‹ SathanielChapitre 12 sur 17 · L'ÉVÈQUE · texte numérisé non relu

L'ÉVÈQUE

Pendant que cette scène se passait entre Euric et Sathaniel, une autre, d'un caractère bien différent, avait lieu dans le palais d'Herme.

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Comme nous l'avons dit , Alidah était retournée chez «lie ; elle y était retournée seule. Le reste de protection que Théodoric lui avait accordée , en retenant le comte Bold près de lui, avait ajouté à son malheur cet isolement encore plus épouvantable que le malheur lui-même. Adilah, demeurée en présence de son père après la condamnation qui venait de la frapper, Alidah se serait sans doute trouvée exposée à des menaces, à des violences, à des malédictions; mais ces menaces, ces violences et ces malédictions eussent été pour elle comme un dernier lien qui rattachait encore à une affection quelconque. Son père irrité n'en était pas moins son père. Il n'y a pas de colère au bout de laquelle ne puisse se trouver un pardon ; il n'y a pas de menace qui ne puisse amener une caresse , il n'y a pas de reproche qui ne puisse finir par une consolation ; mais l'isolement, mais l'abandon , mais n'avoir personne à qui demander grâce à défaut de protection , n'avoir personne à qui crjer : « Je suis innocente ! » au risque de s'entendre répondre : « Tu es coupable! » c'est un affreux et épouvantable supplice; c'est le supplice du malheureux égaré dans le désert, et dont l'œil cherche vainement un être vivant, fût-ce un ennemi ; c'est le supplice d'un infortuné qui meurt de soif et qui demande une coupe, fût-elle empoisonnée; c'est le supplice du prisonnier jeté dans les oublioltes et qui appelle quelqu'un, fût-ce le bourreau.

Ainsi fut Alidah durant la journée où elle demeura seule dans le palais de son père ; tout son jeune cœur se tordait à souffrir sans trouver une larme pour se soulager, toute sa jeune tête se perdait à peser son malheur sans penser à un moyen d'y échapper. Elle avait fini par s'asseoir dans le coin d'une salle obscure ; serrée et repliée sur elle-même, comme quelqu'un qui a froid, poussant au hasard des exclamations auxquelles elle-même ne prêtait pas un sens, tournant autour de la même idée avec cette incertitude qui amène la perte de la raison , comme un voyageur tourne autour d'un précipice où il tombera nécessairement. Ses yeux promenaient autour d'elle d'étranges regards, plus étonnés que douloureux ; il lui venait sur les lèvres des sourires vagues ;

elle jetait ses mains au hasard comme pour s'appuyer sur des objets qui n'existaient pas; elle en était enfin à ce point où Ton devient folle, lorsque tout à coup Armand entra dans la salle où elle se trouvait. i <

Comme le voyageur égaré qui retrouve sa route, comme le prisonnier mourant de soif ou de faim , à qui on apporte le pain et l'eau , Alfdah poussa un cri de rcmerciment qui ne pouvait que s'adresser à Dieu, en apercevant le Bagaude.

— Je sais, dit Armand, avant qu' Alidah eût le temps de prononcer une parole, je sais le jugement qui te flétrit; je sais que, pour ne pas exposer les jours de Firmin, tu t'es laissé accuser, juger et condamner ; je sais ce que t'a réservé l'infâme Sathaniel , et je viens pour t'y soustraire. Déjà la nuit était assez obscure pour protéger mon entrée dans la ville de Narbonne , elle cachera de même notre sortie. Viens , suis-moi , Firmin t'attend aux portes de la ville.

— Firmin ! s'écria Alidah , à qui la transition subite d'une si profonde douleur à une si grande joie donna une expression de bonheur impossible à décrire; Firmin! répéta-tell?.

— Oui , reprit Armand , Firmin , ou plutôt Aspar, le fils de Thorismond; il est libre , je l'ai arraché à sa prison , j'ai gagné ou massacré ses geôliers; et, tandis que les Visigoths se reposaient ici dans leur victoire, je leur suscitais un plus puissant ennemi que tous ceux qu'ils ont vaincus; car cet ennemi, c'est la division; viens, Firmin t'attend.

— 11 est libre ! répétait Alidah, qui manquait de paroles et de force pour dire tout ce qu'elle éprouvait ; il est libre ! il vient me chercher! où est-il? où est-il? courons vers lui.

