‹ SathanielChapitre 14 sur 17 · LÉVÊQUE · texte numérisé non relu

LÉVÊQUE

mande encore quel intérêt a pu te pousser à une entreprise si périlleuse.

— Et cet étonnement n'a pas été au delà! dit Armand. Lorsque je t'ai dit qui j'étais, lu n'as pas cherché à-comprendre que le roi des Bagaudes ne pouvait s'intéresser à un Romain obscur.

— Je venais vers Alidah , je me suis oublié.

— Et maintenant ne comprends-tu pas que , pour moi et pour Hernie . la liberté et la vie du pupille du vieil Attale, seraient une chose bien indifférente , si ce n'était que la vie et la liberté du Romain Firmin. Ta naissance obscure ne t'a-t-ellc jamais fait réfléchir?

A cette parole , Firmin se leva , il regarda Hernie , puis Alidah ; celle-ci , penchée vers lui , l'anxiété et la joie dans les yeux, l'observait avidement.

— Ah ! tu sais qui je suis? s écria Firmin.

— Oui, dit-elle, oui.

— Laisse finir cet homme , reprit l'évêque , arrêtant l'élan d'Alidah. Continue, Armand; écoute, Firmin.

Le Bagaudc parut embarrassé, il voulait donner à sa révélation un caractère de surprise qui entraînât Firmin dans quelque résolution extrême : la présence d'Hermc le gênait.

Firmin, à qui l'attente était devenue insupportable, s'écria :

— Eh bien ! qui suis-je ? quel est mon véritable nom ? parle ?

— Ah! reprit le Bagaude, tu n'es pas l'homme que j'avais espéré.

— Moi ! et comment ?

— Parce que , reprit Armand avec violence , tu n'as ni dans le cœur ni dans le sang cet instinct des hommes forts qui leur révèle leur naissance, qui leur fait deviner leurs ennemis; tu as vu Théodoric de près , et tu n'as pas senti que cette couronne qu'il porte ne lui appartient pas; lu as touché cet homme, et le sang de ton père versé par ses mains ne s'est pas révolté en toi! •

— Quoi! s'écria Firmin.

— Oui , tu es Aspar, le fils de Thorismond , le roi des Visigoths.

— Moi! s'écria Firmin.

— Le maître de Théodoric , repartit le Bagaude.

— Moi !

— Le juge de ce juge qui a condamné Alidah à l'esclavage.

— Moi !

— Le roi de cet Euric , qui t'accuse d'avoir voulu l'assassiner.

— Moi ! grand Dieu !

Et, tout incertain, troublé, éperdu, il se tournait vers Herme, vers Alidah, qui lui criait :

— C'est vrai!... c'est vrai!...

— Oh! répète-moi que c'est vrai, répondit Firmin. Ah! que je le punirai cruellement de tout ce que j'ai souffert, de tout ce qu'il Ta fait souffrir, Alidah ! Ah ! c'est le meurtrier de mon père qui m'a réduit au rôle d'esclave et d'espion!... Mon Dieu!... Alidah, tu es mon épouse, mon épouse devant Dieu. Je te mettrai sur un trône,... tu seras reine.... Herme, toi qui l'as protégée,... Armand, toi qui m'as fait libre,... je vous serai reconnaissant !...

Il s'arrêta un moment , et reprit avec une exaltation inouïe et en élevant au ciel sa tête.

— Je suis le fils de Thorismond , je suis de race royale , je suis le fils du vainqueur d'Attila ; pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Armand , ma vengeance serait commencée.

— Suis-moi donc , reprit le Bagaude. Herme ouvre-nous ce palais.

— Vieillard, dit Firmin, livre-nous passage ; Alidah , fuyons celte ville.

L'évêque se tint immobile.

— Oh ! dit-il avec dédain , le grand roi qui fuit!

— Il fuit vers une armée , vers les miens qui nous attendent et qui brûlent de défendre sa cause , dit Armand.

— Oh ! le noble roi des Visigoths qui va se faire chef des brigands ennemis de son peuple.

L'ÉVÊQUB. 305

— Misérable vieillard ! j'ai défendu ta ville.

— Oui , contre ceux à qui tu veux donner un roi. Ne vois-tu pas , Aspar, que l'ambition du Bagaude Armand a rêvé les succès du puissant Alaric? Il veut faire d'Aspar ce que le grand guerrier a fait d'Attale, un roi esclave.

