THÉ0D0K1C
— En vérité, répondit Euric, je n'en sais rien; mais probablement tout cela est assez bien arrangé pour que je Taie faite... Continuez, continuez.
Le roi fut troublé de cette espèce d'indifférence à laquelle il ne s'attendait pas, et il demeurait assez embarrassé de poursuivre son interrogatoire , lorsque Léon vint à son secours en lui disant : ./. *»!, ,
— Avant de rendre justice à cet homme , il est nécessaire de savoir en vertu de quelle loi il la réclame ; car, à son vêtement, je dois penser que c'est un de ces Maures qui n'ont point de tribunal particulier parmi nous.
— Je serai juste, dit le vieux Haben-Moussi, et je n'invoquerai que la loi de celui contre qui je demande justice.
— Tu choisis donc la loi visigothe ? reprit Théodoric , revenu de son trouble. ( ... . ,« j ,
— Je la choisis.
— Jure donc de l'accepter dans tout ce qu'elle peut avoir de favorable et de défavorable à ta cause.
— Je le jure.
— Jure-le aussi, jeune fd le. ,„ .
Sathaniel tendit sa main vers les juges ; mais, avant qu'elle eut prononcé le serment , Léon lui dit i
— Femme, lève ton voile ; c'est le visage découvert qu'il faut prêter un serjnent, afin que les hommes puissent voir si la conviction est dans les traits comme dans le geste et dans la voix.
Sathaniel leva son voile. Tous les regards cherchèrent cette beauté surprenante dont on faisait de si merveilleux récits; cl tous, en la voyant, la trouvèrent si fort au dessus de ce qu'ils avaient imaginé, qu'un long murmure d'admiration courut dans toute l'assemblée. Euric, lui seul, détourna la tète comme s'il cherchait quelqu'un , et le roi, d'autant plus empressé de satisfaire les moindres désirs de son frère qu'il allait lui porter un coup plus redoutable , lui dit aussitôt :
— Que demandez-vous ?
— Je cherchais, répondit Euric avec indifférence, si notre frère Frédéric n'était pas ici, car je m'élonnais que son aduii-
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ration pour la beauté de Salhaniel n'eût pas été plus bruyante que celle de tous ces nobles Visigolhs ; niais continuez , continuez.
— Vous jurez donc , jeune fille, reprit Léon , d'accepter la loi visigothe dans tout ce qu'elle peut avoir de favorable et de défavorable à votre cause ?
On n'entendit pas les mois «je le jure » que prononça Salhaniel , car Euric s'écria avec quelque impatience :
— Elle le jure; vous savez bien qu'elle le jure. Dépêchons, car ni vous ni moi n'avons de temps à perdre.
La contenance d'Euric donnait à cette scène un aspect différent de celui qu'on avait prévu. Le roi et tous les nobles Visigolhs en étaient si surpris, que tout ce plan , longuement préparé à l'avance, eût peut-être échoué faute d'être bien dirigé, si l'impassible Léon n'avait encore une fois repris la parole.
— Et sur quoi, dit-il à Ilabcn-Moussi , appuyez-vous, en vertu de la loi visigothe, votre demande contre le prince Euric?
— Sur les arrhes que j'ai reçues , répondit le vieux Nauru, et ces arrhes, les voici.
Et tout aussitôt il montra l'anneau d'Euric, et Je remit à un des juges, qui le fit passer au roi.
— C'est votre anneau , en effet, mon fràre, reprit colui-ci ; le reconnaiss&z-vous ?
— Certainement ; et je suis ravi de le retrouver, car voilà près de six jours que je le croyais perdu.
— Voulez-vous dire par-là , reprit Théodoric, qu'il vous a été surpris et que vous ne l'avez pas donné à cette femme?
— Je ne prétends rien , répondit Euric ; cette femme a mon anneau, et c'est à vous déjuger si une pareille preuve suffit potir que je sois condamné à l'épouser.
— Il a raison , reprit Léon , en s'adressant au roi ; cet anneau peut avoir été surpris, volé, et ce n'est pas une preuve suffisante, si le plaignant ne peut justifier qu'il lui a été remis comme gage de fiançailles.
Euric regarda Léon d'un air railleur, et lui dit gaimenl :
— Très bien , noble Romain , vous faites ressortir à merveille toute l'habileté de votre comédie : voulez-vous me permettre de vous y aider ?
Puis se retournant vers le vieillard , il lui dit :
— Allons, Haben-Moussi , pourquoi hésiter à répondre? Tu peux en appeler au témoignage de tes juges eux-mêmes, car plusieurs d'entre eux, et le plus puissant de tous, peuvent attester m'avoir vu remettre cet anneau à mon bouffon Kamal , pour le porter comme .gage de fiançailles à la belle Sathaniel.
— Nous ne pouvons porter de témoignage dans une affaire dont nous sommes les juges, dit Théodoric, et si Haben- Moussi n'a pas d'autres témoins à produire, il peut se retirer.
— Ce ne sont pas les témoins du message, mais le messager lui-même que je veux faire parvenir, dit Haben-Moussi.
11 s'écarta de la barre , et le bouffon Kamal parut aussitôt.
— Ah ! le voilà ! dit Euric ; à la bonne heure, je l'attendais; car une comédie sans bouffon me semblait manquer de son personnage le plus important : voyons, parle !
Kamal , que l'ironie de son maître n'avait point troublé , répondit sans hésiter :
— Je jure qu'il y a huit jours, le prince Euric m'a dit, dans cette salle même , et au sortir d'une audience pareille à celle-ci : « Prends cet anneau et va le porter à Sathaniel comme le gage de notre futur hymen. »
— Cela est vrai, murmurèrent quelques voix parmi les seigneurs visigoths.
— Ne témoignez pas , mes juges , dit Euric ; notre roi vient de vous avertir que cela n'était pas permis par la loi, et comme la loi est une chose sacrée ici , je crois devoir vous la rappeler. Elle dit , si toutefois je ne me trompe, car je ne suis pas bien sûr de connaître notre loi , elle dit quelque part qu'un seul témoin n'est pas un témoin : qu'en pensez-vous , savant Léon ?
— C'est un axiome de la loi romaine , dit Léon ; c'est un axiome de toutes les lois humaines , et il se trouve aussi dans la loi visigothe; ainsi donc, Haben-Moussi, réponds, as-tu
d'autres témoignages à fournir sur les projets d'hymen d'Euric avec ta fille ?
— 11 reste encore le mien , dit un homme colossal en sortant de la foule.
Euric reconnut le Bagaude Armand.
Cette apparition soudaine déconcerta le prince; et, malgré la résolution de calme qu'il avait prise, il fut si irrité de voir que l'habileté de son frère avait séduit jusqu'à ce rebelle, qu'il s'écria violemment . .1
— Cet homme est hors la loi, cet homme ne peut témoigner. ' •
— Cet homme a fait sa soumission aujourd'hui même, dit Théodoric, et il n'a plus rien à craindre des lois qu'il a reconnues.
— Et qu'a-t-il à dire ? reprit Euric, d'une voix dont tous ses efforts ne pouvaient dompter l'émotion.
— J'ai à dire, répondit Armand , que tu es venu il y a huit jours pour me demander si je voulais me mêler à la cérémonie de ton mariage ; et quand je t'ai demandé s'il s'agissait de Ion , mariage avec Sathaniel, tu m'as répondu : Oui. . jti--.».n«!
Euric, qui jusque là avait fait bonne contenance, cacha. swu ; . visage dans ses mains, et ses doigts crispés sur son front laissèrent voir la rage impuissante qui s'était emparée oie lui et qui avait fini par le-dominer ; cependant il se leva $oudaiue~ (i ment , et, prenant la parole avec fierté, il s'écria :
— - Et si je vous disais pourquoi j'ai remis cet anneau à Ruinai, pourquoi j'ai caché l'usage auquel je le destinais sous les . paroles que vous avez entendues, oseriez-vous me condamner à épouser celle femme? .., .
