doucement :

— Reste donc, puisque ton maître et le mien le veut ainsi ; mais , si je ne puis me livrer aux tristes pensées qui me déchirent , fais au moins que quoique chose vienne m'en dis traire. Appelle un esclave pour qu'il me chante quelques vers, ou donne-moi une lyre pour que moi-même je fasse parler à mes côtés une voix qui me comprenne et qui me réponde.

Il n'y a dans la tente de ton époux , répondit Éros , ni esclave qui sache chanter, ni lyre pour accompagner tes chants; cependant, si tu veux , je puis satisfaire une part de tes désirs, et je te dirai quelques récits de nos poètes.

— Parle , répondit Sathaniel : j'aime mieux encore écouter leurs mensonges consolans que d'entendre le cri désespéré qui se plaint dans mon cœur.

Déjà Armand avait perdu une part de sa curiosité , et c'est à peine s'il donnait à l'entretien d'Éros et de Sathaniel ce reste d'attention que l'on accorde à toutes choses que l'on a commencé à écouter, lorsque l'eunuque reprit, en donnant à ses paroles un accent cadencé , qui faisait de son débit un chant particulier :

a Nisus était roi de Mégare , et Mégare était une ville puissante ; elle ne redoutait rien de la fureur de ses ennemis , car le destin avait décidé qu'elle demeurerait imprenable tant que Nisus ne perdrait point un cheveu rouge mêlé à sa blanche chevelure; mais Nisus avait une fille qui, faite pour inspirer au maître des dieux lui-même un puissant amour, éprouvait un amour coupable pour un des plus implacables ennemis de son père. En effet, Scylla , ainsi se nommait la fille de Nisus , avait vu du haut des remparts de Mégare le jeune Minos; elle l'avait remarqué parmi tous les Grecs qui assiégeaient la ville de son père ; elle avait d'abord admiré sa beauté et sa grâce, dignes d'Apollon; sa légèreté, qui eût laissé bien loin derrière elle la légèreté de Mercure ; elle avait admiré sa force et son courage lorsqu'il combattait seul contre des bataillons entiers de Mégariens , et souvent elle l'avait suivi des yeux lorsqu'il se plaisait à dompter dans la plaine quatre chevaux ardens qu'il faisait obéir ensemble. Bientôt un amour dont elle ne fut plus la maîtresse naquit de cette admiration , et bientôt un projet coupable naquit de cet amour... »

Pour l'ignorance d'Armand , cette fable bien connue avait tout le charme de h nouveauté, et il éprouvait déjà quelque intérêt à l'entendre , lorsque la voix de Sathaniel vint l'interrompre tout à coup avec une émotion si vive, qu'elle fit tressaillir le Dagaude.

— Pourquoi me dis-tu cette histoire? s'écria-t-elle, je la sais depuis long-temps ; je sais de quel amour brûla la malheureuse Scylla ; je sais comment , dans la nuit , elle s'introduisit près de la couche où dormait son père ; comment elle lui coupa le cheveu fatal d'où dépendait la destinée de sa ville, et comment elle l'envoya au vaillant Minos.

— Pourquoi , si tu la connais si bien t reprit l'eunuque

sàtiïawel. . , 241

d'une voix insolente, t'a-t-elle donc émue à ce point?

— Je ne sais, dit Salhaniel, je ne sais; niais cette histoire me déplaît, choisis-en une autre.

— Ton époux me Ta défendu, répliqua Éros.

— Mon époux! s'écria Sathaniel d'une voix alarmée.

— Ne reconnais-tu pas, répondit l'eunuque, les soins d'Euric à l'entretenir des choses qui te sont agréables? il sait, par moi, de quel œil curieux tu as suivi les combats du Bagaude Armand : Scylla n'était pas plus attentive à épier les actions du roi Minos que tu ne l'as été pendant deux jours à admirer la beauté de ce soldat mercenaire ; seulement l'objet de tes vœux était sur les remparts , et toi dans la plaine ; seulement lu n'avais pas de ville a lui livrer ni de talisman à détruire, car tu l'eusses fait, Sathaniel, tu l'eusses fait pour obtenir son amour, tant il est déjà maître du tien.

A cette singulière découverte , la surprise d'Armand fut extrême; soldat sauvage, occupé sans cesse de ses dangers ou de ses entreprises , jamais sa pensée ne s'était arrêtée sur une femme, soit pour l'aimer, et encore moins pour en être aimé. Celte virginité du cœur d'un homme à qui sans doute les occasions n'avaient pas manqué de satisfaire ses désirs parmi les femmes grossières , cette virginité de son cœur devait faire supposer une certaine noblesse dans ses sentimens. S'il avait souvent détourné les yeux avee dégoût des plaisirs brutaux de ses soldats, ce n'était pas sans doute insensibilité ou vertu, c'est qu'il n'avait pas rencontré une femme qui eût éveillé la passion amoureuse que tout homme porte en lui.

11 s'étonna donc à ces mots d'amour prononcés à son sujet ; ils ne charmèrent point sa vanité et ne touchèrent point son cœur, car l'enveloppe en était trop rude et trop inculte pour être percée si facilement ; mais , par un sentiment qu'il nous est difficile de mieux exprimer, il écouta Salhaniel, la main sur son propre cœur ; il l'écouta pour l'entendre et pour observer sur lui-même l'effet de ses paroles. Il se surprit dans le cœur une émotion qu'il ne connaissait pas ; et comme il arrive de nos jours à un homme qui touche pour la première fois une machine électrique , et qui renouvelle ce contact pour

242 livre m.

en étudier l'effet , Armand attendit la parole de Sathaniel pour éprouver si elle le troublerait encore. Il lui sembla que, derrière ce voile, il y avait toute une vie qu'il ignorait , il lui sembla que, derrière ce voile, se cachait un flambeau qui devait éclairer le monde d'un autre jour que celui qu'il avait vu; cnûn sa curiosité devint avide et tremblante.