— Folie! reprit Armand. Ouvre-nous ce palais, ou songe que tes satellites ne sont pas assez près de toi pour nous empêcher de te punir d'une trahison.

— Tuez-moi, dit Herme... la loi de tous les peuples punit les homicides...

— Traitre ! traître ! traître ! dit Armand avec rage... et moi insensé , misérable ! qui me suis fié à un prêtre , qui t'ai livré mes secrets , qui t'ai défendu !... Ah ! tu m'as vendu à Théodoric...

— Je t'ai arraché à sa vengeance...

— Ses bourreaux m'attendent.

— Ce n'est pas toi qu'ils trouveront.

— Alors, m'expliqueras-tu enfin pourquoi nous sommes prisonniers ?

— Je t'ai laissé parler, tu vas m'écouter; toi aussi , Firmin ; loi aussi, Alidah.

La violence de cette scène avait jeté un tel désordre parmi tous ceux qui y avaient pris part , qu'il se passa un assez long temps avant que chacun eût le calme nécessaire pour écouter la parole austère de révêque. Ce moment de trouble profita au désir d'Alidah et de Firmin. Ces deux jeunes gens , amans , pour ainsi dire , sans se connaître , et qui s'étaient dévoués l'un pour l'autre sans savoir s'ils ne feraient pas de sacrifices à un cœur incapable de les apprécier, se retrouvaient avec un sentiment tout nouveau pour eux. Firmin était devenu pour Alidah le généreux amant qui avait refusé sa liberté afin de ne pas attenter aux droits de sa famille; Alidah était devenue pour Firmin la femme dévouée qui avait accepté l'esclavage afin de ne pas livrer ses jours à la vengeance de son père. Il y avait bien loin d'eux à eux-mêmes ; il y avait bien loin de l'amour qu'ils se portaient après deux mois de séparation , à celui qui les avait donnés l'un à l'autre; que cet entretien les

trouvait différens de celui qui eut lieu sur la tour du château , quand, tous deux, en présence d'une situation menaçante, jouaient encore, sur des querelles de mots et des reproches frivoles, la destinée future de leur vie.

Le moment où ils se rapprochèrent, où, la main dans la main, ils se regardèrent et se reconnurent si dignes l'un de l'autre, la douce et silencieuse contemplation où ils restèrent un moment, le seul mot qu'ils échangèrent pour se lier l'un à l'autre : « Partout ensemble ; » ces inappréciables expressions de la voix, du regard , du geste, qui disent tant de choses à ceux qui se les adressent , passèrent inaperçues pour la sauvage brutalité du Bagaudc et pour l'austérité de l'évoque : ni l'un ni l'autre ne comprirent la noble pudeur de ces deux âmes, qui avaient besoin de la solitude pour se découvrir l'une à l'autre. Deux enfans amoureux s'étaient quittés , deux cœurs pleins d'une profonde passion venaient de se retrouver.

Enlin tous deux se retournèrent vers l'évêquc pour l'écouter, bien assurés que la résolution de l'un serait celle de l'autre*

— Enfans , leur dit-il , après ce que vous venez d'entendre , il me reste bien peu de choses à vous dire. Armand vous a expliqué le sort qu'il pouvait vous donner; quand l'heure que je vous ai marquée sera venue , je vous laisserai fuir avec lui , si telle est votre volonté. Tu t'en iras, loi , jeune fille, au milieu d'une troupe de brigands pour qui ta présence sera un sujet de discorde honteuse ; coupable envers ton père et envers Dieu , lu deviendras encore plus coupable envers les tiens. Je ne te parle pas des rudes privations auxquelles tu l'exposeras , le moindre courage suffit pour les supporter; mais je dois te dire quelles souffrances t'attendront quand tu verras celui que tu aimes associé à une vie de meurtre et de pillage. Sans doute, l'esclavage l'attend et la honte des jugemens pèse sur ta tète ; mais, quelque part que tu fuies , tu l'emporteras avec toi; demeure, et bientôt je t'en aurai affranchie. La partie d'un vieillard et le témoignage de celui qui est la première cause de ta faute, détruiront facilement l'accusation de Salhuniel.

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— Mais le comte Bold ! s'écria Armand , demandera la tête du Romain qui a séduit sa fille?

