HÉSITATION
noux et en attirant Firmin près d'elle, donne-lui le courage d'aimer l'obscurité, étouffe ces fiers emporlemens.de son cœur, fais qu'il aime et préfère ta parole aux loyanges du monde, ta gloire à la sienne, ton triomphe à son triomphe. Mon Dieu ! il te prie comme je te prie ! , i
Et elle parlait ainsi, ingénue et amoureuse, ne sachant pas qu'elle disait au fond de son âme qu'elle n'avait pas encore appris à sonder :
. — 0 mon Dieu ! nus qu'il me préfère à tout, fais qu il n'aime que moi sur cette terre !
Et Firmin , surpris, charmé , ému , répétait ces douces paroles; et tous deux, unissant enfin leur âme dans une commune prière, restèrent à genoux, suppliant sincèrement le Seigneur de leur arracher du cœur l'ambition et les désirs superbes. Obtenant sur eux-mêmes celte force , déjà résignés et prêts à trouver bientôt un motif de joie dans ce qu'ils avaient regardé comme une pénitence, tant la persuasion de la misère humaine arrive aisément à ceux qui ont une foi sincère et fait commencer leurs espérances au delà du but où la plupart des hommes arrêtent la leur.
La nuit qui vit cette scène dans le palais d'Herme et celle que nous avons racontée dans le palais d'Euric fut vite passée, cl le jour se leva où le sort des divers personnages de cette histoire devait enfin être fixé. f ,
Ils étaient arrivés au moment où la crainte de leur avenir devait les reprendre , et déjà ils s'étonnaient du retard d'Herme dans sa maison lorsqu'ils entendirent des pas lourds; ils s'élancèrent vers la porle , et leur terreur fut grande en apercevant le comte Bold. Alidah tremblante se jeta au devant de lui comme pour prévenir le premier mouvement de sa fureur ; mais son étonnement fut aussi grand que sa joie lorsque son père, lui souriant avec bonté, lui répondit : Je sais tout; j'ai tout pardonné.
— Aspar, ajouta-t-il en se tournant vers Firmin , j'espère que tu seras digne de l'allier à la noble famille des Baltes; je compte que tu ne seras pas au dessous de la haute destinée que le noble roi Théodoric le prépare?
— Mon T>ère ! mon père ! que voulez-vous dire? s'écria Alidah...
— Je ne dois point révéler ce secret. Dans une heure Herme viendra chercher, en ce lieu , le noble Aspar. Firmin apprendra son sort de la bouche du roi , tu le sauras de la bouche de ton époux.
Le ton, les paroles du comte Bold frappaient Alidah de stupéfaction , et peut-être allait-elle obtenir de son père une explication, lorsque Falrik entra d'un air consterné , en annonçant que Mascezel venait chercher, au nom de l'épouse d'Euric, l'esclave qui lui appartenait. A peine avait-il annoncé cette fatale nouvelle, que Mascezel parut. .D'un regard il reconnut Firmin , et remarqua la fière tranquillité du comte Bold et l'harmonie qui semblait régner entre le vieillard et le jeune homme.
— Esclave , cria le comte en l'apercevant, sors de ce palais ; tu dois savoir que ma rencontre est fatale à ceux de ta famille ?
— Je suis ici en vertu d'un jugement.
— Qui n'existera plus dans une heure.
— Il ne me faudra pas une heure pour enlever ta fille.
— Est-ce que Sathaniel l'attend ? Va lui dire que je n'irai point pleurer à sa porte , et que si elle ne veut pas que son père vienne encore pleurer à la mienne, elle obtienne mon pardon pour l'infâme calomnie qu'elle a osé soutenir et pour laquelle elle peut être condamnée a l'esclavage qu'elle a demandé contre les nobles descendans des Balles.
Mascezel se retira , et un moment après Sathaniel et Euric tenaient conseil sur cet étrange événement.
DÉNOUMENT.
DÉNOUMENT.
— Oui, disait Théodoric à Léon, j'approuve le plan de conduite que tu m'as tracé ; oui , je parviendrai de cette manière à faire cesser les complots ténébreux de mon frère, et peut-être, ajouta-t-il en se tournant vers Hermc, à effacer ainsi ce remords qui me déchire ; et , une fois cet acte de juslice accompli , ajouta-t-il en adressant la parole à Gandoin, je te jure que ce n'est pas en vain que tu me donneras l'éternel conseil qui m'épouvantait si horriblement.