Cependant Sathaniel n'avait point répondu à l'accusation de l'eunuque, et Armand pouvait seulement entendre qu'elle pleurait.

— Pourquoi donc pleures-tu ? reprit Éros ; ne suis-je pas un esclave bien fidèle et bien complaisant ? et, selon les préceptes d'Ovide, ne suis-je pas habile à te flatter en te parlant de celui que tu aimes?

— Oh ! que Dieu te maudisse ? répondit Sathaniel avec force, que Dieu te maudisse pour ce que tu viens de dire !

— Oserais-tu nier, repartit Éros, que tu aimes cet homme? N'as-lu pas fait éclater assez de douleur lorsque tu as appris qu'il était notre prisonnier ? N'as-tu pas dit imprudemment que, si Euric ne t'avait pas enlevé ton talisman , tu aurais bientôt arraché Armand de nos mains ?

— Tu m'as entendue ? répondit Sathaniel avec effroi.

— Ton époux ne m'a-t-il pas ordonné de tout entendre ? Les larmes de Sathaniel parurent redoublerai Armand,

agité des sentimens les plus divers, se sentit enchaîné malgré lui à écouter cet entretien où l'on parlait d'amour, de pouvoir magique, et dans lequel il croyait entrevoir une espérance de salut.

— Eh bien ! reprit Éros, tu ne réponds plus, Sathaniel, et cependant j'ai de tristes nouvelles à t'apprendre: il périra le beau soldat que tu aimes, il périra dans des tortures épouvantables et que tout ton pouvoir ne pourra lui épargner.

— Oh ! reprit Sathaniel , il n'appartenait qu'à Euric d'ordonner un pareil supplice , lui qui n'a résisté à ce héros que grâce à la puissance surnaturelle que lui a donnée mon anneau ; il doit avoir hâte de faire disparaître du monde un homme qui prouverait bientôt combien il lui est supérieur par la force et par le courage. Et ce supplice, quand donc aura-t-il lieu ?

— Demain, au point du jour.

— Ils ne Poseront pas, reprit Sathaniel ; ils penseront que les Bagaudes de Narbonne pourraient rendre au prince Euric les tortures infligées à leur roi.

— Tu as raison , reprit l'eunuque ; mais il faudrait pour cela que Narbonne fût encore demain au pouvoir des Bagaudes, et que le comte Agrippinne nous eût pas livre la ville au milieu de la nuit qui va venir.

A cette parole, Armand oublia tout ce qu'il avait entendu," et, dominé par la pensée de cette trahison , il déchira le voile qui le séparait de Sathaniel et de l'eunuque , et s'écria avec violence en paraissant à leurs yeux :

— Es-tu sûr de ce que tu dis , esclave ? es-tu sûr de cette lâcheté du comte Agrippin ?

Êros recula épouvanté devant le Bagaude ; et Sathaniel , se levant soudainement du lit où elle était coucliéo, demeura immobile devant lui en le contemplant avec un regard où vibraient une joie tremblante et une admiration mêlée de terreur. Puis aussitôt, tombant aux genoux d'Armand, elle lui dit, comme un enfant qui a peur :

— Oh! ce n'est pas moi qui ai espéré ta mort : noble Armand, ne me punis pas du mal qu'on veut te faire !

Armand baissa ses yeux sur celte femme à genoux, dont les cheveux noirs et luisans comme le plumage du corbeau se déroulaient sur ses blanches épaules : il put contempler , tremblante cl humiliée devant lui, cette fière beauté dont la renommée l'avait si souvent entretenu , comme d'une de ces merveilles qu'il ne lui était pas donné de connaître. Cette femme, à laquelle il n'avait pris aucun intérêt, parce qu'elle était tellement séparée de lui que rien au monde ne semblait pouvoir l'en rapprocher, cette femme était là à ses pieds.

Armand la regardait sans croire à ce qu'il voyait ; il éprouvait ce sentiment indéfinissable d'un homme qui a passé vingt fois devant la porte d'un palais et qui n'y a pas jeté un regard curieux, parce qu'il sait que rien ne peut abaisser les obstacles qui l'en éloignent, et qui se voit soudainement transporté

au sein de celle demeure avec celle pensée dans l'esprit : si je voulais, elle serait à moi.

Ainsi Armand contemplait longuement Shataniel ,* il avait peur de lui parler; pour la première fois il sentit que sa main était trop rude pour la tendre à cette femme si délicatement belle; pour la première fois il eût voulu adoucir celle voix puissante et celle parole farouche avec laquelle il commandait aux siens; il trembla de la blesser en la louchant ou en la •consolant; et lorsqu'enfin, averti par l'immobilité deSathanicl el par le silence qui régnait autour de lui, que la maîtresse et Tescl ave attendaient l'arrêt qu'il allait prononcer, il fit un violent effort sur lui-même pour dire ces seuls mots:

— Je ne suis point un barbare.

Sathaniel se releva ; elle n'eût pas compris, dans la réponse d'Armand, que déjà il s'excusait de l'avoir épouvantée, qu'elle eût deviné , dans l'émotion de sa voix , que cel homme lui appartenait. Elle se releva donc d'un air timide et alla s'asseoir humblement sur le bord du lit qu'elle venait de quitter. Peut-être si Armand eût su de quelles paroles se servir pour parler à cette femme , il eût oublié l'eunuque qui tremblait à côté de lui ; mais l'embarras du Bagaude le ramena à une autre pensée , et, ayant détourné ses yeux de Sathaniel, il les porta sur Éros et lui dit brusquement :

— Ce que tu viens d'annoncer à ta maîtresse est-il vrai ? le comte Agrippin doit-il livrer aux Visigoths la ville de Narbonne, et mon supplice doit-il être le prix de cette trahison ?