X'autorité avec laquelle Euric prononça ces paroles rendit l'assemblée incertaine, cl chacun s'interrogeait du regard lorsque le farouche Gandoin se leva aussi, et menaçant Euric, d'un geste insolent, il lui répondit : ... , !(|
— Alors nous chercherons quel est l'usage que l'esclave a . fait de cet anneau, alors nous le découvrirons sans doute; et lorsque nous en serons informés, non pas dans le château du comte Bold et dans une réunion de chasseurs, mais ici, dans
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cette salle où siège le tribunal suprême des Visigoths, nous aurons à juger si cet usage a été innocent ou s'il ne mérite pas une condamnation plus terrible et plus prompte que celle que demande ce vieillard.
Euric garda encore un moment le silence; il comprit que toute lutte était impossible, et se repentant déjà d'avoir dit un mot qui pût faire croire qu'il avait voulu se défendre, il se mit à cligner des yeux et à regarder Gandoin , dont l'attitûde et le regard le menaçaient avec autant de férocité que d'insolence, et il lui dit, pendant que toute la salle restait dans l'attente, épouvantée du sombre accent et de la colère de Gandoin :
— Essuie ta moustache , il y a du sang royal.
Puis il se rassit, et reprenant son ironie, il répliqua :
— Allons, les rôles étaient bien appris et surtout bien distribués, et comme vous savez mieux que moi, sans doute, que la loi ne permet pas aux nobles Visigoths de se défendre euxmêmes, comme je ne vois aucun avocat qui consentit à se charger de ma cause, il ne vous reste plus qu'à prononcer la sentence. , . . , , ...
Pendant que les juges entouraient le roi pourdomier une apparence de délibération à leur décision, on entendit les premiers chants du cottége qui venait chercher Théewioric.
— Hàtez-vous ! s'écria son frère; car l'heure de la cérémonie approche , et je ne veux pas faire attendre le vénérable évcqne de Saint-Pierre.
Tout le monde crut qu'Enric bravait jusqu'au bout la justice dont on le menaçait. Les juges indignés reprirent soudainemènt leur place, et Léon prononça d'une voix forte te jagement suivant :
«Attendu que le prince Euric a donné à Haben-Moussi , homme libre, vivant sous la loi visigothe , et à Sathaniel sa fille , femme libre, vivant sous la même loi, les arrhes de son prochain hymen avec elle , les juges de sa nation le condamnent à épouser Sathaniel dans le délai de deux jours. »
— Sur l'heure ! s'écria Euric : le condamné q*i a subi sa peine n'est plus coupable , et je ne veux pas qu'un priuce visi* gotli demeure deux jours sous le poids d'une comlâmttUtion;
(Tailleurs, reprit-il on riant, je veux profiter des dépenses que j'ai faites. Cela est d'un prince rangé; n'est-ce pas, mon frère?
A peine avait-il achevé que Frédéric, à la tête d'une troupe de jeunes Visigoths, entra dans rassemblée.
— Hoi, dit-il à Théodoric, ton Age le donne sur nous les droits d'un père, et c'est en cette qualité d'abord, et ensuite comme souverain , que je viens l'inviter à assister au mariage du plus puissant de tes sujels.
Le roi et tous ceux qui l'entouraient saluèrent en silence , et Frédéric s'adressant au futur époux , ajouta :
— Et maintenant que le liancé nous suive, puisque nous le trouvons ici.
— Tu y trouveras plus que le fiancé, répondit Euric , et la fiancée partira aussi de ce palais.
— Quoi! la fille du comte Uold est en ce lieu, repritlc jeune prince en regardant autour de lui : où donc est ton épouse, Euric 1
— La voici, répondit son frère en arrachant tout à fait le voile de Sathaniel.
— Sathaniel ! s'écria le jeune homme.
— Sathaniel ! reprit Euric : n'est-ce pas qu'elle est bien belle? ' j
Et donnant la main à son épouse, qui n'avait pas prononçç une parole durant ce long débat, il la conduisit fièrement jusque sous le dais préparé pour Alidah. Le roi et les nobles visigoths le suivirent; le cortège se remit en marche, et nous avons dit comment il arriva et passa devant la maison du comte liold.
Après ce que nous venons de raconter, cette journée s'acheva comme elle avait été ordonnée par le prince Euric. La cérémonie de son mariage s'accomplit à l'église de Saint- Pierre, et, au sortir du temple, le frère du roi rentra dans son palais ; mais, avant de s'y rendre, il s'approcha de Théoci oric, et lui dit avec celle légèreté que rien ne semblait pouvoir troubler :
— Comme il faut que la comédie soit complète, mon frère, obligez-moi de remplir auprès de Satbaniel le rôle des amis de sa famille ; vous savez que c'est notre coutume de feindre d'enlever de vive force la fiancée, à son père et à sa mère , et de la conduire pour ainsi dire malgré sa résistance dans la maison de son mari et jusque dans la chambre nuptiale? 1 Faites cela pour moi. Notre frère Frédéric est un aimable jeune homme, qui doit s'entendre mieux que vous à ces joyeuses fêles d'un jour de noce ; il vous aidera , si vous voulez , et vous enseignera comment il faut s'y prendre. Quant à Satbaniel, je suppose que vous l'avez assez bien instruite à foire vos volontés, pour qu'elle se prêle de bonne grâce à la plaisanteterie. Vous, qui en avez fait une Visigolhe et une princesse, vous pouvez en faire sans doute une vierge. ,
Malgré sa gravité ordinaire, Théodoric consentit à ce que son frère lui demandait , et le laissa s'éloigner pendant que
* Celte coutume se retrouve chez tous les peuples de l'antiquité , chez les Grecs comme chez les Romains , chez les Gaulois comme chez les Germains.
Nos usages exigent a\ec moins de délicatesse le consentement formel de la mariée, ( \oy. GiHon, )
Sathaniel restait silencieuse entre son père et son frère, sous le porche de l'église. Puis, quand il supposa qu'Euric devait être rentré dans son palais , il annonça aux nobles visigolhs qui étaient restés près de lui, qu'il était temps de conduire la mariée chez son époux. Mais il s'en trouva très peu qui consentissent à prendre part à une cérémonie dont chaque circonstance était une injure pour Euric. Il leur semblait dangereux d'irriter la haine d'un homme qu'ils savaient habile à se venger, d'un prince que la mort de Théodoric pouvait amener naturellement sur le trône. Et si ce n'eût été Garpt, qui gardait le souvenir de l'assemblée du comte Bold, et qui saisit l'occasion de flatter la volonté du roi et de braver Euric ; si le jeune prince Frédéric lui-même n'eût cru devoir, par obéissance pour le roi , aider à cette plaisanterie , sans doute Sathaniel eût été obligée de gagner à pied la maison de son époux.
Il n'en fut pas ainsi. Enlevée dans les bras de Garpt, de Frédéric et de quelques autres jeunes gens toujours prêts à se mêler à un tumulte quel qu'il soit, Sathaniel fut portée en triomphe jusqu'au palais d'Euric. Le prince l'attendait à l'entrée principale. Lorsqu'elle parut et toucha du pied le seuil de cette maison, Euric la reçut du même air railleur qu'il avait eu durant toute la cérémonie ; puis lorsqu'elle passa la porte de cette maison, il lui tendit la main et lui dit galnient :
— Soyez la bienvenue dans cette demeure, et puisse le bonheur que vous y apportez pour moi, s'y trouver aussi pour vous!
A peine avait-elle fait quelques pas dans le palais, qu'Haben- Moussi etMascezel y entrèrent derrière elle. Alors Euric, se retournant vers eux, reprit amèrement, en s'adressant d'abord a Mascezel :
— Entre, esclave , c'est ici ta demeure ; et comme tu l'as oubliée pendant huit jours, je ferai en sorte que tu t'en souviennes à l'avenir. Esclaves, ajouta-t-il d'une voix retentissante , emparez-vous de cet homme, et qu'on lui applique cent coups de fouet pour lui apprendre l'obéissance qu'il doit à son maître.
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Mascezel demeura impassible. Haben-Moussi , seul, s'écria violemment:
— r Oserais-tu faire frapper ainsi le frère de ton épouse? Euric se retourna , la colère sur le visage.
— Quant à toi, vieillard, lui dit-il, tu as une maison et un foyer que tu dois à ma libéralité ; retournes-y, et n'oublie pas que les pierres qui pavent ma demeure brûleront la plante des pieds de mes ennemis , et que ceMes qui couvrent son toit écraseront leur tête. Si tu es prudent, n'y rentre donc jamais.