C'était le lendemain de celte nuit dont nous venons de raconter les événemens, que le roi des Visigoths parlait ainsi aux trois personnes réunies avec lui dans la salle qui suivait celle où il donnait ses audiences. Ces paroles que nous venons de rapporter étaient la suite d'un long entretien , et la résolution que le roi venait de prendre était sans doute d'une grande importance, car chacun avait un air grave et en même temps satisfait.
— Roi , dit Léon, je croirai avoir dignement reconnu la faveur que lu m'accordes, si j'arrive à faire entrer dans les lois de ton peuple la sagesse des lois romaines.
— Léon, reprit Hernie, il en est une cependant que tu n'aurais pas dû proposer à Théodoric d'adopter : c'est celje qui condamne comme complices ceux qui, étant instruite d'un complot contre le souverain , ne lui en auront pas donné avis.
— Et c'est la seule qui me plaise , dit Gandoin. Je n'ai point combattu la mesure par laquelle tu veux associer Aspar à ton pouvoir; car le danger le plus pressant à combattre, c'est l'ambition sans cesse éveillée de ton frère. Que cette loi
nous serve une fois contre Kuric , j'espère qu'après loi elle tombera en désuétude.
— J'espère le contraire, dit le roi ; cette loi est sage et s'implantera facilement dans nos mœurs.
— Ne l'espère pas, dit Herme ; les lois sages et prudentes contrarient trop de mauvaises passions pour qu'elles n'aient pas de nombreux ennemis; celles, au contraire, qui servent les intérêts des puissans vivent éternellement; n'établis pas celte loi barbare parmi les tiens.
— Ce qui est décidé est décidé, dit Théodoric. Maintenant va me chereber ce jeune homme. Je te remercie d'avoir arrêté hier ma colère , lorsque j'ai appris , grâce à toi , son évasion et la présence du Bagaude Armand dans celle ville; la réflexion , les sages conseils de Léon et ton expérience m'ont éclairé. Je le vois , toute force naît de la vertu. Va donc , et que dans une heure Firmin soit près de moi.
— Roi, dit Ilerme , je t'avais laissé un otage pour te répondre de Firmin?
— Tu as raison, Barlhélcmi est libre, puisque Firmin est encore à Narbonne ; il peut quillcr le palais où je l'ai retenu , et toi-même qui m'as répondu du Bagaude Armand?...
— Je reste ton prisonnier, dit l'évèque, en interrompant le roi , car le Bagaude s'est enfui.
— Enfui! s'écria Théodoric ; il a trompé ta surveillance?
— Je lui ai ouvert les portes de mon palais.
— Toi ?
— Moi. Penses-tu que si je n'avais pas résolu de les sauver l'un et l'au ire, Barlhélcmi et moi nous serions venus te les livrer ?
— Pourquoi donc l'avez-vous fait?
— Parce que je savais que nous pouvions mellre noire tète à la place de la leur; sans cela, ni Barlbélemi ni moi n'aurions consenti à celte lâcheté. Le Bagaude Armand a défendu Narbonne contre toi, et il l'a défendue pour nous. Malheur à qui trahit le soldat qui a fidèlement combattu pour ou contre lui.
Théodoric , devenu sérieux et inquiet, garda un moment le silence et finit par dire :
n.É.WMENT. 521
— Oui , c'eut été une lâcheté ; tu as raison...
— Léon , reprit-il , efface cette loi si sévère contre ceux qui ne dénonceront pas les complices ; je ne veux pas faire proclamer comme juste une loi qui serait bravée par le plus vertueux des hommes. 1
— Sois béni , reprit Herme , pour cette noble résolution !
— Prêtre catholique, dit Théodoric, lu bénis le prince arien.
— Toute bénédiction plaît à Dieu comme toute justice, et ce que lu as fait te sera plus compté que ce que j'ai dit. Adieu, roi , je vais chercher Aspar.