— Hélas ! repartit l'esclave, plus tremblant encore, j'ai répété ce que j'ai entendu dire à un muletier qui sert d'intermédiaire entre le comte Agrippin et le roi.

— Un muletier de la montagne? dit Armand, en paraissant réfléchir ; c'est possible. Je l'ai vu un jour à la porte du comte Agrippin; et, depuis ce temps, il est souvent entré dans la ville et en est sorti sous prétexte d'y introduire des provisions. Souvent j'ai admiré l'habileté avec laquelle il échappait aux Visigoths, tandis que c'était une trahison. Mais ne sait-il pas, lui, qu'il nous a souvent rencontrés dans nos montagnes, que ce n'est pas la distance qui me sépare de Narbonne qui peut

SATHANIEL. 2i5

m'empécher d'y transmettre mes ordres? Ne sait-il pas qu'il doit y avoir plus d'un de mes soldats attendant autour du camp un cri qui peut s'en élever, et qui, volant de voix en voix jusqu'aux remparts où veillent les miens, leur porterait à l'instant même l'ordre de massacrer leur prisonnier.

— Oh ! reprit vivement Sathaniel , ne pousse pas ce cri , n'essaie pas de donner la mort à mon époux , c'est alors qu'il ne le pardonnerait plus.

— Le défends- tu donc , dit Armand, pour le bonheur qu'il te donne ?

— C'est mon devoir, répondit Sathaniel en levant au ciel ses yeux pleins de larmes, quoiqu'il soit maintenant à l'abri de tous les dangers que tu peux lui susciter.

— Et c'est mon devoir , à moi , dit Armand , de sauver la ville de Narbonne.

— Tu ne la sauveras pas ainsi : la trahison du comte Agrip-, pin livrera-t-clle moins la ville anx Visigoths? et les coups de tes soldats n'atteindront point Euric.

— Je ne sais, dit Armand, si je ne pourrai prévenir la trahison d'Agrippin ; mais je suis sûr que du moins je me vengerai par avance du supplice qui m'attend ici. Je connais la ûdélité de mes soldats.

— Mais lu ne connais pas le pouvoir qui protège mon époux.

— Quel qu'il soit , il serait inutile , car mes Bagaudes ne sont pas hommes à s'arrêter devant lejseuil d'une église.

Sathaniel se tut devant cette obstination d'Armand , et, changeant aussitôt d'expression, elle lui dit d'une voix pleine de larmes et en jetant sur lui un regard qui donna à ses paroles l'accent d'une prière passionnée :

— Mais voulez-vous donc mourir ?

— Il faut bien que je m'y résigne, répondit Armand en poussant un profond soupir, car je ne vois rien au monde qui puisse me sauver.

— Ah! je l'aurais pu, moi ! s'écria Sathaniel avec une expression d'amers regrets?

— Toi, dit Armand, en la contemplant pendant quelle bais-

246 LIVRE ni.

sait son front et semblait le cacher devant l'aveu qu'elle venait de faire ; oui, dit-il, tu l'aurais pu , n'est-ce pas? grâce à ce talisman que t'a enlevé ton époux et qui a fait que nous sommes tous deux ses esclaves.

— Et je le puis encore ! reprit Salhaniel comme inspirée par une pensée soudaine, si cet homme.... ajouta-t-cllc en montrant Éros.

Elle n'avait pas prononcé cette parole qu'Armand étendit sa large main sur la tête de l'eunuque tremblant. Ce geste muet semblait dire que Sathaniel n'avait qu'un mot à prononcer pour que ce misérable ne fût plus un obstacle à ses projets.

— Non, reprit Sathaniel, lui seul peut me faire sortir de ce camp , lui seul a dans cette tente le pouvoir absolu qui fermera les yeux de tous les esclaves qui l'habitent, lis n'obéiraient pas plus aveuglément à mon époux qu'à celui qu'il leur a laissé pour maître ; et si, quand la nuit sera venue, tu peux le forcera dire à tout ce qui nous entoure qu'Euric a ordonné qu'on te rende la liberté, nous n'aurons plus à tromper que la surveillance des Visigoths qui gardent les issues de notre camp.'

Aussitôt Armand se retourna vers Éros, et lui dit lentement, comme pour bien lui faire comprendre la portée de ses paroles :

— Écoute bien ceci : de la tente où nous sommes je puis ordonner la mort de ton maître. Voici déjà la nuit qui vient ; dans une heure elle sera assez obscure pour cacher ma fuite ; jusqu'à ce moment, tu seras à côté de nous, tu y resteras attaché de manière à ne pouvoir aller avertir personne de nos projets. Quand l'heure sera arrivée de tenter la fuite, tu me guideras hors de cette tente et hors de ce camp, et, en me sauvant, tu sauveras ton maître. Si tu résistes, ou si tu hésites, je briserai ta tête entre mes mains, et je pousserai sur ton cadavre le cri de la condamnation d'Euric. Maintenant, choisis, et considère si tu seras plus fidèle à ton maître en le sauvant qu'en lui gardant son prisonnier.

Puis, sans attendre la réponse d'Ëros, il lui lia les pieds

et les mains , et le laissa dans un coin de la tente, où il pou- i vait le surveiller du regard.

Ce que venait de faire le Bagaude Armand allait à sa nature grossière , hardie, et qui en présence d'un danger avait toute l'adresse et toute la résolution nécessaires pour y échapper; mais il lui restait une heure à passer avec Sathaniel , une heure durant laquelle il demeurait, à vrai dire, seul vis-à-vis de cetle femme, dont il avait entendu de si étranges paroles et à l'amour de laquelle il devait croire. Son embarras le reprit, et il resta un moment à la considérer, tandis que, muette et les yeux baissés, elle semblait attendre que celui qu'elle voulait sauver daignât lui adresser une parole.