Le vieillard se retourna lentement en cachant sa tête dans ses mains; et Théodoric, touché de la douleur qui parut sur les traits d'Haben-Moussi , essaya de s'interposer ; mais Euric lui répondit amèrement :
— Y a-t-il quelques lois qui m'obligent à recevoir le père de mon épouse?
— Aucune loi ne peut vous y forcer , et cependant il serait . plus convenable
» . — Nous vivons sous le règne des lois, mon frère : il me semble que vou6 avez assez appuyé leur joug sur ma tète , pour que je refuse d'en subir un autre. Allons, amis, allons, que cela ne trouble en rien la joie d'un pareil jour.
Durant tout cet incident, Salhaniel avait tenu les yeux bais- = .ses vers la terre; mais quand Euric s'approcha d'elle, elle leva sur lui ce même regard qu'elle avait envoyé à Alidah , et continua sa marche sans prononcer une parole.
Puis vinrent le festin , les chants des Huns, les chœurs des Romains, les danses dés esclaves; et quand la nuit fut assez avancée pour que tout le monde dût se retirer, Sathaniel fut conduite à sa chambre nuptiale par les femmes qui avaient assisté le matin à la cérémonie du mariage. Un moment après qu'elles l'eurent quittée, Euric, qui était resté dans la salle du festin avec son frère et quelques autres Visigoths ; Euric, dont 1 engouement et la gaîlé ne s'étaient pas démentis un seul moment pendant toute cette journée, Euric se leva tout à coup , et dit à ses convives en prenant au mur une épée et un poignard qui y étaient suspendus :
— 11 est temps que je vous quitte.
— Où vas -tu? décria le jeune Frédéric, épouvanté de l'usage qu'Euric semblait vouloir faire de ces armes.
Je vais dans la chambre nuptiale où Satbaniel m'attend. Puis il s'éloigna au milieu de la stupéfaction générale, en lançant à tous ceux qui l'entouraient un regard de haine et un sourire de mépris.
— Mon frère, mon frère, reprit vivement le jeune Frédéric, en s'adressant au roi: lelaisserez-vous sortir ainsi?
Euric se retourna à cette parole , pendant que Théodoric répondit à son jeune frère:
— 11 est le maître d'accomplir ce crime.
— Et vous êtes le maître de le punir, dit Euric, du seuil de la porte où il élail arrivé. Vous êtes un juge trop juste, pour que je sois jaloux de recourir encore à votre équité. Je connais la loi sur les homicides.
Il disparut alors et se rendit à la chambre de Sathaniel. Elle était seule; et, selon l'usage, les femmes qui l'avaient accompagnée l'avaient laissée dans le lit nuptial. Lorsqu'Euric entra tenant son épée nue à la main, elle se leva sur son séant, et, malgré la froide résolution qu'elle avait montrée pendant toute cette journée, elle ne put s'empêcher de pâlir. Euric s'aperçut de ce mouvement, cl lui dit sans en paraître irrité:
— C'est ma coutume d'aller chez mes ennemis avec des armes.
Sathaniel maîtrisa son émotion et dit à Euric:
— C'est donc en ennemie que vous voulez traiter voire épouse?
— Mon épouse ! repartit le prince d'un ton ironique.
— Ne la suis-je pas? reprit Sathaniel.
— On me l'a dit, et je suis forcé de le croire ; mais éeoutemoi bien , Sathaniel, car voiei probablement la première et la dernière fois que nous aurons un entretien ensemble.
Sathaniel se recula sur son lit, et Euric ajouta :
— Ne tremble pas , tu vivras.
11 s'arrêta et reprit amèrement :
— Oh! oui, tu vivras maintenant. Tu as tant de bonheur à espérer ! Écoule-moi donc : tu es ambitieuse et je suis ambitieux ; tu as voulu être mon épouse et moi j'ai voulu être
roi. Rappelle-toi la rage que tu as dû éprouver quand tu as cru tes calculs trompés, et tu comprendras la colore qui doit m'agiter maintenant que ta complicité avec mon frère a fait échouer tous les miens; quand tu as appris que je t' abandonnais, tu m'as maudit , n'est-ce pas? tu as juré de te venger et de me perdre, et tu Tas fait. Maintenant que je suis à la place où tu étais , je fais ce que tu as fait ; je jure de me venger et de te perdre, et je le ferai.
— Ainsi, dit Sathaniel, lu as chassé mon père, tu as fait fouetter mon frère, et tu ne me réserves à moi que haine et mépris ! Euric, Euric , prends garde ; tu sais bien que je ne le souffrirai pas.
Et en parlant ainsi, elle se leva tout à fait, et sa main, jetée derrière elle, cherchait dans les plis de la toile qui couvrait le lit, la lame d'un poignard qu'elle y avait caché.
Euric s'en aperçut, et lui dit avec sa raillerie accoutumée :
— Je sais tout ce dont tu es capable , Sathaniel , et lu vois qu'en prenant des armes pour venir passer près de toi la première nuit de nos noces, je t'avais bien jugée. Je te connais, Sathaniel, et je vais te le prouver mieux que tu ne le penses. Lorsque tu disais à ton amant, que ton amour pour lui l'avait toit oublier les saints devoirs de la pudeur, ton amant feignait, de te croire, et toi , le voyant si candide et si facile à tromper, lu as jugé qu'il était aisé d'en faire un époux ; tu as pensé que l'amour m'aveuglait; tu n'as pas compris que je ne pouvais ignorer ce que tout le monde sait si bien, et que je n'acceptais si facilement le rôle d'amant trompé, que pour tromper les regards qui m'observaient. Je n'ai pas réussi; et ce que tu comptais obtenir de ma faiblesse, tu me l'as fait imposer par la violence :on fa donné le non) de mon épouse. Tu le garderas donc «jusqu'à ce que je puisse le l'ôler.
— C'est là ton projet? dit Sathaniel.
— Tu vois que je suis franc, que je ne te cache point mes desseins, et il en est un dont je dois t'inslruire et que j'espère mener à bonne fin , quoiqu'il soit peut-être le plus difficile de tous. Tu as voulu le nom de mon épouse , tu le garderas , le dis-je , et tu le garderas sans tache; tu le garderas sans qu'au
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cun de ces charmes qui te font si vaine , puisse le servir à rendre moins pesant le fardeau que tu as choisi. Je sais qu'il ne manque pas parmi les nobles visigoths, et jusque dans ma famille , de beaux jeunes gens qui ne demanderaient pas mieux que de te consoler des ennuis d'un si triste mariage; mais, à partir de ce jour, j'ai juré de fermer la porte de ma maison sur notre bonheur.
— Je ne crains point la solitude, dit Sathaniel.
— Sans doute, reprit Euric,. la solitude n'est pas une si bonne gardienne qu'on ne puisse quelquefois y introduire un amant en l'absence de l'époux: aussi je t'ai choisi un compagnon qui tiendra dans cette chambre la place que je devrais y occuper.
— Soit, dit Sathaniel ; mais, dis-moi, es-tu bien sûr de la femme que lu as choisie? Et puisque tu me connais si bien , n'as-tu pas prévu que j'ai assez de larmes feintes pour la tromper cl l'attendrir?
— Fussent-elles véritables, répondit Euric avec une expression cruelle , et j'espère qu'un jour elles le deviendront; fussent-elles vraies et sincères, le compagnon que jeté donne a un cœur de glace que toutes tes douleurs n'amolliront pas.
En disant ces paroles il frappa à une porte, et un esclave noir entra dans la chambre de Sathaniel. Elle se rejeta dans son lit en s'écriant :
— Quoi ! c'est cet homme qui doit me garder ?
— Oui, dit Euric, en riant; voilà le compagnon que je t'ai destiné, et il est assez hideux pour que tu ne tentes pas de le séduire.
— Et si je le tentais? s'écria Sathaniel, révoltée de l'insolence d'Euric.
— Essaie, répondit celui-ci, avec un rire méprisant. Puis il ajouta après un moment de silence :
— Eunuque, je t'ai commandé de rester debout au pied du lit de ta maîtresse et de la garder l'œil ouvert sur elle; demande-lui si elle a une meilleure place à l'offrir.
En disant ces paroles , Euric fit un geste pour s'éloigner, et Sathaniel s'écria :
— Tu sors?