— Le comte Bold , dit l'évêque, donnera sa fille avec joie au fils de l'illustre Thorismond.

— Mais Théodoric tuera le fils de Thorismond? reprit le • Bagaude.

— II y a un mois, dit l'évêque, que Théodoric peut le tuer, et il ne Ta pas fait.

— Mais il faudra donc, reprit Aspar, que je renonce au trône de mon père?

— Ton père n'avait point de trône à le transmettre, répondit l'évêque; si lui-même a succédé à son père Théodoric, si son frère l'a remplacé , c'est parce que Thorismond élait le plus brave guerrier de sa nation , c'est parce que la sagesse et le courage du roi actuel des Visigolhs lui ont fait pardonner le crime par lequel il a monté sur le trône. De quel droit irastu, toi, inconnu, demander le suffrage de tes concitoyens? La longue coutume qui a maintenu le sceptre dans la famille des Baltes, tant qu'elle en a été digne, et celle qui semble devoir s'établir en faveur de la famille qui nous gouverne , n'ont pas détruit le droit primitif des Visigolhs d'élire leur roi. Quelles victoires , quels services invoqueras-tu pour demander cette haute récompense? Si les droits de la naissance suffisaient, pourquoi le comte Bold n'esl-il pas le souverain des Visigolhs? Je ne veux pas te dire que tu ne trouveras point parmi celle nation des mécontens , tout prêts à se rattacher à la première ambition qui leur offrira des chances de discorde et de trouble ; mais si celte voie mène quelquefois au trône , elle mène aussi souvent au supplice et toujours à l'infamie.

— Me faudra-t-il donc honteusement cacher le nom que je porte , répliqua Aspar, parce qu'il peut être un danger pour moi et pour d'autres?

— Il faudra le proclamer hautement, répondit l'évêque , et t'en faire une sauve-garde et une espérance ; il faudra le proclamer pour avoir le droit de prendre rang parmi les tiens, et pour l'assurer le droit plus noble encore d'acquérir le renom qu'obtiennent tout courage et toute vertu. Va, si tu veux,

a la suite de ce Bagaude , emmène avec toi ta maîtresse*, proclame parmi des brigands qu'elle est ton épouse et que tu es le fils de Thorismond. On te répondra de cette ville que tu es un imposteur, et qu'elle est la prostituée du prince Euric. Les Visig !?ths iront l'attaquer au milieu des soldats honteux que tu commanderas; ta tête sera mise à prix, comme celle d'un criminel ; ton union sera flétrie par le mépris public ; la honte et la mort sont au bout de ton entreprise. Viens, maintenant, si lu Toses , au palais de ton roi ; dis-lui que tu es le fils de Thorismond, et mon témoignage et celui de Barthélemi, le témoignage de sa conscience même , l'obligeront a te reconnaître. Dis-lui que cette jeune fille n'a commis d'autre crime que celui de t'aimer, et demain je bénirai solennellement votre union , demain vous serez unis pour ne plus vous séparer.

— Grand Dieu ! s'écria Alidah , en sera-t-il ainsi?

— Le sort t'a assez cruellement frappée, répondit l'évêque, pour que la justice de Dieu soit satisfaite.

Alidah regarda son jeune amant, comme pour lui dire qu'il ne devait plus y avoir de doute dans la résolution qu'ils allaient prendre; mais/par un de ces sentimens qui tiennent, pour ainsi dire, à la force exubérante de la jeunesse, celui-ci ne pouvait se décider à accepter ces moyens calmes et directs de parvenir. Il lui semblait que toute position conquise par la force était plus honorable. Le combat lui offrait des chances de gloire. Il montrerait dans la lutte ce qu'il avait de courage et d'éclatante vertu, il obtiendrait l'admiration des Visigoths et la crainte de ses ennemis ; il ferait enfin du nom d'Aspar, un nom redoutable et qui appellerait l'attention des peuples.

Toutes ces diverses pensées qui agitaient Firmin ou plutôt Aspar, se montrèrent dans la réponse qu'il fit à Tévêque.

— Et que serai-je, s'écria-t-il , en suivant tes conseils? un misérable guerrier, perdu dans les rangs les plus obscurs de notre armée , obéissant à des chefs qui seront assez jaloux de mon nom pour me mettre à l'abri des dangers où je me pourrais illustrer.