Toutefois le service qu'elle avait espéré rendre a Armand élait un sujet trop naturel d'entretien pour qu'il ne l'abordât pas facilement. Il s'approcha d'elle avec un sentiment de timidité qui fit sourire l'eunuque , étonné de voir cet homme si puissant trembler devant cette femme si faible; il s'approcha d'elle et lui dit :

— Pardonne-moi , si je ne te témoigne pas comme je le devrais ma reconnaissance ; je ne sais point l'art des paroles . flatteuses; mais je puis donner mon sang et ma vie à qui a protégé mon sang cl ma vie. Si je ne me suis pas trompé dans ce que j'ai cru entendre de tes paroles, tu souffres, et tu dois avoir besoin de quelqu'un qui te serve ou de quelqu'un qui te venge.

— Oh ! répondit Sathaniel , les temps prédits seraient-ils donc venus ? Non , non , reprit-elle , comme si elle chassait une pensée à laquelle elle n'osait croire, cela est impossible,

. et mes dieux m'ont trompée.

— Tes dieux ! dit Armand , n'es-tu donc pas chrétienne ?

— Je ne l'ai pas toujours été , répondit Sathaniel , et ce n'est que depuis l'époque où j'ai été exilée de ma patrie, ce n'est que depuis le jour où j'ai retrouvé mon père , Haben- Moussi, que j'ai pris ces dieux et abandonné ceux de ma mère Cadija.

— Ta mère n'était donc pas chrétienne ? reprit le Bagaude.

— Ma mère n'est point de la nation des Maures, ma mère

248 LIVRE m.

est une Arabe de la Mecque , ma mère est une fille de la tribu de Koreish, ma mère est de la famille des Hashémites, gardienne héréditaire de la Caaba ; ma mérè est une descendante du patriarche Abraham.

Armand r étonné de tous ces noms étrangers qu'il entendait pour la première fois, et désireux de poursuivre un entrelien qui ne lui laissait pas rembarras de sa position et l'instruisait de ce qu'était cette femme extraordinaire , Armand répondit à Sathaniel :

— Où donc est cette contrée que tu appelles la Mecque ? quel est ce peuple arabe dont tu me parles ? quelle est celte famille à laquelle tu appartiens ?

— Hélas ! dit Sathaniel , c'est un bien long récit à te faire, et peut-être n'aurais-tu pas la patience de l'écouter; mais s'il est vrai que tu désires me payer du service que je vais te rendre, prête-moi un moment d'attention, et tu verras ce que je puis attendre de toi. C'est plus que la vie et la liberté que tu me rendras , et si les paroles de nos prophètes ne sont pas mensongères; si, comme tout doit me le faire croire, tu es celui qui doit les accomplir, ce sera pour toi une destinée à laquelle aucune en ce monde ne pourra être égalée.

Armand passait d'étonnement en élonnement ; chaque parole qu'il entendait excitait sa curiosité , et il répondit encore avec un empressement qui témoignait de sa confiance dans la vérité des paroles de Sathaniel :

— Je t'écoute , je l'écoute.

— Attends, lui dit-elle, attends qu'on ait apporté ici les flambeaux dont on éclaire ma tente à celte heure , pour que nul ne vienne nous interrompre pendant mon récit.

Sur un signe qu'elle donna en frappant dans ses mains , deux esclaves apportèrent des flambeaux de cire dans des chandeliers d'argent , sans paraître étonnés de ce que Sathaniel ne fût point seule. Aussitôt, désignant un siège à Armand , et se recouchant sur le lit qu'elle avait quitté , comme si sa languissante jeunesse se fatiguait dans toute autre position , elle commença son récit en appuyant sur Armand ses regards timides et confians à la fois, comme ceux d'un enfant

SAT11AMEL.

qui va dire ù sa mère une faute d'amour, pour laquelle il est sûr d'obtenir son indulgence.

— Écoute , Armand , la Mecque est une ville de l'Arabie qui se baigne dans les flots du Caïbar; c'est dans cette ville que s'élève la Caaba, qui est le temple de nos dieux ; c'est près de ce temple que se trouve le puits de Zemzem , que l'ange montra à la malheureuse Agar lorsque son fils Ismaël périssait de soif dans le désert ; les Arabes sont les descendans de cet Ismaël, et leur race vagabonde a cruellement accompli les menaces du Dieu des Juifs. Ma famille est la première de celle race, et c'est à elle qu'est confiée la garde du temple. Ma mère , Cadija , était une des neuf jeunes filles chargées de jeter, sur le tombeau d'Abraham , le voile de lin envoyé tous les ans par le roi des Homérilcs. Il y a vingt ans, Haben-Moussi suivit une caravane de pieux pèlerins qui venaient à la Mecque; et quoiqu'il fut déjà chrétien, il osa s'introduire comme un des nôtres dans le temple dllébal. Il vit ma mère aux pieds de la statue d'agate rouge de ce Dieu terrible, et il prit dans ses yeux un amour non moins puissant que celui qu'il lui inspira , car à cette époque Haben-Moussi était dans toute sa # beauté; il séduisit ma mère par des charmes inconnus , et ce fut dans le temple même de la Caaba que Cadija fit de son amour un horrible sacrilège. Je naquis lorsque mon père avait déjà quitté la Mecque depuis long-temps ; ma mère Cadija parvint à cacher ma naissance, et me fit passer pour un de ces enfans qu'on déposait quelquefois à la porte du temple. Mais , voulant que mon nom aussi bien que ma naissance lui rappelassent la profanation dont elle était coupable , elle me donna ce nom de Salhaniel , que ; je porte , comme si j'étais née de Satan , qui séduisit la première femme et qui voua à la mort la race humaine toute entière. Je fus élevée par elle et initiée dans les secrets du temple : j'appris à adorer le soleil, la lune et les étoiles; j'appris leur nom, leur disposition et le lieu du ciel où elles se montrent chaque jour ; j'appris le langage secret de leur mouvement régulier; j'appris l'art de les faire obéir par de puissantes conjurations; et moi, que ma naissance devait condamner à servir de victime dans ce tem-