— Oui , répondit-il ; je vais chez le comte Bold demander à la belle Alidah de me garder son amour.
— Éros, ajouta-t-il en s'adressant à l'eunuque, songe que cette femme est la mienne.
Alors il quitta la chambre et Sathaniel demeura seule avec l'eunuque, qui alla se placer debout au pied de son lit, en attachant sur elle son regard insolent. Sathaniel abaissa d'abord ses paupières sur ses yeux comme un voile devant ses pensées, et durant près d'une heure elle se tint immobile. Renfermée en elle-même, elle y discuta sa vie, et ne sembla séveiller de sa rétlexion que lorsqu'elle eut à commencer la lutte. La première chose qu'elle aperçut fut le regard implacable de l'eunuque. Sathaniel le supporta avec un calme singulier, elle sembla mesurer ce qu'il avait de force; puis, après avoir laissé échapper un sourire de mépris, elle fixa à son tour sur l'esclave ses yeux qui semblaient être doués de la puissante fascination des serpens de l'Afrique, et vit bientôt le regard d'Éros se troubler et se baisser devant le sien.
Elle sourit.
L'eunuque s'éloigna et se posa à l'autre bout de la chambre; de là il osa lever les yeux sur Sathaniel , et retrouva les yeux de Sathaniel attachés sur lui. Il en sortait comme une flamme sinistre qui dévorait. Ces yeux semblaient avoir la profondeur d'un abîme. On prenait le vertige et la peur à les regarder. Dix fois Éros voulut éviter ce regard qui vibrait comme une étoile, et dix fois il fut ramené par une force invincible à chercher ce regard qui le fascinait et semblait l'enlacer comme les plis d'un reptile. Dans un dernier effort, il saisit le flambeau qui éclairait la chambre et réteignit; et alors il osa rouvrir ses yeux qu'il tenait fermés ; mais alors, au milieu de l'obscurité , il vit reluire les yeux de Sathaniel comme ceux d'un tigre ou d'un démon. Sathaniel entendit ses dents claquer de frayeur et son corps trembler d'épouvante, et elle murmura :
— Euric, Euric, prends garde; mes regards font naître la
terreur comme l'amour : ce n'est pas vainement que je m'appelle SalhanieL
Cependant Théodoric avait quitté le palais de son frère et il regagnait le château Narbonnais, accompagné d'esclaves armes de torches. Il marchait en s'appuyant sur le bras de Léon cl causait avec lui en se félicitant du succès que ses mesures avaient obtenu.
— U me semble qu'Euric , lui disait-il , a clé admirablement pris dans tous les pièges qu'il nous avait tendus.
— Oui, dit Léon, la réussite a été complète, et un seul jour a suffi pour perdre à jamais tous vos ennemis.
— Vraiment, dit le roi, le plan de mon frère Euric était assez habile , et il nous a merveilleusement servi ; lorsque j'ai appris que son mariage avec Sathanicl cachait ses projets d'union avec la fille de Bold , sa ruse m'a semblé assez adroite.
— Elle n'est pas nouvelle, dit Léon; 1 et Eutrope, le pre-
' C'est ù Zozimc (1. v. p. 209) que nous devons l'histoire de la substitution de la belle Eudoxie a la plaee de la fille de Ruflin par l'eunuque Eutrope.
Tandis que le préfet Ruflin rassasiait a Ântioche sa vengeance implacable, le grand chambellan Eutrope, à la téte des eunuques favoris, travaillait secrètement à détruire sa puissance dans le palais de Constantinople. Ils découvrirent qu'Arcadius n'avait point d'inclination pour la fille de Ruflin, et que ce n'était point d<* son aveu qu'elle lui était desttnée pour épouse. Les eunuques substituèrent à sa place la belle Eudoxie, fille de Baulo, général des Francs au service de Rome, qui avait été élevée, depuis la mort de sou père, dans la famille des fils de Promolus. Le jeune empereur, dont la chasteté était encore intacte, grâce aux soins vigilans d'Arsène, son gouverneur, écoutait avec l'émotion du désir les descriptions séduisantes des charmes d'Eudoxie ; son portrait acheva de l'enflammer, et le faible Arcadius sentit la nécessité de cacher ses desseins amoureux à un ministre intéressé à les combattre. Sùr de de tout après l'arrivée de Ruflin, la cérémonie du mariage de l'empereur fut annoncée au peuple de Constantinople, qui se prépara h célébrer par de vives et mensongères acclamations les noces de la fille de Ruflin. l ue suite brillante d'eunuques et d'officiers sortit des portes du palais, portant à découvert le diadème , les robes et
micr eunuque d'Arcadius, s'en servit , H y a à peu près un siècle, pour substituer la belle Kttdoxie à la fdle du premier ministre Kuflïn. Tandis que celui-ci attendait le cortège Impérial qui devait prendre sa iille et la conduire à l'égliso , Eutrope s'arrêta devant la maison de la belle Eudoxie , la revtêli de la robe nuptiale et de la couronne d'impératrice, et la conduisit en triomphe au palais et au lit d'Arcadius ; il en eut été • de même, si ton frère n'eût pas été obligé d'annoncer publiquement son mariage; et tandis que Salhaniel l'eût attendue, sans doute Alidah eût pris sa place dans le cortège nuptial.
— Et il en a été de même , reprit Thcodoric en riant : j'ai trouvé la ruse de mon frère si excellente , que je m'en suis • servi , et Salhaniel a remplacé Alidah. Mais j'ignore encore tout le résultat de celte journée, et il te reste maintenant à m'apprendre ce qui est arrivé chez le comte Bold , car Gandoin a dû t'en instruire.
— D'après votre ordre, Gandoin se détacha du cortège et entra dans la maison du comte Bold, à la tète de quelques soldats; il trouva le vieillard cloué pour ainsi dire à sa place par la colère et le désespoir. Sa stupéfaction était si grande qu'il n'entendit pas Tordre que Gandoin donna aux esclaves de rejoindre la marche du cortège. Alidah, que la présence de Salhaniel n'avait point frappée au milieu de son propre désespoir, Alidah, qui ne comprenait rien à la stupéfaction de son père, poussa un cri d'effroi en apercevant Gandoin, s'imaginant qu'il venait la chercher pour la mener à l'église. Elle crut que tout espoir était perdu pour elle, et, se rattachant
. à la dernière chance de salut que lu lui avais offerte, elle se précipita hors de la maison de son père , monta dans la hasterne qui l'attendait ; et, selon tes ordres, le cocher mit aussitôt ses chevaux au galop et remmena hors de la ville.
les ornemens précieux destinés à l'impératrice. Les rues où celte procession devait passer étaient ornées de guirlandes et remplies de spectateurs ; mais quand elle fut vis à vis de la maison des fils de ' Fromotus, le premier eunuque y entra respectueusement, revêtit la belle Eudoxie de la robe nuptiale, et la conduisit en triomphe au palais et au lit d'Arcadius.
— Toi es sûr de cet homme , n'est-ce pas? dit le roi, et il la conduira directement au monastère de Barthélemi qui doit la tenir cachée jusqu'à ce que j'aie décidé de son sort.
— Le cocher exécutera fidèlement tes intentions.
— EtFirmin, repritleroi, a été sans doute arrêté parGandoin.
— Ce n'est pas Gandoin qui l'a arrêté. Au moment où Alidah • s'est enfuie, il s'est élancé pour la suivre ; mais le vieux FaJ-
rik l'a retenu ; Firmin a voulu se débarrasser de lui et a essayé de le frapper de son poignard , mais Falrik ne lui en a pas donné le temps et l'a renversé d'un coup d'épée.
— Ainsi, il est mort ! s'écria Théodoric en s' arrêtant soudainement.
— 11 est blessé assez légèrement pour qu'on ait pu le transporter dans la prison où il doit demeurer, comme accusé du projet de meurtre sur la personne du prince Euric.
— Blessé ! reprit le roi, profondément abattu : il faudra donc que ce sang coule toutes les fois que mon trône sera en danger ! blessé ! répéta-t-il en poussant un long soupir. Tu iras voir ce jeune homme , Léon ; tu lui donneras les secours les plus empressés ; tu lui diras que son arrestation n'est qu'une mesure de sûreté; tu lui diras qu'Alidah estsauvée et que tous deux ils recouvreront leur liberté, s'ils veulent quitter les Gaules et aller se cacher dans quelque contrée éloignée.