L'évèquc sortit, et Théodoric donna quelques ordres afin qu'on fit appeler sur-le-champ les premiers de la nation, et qu'on annonçât en même temps, dans toutes les villes, une assemblée générale du peuple visigolh , qui se tiendrait à Narlionnc, dans un délai de dix jours. Gandoin s'éloigna aussitôt après que Théodoric eut signé divers ordres rédigés par Léon, et celui-ci sortit en laissant sur une table quelques papiers écrits et chargés de ratures : c'étaient ceux sur lesquels on venait de discuter.
Enfin il demeura seul , et , pour la première fois depuis longues années, il éprouva une douce tranquillité d'esprit et un calme de cœur qui semblèrent lui rendre une force depuis long-temps perdue ; il souriait à l'espérance de sortir enfin de cette voie d'intrigues ténébreuses dans lesquelles il était engagé. On voyait qu'il avait enfin pris le parti de mener et de conduire ses projets au grand jour, et ce fut dans ces dispositions qu'il reçut son frère , lorsque son chambellan lui annonça qu'il se présentait pour lui parler.
— J'aime cette obéissance, dit-il, elle lui servira, car il va voir enfin ce que je puis, et reconnaître qu'il serait dangereux de lutter plus long-temps avec moi.
Il donna l'ordre d'introduire Euric, et, pour la première
'Cette loi fut véritablement si funeste , que plus de dix siècles après elle fit condamner à mort un des hommes les plus vertueux de notre histoire. Ce fut cette loi Théodosiennc que Léon introduisit plus tard dans le code visigothique , qui fit condamner l'infortuné de Thon.
322 LIVRE IY.
fois depuis long-temps , ils se trouvèrent seuls ensemble.
L'aspect d'Euric avait, aussi bien que celui de son frère, quelque chose de particulier. Ce n'était plus chez lui l'élégante et froide ironie dont il se servait pour cacher ses projets ; ce n'était plus l'humilité qu'il avait affectée dans le même but ; ce n'était pas non plus cette assurance hardie et arrogante qu'il avait tant de fois montrée : c'était une préoccupation sombre et agitée, c'était une contraction furieuse et mal déguisée , c'était un abord triste et haineux ; ses yeux ne raillaient point et n'insultaient pas ; ils semblaient examiner et percer ce qu'ils cherchaient ; on eût dit le regard de Sathaniel dans les yeux d'Euric. 11 sortait d'avec elle , et elle lui avait donné pour ainsi dire son âme implacable, et inspiré son funeste esprit.
Dès qu'il parut, le roi lui adressa sérieusement la parole , mais avec un accent de supériorité et de fermeté qu'il n'avait jamais montré vis à vis de lui.
— Je vous attendais , mon frère.
— Tant mieux , répondit Euric , et je pense que vous aurez assez de temps pourm'écouter.
— C'est donc une explication que vous cherchez? dit Théodoric : vous l'aurez.
— Une explication sincère , repartit son frère. Il est temps que nous sachions à quoi nous en tenir l'un vis à vis de l'autre : je ne veux point passer ma vie dans la condition subalterne où vous l'avez placée, j'ai besoin de savoir quels sont vos projets pour l'avenir. S'il n'y a pour moi d'autre place que celle que j'ai occupée jusqu'à présentée cesserai d'y prendre part.
— C'est à dire, répliqua le roi, que vous cesserez de corn ploter contre mes projets?
— Je ne sais, répondit Euric, si je complotais contre vous quand je détruisais à votre profit l'armée du comte Gilles ; je ne sais si je vous trahissais quand je vous ai facilité la prise de celte ville de Narbonne que vous avez ajoutée à vos États.
— La ville de Narbonne a été prise sans vous, repartit Théodoric avec fierté.
DÉNOUMENT.
A celte parole , Euric répondit par un sourire de pitié et de dédain , puis il continua du même air triste et sombre qu'il avait eu depuis le commencement de cet entretien :
— Vous meniez, mon frère ; celui qui vous a livré le Bagaude Armand a plus fait pour la prise de Narbonnc que Sathaniel elle-même , votre complice.
Cette révélation surprit Théodoric , sans toutefois rabattre, car le parti qu'il venait de prendre était trop décisif pour lui permettre de s'arrêter aux petites considérations de vanité qu'il pouvait rencontrer dans sa route.
— Ah ! vous savez cela? dit-il tranquillement à son frère.