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pic, je devins une des filles sacrées chargées de veillera sa propreté. J'y demeurai ainsi jusqu'à l'âge de quinze ans, et probablement j'y aurais fini mes jours, si, à cette époque, le secret de ma naissance n'avait été découvert. Ce malheur arriva il y a trois ans. Après avoir visité sept fois les montagnes voisines de la Mecque et avoir jeté, à sept reprises, des pierres dans la vallée de Mina, à l'époque où les pèlerins de l'Arabie abondent à la Mecque, une troupe de ces hommes s'avança un matin vers la Caaba. Arrivés à quelque distance du temple, ces pèlerins se dépouillèrent, selon l'usage, de leurs vètemens, et firent sept fois le tour de la Caaba en baisant, à chaque fois, la pierre noire du seuil; ils entrèrent ensuite dans le temple, et, par une magnificence inouïe, ils immolèrent un mouton devant chacune des trois cents statues d'aigles, de lions et de gazelles qui ornaient le temple. Lorsqu'ils s'approchèrent de la statue d'Hébal, il sembla que l'enceinte s'éclairait d'une plus vive lumière , le dieu parut s'agiter sur sa base , et Abdol-Motalleb , le plus ancien et le plus vénérable des gardiens de la Caaba, leur dit, en voyant s'avancer douze chameaux destinés !m sacrifice : « — Avez-vous donc un si grand crime à expier, pour offrir de si riches offrandes? — Non, répondit le chef de ces pèlerins, mais voici ce qui nous est arrivé il y a peu de jours. Nous traversions lentement le désert, lorsqu'un vieillard, que nous n'avions point aperçu dans cette plaine immense, où le moindre brin d'herbe attire les yeux du voyageur, se montra soudainement à nos yeux et dit : « Vous allez au temple de la Caaba : vous êtes de fidèles Arabes, et vous vous chargerez de la mission que je vais vous confier. Le temple est souillé , et il n'y a qu'un large sacrifice de sang qui puisse laver cette souillure : faites immoler les trois cents moutons et les douze chameaux que voici, devant les statues de nos dieux ; si ces victimes ne leur suffisent pas, ils désigneront celle qui doit les apaiser. » Nous écoutions ce vieillard avec surprise, car tandis qu'il parlait de ces" trois cents moutons et de ces douze chameaux, il était seul devant nous ; mais au moment où nous allions le traiter d'insensé, il disparut, et les douze chameaux et les trois cents moulons parurent à nos

SATIIÀNIEL. ' 251

yeux sans que nous puissions dire de quel côté ni de quelle manière ils étaient ainsi arrivés dans le désert. Maintenant nous avons accompli les ordres du divin vieillard , c'est à loi de savoir si nos dieux sont satisfaits. » — Abdol-Motalleb écouta ce récit d'un air farouche, et se tournant vers notre dieu, les mains appuyées sur l'épaule de deux esclaves, selon l'usage observé dans nos saintes prières, il demanda à ITébal s'il ne désirait point d'autre victime. Ce dieu terrible porte dans sa main sept flèches sans plumes ni pointes, symbole sacré de la science qu'il a du passé , du présent et de l'avenir. A peine Abdol-JIotalleb eut-il prononcé les dernières paroles de sa prière , que le dieu tourna lentement sa main vers l'endroit où je me tenais et que ses flèches, dirigées contre moi, me désignèrent à tous les regards. — « Voilà! voilà la victime qu'il faut immoler! » s'écria Abdol-Motalleb ; et déjà il s'avançait vers moi le poignard levé, quand ma mère, emportée par sa tendresse, se précipite au devant de ses coups en s'écriant : « Non! non! vous ne tuerez point ma fille. » — Cette révélation inattendue frappa tout le monde d'une telle stupeur, que ma mère eut le temps de passer à mon doigt l'anneau sacré qu'elle possédait, en me disant rapidement : — « Prends cet anneau , car celui qui le portera ne périra jamais , ni par les armes des hommes, ni par les orages du ciel, ni par les tempêtes de la mer. » Elle n'avait pas achevé qu'elle tomba sous les coups d' Abdol-Motalleb , car clic s'était dépouillée pour moi du talisman qui protégeait sa vie. Souvent, dans ses jours d'amer désespoir, elle m'avait reproché ma naissance , et m'avait dit le nom de mon père en le maudissant; mais à ce moment j'appris quel grand sacrifice sa tendresse pour moi venait d'accomplir. En effet , tandis qu'elle tombait à mes pieds sanglante et inanimée, les coups d'AbdoI- Motalleb glissèrent sur moi , les lances dirigées contre ma poitrine semblaient s'émousser, et les flèches qu'on me lançait expiraient à mes pieds. Je m'enfuis de la Caaba, poursuivie par les traits et les pierres, dont aucune ne vint m'atteindre; mais la vengeance des gardiens du temple ne pouvant s'exercer par la force , espéra réussir d'une autre manière, Il fut or-

LTV RE l!ï.