— Ne doute point qu'il n'accepte avec reconnaissance; menacé qu'il est pour un crime que la loi punit sévèrement ; séparé d'Alidah, le sort que tu lui offres dépassera de beaucoup les espérances qu'il peut encore concevoir.
— Que Dieu fasse qu'il en soit ainsi ! dit Théodoric , et je n'aurai plus rien à lui demander; car j'ai mis un terrible frein aux ambitions qui s'agitaient autour de moi; Euric, l'époux de Sathaniel, n'est pas un roi que l'orgueil des Visigolhs accepte désormais. Alidah et Firmin emporteront dans leur fuite, elle, les droits déshonorés de la famille des Baltes, lui, les droits inconnus d'un descendant de Thorismond, et le vieux comte Bold ira cacher , dans le fond du château que je lui rendrai bien volontiers , l'ambition qui lui a fait perdre sa fille et qui l'a perdu lui-même.
LA NUIT DBS NOCBS. 155
— Oui , dit Léon , chacun de les ennemis particuliers est désarmé : mais il reste encore contre toi le mécontentement de la nation qui se fatigue du repos où tu la tiens.
— Eh bien ! dit Théodoric, que demain, au point du jour, on proclame dans toute la ville que la guerre va être déclarée, et demain, ajouta-t-il avec un accent de triomphe, demain je serai tranquille.
Comme ils parlaient ainsi, ils arrivèrent devant la maison du comte Bold ; elle était sombre et silencieuse, et par un instinct de respect pour le malheur d'un vieillard, l'escorte du roi, qui jusque-là avait entouré d'une conversation bruyante et animée l'entretien discret du roi et de Léon , l'escorte devint silencieuse et passa à petit bruit devant cette maison.
Lorsque le roi arriva devant la porte, il s'arrêta un moment pour la considérer, et il ne put s'empêcher de dire à Léon:
— L'orgueil de ce fier comte doit bien souffrir à cette heure : déchu de ses espérances, abandonné par sa fille, quel supplice il doit souffrir, l'humiliation et le remords !
A peine avait-il prononcé ces paroles que celte porte s'ouvrit et que Bold sortit ayant Falrik et Dicenée à ses côtés.
— Roi, lui dit-il, je t'attendais, j'ai à te demander justice.
— Viens demain à la pointe du jour , dit Théodoric, et lu seras admis à plaider ta cause comme tous mes autres sujets.
— Demain, au point du jour, il sera trop tard, reprit le comte Bold, et c'est sur l'heure que je te demande la justice que j'attends de toi.
— Cela se peut , répondit Théodoric sévèrement , mais ce n'est pas l'heure où j'ai coutume de la rendre , et tu attendras.
— En ce cas , dit le vieillard , j'en appellerai à un roi plus puissant que toi; car sa justice veille la nuit comme le jour : j'attendrai ma vengeance de Dieu.
— Elle viendra, dit une voix railleuse qui se mêla à l'entretien; et presque aussitôt Euric parut à côté du comte Bold, qui recula en tirant son épée, lorsque le prince Euric répondit froidement :
— Entrons dans ta maison, comte Bold, et là je t'apprendrai à qui ta vengeance doit s'adresser.
Et, sans attendre, il franchit le seuil de la maison; le comte Bold le suivit, la porte se referma et Théodoric se remit en marche.
Ln moment après le roi était dans son palais , dévoré de nouvelles inquiétudes , malgré tous les succès qu'il venait d'obtenir; et après deux heures d'entretien, Léon, demeuré, avec lui, ainsi que Gandoin , lui disait :
— Ainsi ton frère ne se tient pas pour battu , et il va sans doute nouer de nouvelles intrigues et de nouvelles conjurations.
— Oh ! s'écria Gandoin, rien ne le fcra-l-il ouvrir les yeux, Théodoric ? ne comprends-tu pas que ta sûreté est au prix de sa mort ? et ton frère ne t'a-t-il pas assez bravé pour qu'enfin lu lui imposes un silence éternel.
Téodoric secoua lentement la tète , et répondit encore avec une profonde tristesse :
— Non, Gandoin, je ne le frapperai point comme j'ai frappé mon frère Thorismond.
— Eh bien ! ce sera lui qui te frappera ! s'écria Gandoin.
— Qu'il le fasse s'il l'ose, lui qui ne sait pas ce que c'est que le remords ; moi qui le connais depuis de longues années, je ne l'oserai pas. Je lutterai pour mon trône; mais je ne tirerai point l'épée.
— Mais à présent, reprit Léon, à présent que Kamal , pour échapper à la vengeance d Euric , s'est retiré avec le Bagaude Armand dans les montagnes des Pyrénées , tu n'as plus personne pour surveiller les projets de ton frère.
— Qui sait , dit Théodoric , il me reste une espérance.
— Laquelle ?
Comme Théodoric allait répondre, le chambellan qui veillait nuit et jour pour avertir le roi de ce qui se passait autour du palais, vint le prévenir qu'un esclave demandait à lui parler sur-le-champ.
— Qu'il entre ! s'écria Théodoric.
Le chambellan introduisit un nègre vêtu de blanc.
LA CONFESSION. 15b
— De quelle part viens-tu , eunuque? lui dit le roi.
— Je viens de la part de Sathanie! , répondit celui-ci.
Un sourire de triomphe passa sur le visage du roi ; les ministres se regardèrent d'un air surpris, et Théodorlc, devinant leur pensée , leur dit tout bas :
— Cela vous étonne? un jour je vous dirai l'histoire de Sathaniel ; du moins vous dirai-je celle que je lui ai entendu raconter, et vous comprendrez comment en une heure elle a trouvé un complice dans l'esclave le plus dévoué de son mari.
— Oui, repartit Léon d'un air incrédule, je sais qu'elle se dit magicienne.
— Et je jurerais qu'elle l'est , dit Gandoin ; le jeune Frédéric en est déjà épris.
— En effet, ajouta Léon , jç crois qu'elle est magicienne , comme toutes les belles femmes le sont, près des jeunes gens.
— Eh bien ! prudent Léon, dit Éros, que Dieu te garde d'un entrelien avec Sathaniel !
Comme nous l avons dit dans le chapitre précédent, le cocher qui conduisait la basterne envoyée par Théodoric enleva Alidah au galop de ses chevaux. Il eut bientôt dépassé les portes de la ville, et en moins d une heure il en fut assez éloigné pour ne plus craindre aucune poursuite. Dans le premier moment, Alidah avait été tellement troublée qu'elle ne s'était point aperçue qu'elle fut partie seule. Lorsqu'elle reconnut que Firmin n'était point monté près d'elle , elle essaya
156 livre n.
vainement de faire arrêter la course rapide de la basterne , le cocher lui répondit que les ordres du rot lui enjoignaient de , poursuivre sa route sans relâche.
Plus tard Alidah , mieux remise de sa première épouvante , voulut ordonner au cocher de la conduire dans la maison de Firmin , où elle espérait que celui-ci se rendrait de son côté ; mais le cocher lui répondit encore que la route qu'il devait suivre lui avait été tracée d'avance , et qu'il ne pouvait pas plus s'écarter de sa marche que la suspendre.
Alidah supposa que le roi lut avait choisi un asile plus sûr que celui vers lequel elle eût pu se diriger, et se laissa conduire alors sans résistance et sans nouvelles observations.
Ses préoccupations et la rapidité de sa course avaient empêché Alidah de reconnaître d'abord les endroits qu'elle traversait; mais, vers la fin du jour, elle se trouva dansdeschemins qu'elle avait souvent parcourus, et lorsqu'elle vit qu'elle avait repris la route qui conduisait chez son père., de nouvelles craintes s'emparèrent d'elle. Ce n'est pas qu'elle soupçon n;U le roi Théodoric de l'avoir sacrifiée à la réussite de ses projets ; elle était si faible devant ce roi si puissant, que l'idée ne pouvait lui venir qu'il pût l'abandonner. Dans le peu de réflexions qu'elle avait eu le temps de faire sur tous les événemens dont elle avait été témoin , elle comprenait que le roi des Visigoths, luttant contre la révolte de ses plus nobles sujets , eût mis tout son pouvoir et toute son habileté à les renverser; c'était une preuve de son courage et un devoir de sa position.
