‹ SathanielChapitre 6 sur 17 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Salut Narbonne ! ville puissante par ta salubrité ; délicieuse à voir dans ta cité et dans tes campagnes ; admirable pour tes murs et pour ton enceinte, pour tes portes, pour tes auberges, pour tes portiques, pour ton forum et ton théâtre ; pour tes temples, tes capitoleset tes fabriques de monnaies; magnifique pour tes bains, pour tes arcs de triomphe, tes greniers, tes marchés; riche par tes prés, tes fontaines, tes îles, tes salines, tes fleuves et tes étangs, ton commerce, les ponts et ta mer; illustre surtout par tes citoyens : tu vém-res à juste titre Bacchus , Cérès , Paies et Minerve , qui t'ont dotée de tes vignes, de tes jaunes moissons , de tes gras pâturages et de tes oliviers onctueux ; dédaignant l'aide de la

1 Salve Narbo potens salubritate, Urbe et rure simul bonus vider i, Mûris , civibus , ambitu , tabernis Port (s , porticibuSy foro, tlieatro, Delubris, capitoliis , monetis, Thermis, arcubus , horreis t macellis , Pratis , fonlibus, insulis, salinis, Stagnis, flumine, merec, ponte , ponto.

Vnus. . . . etc. , etc.

{Sid. ApolL, Carm. xxw.)

nature, tu ne t'es point reléguée sur une haute montagne: tu n'en élèves pas moins haut ton front superbe , quoique tu ne montres plus tes larges fossés et tes remparts hérissés autour de toi. Loin de là, tu laisses voir tes murs fracassés et tes fossés comblés de leurs ruines, nobles témoignages de ta valeur. Tu mérites plus de louanges que ces villes qui étalent leurs murs intacts et honteux qui se sont ouverts devant le pas des ennemis ; je ne le vanterai pas pour tes chaires recouvertes d'ivoire et d'écaillé, pour tes marbres magnifiques, pour les portes dorées et pour tes pavés faits de pierres asarotiques; 1 mais je te louerai pour tes remparts détruits, car, dans ce temps d'effroyables combats , il faut que la louange se mesure à la taille des cicatrices , et la honte est pour ceux qui, vivant de nos jours, vivent sans blessures !

Lorsque l'évéque Sidoine saluait ainsi la ville de Narbonne, elle était déjà au pouvoir de Théodoric , et portait les traces

1 Non tu marmora , bracteam , vitrumque Non testudinis indicœ nitorcm Non si qnas eboris trabes refractis Rostris marmarici dedere barri, Figis mœnibus aurcasque portas Exomas asaroticis lapUlii Sic pcr. ... etc. , etc.

( Sid, A poil., Carm. xxiii. )

Nous avons arrêté l'attention du lecteur sur les pierres asarotiques, parce qu'elles nous ont paru remarquables. Les Romains en paraient leurs salles a manger et les teignaient de toutes sortes de couleurs ; ils les couvraient de peintures qui représentaient les choses les plus usuelles d'un repas, telles que des couteaux, des fourchettes, des morceaux de pain, et souvent même des bouteilles renversées et cassées, de manière que la malpropreté passait pour du luxe, puisque le luxe cherchait à représenter par la peinture le désordre et la malpropreté. Ces pierres avaient en outre la propriété d'absorber tous les liquides.

« Testulis in varios colores tinctis quales in asarotis pavimentis, de quibus Sletius Tiburtino Vopisci et Plinius, lib. xxxvi. Soins Pergami s ta tu il que m vocant asaroton aecon. quoniam purgamenta cœnae in pavimento, quaeque everri soient, veluti relie ta feccrat parvis e testulis tinctis in varios colores, » ( Sirmond. )