donné à tous les Arabes do me refuser le pain et l'eau nécessaires à la vie; toutefois nos dieux ne voulaient pas sans doute d'autre victime que celles qu'ils avaient obtenues , car les racines et les fruits que je dérobais dans les jardins soutinrent ma misérable existence. Ce ne fut qu'après de longues tortures que je me décidai à abandonner ma patrie. Ma mère m'avait dit que je retrouverais mon père Haben-Moussi de l'autre côté de la mer Bleue, qui sépare l'Afrique de l'Europe. J'entrepris seule ce rude voyage , seule je m'aventurai dans le désert malgré tous ses dangers. Vainement le vent fatal de l'Afrique élevait autour de moi ces tourbillons de sable qui engloutissent des caravanes tout entières, ils m'enveloppaient sans me toucher, et, par un prodige inoui , je m'élevais sans cesse au dessus de leurs flots , comme un habile nageur au dessus des vagues d'un torrent. Vainement les lions et les panthères hurlèrent autour de moi , il me suffisait d'attacher sur eux mes regards , et ils venaient en rampant lécher mes pieds brisés par la marche. Souvent ils m'ont conduite à la fontaine, où j'ai pu rafraîchir ma soif; souvent ils m'ont conduite dans les cavernes, où je pouvais me mettre à l'abri des rayons ardens du soleil. Enfin , lorsque j'arrivai au bord de cette mer qui me séparait encore de la terre habitée par mon père, j'osai seule me confier sur un frêle esquif à ses vagues redoutables, et, de même que le désert, la mer me laissa passer malgré ses tempêtes et ses vents furieux. Je traversai de même cette terre d'Europe hérissée de barbares ; partout je marchai librement , grâce au précieux talisman de ma mère , et ce fut grâce à lui , sans doute , que je retrouvai mon père Haben-Moussi.

Armand avait écouté ce récit débité avec une si naïve simplicité, qu'il semblait que Sathaniel racontait des choses qui ne devaient pas étonner personne.

Subjugué à la fois par tout ce que la renommée racontait de celte femme , par le charme d'une beauté que la nature semblait avoir douée de toutes les séductions , par l'harmonie d'une voix qui vibrait à la fois dans l'oreille et dans le cœur, Armand ne douta d'aucune des choses qu'il venait

SATHANIBL.

d'entendre, et le premier mot qu'il adressa à Sathaniel fut celui-ci :

— Et tu n'as plus ce précieux talisman?

— Je l'ai perdu , répondit-elle, et j'ai perdu, avec lui , non seulement le pouvoir qui me protégeait, mais la destinée qui y était attachée.

— Et quelle était cette destinée? dit Armand.

— Hélas ! dit Sathaniel , c'était une trop haute fortune pour moi ; car celui à qui j'aurais donné cet anneau en même temps que mon amour, devait devenir le roi le plus puissant de ce monde.

— Et (u l'as donné au prince Euric ? s'écria Armand.

— Le prince Euric me l'a ravi pendant mon sommeil ; mais cet anneau n'a gardé, pour lui, que celle vertu qui l'a fait

* échapper à tes coups et qui m'avait, jusqu'à présent, sauvée de ses violences ; car maintenant il faut que je me résigne à la mort dont il m'a souvent menacée.

— Et penses-lu, reprit Armand, que je ne saurai pas t'en préserver? Tu m'as offert la liberté, ma liberté sera ton salut.

Sathaniel sourit tristement , et répliqua en attachant sur la terre un regard sombre et fixe :

— Si tu ne peux me rendre cet anneau , tu ne peux pas me protéger contre mon époux. Tu ne sais donc pas qu'Euric , s'il le veut, viendra au milieu de tes montagnes, pénétrera dans ta demeure et me frappera même dans tes bras, sans que tes coups effleurent sa poitrine invulnérable? Et ce pouvoir, il le gardera tant qu'il gardera son talisman.

— Et ne sais-tu aucun moyen de le lui ravir?

— Un seul, et c'est celui qu'il a employé contre moi : il faudrait le surprendre dans son sommeil. Je l'ai lenlé souvent sans pouvoir jamais l'approcher. H le savait si bien , que sa défiance plaçait des gardes à toutes les entrées de son appartement; et maintenant il est à Narbonne , et demain Narbonne sera à lui.

— Mais , dit Armand à voix basse , que je sorte de ce camp , tt je serai à Narbonne avant les Visigoths.

— Tu pourrais y rentrer ? s'écria Çathaniel. Oh ! nous se-

rions sauvés alors, car tu saurais bientôt la demeure d'Euric ; ton autorité te la ferait ouvrir, et alors même qu'Euric ne dormirait pas, il suffirait de ta force pour le contenir pendant que je lui arracherais le fatal anneau.

— Tu as raison , dit Armand : la nuit doit être close , et il est temps que nous partions.

. A ce mot d'Armand , Sathaniel parut frappée d^un nouvel effroi. Il sembla qu'elle découvrît tout à coup le danger et l'audace d'une pareille action , et elle s'écria en reculant :

— Partir avec toi!... partir... moi!... non... non! Sauvetoi , Armand; quant à moi , je reste.

Elle s'arrêta, puis reprit en cachant son visage dans ses mains :

— Que ferais-tu de moi , grand Dieu ?

— Sathaniel, dit Armand , dont le cœur bondit pour la première fois dans sa poitrine agitée par un sentiment indéfinissable ; Sathaniel ! laisse-moi te sauver, et tu me diras après ce que tu veux que je fasse; et, ce que tu voudras, je l'accomplirai.

Sathaniel écarta ses mains de ses yeux , et , fixant un regard de désespoir sur Armand , elle lui dit :

— Je suis mariée , Armand.

— Ton époux ne sera pas toujours invulnérable, répliqua le Bagaude en retrouvant cette féroce expression de menace qui lui était habituelle.

Sathaniel détourna les yeux et reprit, après un moment de silence :

— Mais es-tu sûr de pouvoir rentrer dans Narbonne? Elle s'arrêta, et reprit à voix basse :

— Écoute, écoute. Quand je t'ai promis ton salut, je n'ai pensé qu'à toi; j'étais résolue à mourir; maintenant, oh! maintenant je voudrais vivre... Si tu ne peux rentrer dans Narbonne et reprendre ce talisman, je suis perdue.

— J'y rentrerai, te dis-je. Ce sont mes soldats qui occupent la plupart des portes; ils doivent être à celle qui est en face du camp; un cri qu'ils connaissent les avertira de mon aproche.

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— En es-tu sûr?

— Écoute , reprit Armand.