Mais qu'il eût promis sa protection à une faible fille, innocente envers lui, et qu'il la traitât avec la même rigueur qu'un puissant ennemi, c'eût été une lâcheté qui ne se présentait pas comme chose possible à cet esprit ingénu. Comme les enfans, Alidah avait confiance en sa faiblesse; cependant, malgré tout ce qu'elle pouvait se dire, elle éprouvait un effroi insurmontable en pensant qu'elle allait rentrer dans la maison de son père. Tous les objets qu'elle devait y revoir lui semblaient autant de témoins qui allaient l'accuser de sa faute, et malgré les refus obstinés du cocher de répondre à ses questions , elle
LA CONFESSION. i57
était sur le point de lui en adresser de nouvelles , lorsque la basterne s'arrêta à la porte de la tour occupée par le moine Bartbélemi.
Cette porte était ouverte, et Alidah, d'après Tordre du cocher, entra aussitôt dans la tour. La crainte qu'elle avait éprouvée de se revoir dans la maison paternelle , lui fit accepter avec joie ce singulier asile. En effet, Alidah savait, comme tout le monde, que la première loi des humbles anachorètes qui occupaient ce monastère isolé, était que jamais une femme n'en franchirait le seuil. A peine fut-elle entrée, que la porte se referma derrière elle et qu'elle entendit la basterne s'éloigner; alors, se retournant pour remercier Barthélemi, qui sans doute avait ouvert et fermé cette porte sans qu'elle s'en aperçût, Alidah se trouva en face du nain Kamal.
Déjà le jour avait baissé , et une faible lueur pénétrant par une étroite fenêtre, éclairait la salle où elle se trouvait; Alidah ne reconnut pas d'abord le bouffon du prince Euric, et ce ne fut qu'au moment où, poussée parla frayeur, elle se retirait dans l'angle le plus reculé de cette salle, qu'elle aperçut un homme d'une taille énorme , appuyé silencieusement le long du mur.
— Où est Barthélemi? s'écria vivement Alidah.
— Barthélemi va venir, répondit Kamal ; mais il a reçu tout à l'heure une visite moins gracieuse que la tienne ; il faut que tu attendes , ainsi que lui, qu'il en soit débarrassé.
— Grand Dieu! s'écria Alidah, qui dans son trouble ne s'aperçut pas qu'elle s'abandonnait à une crainte impossible , serait-ce mon père , serait-ce le prince Euric?
— Non, dit Kamal, ce n'est ni l'un ni l'autre. J'ai aperçu cet étrange visiteur , et, bien qu'il se soit faii ouvrir toutes les portes de la maison avec une autorité devant laquelle ne s'est élevée aucune résistance , je ne pense pas que la robe de bure qu'il porte cache un prince ou un comte visigoth.
— Tant pis , dit sourdement l'homme qui se tenait dans le coin de la salle ; que n'est-ce un de ces exécrables étrangers dont il m'a fallu «ubir la loi, grâce au piége dans lequel ta crédulité m'a attiré. Mais ne viens-tu pas de dire, Kamal,
que cette jeune fille appartenait à une famille de nobles Visigolhs?
— C'est la lille du comte Bold, répondit le nain, c'est la fiancée du prince Euric , la protégée du roi , la maîtresse de Finnin.
— Je ne t'en demandais pas tant, répondit le Bagaudc Armand, pour comprendre quelle m'apportait la vengeance dont j'ai soif. Fille d'un comte Yisigoth , liancée d'un prince barbare , maîtresse d'un lâche Homain , lu seras l'esclave d'un Bagaude !
A cette menace , Alidah poussa un cri d'effroi et Armand reprit avec un accent encore plus féroce :
— Tu es innocente , veux-tu me dire? je le sais aussi bien que loi. Tu es la victime des projets ambitieux des tiens ; mais que m'importe à moi, ce n'est ni ton père, ni ton roi , ni le prince Euric que je hais, c'est ta race toute entière, et je la frapperai partout où je la rencontrerai.
En entendant ces sinistres paroles la jeune fille se retourna vers Kainal , et s'écria douloureusement :
— Tu as reçu l'hospitalité chez mon père ; quand lu es arrivé dans sa maison , après une longue route, haletant de fatigue et .exténué de soif et de faim, j'ai pris soin moi-même que rien ne te manquât , je t'ai protégé contre les railleries de nos esclaves. Oh î maintenant, je t'en supplie, protège-moi contre cette homme.
— Ecoute, Armand, dit Kainal en s'élançant vers le Bagaude, je ne veux pas que lu touches à cette jeune fille.
— Éloigne-toi et tais-toi , reprit Armand en poussant le nain avec une telle violence qu'il le renversa ; éloigne-toi et tais-toi , le temps est passé de mon obéissance. Assez longtemps je me suis laissé tromper par toi; je sais maintenant d'où te venait l'or que lu m'envoyais; Théodoric me l'a dit; il ma dit aussi tes espérances.
A ces mots le bouffon se prit à trembler, et, au moment où il se relevait, Armand le saisit par le milieu du corps, et, l'enlevant de terre, il continua en le secouant de sa puissante main :
— Oui , je sais que lorsque , me confiant à toi , je te disais tous les mouvemens de nos compagnons , chacun de mes avis était rapporté par toi à Théodoric. Je sais que l'or que tu m'envoyais, et que je croyais devoir à ta libéralité pour la cause des Bagaudes, je sais que c'était le prix de ta trahison. Ah! lu m 'as trahi pour ton maître? apprends donc que ton maître t'a trahi pour moi ; il m'a tout dit , il m'a dit même que je te retrouverais ici.
— Le roi! s'écria Kamal tremblant Je roi t'a dit...
— Oui, continua Armand d'une voix où la colère croissait à chaque parole; oui, je sais a quel prix tu voulais te faire payer ta trahison , je sais que tu as voulu , toi , misérable ! prendre la place que j'occupe ; toi , reprit— il encore avec une férocité toujours croissante, loi, qui n'es un homme ni par le cœur ni par le corps; toi, esclave d'un roi, bouffon d'un prince, espion de ton maître et de tes frères, tu as voulu être roi des Bagaudes , toi. Oh !
Armand laissa échapper cette dernière exclamation de sa vaste poitrine avec un rugissement semblable à celui d'un lion , et lança le misérable Kamal contre la muraille de la prison, au pied de laquelle l'infortuné tomba en poussant un sourd gémissement.
Cette horrible scène avait tellement épouvanté Alidah, qu'elle s'était réfugiée dans une espèce d'embrasure étroite qui se trouvait au fond de cette salle; et là, le corps serré au mur, comme si elle eût voulu se cacher derrière les énormes pierres dont il était composé, elle demeurait immobile et tremblante pendant que le Bagaude la cherchait de l'œil. Enfin il la découvrit, et il s'avançait vers elle pour s'en emparer, lorsque , par un prodige inoui, la pierre sur laquelle elle s'appuyait sembla céder tout à coup à la pression de son corps; une porte s'ouvrit au moment où Armand étendait sa large main pour la saisir, et un vieillard à barbe blanche se plaça entre elle et le Bagaude.
A cet aspect inattendu, Alidah tomba à genoux, et Armand recula plus surpris qu'épouvanté. Derrière ce vieillard venait Barthélemi, le front baisse et portant dans ses traits la confu-
sion d'un coupable. Alidah n'avait pas encore remercié le ciel en son cœur de ce secours inespéré , que le Bagaude , que la présence des- nouveaux venus n'eût pu empêcher d'accomplir son projet, s'écria violemment :
— Qui es-tu? toi qui viens in enlever la proie que je me suis promise.
— Je suis Herme , répondit le vieillard , je suis Hernie , évèque de Narbonne et primat de l'église catholique dans les Gaules.