— Et qu'était Ataulphe avant d'être le roi des Visigoths?

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qu'était ton aïeul lui-même? des guerriers qui sont. devenus les plus illustres , parce qu'ils étaient les plus braves. Croismoi, les dangers ne manquent jamais à ceux qui les cherchent sincèrement.

— Il faudra me faire l'égal de ceux à qui j'aurais le droit de commander?

— Préfères-lu le faire leur ennemi? Veux-tu que, lors môme que l'on croirait à la naissance, le premier mot qu'on ajoute à ton nom soit celui de Iraîlrc? car celui qui combat contre son peuple, pour quelque droit que ce soit, celui là est un traître.

— Et qui es-tu donc , Romain? s'écria violemment le Bagaude, toi qui plaides si chaudement la cause des Visigoths? Qui es-tu donc, toi qui, après avoir défendu Narbonne contre eux , crains qu'une discorde civile la leur fasse perdre ? Il y a un mois , élais-lu donc traître aux Visigoths , ou aujourd'hui es-tu infidèle aux Romains?

— Mon peuple, à moi, dit 1 evèque, ce sont les infortunés. Quand IcsVisigolhs sont venus attaquer cette ville, j'aj essayé de la sauver de leur domination, parce que je savais que cette domination ne s'élablirail que par la dévastation , le pillage et la ruine de tous les citoyens romains. Aujourd'hui cette œuvre sanglante est accomplie : je demanderai au Ciel que ceux qui régnent règnentlong-temps. Malheur au champ fertile sur lequel une troupe de loups se disputent leur proie ! leurs riches moissons périssent, arrachées par l'effort de leurs griffes sanglantes, et la stérilité naît à l'endroit où s'est livré le combat. Malheur aussi aux contrées où les ambitions se disputent -un trône! les cités et les villages disparaissent sous leurs luttes terribles; les populations périssent, écrasées sous les chars des vainqueurs ou des vaincus; ils se jettent l'incendie d'une ville à l'autre, pour s'enlever un asile, sans s'inquiéter s'ils l'enlèvent à des milliers d'innocens. Ce n'est donc pas le peuple visigolh que je défends contre lui-même : ce sont les Romains , peuple misérable et couché par terre, sur lequel passent les nations en le foulant aux pieds , en lui brisant la tète, en le mutilant, en plantant leurs glaives dans

sa poitrine , en assurant leurs tentes sur ses cadavres; c'est ce peuple misérable que je voudrais sauver.

— Que Dieu vous aide, mon père! s'écria Alidah, que sa jeunesse et sa faiblesse de femme rendaient plus sensible à de tels tableaux.

— El cependant , reprit Hermc avec un doux accent de persuasion , je ne l'eusse point tenté si je n'avais dû m'adresser à toi, jeune homme, habitué à entendre les austères paroles de noire sainte religion ; à loi , jeune fille, qui maintenant que tu en comprends le pouvoir, sais combien elle apporte de douces consolations à ceux qui marchent d'un pas ferme dans le chemin de la verlu , de h justice et de la vérité. Je ne l'eusse pas tenté si j'avais dû ordonner à Aspar d'abandonner des droits sacrés ou des espérances légitimes ; mais j'ai compté remporter la victoire parce que je viens dire à l'un et à l'autre : « En fans, si faibles et si abandonnés tous deux , vous portez cependant en vous une grande puissance de mal: est-ce sur celle-là que vous voulez vous appuyer ? Vous portez en vous une grande espérance de bien : ne sera-ce pas vers celle-là que vous marcherez? »

— Toujours , s'écria Aspar, sans trahison , mais sans lâcheté.

— Et s'il est vrai, continua Hermê, que la voix de Dieu soit sincèrement écoutée par vous; s'il est vrai que vous deviez aspirer à voir tous les yeux aveugles s'ouvrir à la sainte lumière du catholicisme , ne sentez-vous pas que ce sera un bel exemple à donner à votre peuple , au milieu de toutes les divisions qui le menacent et de toutes les ambitions qui l'obsèdent, que celui de deux jeunes cœurs déposant publiquement

. des droits assez douteux pour être soutenus, immolant en eux-mêmes les espérances des factieux, et ne demandant à leurs frères que la place que Dieu et la vertu leur marqueront en ce monde? Pensez-vous qu'il n'y ait nulle gloire à ce sacrifice? pensez-vous qu'il ne vous sera compté pour rien dans le jugement que la justice des hommes et de Dieu portera un jour sur vous? Toute renommée a-t-elle donc les pieds dans

. le sarget un glaive en la main? et Jésus-Christ n'a-t-il pas

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conquis beaucoup plus de sujets dans son humilité et sa pauvreté que l'illustre César; notre premier vainqueur; que le farouche Attila , ce grand dévastateur du monde? Sa gloire en est-elle moindre?