Et, tout aussitôt, il jeta un cri lent et prolongé dont la note aiguë sembla percer l'air comme une flèche , et dont bientôt ils entendirent l'écho plus près d'eux qu'ils ne Pavaient pensé.

— Silence , dit Salhaniel.

— Tu as entendu, reprit Armand; maintenant ils savent que je puis être libre.

— Sans doute, "dit Salhaniel; mais en te voyant accompagné d'une étrangère, peut-être refuseront-ils de l'ouvrir les portes ?

— Ils m'ouvriront , fussé-je suivi d'une armée , quand je leur aurai dit le mot sacré qui nous sert de talisman; celui pour lequel ils me livreraient Narbonne pour la livrer aux Visigoths , si je le disais; le mol qui nous fait reconnaître les uns par les autres quand nous nous rencontrons à des distances éloignées ; car notre association s'étend d'un bout à l'autre des Gaules ; elle embrasse les villes aussi bien que les forêts et les campagnes; mais il me serainntile, ils reconnaîtront ma voix.

— Oh! s'écria Salhaniel avec une surprise haletante, au fond de laquelle perçait un joie anxieuse ; votre association s'étend sourdement d'un bout de la Gaule à l'autre... Mon Dieu... ne me trompe pas, Armand ! C'est ainsi que m'a été désigné celui à qui doit appartenir ce précieux talisman : un roi caché dans l'ombre jusqu'au jour où il se lèvera radieux et puissant comme le soleil ; un roi qui n'aura qu'un mot à dire pour se faire obéir, et ce mot , n'est-ce pas...

Elle s'arrêta comme épuisée par tout ce qu'elle éprouvait de violentes sensations ; puis elle reprit :

— Oh ! non , je suis folle : ce ne peut être celui qui est gravé sur l'anneau sacré!

— Que dis-tu ? reprit Armand ; ce mot est gravé sur cet anneau ? quel est-il ?

— Je me trompais, reprit Salhaniel; car il m'a été dit qu'il me serait prononcé par la bouche même de celui qu'attend cette grande destinée.

— Et ce mot , n'est-ce pas : Abràxàs? 1 dit Armand à voix basse, entraîné qu'il était par l'espérance inouïe que Sathaniel lui avait jetée dans le cœur, égaré par cet entrelien où tout était enchantemens surnaturels, et les choses qu'il entendait et la femme qui les lui disait.

— Abraxas ! s'écria à son tour Sathaniel d'une voix retentissante et comme emportée par la joie... Abraxas ! répéla-telle, c'est cela...

Puis elle tomba à genoux et dit humblement :

— Si les oracles d'Hébal sont vrais, maître, commande à son esclave.

— Oh ! silence , silence , reprit Armand , et hâtons-nous.

— Oui , dit Sathaniel en se relevant et en retombant sur son lit, oui... mais ma tète s'égare , mon cœur se perd... Oh ! je ne rêve point, n'est-ce pas?...

— Viens... viens... , dit Armand , la nuit s'avance.

— Oh ! l'heure est encore bien loin où ils doivent entrer à Narboime... Un moment... un moment, je t'en supplie, al-

» C'est à la fois le nom de pierres précieuses sur lesquelles on gravait des caractères hiéroglyphiques , et le nom d'un dieu cabalistique. Ces pierres , qui ne s'appelaient abraxas qu'à cause du nom qu'on y gravait , étaient considérées comme des charmes et des amulettes 1res puissantes. D'après saint Irénée , ce nom , ce mot , ce dieu , ce signe de reconnaissance fut inventé vers le milieu du deuxième siècle. Nous ne chercherons pas à deviner s'il veut dire soleil , ou à donner un tableau des nombres qui se trouvent dans les lettres ; mais nous dirons avec lui qu'il fut le mot de ralliement de tous les hommes liés à quelque association secrète ou à des pratiques occultes. La franc-maçonnerie n'a pas d'autre origine, la cabale non plus, et Abraxas est le dieu de toutes les sectes occultes. Du reste , je profite de cette note pour dire qu'à l'exception de la partie surnaturelle de l'histoire de Sathaniel, elle repose toute sur de* coutumes et des mœurs vraies. Ce n'est pas sans intention que j'ai fait Sathaniel de la famille qui , quelques années plus tard , vit naître Mahomet. Quant aux pèlerinages à la Mecque, ils existaient avant lui. D'une autre part, les Juifs, que les Arabes appelaient les peuples du grand livre ( la tfible } , avaient accepté l'origine qu'il leur donne , et regardaient Ismaël comme leur générateur.

tends un moment... Écoute... écoute... écoule, on approche de cette tente.

Ils prêtèrent l'oreille, et la voix de Théodoric se fit entendre.

— Pourquoi , dit-il , des flambeaux dans cette tente. Apprenez à Tépouse de mon frère qu'il n'y a plus d'allumés que les feux de garde ; allez, et j'espère que bientôt ces flambeaux seront éteints.

— Je vais lui transmettre ta volonté, répondit une autre voix.

— Du reste, ajouta Théodoric, mes ordres sont-ils exécutés.

— Les soldats d'Euric, répondit-on, seront prêts â la sixième heure de la nuit.

— Qu'on ait soin de les éveiller à l'heure désignée.

— Il suffit.

Tout rentra dans le silence, et Sathaniel reprit :

— Nous avons assez de temps. Maintenant, Éros, dit-elle , en s'adressant à l'eunuque, tu vas me guider pour reconnaître de quel côté s'est dirigé Théodoric , car lui seul serait assez hardi pour oser arrêter notre marche.

— Ne sors point seule avec cet homme , dit Armand.

— Je prendrai ce poignard, repartit Sathaniel, avec un sourire superbe; et tirant celte arme du chevet de son lit, elle ajouta : Il ne faut pas plus que le courage d'une femme pour faire trembler un vil eunuque.