— Oui, répliqua celui-ci d'un ton de menace, et déjà l'un des deux coupables a payé sa trahison de sa vie; l'eunuque Éros ne vous servira plus d'intermédiaire et d'espion- •
— Vous l'avez tué? dit Euric.
— Je l'ai tué.
— C'était votre droit, repartit froidement le roi.
Ce calme, celte indifférence étonnèrent Euric, et lui firent comprendre qu'il y avait quelque grande résolution de prise à son égard ; il garda un moment le silence , comme pour jeter un coup d'œil sur la conduite qu'il avait à tenir, et reprit avec un accent qui affectait vainement l'aisance de la fermeté.
— Je vous remercie de reconnaître aussi bien mes droits, car il en est encore d'autres qde je viens réclamer de vous. Votre justice a été implacable contre moi et contre tout ce qui m'aimait, ne saurait-elle être un jour, je ne dirai pas sévère, mais juste contre mes ennemis? Il y a un homme qui a voulu attenter à ma vie , cet homme vous n'avez pas daigné même le mettre en jugement. Ne serait-il coupable envers vous que de n'avoir pas accompli le crime dont il est accusé , et ne le protégez-vous contre moi que pour lui donner occasion de réparer sa faute ?
— Je ne connais point l'homme dont vous me pariez , répondit Théodoric : je me rappelle qu'un marchand d'armes juif a accusé un de vos esclaves d'avoir eu ce projet; dès qu'il vous plaira, nous les ferons tous passer sous ses yeux, et je vous promets le châtiment de celui qu'il reconnaîtra.
52 i LIVHE IV.
— Vous savez bien , mon frère, de qui je veux parler, repartit le prince; vous savez bien que celui qui s'était glissé dans le cliàteau du comte Bold comme espion, s'était glissé parmi nos esclaves comme assassin?
— Celui-là, comme un autre, repartit le roi , sera présenté au juif Salomon , et si le juif Salomon veut le reconnaître , nous lui ferons son procès.
. — Vous me dites cela parce que nous ne sommes pas à Toulouse , répliqua Euric qui contraignait à grand'freine la colère qui l'agitait ; vous savez bien que ce procès est impossible.
— Si nous ne sommes pas à Toulouse, repartit le roi , Salomon est à Narbonne , où il est venu pour acheter de nos soldats les objets précieux qu'ils ont recueillis dans le pillage de celle ville, et ce procès commencera demain si vous le voulez.
— Aujourd'hui , si c'est encore possible , car voire prisonnier s'est évadé de Toulouse , et bientôt il sera hors de votre puissance si vous ne le faites arrêter.
— Dans quelques momens il sera dans le palais, repartit le roi , et vous serez libre de poursuivre votre accusation contre lui, quand moi-même je lui aurai fait part de mes projets à son égard.
— Et «es projets, dit Euric en examinant attentivement le roi , ces projets doivent-ils me rester inconnus?
— Bien au contraire, ce sera devant vous, ainsi que devant votre jeune frère Frédéric, que je veux les discuter avant de les apprendre à tous les grands de la nation, qui vont bientôt être réunis dans ce palais, et avant de les soumettre au jugement do tout le peuple convoqué à cet effet , dans une convention générale, marquée pour le deuxième jour, à partir de celui-ci.
— QueHe est donc cette affaire , reprit Euric, à laquelle vous n'appelez point vos conseillers habituels?
— C'est que là où il n'y a point de conseils à prendre, il n'est pas besoin de conseillers, repartit le roi. J'en instruis d'abord ma famille, j'en instruirai ensuite les grands de la nation visigoihc , j'en instruirai ensuite le peuple, et j'espère que je trouverai partout une égale obéissance.
DÊNOIMKNT.
— Puis-je savoir, répondit Euric qui contenait mal une agitation violente, puis-je savoir à quelle heure cet entretien doit avoir lieu?
— Bientôt , bientôt, mon frère, repartit le roi ; et s'il vous convient de nVatlendre en ce lieu où j'ai mandé le prince notre frère , je serai de retour dans un instant.