— Celte gloire est la sienne, reprit Aspar en baissant les yeux ; mais qui oserait espérer d'y arriver ?

— Que si ces graves paroles ne peuvent te toucher, jeune homme , reprit Herme avec douleur; si la gloire humaine l'a déjà altéré de sa soif mortelle , demande où sont les héros , cherche s'ils sont parmi les traîtres ou parmi les fidèles, parmi ceux qui ont combattu pour leur propre cause ou pour la cause générale. Toi à qui ton malheur même a donné un plus riche savoir, une plus noble instruction qu'à tous ceux de ton peuple , rappelle-toi le sort qui a frappé tous les injustes ambitieux. Choisis entre le mépris et la haine des gens de bien et leur admiration , et n'oublie pas surtout qu'il arrivera un jour où tu devras un compte terrible de chaque moment de la vie.

Alidah se tourna vers Aspar, qui paraissait troublé et incertain, et lui dit doucement :

— Le ciel est un asile où l'on est encore ensemble. Aspar lui tendit doucement la main et répondit :

— Et jeté laisserai donc dans ce monde, sans pouvoir, sans bonheur !

A ces mots Herme reprit avec plus de force :

Sans bonheur, dis-tu ? Oh ! si lu avais approché ce roi

dont lu envies la place, tu saurais à quel prix horrible il Ta conquise ; lu le verrais marcher comme un esclave courbé sous le fardeau de son remords ; tu le verrais en bulte aux besoins et à l'horreur du crime ; tu le verrais seul dans sa vie , seul dans ses jours et seul dans ses nuits ; car Théodoric n'a pas osé associer une épouse à l'horrible tourment qu'il lui faut supporter ; sur sa couche qu'occupe le remords, il n'y a jamais eu de place pour l'amour. Il faut aux ambilieux comme Euric des épouses comme Sathaniel ; aux coupables il faut des complices, aux maudits il faut des femmes perdues.

— Que dites-vous ? s'écria Alidah en s'atlachant à Aspar.

— Va donc maintenant , continua l'évêque , car l'heure est sonnée. Ouvrez, ouvrez les portes, reprit-il; que ceux qui veulent sortir de ce palais en sortent.

— Ah ! nous restons, dit Alidah; Aspar , nous restons.

— Faites place aux ennemis de Dieu et des hommes ! faites place .à ceux dont la grandeur ne s'assied que sur des ruines, dont la gloire ne s'abreuve que de sang !

— - Aspar.... reprit Alidah en le conjurant du regard.

— Restons, reprit Firmin en baissant les yeux, et que Dieu nous protège !

— Laissez-moi donc passer, répondit le Bagaude en se relevant de toute sa hauteur. Demeure, enfant timide : tu es bien digne d'appartenir à ce peuple exécrable que je hais et que je méprise ; demeure ici, prêlre imbécile ; je reviendrai un jour dans cette ville de Narbonne; j'y reviendrai comme tu l'as prédit, sur ses ruines : et alors je serai plus grand que la vertu que tu prêchessi éloquemmenl, car je l'aurai abattue à mes pieds et je m'élèverai sur elle.

Tout aussitôt le Bagaude s'éloigna. Herme le suivit jusqu'aux portes du palais , pour lui faire livrer passage, et les deux jeunes gens demeurèrent seulsensemble.

Soit que Vévêque comprît tout ce qu'ils avaient à se dire , soit qu'il eût senti que la détermination d'Aspar lui avait été plutôt dictée par son amour pour Alidah que par sa résignation, il voulut laisser à celle-ci le soin d'affermir la victoire qu'elle venait de remporter, et il se contenta de leur faire annoncer par un esclave que le lendemain , à la pointe du jour, il bénirait leur mariage, et qu'il obtiendrait du roi Théodoric et du comte Bold le pardon du passé.