En entendant ce nom , Armand quitta l'altitude menaçante qu'il avait prise , et, baissant la tête d'un air sombre , quoique respectueux , il répondit :
— Herme, tu es un saint parmi les hommes. Avant que tu ne fusses l'un des chefs de rÉglisc catholique, tu es venu souvent dans nos montagnes prêcher la parole de Dieu ; mon père m'a souvent conté comment tu blâmais, avec des paroles sévères, ce que tu appelais les brigandages desBagaudes, et comment , après une expédition où lu n'avais pu les empêcher d'aller, tu soignais les blessés et consolais les mourans. Je n'ignore pas qu'à Narbonne ta maison est ouverte aux pauvres, et que chacun n'a qu'à te montrer sa misère, pour que tu l'admettes parmi tes cliens ; beaucoup de nos frères égarés dans cette ville ont dû à ta charité de pouvoir regagner nos montagnes. Ainsi donc, si tu as quelque service à me demander, parle , et je te le rendrai ; mais hàte-toi , car il faut que je m'éloigne avec celte jeune fille.
— Cette jeune fille y consent-elle? reprit l'évèque.
— Oh! s'écria Alidah, sauvez-moi, mon père , sauvez-moi !
— Qui es-tu? reprit Herme, avec un accent de touchante bonté.
— Oh ! mon père, répondit-elle, je suis une malheureuse qui ai trahi mes devoirs de fille, et qui n'oserai jamais renlr< r dans la maison paternelle.
— Eh bien ! lui dit l'évèque , Dieu vous recevra dans son sein , et le repentir vous ouvrira les portes de sa misérk on! • ; mais quel est votre nom?
— Je m'appelle Alidah , je suis la fille du comte Bold.
— La fille du comte Bold ! répondit encore Tevêque avec son doux accent de pitié; la lille d'un Visigoth, d'un arien, d'un ennemi de notre Église; relevez-vous, j'écouterai le récit de vos malheurs.
— Mais , moi ! s'écria Alidah , je suis catholique.
— - Catholique , dit Herme, en se penchant vers elle ; suivez-moi, ma fille, j'entendrai votre confession.
Alidah se releva , et elle s'apprêtait à sortir de la salle lorsque le Bagaude reprit brutalement :
— Vieillard , puisque c'est ton ministère d'entendre la confession des pécheurs, tu dois tes premiers soins à celui qui gémit dans un coin de cette salle , et qui sans doute n'aura pas , comme cette jeune fille , de longues années pour se repentir.
Kamal , comme s'il eût entendu les paroles qu'Armand venait de prononcer, poussa quelques faibles soupirs, et le vénérable Herme s'avança rapidement vers l'endroit où gisait le malheureux. Ce mouvement isola Alidah de son protecteur, et le Bagaude s'avançait déjà pour s'en emparer, lorsque le saint évoque , se plaçant devant la porte qui ouvrait sur la route , lui dit avec la dignité d'un courage inconnu à la férocité de ce brigand :
— 11 n'y a que cette issue par où tu puisses sortir, et cette issue je te l'ouvrirai de ma main , si tu veux l'éloigner seul ; mais tu la franchiras sur mon cadavre si tu veux emmener cette jeune fille.
Peut-être la rage du Bagaude n'eût-ellc pas été arrêtée par ce saint obstacle , si à l'instant où il balançait entre le respect que lui inspirait ce noble vieillard et la vengeance que lui promettait l'enlèvement d'Alidah , Kamal ne se fût traîné jusqu'auprès de la porte et ne lui eût dit :
— Laisse-la , Armand , laisse-la ; sa vie et sa liberté te serviront mieux contre les Yisigoths, que sa captivité ou sa mort ; l'heure est venue où je dois révéler un secret qui changera à jamais sa destinée.
— Que veux-tu dire? s'écria la jeune fille en se penchant vers le mourant.
162 LIVRK II.
— C'est encore quelque trahison , murmura Armand , tandis que Barthélemi se penchait vers Kamal et lui disait :
— Ce secret n'est pas le tien.
— Parle , dit llerme, avec Pautorité calme de sa vertu; et loi , Barthélemi, dont je suis venu surveiller la conduite , agenouille-loi et écoute, car la pâleur m'annonce que c'est encore une accusation qu'on va porter contre toi.
Deux anachorètes, de ceux qui habitaient la tour avec Barthélemi, s'agenouillèrent près de Kamal et le placèrent sur son séant. Alidah , attachée à la robe du vénérable évèque , se tint à côté du misérable nain , tandis que Barthélemi , le front penché sur la pierre, murmurait ses prières en les entrecoupant de sanglots. Armand avait profité de ce mouvement pour fermer la porte qui menait dans l'intérieur de la tour, et empêcher ainsi qu'aucun secours ne put arriver à ceux qui se trouvaient ainsi enfermés avec lui. 11 s'appuya nonchalamment contre celte porte, attendant du secret qui allait être révélé, la décision qu'il prendrait relativement à Alidah.
— Je l'écoute, dit l'évèque à Kamal, et puisse Dieu l'inspirer un aveu sincère de tes fautes, non pas dans un esprit de vengeance, mais dans un esprit de repentir !
— Je souffre horriblement , mon père , dit le nain ; j'ai l'épaule brisée et ma tète bourdonne comme si un animal étranger s'y était logé ; ma mémoire s'en va , et je ne sais plus si je retrouverai ce que j'avais à vous dire. IN'ai-jo pas entendu que le moine Barthélemi était à mes côtés? Dites-lui d'achever ce que je ne pourrai vous révéler jusqu'au bout , car il sait ce secret aussi bien que moi.
— Approche, Barthélemi, lui dit l'évèque; vois ce que c'est que la mort , vois comme elle nous surprend avant l'heure du repentir, et repens-toi tandis que tu le peux encore.
— C'était une nuit, dit Kamal, qui entendait à peine ce qui se passait autour de lui ; Théodoric , qui n'était alors que le frère du roi, me lit appeler dans sa chambre; un homme était près de lui, un homme avec une longue robe, un homme... Oh ! je sou Dre , dit Kamal.
— Cet homme, c'était moi, dit Barthélemi.
— En effet , c'est sa voix , reprit Kamal en faisant un effort. Théodoric nous dit : « Je suis roi ; » oui , il nous dit : « Je suis
roi , et voilà le corps de mon frère assassiné » non , il nous
dit : « Voilà l'enfant » Oh! ma tête, ma tête je ne me
souviens plus
— Il nous dit, reprit Barthélemi , que son frère avait été assassiné par les nobles Visigolhs que lassait sa tyrannie; il nous dit qu'il l'avait vainement défendu.
— Il mentait, reprit Kamal avec une force soudaine; car c'est moi qui lui avais conseillé de s'approcher de lui en feignant de le défendre pour pouvoir le frapper [dus sûrement ; il mentait encore en nous disant que les nobles Visigolhs voulaient assassiner le fds, après avoir assassiné le père ; il mentait, ajouta-t-il encore en s'animanl, lorsqu'il nous dit qu'il voulait conserver ses jours pour lui rendre le trône qui lui appartenait... Mensonge, mensonge! s'écria-t-il , pendant que ses yeux hagards se promenaient autour de lui ; il m'a promis que je serais roi des Bagaudes, il a promis un trône à Firmin, il a promis ton évèché à Barthélemi... mensonge, mensonge... oh! comme il a menti! il t'a menti aussi, Armand! cet homme , c'est le mensonge incarné.
— Oublie cela, dit Hernie en se penchant vers le moribond, mais rappelle-toi ce qu'il t'a dit sur cet enfant?
— Il a menti, il a menti, répondit Kamal, dont les idées s'embarrassaient de plus en plus, croyez-moi; moi, je vous dis la vérité, on ne ment pas à l'heure de la mort.
— Il nous dit, reprit Barthélemi, qu'il voulait sauver le fds de Thorismond; il le remit à Kamal et lui ordonna de le faire élever dans la religion catholique, parce qu'il voulait qu'un jour celte sainte religion triomphât parmi les Visigolhs.
— Oh! comme il a encore menti, murmura Kamal, et comme il savait bien que c'était un obstacle invincible à son retour au trône.
— Mais cet enfant, dit Herme, qu'est-il devenu?
— Ah ! oui , l'enfant , reprit Kamal, c'est moi qui l'ai emporté : c'était dans la nuit, il faisait froid, et il criait dans ses langes; je lui mis la main sur la bouche pour l'empêcher
de crier : quand nous fûmes sortis du camp, je regardai son visage à la clarté de la lune , il était violet.
— Tu Tas tué ! dit Herme , avec épouvante.
— Non , mon père , répondit Barlhélemi , si Kamal a rapporté la vérité au roi , il a fait déposer cet enfant dans la maison du vieil empereur Attale; cet enfant y a été élevé, cet enfant , ce doit être le jeune Firmin.