Armand délia Éros, et Sathaniel, s'étant approchée d'Armand, reprit tout bas :

— Éteins ces flambeaux pour que Théodoric n'ait pas un prétexte à repasser de ce côté... et maintenant attends-moi... attends-moi...

En prononçant ces paroles elle s'arrêta devant Armand, l'enveloppa , pour ainsi dire , d'un regard éclairé de joie , de courage et de triomphe ; puis , appuyant la main sur son cœur, elle s'écria :

— Armand , Armand ! je t'aime !

Mais avant que le Bagaude pût répondre à cet aveu , elle souflla sur les flambeaux et sortit de la tente.

Armand , demeuré seul dans l'obscurité , récoula tandis qu'elle s'éloignait.

Bientôt il se prit à repasser tout ce qu'il venait d'entendre. Il était dans la position d'un homme à qui Ton a jeté à plei- • nés mains des diamans et des pièces d'or, et qui, ébloui de leur éclat, ivre de tant de richesses, occupé à les dévorer en espérances, n'a pas eu le temps d'en. reconnaître la juste valeur.

Armand se replaça en face de Sathaniel.

ïl avait écouté durant une heure des choses si étranges, /ju'en se les rappelant les unes après les autres, même sans les discuter, il laissa s'écouler un temps assez considérable avant de penser au retour de SaihanieL Cependant, quand après cette espèce de revue de son long entretien, il en revint à l'instant où elle l'avait quitté , il commença à l'attendre et à mesurer l'heure qui s'était écoulée; puis l'inquiétude le gagna, sinon pour lui du moins pour elle. 11 craignit une trahison d'Éros ; cette crainte l'occupa encore assez longuement, et son attente devint tellement inquiète qu'il se repentait, pour la première fois de sa vie , d'avoir risqué le salut ou la vie d'un autre pour son intérêt personnel. Le sort de celte femme seul l'alarmait.

Il était demeuré sous un charme si puissant que la pensée d'une ruse de Sathaniel ne pouvait lui venir à l'esprit. D'ailleurs à qui aurait pu servir celte ruse?

Le Bagaude Armand, qui avait servi les projets de Sathaniel contre son époux, n'ignorait pas que le mariage qu'elle avait imposé à Euric, Euric le lui avait à son tour imposé comme un esclavage.

a Cependant le temps se passait et rien ne venait.

Enfin Armand se décida à sortir de celte tente, et , comme il cherchait dans l'obscurité l'issue par où Sathaniel avait fui, il aperçut tout à coup une vive lueur qui pénétra à travers l'épaisseur des toiles; il entendit des cris lointains et un tumulte qui n'était point celui d'un camp qui se lève. Il étendit les mains de toutes parts, et en même temps il toucha la toile de la tente, mais il n'y put trouver d'issue.

Alors une terreur inconnue s'empara de lui, tandis qu'il voyait la lueur qui pénétrait dans la tente , devenir plus vive et qu'il entendait le tumulte grandir au loin. L'effroi qui sur-

prit Armand ne dura qu'un instant ; les contes fabuleux de Sathaniel se dissipèrent devant ce jour sanglant qui se levait sur sa tête. 11 chassa toutes ces idées de puissances surnaturelles dont il s'était laissé étourdir. Pour parer à un danger présent le courage lui revint avec la raison. Saisissant ces voiles pendant autour de lui, il les arracha, les fit tomber, et se vit au centre de ce camp presque désert. La lueur sanglante qui l'éclairait était l'incendie allumé dans les premières maisons de Narbonne. Les cris, le tumulte qui l'avaient frappé,, c'étaient les angoisses d'une ville surprise dans son sommeil. A la clarté des flammes qui rougissaient les remparts, il voyait les Visigoths courant sur les murailles , il voyait ses propres soldats fuyant ou combattant, mais partout massacrés. Il restait immobile à contempler ce spectacle, ne pouvant rassembler ses idées; mêlant, dans les imprécations sourdes qui s'exhalaient convulsivement et comme malgré lui de sa poitrine, les noms du comte Agrippin et de Sathaniel, et ne pouvant se rendre compte de celui qu'il accusait dans son désespoir ; enfin il se baissait pour ramasser une arme qui était à ses pieds lorsque tout à coup Gandoin, à la tête d'une troupe de soldats visigoths, parut devant lui. L'aspect de cet homme rappela Armand à lui-même. Sa rage ne fut pas moindre, mais elle trouva à qui s'adresser.

— Oh ! s'écria-t-il, lâches, qui tuez la nuit les villes endormies ; il y a donc ici un homme plus lâche que vous, le comte Agrippin vous a donc livré la ville ?

— Ce n'est pas lui, répondit Gandoin , en s'ap prochant du Bagaude et en lui parlant à voix basse.

— Ce n'est pas lui , c'est donc elle , c'est donc Sathaniel ? reprit Armand avec un cri où il y avait autant de douleur que de colère.

— Ce n'est pas Sathaniel.

— Et qui est donc l'infâme ?

L'infâme! dit Gandoin, c'est le Bagaude Armand qui a livré la ville aux Visigoths , en disant à la femme d'un de leurs princes comment on pouvait y pénétrer.

Armand demeura un moment anéanti. Un sourd gémissement

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sortit de sa poitrine. On vit se gonfler les veines de son front , sa face devint pourpre, puis une pâleur livide succéda à celle rougeur; il parut prêt à défaillir : mais tout à coup, comme un tigre entouré de chasseurs, il tourna autour de lui ses regards fauves et furieux et s'élança d'un bond sur Gandoin. Il le renversa comme un faible enfant, et, avec une rapidité qui trompa la poursuite des soldats visigoflis, et qui le mil bientôt hors d'atteinte de leurs traits, il disparut de leurs yeux.

Toutefois ils s'assurèrent qu'il n'avait point dirigé sa course du côté de Narbonne, et qu'il s'était enfoncé dans un bois qui bordait la route de Toulouse.

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