Euric demeura seul , après avoir regardé sortir son frère avec cette rage impuissante d'une béte fauve qui voudrait s'élancer sur sa proie et qui ne Pose pas. On voyait qu'il avait reculé devant un projet arrêté d'avance, mais qu'il avait manqué de force pour l'accomplir. Il murmurait sourdement le nom de Sathaniel, comme si en l'invoquant il devait y puiser l'audace et la force qui lui manquaient. Enfin, accablé et honteux de sa propre faiblesse, il tomba assis sur un siège, à la place que Léon avait long-temps occupée , et ses yeux s'arrêtèrent sur les papiers que le ministre romain avait laissés sur la table. Long-temps ses regards , qui ne voyaient plus , pour ainsi dire , an dehors de lui-même , restèrent attachés sur ces précieux documens. Enfin ces caractères confus , et qui n'étaient devant lui que comme un assemblage incohérent de lignes et de traits noirs sur des pages blanches , semblèrent se ranger d'eux-mêmes et se dessiner plus nettement à ses yeux . Sans les comprendre encore, il put les lire machinalement, et ce fut sans attacher aucun sens à la prononciation syllabique qui s'échappa de ses lèvres qu'il lut à haute voix :
« ASSOCIATION D'ASPAR , FILS DE TIIORISMOND , AU POUVOIR DE THÉODORIC , ROI DES V1SIGOTHS. »
Comme si celte parole qu'il venait de prononcer avait sou- - dainement éveillé sa préoccupation, il se pencha vivement sur ces papiers et relut une seconde fois, mais en les comprenant dans toute leur portée, ces mots terribles :
« ASSOCIATION D'ASPAR, FILS DE TIIORISMOND, AU POUVOIR DE THÉODORIC , ROI DGS VISIGOTHS. »
La pâleur qui se répandit soudainement sur le visage d'Euric, le regard plein de rage qu'il portait autour de lui, le geste
par lequel il saisit son poignard , tout cela prouvait qu'Euric avait enfin deviné le projet de son frère, et la farouche expression avec laquelle il s'écria : — Oh ! non ! non ! en frappant du poing sur la table, montra qu'il était décidé à tout faire pour prévenir l'exécution de celle mesure. Il en cherchait peut-être déjà le moyen, lorsque le jeune Frédéric entra soudainement. En ouvrant la porte, celui-ci fit voir à Euric que déjà une foule de nobles visigotbs s'était rendue à l'appel du roi, et le prince put reconnaître, au murmure agité de leurs voix, qu'ils se consultaient sur l'importante nouvelle qui avait motivé leur réunion. D'un mouvement rapide Euric se précipita à la rencontre de son frère, pour l'empêcher de voir le secret que lui-même venait de découvrir; et, par une inspiration soudaine, comprenant par l'instinct du crime que toute présence étrangère ferait obstacle à la décision qu'il pourrait prendre, qu'elle quelle fût, il se résolut à l'éloigner: — Mon ami , lui dit-il d'un ton triste, c'est le ciel qui vous envoie vers moi. Le roi est cruellement irrité; je ne sais quel est le sort qu'il me réserve, mais j'ai appris qu'il voulait punir Salhaniel de m'avoir fait l'aveu de leur intelligence. Peut-être, tandis qu'il me retient ici, veut-il la faire enlever et lui réserve-t-il quelque sanglant outrage! Oh ! mon frère, j'ai pu la détester et vouloir la punir parce qu'elle était un obstacle à mes anciens projets; mais aujourd'hui, que je suis résigné au rôle obscur que notre frère m'a marqué, je ne veux point que Sathaniel ait à souffrir pour avoir voulu être à moi. Frédéric, fais que je ne sois pas réduit à celte humiliation, de n'avoir pas pu protéger celle qui porte le nom de mon épouse; va vers elle, défends-la par ta présence dans mon palais, et, s'il le faut même, fais-la sortir de Narbonne et guide sa fuite vers quelque retraite cachée. Ce soir, dans quelques heures, je serai près de vous. Mon frère , je t'en supplie, lu es le seul ami sur lequel je compte encore en ce monde, ne me refuse pas. Salhaniel te suivra avec confiance ; je sais qu'elle a pour toi l'affection et l'estime qu'inspire ton cœur noble et dévoué. Ne prêteras-tu pas ton appui à une femme qui , bientôt peutêtre , n'aura plus que toi pour la protéger ?
