L'ÉVÊQUE
— Viens donc , dit le Bagaude , nous sommes découverts . viens.
— Qu'on ferme les portes de ce palais, et que personne n'en puisse sortir ! s'écria Herme.
— Trahison ! dit le Bagaude , trahison ! Ah ! voilà donc le prix du sang que j'ai versé pour la défense de ta ville, misérable évêque !...
— Vois ce clepsydre , dit Herme : quand l'eau marquera la quatrième heure de la nuit , les portes de ce palais se rouvriront pour vous tous, et moi-même je vous conduirai jusqu'aux portes de cette ville; mais durant les deux heures qui vont s'écouler, vous resterez en mon pouvoir et vous m'écouterez, car j'ai de grandes nouvelles à vous apprendre ; à toi d'abord , Firmin ; à toi , Alidah ; à toi-même , Armand.
Le Bagaude contint sa fureur et dit à l'évêque :
— M'expliqueras-tu comment Firmin est en ce lieu et par quelles promesses tu l'as fait manquer à sa parole?
— Je ne lui ai promis ni couronne, ni vengeance, ni gloire, car je n'ai qu'à lui offrir l'obscurité, le repentir et l'exil.
— Et il t'a suivi !
— Je le menais près d'Alidah.
— Et il ne sait donc rien ?
— Non, dit l'évêque, j'ai voulu te laisser le soin de lui apprendre le destin que tu lui prépares, et c'est devant toi que je l'instruirai de celui que je lui puis assurer.
— Je te demande , dit le Bagaude , comment tu as appris l'évasion de Firmin ; tu étais à Toulouse quand je suis parvenu à l'arracher à sa captivité et je t'avais dit mes projets. Je les ai tentés malgré tes vaines remontrances, et je les accomplirai malgré tes menaces. Mais , dis-moi , quelle magie t'a conduit à Narbonne aussi vite que nous ; quelle fatalité t'a poussé à venir te mettre entre moi et ma vengeance, vieillard, qui sais pourtant bien que je l'atteindrai , fallût-il passer cette fois sur ton cadavre.
— Si la marche des ambitieux est rapide, dit l'évêque, celle du prêtre chrétien ést infatigable; si l'amour d'une
femme donne des forces à la jeunesse , la voix de l'humanité en donne de plus grandes à la vieillesse. J'étais déjà dans Narbonne quand vous erriez encore autour de la ville pour attendre la nuit, et lu dis peut-être plus vrai que tu ne penses, quand tu dis qu'il te faudra passer sur mon cadavre pour atteindre la vengeance.
— Et qui t'a enseigné , dit le Bagaude, la retraite où j'avais caché Firmin?
— Barthélemi, qui te suivait, tandis que je me rendais au palais d'Euric. Mais ni loi ni moi n'avons de temps à perdre; dis à ce jeune homme ce qu'il est ; je lui dirai, moi , ce qu'il doit être.
— Quoi ! dit Alidah en so levant , Firmin ignore encore... .
— Laisse parler cet homme , dit Herme , et toi , Firmin , écoule attentivement et n'oublie pas^que cet entretien est plus solennel pour toi que pour aucun d'entre nous.
Firmin écoutait véritablement d'un air surpris tout ce qu'il entendait, et Alidah suivait avec anxiété le mouvement de cette scène qu'elle cherchait vainement à s'expliquer, et qui était peut-être encore plus inconcevable pour Firmin. Ce fut donc avec un sentiment indéfinissable de crainte et d'espoir que le jeune Romain attendit les paroles du Bagaude.
— Écoute, lui dit celui-ci: lorsque l'évéque Herme m'envoya à Toulouse pour connaître les projets des Visigolhs, je tentai de le sauver. La présence de Thcodoric dans celte ville épouvanta les gardiens, cl ils refusèrent mes offres et mon or. Quand la trahison d'une femme eut livré Narbonne aux Visigolhs, séparé des miens, demeuré seul, n'ayant ni soldats ni pouvoir, une espérance me resta : celle de le sauver encore. Je retournai à Toulouse , je me cachai dans les repaires les plus infâmes. Je cherchai les amis que j'avais dans la ville, je demandai et j'obtins de leurdévoûment ce qui leur restait d'or. J'exigeai d'eux qu'ils risquassent leur vie pour un dernier service. Leur or servit à corrompre une partie de tes gardiens, leur dévoûment m'aida à égorger ceux qui voulurent résister. Grâce à moi tu es libre.
— Je le sais , dit Firmin , et depuis deux jours je me de-