RÉSIGNATION

RÉSIGNATION

Pour oser écrire dignement la scène qui suivit cet entretien, il faudrait une plume sans doute plus habile que la nôtre, il faudrait des lecteurs plus faciles à persuader que ceux du temps où nous vivons. La naïve bonne foi de certaines croyances , Taudace de certains scrupules, effaroucheraient peut-être les plus religieux et feraient sourire de pitié les plus incrédules. Il n'est donné qu'aux chroniques elles-mêmes de cette singulière époque de raconter les conversions soudaines des pécheurs, et surtout d'entrer dans le détail de ces conversions. Grégoire de Tours en cite plusieurs d'une charmante bonhomie, entre autres, celle d'un mari pris tout à coup, pendant la nuit, de la crainte d'être trop heureux.

Au milieu de toutes ces dévastations dont il est entouré, parmi tous les martyres soufferts autour de lui, il s'épouvante auprès de sa belle et jeune épouse de l'amour qu'il a pour elle et de celui qu'elle a pour lui ; tant de félicités lui semblent une tentation infernale , et il se croit coupable de n'avoir pas encore eu sa part de misères et de douleurs.

A une époque où tant de calamités pesaient sur les peuples que la vie humaine n'était plus comptée que comme une expiation, on comprend ces peurs soudaines devant un bonheur exceptionnel ; aussi voyez le mari jeune et amoureux , sa femme jeune et amoureuse: ils s'interrogent, ils se racontent les souffrances dont sont accablés leurs meilleurs amis. Us connaissent une jeune fille dont le fiancé a été massacré par un soldat ivre qu'il a rencontré ; un père , dont les petits enfans ont été brûlés par les barbares ; il y a non loin de leur demeure une famille dont les vieillards ont eu les yeux crevés,

dont les jeunes femmes ont subi les derniers outrages ; ceuxlà sont entourés du respect et de la pitié publique , ceux-là passent pour des saints que la main de Dieu a voulu éprouver : Ceux-là, se disent-ils, sont assurés que le Seigneur leur rendra auprès de lui le bonheur qu'il leur a enlevé sur cette terre ; ceux-là seront les plus heureux dans le ciel, parce qu'ils ont été les plus malheureux ici-bas ; mais nous qui sommes heureux ici-bas, que deviendrons -nous dans le ciel? quelles douleurs , quels sacrifices pourrons-nous offrir au Seigneur pour que sa clémence nous admette parmi ses élus? Pour une vaine joie de quelques jours dans ce monde, nous faudra-t-il perdre l'éternelle félicité dans l'autre? Puisque la grâce de Dieu se détourne de nous, ne pouvons-nous pas l'appeler sur notre union, ne pouvons-nous pas lui témoigner que le malheur nous trouverait forts , que les plus dures privalions nous trouveraient résignés, qu'il n'est aucuns sacrifices, même les plus grands, dont nous ne soyons capables, et qu'il n'est aucun bien dont nous ne soyons tout prêts à nous dépouiller?

Et comme pour deux jeunes époux en qui la beauté donne à chaque instant de nouveaux attraits à la passion qui les a unis , comme pour eux l'amour est le premier des biens de ce monde, les voilà qui se jurent tous deux une chasteté éternelle, non pas une chasteté protégée par une séparation, mais la chasteté l'un près de l'autre, dans la même couche , durant de longues années.

Et le vénérable évêque de Tours qui raconte celte merveilleuse histoire, ne doute pas un moment qu'ils n'aient tenu leur serment, et il les place avec un saint enthousiasme parmi les plus saints martyrs, parmi les plus purs desenfaris de Dieu. Malgré tout ce qu'on peut jeter de moquerie sur celte naïve histoire, nous croyons pour notre part à sa réalité el à sa sincérité. H y a dans toute existence des phases qui présentent les mêmes caractères.

Comme la douce crédulité, comme les sacrifices volontaires, comme les dévoûmens sans bornes, appartiennent aux jeunes passions de l'homme ; de même les résignations excessives,

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les pénitences imméritées, les repentirs sans crimes, appartiennent aux jeunes croyances de l'humanité. L'enfant de dixhuit ans qui se fait couper un bras afin d'obtenir l'amour d'une femme quia aimé un beau soldat mutilé dans une bataille, explique peut-être le sacrifice des deux jeunes époux pour obtenir la faveur d'un Dieu qui étend surtout sa main sur les infortunés.