DÉNOl'MBNT. 527
Ce ne fut point poussé par la passion qu'il avait gardée pour Satlianiel que Frédéric céda à la prière de son frère ; mais ce doux orgueil de sauver la femme qu'on aime, alors même qu'on en espère aucune récompense; ce besoin de lui prouver qu'on était digne d'en être aimé , alors même qu'on est certain de ne pas l'être; la générosité naturelle à toute jeunesse, empêchèrent Frédéric de réfléchir, et il accepta, » sans la comprendre, la mission qui lui était donnée parle prince Euric.
Après quelques paroles rapidement échangées, Frédéric s'éloigna, et Euric, jetant autour de lui un regard satisfait, murmura sourdement ce peu de mots :
— Nous serons seuls.
Durant l'intervalle qui s'écoula entre la sortie de Frédéric et la rentrée du roi , Euric se tint éloigné de la table on il avait découvert le fatal secret, et, appuyé dans l'embrasure d'une fenêtre , il sembla attendre patiemment les ordres suprêmes de son frère. Ce ne fut pas le roi cependant qui parut le premier. Firmin, ou plutôt Aspar, fut introduit par l'évèque Herme, et celui-ci s'élant retiré, Aspar et Euric restèrent seuls un moment. Euric se contenta d'observer le fils de Thorismond d'un regard rapide, et garda son silence jusqu'au moment où Théodoric parut à son tour. La première parole du roi fut de demander si Frédéric s'était rendu à ses ordres, mais Euric lui répondit aussitôt :
— Notre frère est venu; sans doute il était attendu à quelque rendez-vous bien important pour son jeune cœur ou sa jeune tête , car il s'est empressé de me dire qu'il était ravi de ne point vous avoir trouvé pour ne pas être obligé de demeurer jusqu'à une heure avancée ; il a ajouté, du reste, que, quelque aflairc que vous eussiez à traiter, il s'en rapportait aveuglément à votre volonté.
— Je l'espérais bien ainsi, répondit le roi; mais sa présence n'en est pas moins nécessaire à notre entrelien, je vais lui faire mander de revenir.
Euric ne répondit point. Le roi fit appeler son chambellan, et, après un moment d'attente, celui-ci vint déclarer
qu'on n'avait point trouvé le prince Frédéric dans le palais.
— Ne vousa-t-il point dit, reprit Théodoric, en s'adressant à son frère, en quel lieu il se rendait ?
— J'ai cru entendre , répondit Euric , qu'il s'agissait d'une femme chez laquelle il était pressé d'aller , et avec laquelle il devait s'éloigner de Narbonne pour quelques jours ou pour quelques heures ; j'avoue que je n'y ai point pris garde.
— N'importe, dit Théodoric après un moment de réflexion, il est temps d'en ûnir, et d'ailleurs sa part n'en sera pas moins bonne parce qu'il ne sera pas là pour discuter. Asseyez-vous là, mon frère, continua-t-il, en s'adressant à Euric et en lui désignant un siège. Et toi, jeune homme , prends cette place.
Après ces paroles, le roi s'assit devant la table où étaient les papiers, et à l'endroit où s'étaient déjà mis Léon et Euric. A sa droite, et à l'extrémité de cette table, était le prince ; en face et de l'autre côté Aspar, dont le visage exprimait une vive anxiété et une sorte de ressentiment. Le roi , après ce moment de silence , pendant lequel il ëembla recueillir ses idées, s'adressa au prince Euric :
— Mon frère, lui dit-il, voici votre neveu et le mien , voici le fils de l'infortuné Thorismond.
— De Thorismond que vous avez assassiné ! répondit Euric.
— Mon frère ! s'écria le roi avec violence.
— Mon frère ! répondit Euric en le regardant fixément.
Ce fut un bonheur pour Euric que l'audace de cette observation : elle fit supposer au roi qu'Euric était toujours le même homme, prêt à sacrifier sa sûreté à une insolente observation, et aucune antre défiance n'entra dans l'âme de Théodoric. .
Aspar avait baissé les yeux et était demeuré immobile. On voyait qu'il était résolu d'avance à ne se laisser aller à aucun mouvement de colère , et Théodoric fut obligé de reprendre la parole, sans y être provoqué ni par l'un , ni par l'autre de ses auditeurs. ■
— Eh bien ! oui, reprit- il avec une nouvelle assurance, oui, j'ai assassiné mon frère , et Dieu m'en a cruellement puni en m'en donnant un te! que vous; mais j'espère que le remords
que je souffre depuis longues années aura enfin apaisé la colère divine , et que la justice que je veux rendre à son fils éteindra dans celui-ci la juste haine qu'il peut me porter.