des ilcux sièges qu'il lui avait fallu soutenir: le premier contre les Alains , le second contre Théodoric lui-même. Cette longue énuméralion des diverses richesses de la capitale narbonnaise, nous montre d'une part l'importance de celte cité, et nous explique de l'autre le singulier empire qu'avaient gardé les mœurs romaines au milieu des mœurs barbares; on y voit surtout la puissance des souvenirs de la théogonie païenne à côté de la religion du Christ. Ainsi , c'est un évéque catholique qui place Narbonne sous la protection de Paies, de Bacchus et de Minerve , comme il avait place les entreprises de l'empereur Avilus sous la protection du dieu Mars et de Jupiter. On ne s'étonnera donc pas de retrouver dans le langage des nouveaux acteurs de ce drame , dans les cérémonies mêmes que nous allons décrire , un mélange incohérent de croyances nouvelles et d'images antiques, de sentimens chrétiens et d'invocations à des noms réputés sacrilèges.

Or, c'était près d'un mois après le jour de la fuite d'AIidab ; Narbonne s'éveillait brillante , joyeuse et insouciante des dangers dont elle pouvait être menacée ; le forum était déjà rempli d'une foule de peuple déguenillé , sans manteau et sans souliers , se coudoyant, se disputant, et parfois poursuivant de ses railleries et de ses invectives , tantôt les jeunes patriciens qui regagnaient tardivement , et dans un état d'ivresse complète, leurs riches habitations , tantôt les pauvres cliens de quelque illustre maison, qui avaient passé une partie de la nuit à la porte d'un palais pour arriver les premiers à la distribution de la sporlule. 1 Dans un coin du

1 Distributio solcmnium sportulorum. Les sportulœ ou sportclkc étaient de petits paniers qui étaient supposés contenir une quantité de provisions chaudes de la valeur de cent qnadrantes, ou environ vingt-cinq sous. On les rangeait avec ostentation dans la première salle, elon les distribuait à la foule affamée qui assiégeait la porte. Les satires de Juvénalet les epigrammes de Martial fout souvent mention de cette coutume fastueuse et peu délicate. Voyez aussi Suelonius ( in Claud. y c. xïi; in Xerotu , c. xxi ; in Domitian. , ' . iv-vii ). Ces paniers de provisions furent ensuite convertis on lar- "s pièces d'or et d'argent monnayé, ou de vaisselles qui, dans les

NÀRBONNE. 171

forum, on remarquait une longue file de ces malheureux dont le maintien modeste et l'air résigné contrastaient avec Tinsolence et les propos d'une foule tumultueuse qui occupait un autre coin du forum.

— Vois-tu , disait un misérable dont la tunique portait encore les traces de la terre sur laquelle il était resté couché, vois-tu tout ce troupeau d'hypocrites qui se pressent à la porte de l'évoque Herme ? ils vont recevoir chacun dans le petit panier sportulaire une livre de pain, une demi-livre de viande et une once d'huile; puis ils emporteront leur proie dans leur tanière , comme des vautours, et la dévoreront en secret. 1

— Tu sais bien qu'ils ne peuvent pas faire autrement, répondit un muletier, en prenant place à côté de celui qui parlait ainsi et qui était un marchand de citrons, ou qui du moins déclara èlre inscrit comme tel sur la liste du four de son quartier; * tu sais bien qu'ils ne peuvent pas faire autrement , et que jamais Herme n'a voulu consentir à changer les provisions qu'il donne, en une valeur d'argent, quoique je sois sur qu'au prix où en sont les denrées maintenant, chaque portion dépasse la somme de cent quadrantes, 2 qui est le prix ordinaire de chaque sportule.

occasions solennelles de mariage ou de consulat, etc., étaient réciproquement donnéeset acceptées par les citoyens du premier rang. ( Voyez Symmaque, Êpist. iv, 55, it, 124, et Sliscell.^p. 256. )

• C'était là véritablement l'origine de cette sportule à laquelle plus tard, on \it accourir des sénateurs eux-mêmes. Juvénal nous les montre cachés dans leurs litières et venant mendier des présens h la porte d'un Auguste ou d'un César.