Le Bagaude allait entraîner Alidah, dont l'agitation et le délire joyeux se trahissaient par des rarmes et des cris, quand son désespoir n'avait pu trouver qu'un morne silence; le Bagaude , disons-nous , allait l'entraîner, lorsque , par une singulière fatalité, l'homme qui lui avait déjà enlevé cette jeune fille comme une proie vint encore la lui enlever comme une espérance; cet homme , c'était l'évèque Herme.

— Où vas-tu? dit-il à Alidah en la retenant.

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— Je vais retrouver mon époux , répondit-elle , tellement exaltée par le sentiment qu'elle éprouvait, que la présence d'Hcrme ne la frappa point comme une surprise. -

— Tu n'as point d'époux en ce monde, dit Herme, cl ce n'est point là ce que lu m'avais promis.

— Mon père! s'écria violemment le Bagaudc, c'est assez avoir prêché votre morale à cette jeune fille, laissez-la partir ; celui qui l'attend ne peut attendre long-temps , car il y va de sa tète , s'il était découvert dans l'asile où il est caché près de Narbonne.

— Oui, reprit Alidah, en s'adressant à Hernie avec une joie si confiante qu'il semblait impossible qu'on pût lui opposer un refus; oui, dit Alidah, Firmin est libre, il m'attend, il vient me chercher. Ne le savez-vous pas? il nVatlend.

— Et dans quel but? reprit l'évéque.

— Tu le demandes? reprit le Bagaude; Alidah n'est-elle pas son épouse devant Dieu, et ne doit-elle pas le devenir bientôt devant les hommes?

— Si elle sort d'ici , dit l'évéque, elle doit renoncer à Gcltc espérance.

— Oh ! mon père, s'écria Alidah , en reculant avec épouvante, m'empêcheriez-vous de rendre légitime l'amour coupable que j'ai dans le cœur?

— Non , ma fille , je ne serai pas un obstacle à l'accomplissement des lois divines et humaines ; mais je serai un obstacle à l'accomplissement de projets sanglans et sacrilèges, dit Herme en regardant Armand avec sévérité.

— Malédiction sur loi, prêtre obstiné ! s'écria Armand en tirant son poignard, tu ne seras un obstacle à rien. Cède-moi la place, nous ne sommes pas ici dans la tour de Barthélemi, où j'avais le temps de l'écouter et où je pouvais me laisser gagner à les paroles ; nous sommes à Narbonne , dans une ville où le marbre sur lequel je marche tremble sous mes pas , où le toit de cette maison tremble sur ma tête, où je puis être englouti ou écrasé.

— Va donc, repartit Herme , échappe-toi... fuis de celte ville, tu en as encore le temps... Il te reste celte nuit... c'est

la seule grâce que j'aie pu obtenir pour toi ; mais tu n'entraîneras pas cette jeune fille, tu n'entraîneras pas Firmin dans l'abîme où tu veux les conduire.

— Je les conduis au pouvoir, à la gloire , au bonheur !

— Tu les conduits à la misère, à la trahison , à l'infamie !

— Allons, s'écria le Bagaude en fureur, livre-nous passage. Viens, enfant , un instant de retard , et lu perds Firmin.

— Un pas hors de cette maison, s'écria l'évêque, et tu te perds !

— Mais vous ne savez donc rien, reprit Alidah , vous ne savez pas que je suis condamnée , que je suis une femme flétrie et déshonorée , si je reste.

. — Une fille flétrie et déshonorée , si tu sors.

— Demain, je serai esclave.

— Demain , tu seras libre.

— Traitée comme une criminelle.

— Fière de ton innocence.

— Je passerai pour la maîtresse d'Euric.

Tu seras l'épouse de Firmin.

— Mon Dieu ! que faire? s'écria Alidah , ô mon Dieu! Alidah se tenait entre le Bagaude et réveque, incertaine,

jetant à l'un et à l'autre des regards supplians, ne sachant à laquelle de ces deux paroles elle devait obéir, lorsque Herme , voulant faire cesser celle incertitude , éleva la voix et s'écria :

— Viens , Firmin , viens décider toi-même de ton sort et de celui d'Alidah.

A cet appel, Firmin parut, et Alidah , chez qui tant d'émotions successives avaient épuisé toutes les forces du corps, fit un pas vers lui ; mais comme si un coup terrible l'eût frappée au cœur, elle poussa un cri , pressa sa main sur sa poitrine , et, se laissant défaillir, elle tomba sur un siège, pâle, haletante, éperdue. Firmin voulut s'élancer vers elle, le Bagaude l'arrêta.

— Qui t'a amené? lui dit-il ; pourquoi n'es-tu pas resté dans la maison de Zama où tu devais m'attendre ?

— C'est chez Zama que le saint évêque est venu me cher-

flier.

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