— Le remords sur le trône n'est pas bien pesant, et la juslice qui y prend sa source n'est pas bien coûteuse , repartit Euric, j'avoue que la générosité ne m'y semble pas merveilleuse.
Un nouveau mouvement de fureur contracta le visage du roi, et il allait imposer silence à son frère, quand Aspar, prenant la parole, lui dit d'un ton calme :
— Prince, si c'est ton intention d'exciter le ressentiment dans mon âme, je te préviens que tu n'y réussiras pas. J'ai appris d'une voix plus puissante que la tienne que le pardon était la première vertu de l'homme et la première gloire du chrétien.
— Et c'est sans doute aussi, reprit Euric, la première vertu et la première gloire d'un roi que d'être pardonné par son sujet.
— Du moins c'est sa première consolation , répliqua le roi, et je te remercie , jeune homme , d'être moins sévère envers moi que je ne l'ai été moi-même ; mais vous, mon frère, continua-t-il en s'adressant au prince , saviez-vous la naissance de ce jeune homme, que vous m'en ayez témoigné si peud'étonnement ?
— Je ne sais rien , reprit Euric qui avait retrouvé un peu de sa nonchalante ironie, je ne sais rien ; mais je ne m'étonne de rien. Vous qui avez découvert que j'avais promis d'épouser Sathaniel; vous qui avez découvert que j'étais l'amant adultère de la jeune Alidah, et qui nous avez condamnes tous deux, vous avez bien pu découvrir que le Romain Firmin, le pupille d'Attale , était le fils du Visigoth Thorismond. J'aime à penser que les preuves seront aussi convaincantes en faveur de celui-ci qu'elles l'ont été contre nous. J'ai subi vos deux premiers jugemens, et je subirai le troisième.
— Je l'espère, repartit Théodoric, et cette fois-ci, j'ajouterai un conseil à ce jugement. Vous allez déposer ici toutes vos ambitieuses espérances, car ici même, je vais élever entre
vous cl le trône, un obstacle infranchissable. Dans une heure le lils dcTliorismondsera reconnu comme tel , dans une heure je l'aurai présenté au choix des Visigoths, et fait accepter pâteux comme héritier de ma puissance.
— Lui ! s'écria Euric en se levant soudainement.
— Moi ! s'écria Aspar en se levant de même.
— Oui, reprit Théodorjc en tes imitant et avec un accent de commandement, oui, dans une heure, tu seras reconnu comme l'héritier de Thorismond; dans huit jours, et pour prévenir, à l'exemple des empereurs romains, les désordres et les intrigues d'une élection; dans huit jours, tu seras reconnu comme mon successeur; dans huit jours, Euric, il sera ton roi.
— Grand Dieu ! s'écria Aspar à qui tant de fortune et de bonheur paraissaient un réve, serait-il vrai? ai-je bien compris , Théodoric ?
— Je te le jure, repartit le roi, tandis qu'Euric murmurait en le regardant.
— Oh ! mon frère, mon frère !
— Et pour que tous les droits soient satisfaits , continua te roi % pour enlever toute espérance à de nouveaux complots, la famille des Balles s'assiéra près de toi sur mon trône. Je casserai le jugement qui flétrit Alidah, elle sera ton épouse, et nous verrons désormais sur quoi s'appuieront les ambitieux qui voudront renverser les droits du fils de Thorismond unis à ceux de l'héritière des Baltes.
— 0 roi , roi ! s'écria Firmin en s'élançant vers Théodoric et en tombant à ses pieds , tant de générosité m'accable, sois béni, et que mon père te pardonne du fond de sa tombe !
— Oh ! je l'espère, s'écria te roi en se penchant vers Firmin pour le relever.
— Va donc l'apprendre ! murmura Euric sourdement
Et, au moment où Aspar saisissait les mains de Théodoric pour les porter à ses lèvres , il sentit qu'elles le pressaient d'une étreinte convulsive, un sourd gémissement se fit entendre, et Théodoric tomba mort à côté de lui ; l'épéc d'Euric Pavait frappé comme la sienne avail frappé Thorismond, et il