Peut-être n'est-il pas besoin de ce que nous venons de dire pour comprendre la pudique résistance d'Alidah aux désirs de Firmin, lorsqu'ils se trouvèrent seuls après une si longue séparation ; mais peut-être était-il nécessaire de montrer comment on faisait , pour ainsi dire en soi-même, des marchés avec Dieu pour faire croire au partage qn'Alidah voulait s'imposer.

— Oh ! lui disait-elle , ne me demande plus de l'aimer comme je t'ai aimé , ne comprends-tu pas que Dieu nous a choisis pour donner à notre peuple un saint et éloquent exemple de vertu? Si celui qui n'a pas péché n'a pas toujours droit au bonheur en ce monde, de quel droit oserons-nous le demander? Nous qui avons élé si coupables! nous devons avoir encore beaucoup à souffrir.

— Non , reprit Firmin , Dieu ne t'en demande pas davantage, et tu as entendu le saint évèque qui, d'abord, avait exigé notre séparation comme un devoir , promettre de bénir notre amour et ne plus nous en faire un crime.

— C'est qu'il a jugé notre courage au dessous de noire destinée.

— Tu te trompes, Alidah, il en faut un plus puissant que tu ne penses pour accepter celle qu'il veut nous imposer. Crois-tu donc que je pense sans remords à l'avenir que l'a fait mon amour ? crois-tu qu'il me faudrait plus de force pour te faire monter sur le trône des Visigoths, qu'il m'en a fallu pour y renoncer ainsi que toi ? Oh ! mon Alidah , je n'avais encore aucun droit à cette place, que mes espérances l'y voyaient déjà ; oui, je voulais te donner une noble excuse èe la faute: Je voulais, en montrant que tu avais choisi le plus brave cl le plus audacieux, faire regretter à toutes les femmes

de n'avoir pas été coupables comme loi ; je voulais, en te plaçant plus haut que la rivale qui t'a poursuivie, prouver au monde que ta faute n'était pas irréparable, et que la gloire pouvait la cacher.

— Hélas ! reprit Alidah , d'un air plutôt mélancolique que triste , tu regrettes cette puissance et ce trône qui t'appartiennent ?

— Pour toi seule , Alidah , pour toi seule.

— Oh ! continua Alidah , en souriant doucement avec un accent presque maternel et indulgent ; oh ! je t'ai mieux deviné que tu ne penses , je l'ai mieux compris que toi-même : tu n'as cédé qu'à mes larmes et non point aux discours du vertueux Herme ; c'est moi que tu as voulu sauver ; c'est pour devenir mon époux devant les hommes , pour effacer de mon nom celte tache d'adultère dont on a voulu le flétrir, pour m'arracher au châtiment immérité qui me menace, que tu as abdiqué tes superbes espérances, tes droits, ton nom, ta gloire : eh bien ! ce sacrifice que tu as fait pour me rendre Thonneur et la liberté, je puis te le faire, moi , pour te rendre ton nom, ta gloire, ta puissance.

— Toi ! s'écria Firmin.

— Oh ! reprit Alidah , avec un enthousiasme profond et passionné, Dieu doit accepter un tel échange, il prendra toutes les pénitences de ma vie pour toutes les fautes de la tienne. Oui, mon Firmin, si le saint évêque veut le permettre, tu seras grand, tu seras heureux.

— Que veux-tu dire? repartit Firmin ; comment peux-tu parler d'un bonheur que tu ne partagerais pas !

— Oh ! ce serait le plus doux que je pusse espérer. Oui , vois-tu, Firmin, si, pour notre faute commune, il me faut souffrir toute seule , ce sera avec joie. Je resterai , s'il le faut, flétrie aux yeux des hommes, pendant que toi tu grandiras devant leurs regards. J'irai , si Dieu l'exige , dans la maison d'Euric; j'irai comme une esclave , si mon esclavage peut racheter le serment que tu as fait de renoncer à tes droits ; je subirai l'opprobre dn jugement qui me condamne , si tu peux ainsi ressaisir ta gloire ; je servirai la fière et impure Satha-

RÉSIGNATION

niel , si toute cette misère , toute cette douleur , tout cet opprobre, peuvent te faire pardonner et t' ouvrir le chemin du trône qui t'appartient !