— Firmin ! s'écria Alidah avec une joie qui domina un moment toutes ses craintes et toutes ses douleurs.
À ce cri , Kamal se leva tout à coup , comme soutenu par une force surhumaine, et il se mit à crier parmi les convulsions de l'agonie :
— Ne dites pas que Firmin est le fils de Thorismond , Tliéodoric le ferait assassiner; Théodoric fera assassiner tous ceux qui lui disputeront son trône : il ne veut pas d'autre roi que lui dans ce monde; il n'a pas voulu que je fusse roi, moi ; Firmin ne sera ni empereur ni roi; tu seras son esclave , Armand; vous le serez aussi, vous tous, comme je l'ai été... Ne dites pas... ne dites pas...
Il s'efforça vainement de poursuivre, sa langue s'embarrassa, ses yeux se troublèrent, et il retomba sur le pavé de cette sombre salle.
Herme s'agenouilla à côté du cadavre et chercha vainement à ranimer un reste d'existence qui lui permît de donner au mourant les dernières consolations. Kamal était mort.
— Regarde, dit-il à Barthélemi,' regarde; il paraîtra devant Dieu sans qu'une parole de repentir lui ait préparé les voies de la miséricorde céleste; regarde aussi , jeune tille, et avoue tes fautes pour que je t'en absolve.
— Oh! mon père, s'écria Alidah t en tombant à genoux, le front couvert de rougeur, ne me demandez pas cet aveu en ce moment, ne me faites pas rougir devant d'autres que devant vous.
— Eh bien! dit Barthélemi avec une sainte exaltation, je ferai cet aveu pour toi et pour moi, car j'ai été le complice de tous les crimes qui se sont commis au nom du roi Théodoric. Oui, mon père, reprit-il en s'adressanl à l'évêque, c'est
par ordre du roi que j'ai ramené cette jeune fille à notre sainte religion, parce qu'elle aussi avait au trône des droits qui épouvantaient le souverain ; lorsque je l'ai averti du hasard qui avait mis dans le cœur du fils de Thorismond et d'Alidah un amour qui n'était pas encore coupable , c'est par son ordre que je leur ai conseillé de s'abandonner à cette fatale passion; et c est par son ordre aussi que j'ai refusé de bénir leur union, quand il ne leur restait plus que cette espérance de rendre moins honteux le crime auquel je les avais poussés.
—Oh ! malheureux ! malheureux ! dit Herme ; qui t'a inspiré de souffler la corruption dans ces cœurs innocens ? C'est l'ambition , c'est le désir d'occuper cette place où tu me vois, et qui n'est , sache-le bien , qu'une croix plus élevée où Ton souffre davantage.
— Non , mon père , reprit Barlhélemi ; ce n'est pas l'ambition qui m'a égaré! Ou bien, si c'est ce sentiment, ce n'est pas pour moi que je l'ai éprouvé : je ne pensais qu'au triomphe de notre sainte religion , à laquelle Théodoric m'avait juré de prêter son appui.
— La vraie religion du Christ , dit Herme , ne marche pas par des voies souterraines et perfides : c'est au grand jour qu'elle fait ses conquêtes, c'est sous le ciel qu'elle fait triompher sa parole, c'est en plein soleil qu'elle combat.
— Hélas ! mon père , reprit Barlhélemi , je le vois maintenant ; mais parmi toutes ces fautes que j'ai commises, peutêtre la conversion de cette jeune fille me s«ra-t-elle comptée devant Dieu comme une œuvre sainte.
— Tu te trompes encore, répondit l'évêque; Dieu n'accepte » pas les cœurs qui ne sont liés que par des attachemcns mondains. Réponds, jeune fille : n'est-ce pas ton amour pour Firmin qui t'a fait abandonner ta religion ? N'est-ce pas ton amour pour ce jeune homme qui a fait ton amour pour le vrai Dieu?
— Oui, mon père, répondit la jeune fille en courbant le front; mar-' (/J q ue ses paroles d'amour ont commencé, vos Bainlcs paroles viennentde l'achever; bénissez-moi, mon père, et parlez-moi , car je suis digne de pardon , digne de vous entendre.
H»f> LIVRE U.
— El) bien ! dit le vieillard, résigne-toi, pécheresse, car ta vie ne sera plus qu'une longue pénitence ; renonce à l'armer du secret que tu viens d'apprendre pour susciter , grâce a tes droits et à ceux de Firmin , la discorde civile parmi les frères.
— J'y renonce.
— Ne garde qu'une espérance en ton cœur, et celle-là ta faute même te la commande ; ne garde que l'espérance de voir légitimer un jour l'amour fatal auquel tu t'es abandonnée.
— (/est un bienfait que je n'espérais pas.
— .Mais une fois ce jour passé, une fuis la loi des hommes satisfaite, ton expiation ne sera pas accomplie ; si le spectacle que lu viens de voir t'a touchée, tu dois renoncer à celui qui n'aura que le nom de ton époux.
— Mon père ! mon père ! s'écria Alidah , faut-il le perdre à jamais?
— Où serait donc la vertu, dit l'évèque, si le crime avait la même récompense?... Tu ne re verras Firmin qu'une seule fois en ce monde.
— Eh bien ! s'écria Alidah , une fois encore !
— Et maintenant que Dieu te prenne en pitié, car lu n'as plus d'autre protection que la mienne. Quant à toi, Barthélémy, ajoula-t-il en s'adressanl au moine, la pénitence sera plus rude, car je te condamne à témoigner de la vérité comme tu as long-temps témoigné du mensonge ; mais, avant que je t'explique par quels moyens lu peux racheter les failles que tu as commises, dis-moi , est-ce encore l'ordre du roi Théodoric qui a amené cette jeune fille dans ce monastère?
— Oui, mon père, répondit ftarthélenti ; et bientôt un messager env oyé par lui doit venir m'apporter ses dernières intentions.
— Les chevaux du roi Théodoric sont rapides, dit la voix
d'Armand , qui s'approcha alors du vénérable évèque ; et quoiqu'ils passent par les sentiers battus qui tournent . 'Hour Cu nos montagnes, ils ont parcouru la distance qui nous sépare de Toulouse, presque aussi vite que moi-même, qui les ai fran-
fines à vol d'oiseau et par des sentiers qui leur sont inconnus. Ilàtes-loi si tu veux sauver celte jeune fille, et n'oublie pas que lu es sur le territoire du roi Théodoric, et que lu ne pourrais arracher cette jeune fille à ses projets, s'il la trouvait encore dans ce monastère.
— Tu as raison , reparlil féveque, et je veux que l'innocenl et le coupable échappent égaleint ni à sa volonté. Barthélemi, tu vas conduire cette jeune fille à Narbonne ; lu la remettras dans mon palais, et toi-même y attendras mou retour.
— Oui, dit Armand ; qu'il parte sur-le-champ : pour lui, qui connaît tous les sentiers cachés de ce pays, pour lui que mes compagnons sont habitués à vénérer, cette heure est la meilleure qu'il puisse choisir; il trouvera peu de Romains et de Visigoths dans ces collines, et mes frères le laisseront passer.
— Ne pcux-lu l'accompagner, reprit Tévéque, pour assurer encore mieux sa marche dans la -nuit?
N'est-ce pas assez que je laisse sortir celte jeune fille ? répondit Armand , et ne crains-tu pas de me la voir suivre ?
— Non , répondit le vieillard ; car je crois que ton c<eur a été touché du triste spectacle que lu viens de voir; je crois que lu as renoncé à les projets de vengeance contre les Visigoths.
— Tu le trompes, dit Armand ; car je vais attendre ici renvoyé du roi Théodoric.
— Soit, dit le prêtre; je vais donc attendre avec toi.
Le Bagaude haussa les épaules et ouvrit la porte qui donnait sur la roule.
— Allez, dit-il, et n'oubliez pas le sentier qui tourne dans le bois , à deux pas de cette maison.
Alidah et Barthélemi s'éloignèrent; les autres moines rentrèrent dans l'intérieur de la tour sur un signe de leur évêque, en emportant le corps de Kamal , et le vieillard et le Bagaude demeurèrent seuls enfermés dans cette salle basse.