— Grand Dieu ! s'écria Firmin , à qui des larmes vinrent aux yeux , en voyant Alidah s'exalter dans cette généreuse peasée , et tu crois que je l'accepterais ?

Mais Alidah , sans répondre , se laissa tomber à genoux , en disant , avec un accent de sainte prière :

— Oh ! mon Dieu , vous qui vous êtes dévoué pour les hommes , laissez-moi me dévouer pour lui ! vous qui avez racheté de tout votre sang les crimes de l'humanité , laissezmoi racheter de toutes mes douleurs son ambition et ses passions de gloire ! ajoutez une misère à ma vie à chaque victoire qu'il obtiendra ; donnez-moi une souffrance pour chacune de ses joies ! et je vous remercierai, mon Dieu, je vous remercierai de votre clémence , je vous adorerai dans votre bonté, je vous glorifierai dans votre grandeur !

— Alidah ! Alidah ! que dis-tu ? reprenait Firmin , tandis que la jeune fille prononçait cette prière d'une voix ardente et les yeux trempés de larmes ; Alidah , pourquoi ces pensées , pourquoi cette séparation , pourquoi cette prière odieuse ? oh ! ne m'aimes-tu plus ?

• Alidah se tut, et lorsque Firmin la releva, presque malgré elle , du sol où elle s'était mise à genoux , elle cacha sa tète dans son sein , en versant d'abondantes larmes , et sa voix murmura doucement et en paroles entrecoupées :

— Mais toi ! toi , Firmin , m'aimes-tu encore ?

— Tu en doutes , Alidah , tu en doutes ! que t'ai-je donc fait pour cela ?

— Hélas ! reprit -elle doucement, tu m'aimes, mais tu m'aimes moins que la haute fortune qui t'attend.

— Alidah ! peux-tu le croire ?

— C'est que moi , Firmin , quand l'évêquc m'a dit que tu m'étais rendu, j'ai éprouvé une si vive joie que j'ai tout oublié , tout , jusqu'à la colère de mon père.

— Et moi aussi, j'oublierai tout , mon Alidah.

— Oh ! Firmin , ne sens-tu donc pas qu'il y a un bonheur

au dessus de toutes les ambitions?... Théodoric veut notre exil... qu'il le marque où il voudra , aussi loin de son royaume qu'il pourra l'inventer, si ce doit être à côté l'un de l'autre. Firmin , depuis que je t'ai quitté, j'ai vécu dans cette sainte maison, j'ai vu des misères que tu ne peux imaginer, et, parmi ces misères, des joies que je ne m'étais point figurées. C'est que ceux qui les ressentaient étaient devant Dieu , résignés et soumis : ceux-là supportaient de cruelles douleurs sans plainte, d'amères privations sans envie, et pourtant il y en avait qui n'avaient ni amour, ni espérance pour les soutenir.

— Oh ! tout (on amour me suffira.

— Écoute-moi, Firmin, écoute-moi ! J'ai appris bien des choses depuis que nous nous sommes quittes. La vie , voisin , la vie n'est sur cette terre qu'une longue et rude épreuve pour arriver à un bonheur éternel.

Et en parlant ainsi , Alidah embrassait Firmin de son doux regard, sachant qu'il emportait avec lui la persuasion.

— Oui, disait-elle , il y a après la mort un bonheur qui ne finit point, et, si tu en démérites en faisant toutes les funestes choses que le saint évêque nous a défendues , il faudra bien que moi je souffre ici-bas pour nous deux , afin que tu sois pardonne et que nous soyons ensemble dans le ciel.

Et l'amour de la jeune fille, qui croyait ne penser qu'à Dieu , tout occupée qu'elle était de Firmin, éclairait son visage d'une sainte et douce lumière. Le jeune homme ému, attendri , lui répondit avec la même ferveur :

— Et moi, pour l'épargner une larme en ce monde, pensestu que je ne sache pas sacrifier tous ces brûlans désirs de fortune qui me dévorent?

— Oh ! que Dieu, s'écria Alidah , te donne cette pensée et la fasse mûrir en ton cœur !

— Ah ! déjà c'est une résolution prise.

— Ami , dit Alidah , demandons au Seigneur de t'y affermir.

— Alidah . je prierai comme loi.

— Eh bien! mon Dieu! reprit Alidah en se remettant à ge-

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