1 Pour la commodité des plébéiens paresseux, on substitua, aux distributions de grain qui se faisaient tous les mois, une ration de pain que l'on délivrait tous les jours. Un grand nombre de fours furent construits et entretenus aux frais du public; et , à, l'heure Axée, chaque citoyen, muni d'un billet, montait l'escalier qui avait été assigné à son quartier ou à sa division , et recevait, ou gratis , ou à très bas prix , un pain du poids de trois livres pour la subsistance de sa famille. ( Amm. Marceltin. )

• Environ vingt-cinq sous.

172 livre m.

— Que Jupiter le damne , le vieil avare ! repartit le marchand de citrons , le comte Agrippin , dont je me suis fait le client, ne s'inquiète ni de la valeur des denrées, ni de l'usage que Ton fait de ses dons, et Momullus, son intendant, nous distribue tous les matins une pièce d'argent de deux cents quadranles , sans que des esclaves nous espionnent et aillent lui dire si on sortant de son palais je m'amuse à la jouer, ou si je vais la porter à ma famille.

— D'après ce que tu viens de me dire, reprit le muletier, tu n'en as pas grand besoin , puisque tu es admis à la distribution des pains de ton quartier; mais comment fais-tu pour te trouver en même temps aux deux endroits?

— C'est ma femme qui se charge du soin du four, et l'on ne m'y voit jamais, car je passe pour malade et estropié, ayant eu le bonheur d'être renversé par le carrosse de Placentia, la maîtresse du préfet Maximius ; tous les malins ma femme va chercher chez le commissaire notre billet d'indigence, puis, de là , elle se rend à l'escalier qui est désigné pour notre rue et monte au four qui a été construit à l'angle du forum Jovien ; elle reçoit un pain de trois livres et une livre de lard : autrefois on y ajoutait une demi-pinte de vin ; mais depuis que ces brutes de Turles ont envahi la province, ils ont tellement arraché de vignes , que c'est à peine si on récolle la dixième partie des vins que nous avions autrefois, el ces animaux affamés et altérés gardent pour eux le peu qu'on y recueille encore.

— Je suis de la montagne, répondit le mulelier; il n'y a que deux jours que j'ai été admis parmi les cliens du comte Agrippin, et je ne sais pas les nouvelles du pays. Qu'est-ce que c'est donc que les Turles dont tu parles ? Est-ce encore quelque nation barbare descendue dans notre pays?

A cette question , le marchand de citrons, qui s'appelait Zama, se mit à rire aux éclats.

— Comment , tu me demandes ce que c'est que les Turles?

— Il m'est bien permis de l'ignorer, dit le muletier ; la Narbonnaise est occupée par tant de gens de toutes espèces, de toutes nations, et de noms si divers, qu'il faut être habile pour les connaître tous.

NÀRBONNE. 173

— Cependant, dit Zama, l'histoire des Turles est bien ancienne : ne sais-tu pas que , lorsque ces brutes de Visigotlis entrèrent dans les Gaules , trouvant le pays dévasté par les Vandales qui les y avaient précédés, ils payèrent jusqu'au prix de deux pièces d'or ce que les Alains appellent Turle , c'est à dire une demi-livre de farine ; c'est de là que leur vient ce nom que tu ne comprenais pas.

— Ils avaient pillé assez d'or à Rome pour pouvoir payer de ce prix la satisfaction de leurs moindres désirs, et Ton prétend que le trésor seul de Tbéodoric est si riche , que ce roi pourrait acheter toutes les Gaules, s'il ne préférait les conquérir. Outre les immenses sommes monnayées qu'il tient en réserve dans ses coffres, il a, dit-on, emporté de Rome, soixante vases ou calices, quinze patènes, et plus de vingt coffres, tous d'or massif et enrichis de diamans, sans compter le fameux missorium.

— Qu'est-ce que le missorium? dit Zama.

— C'est, répondit le muletier, une table d'or , du poids de cinq cents livres, destinée à l'usage de la sainte table, etd'une valeur inestimable par la main-d'œuvre et par les pierreries dont elle est incrustée. Il possède en outre la merveille du monde, la fameuse table formée d'une seule émeraude entourée de trois rangs de perles, soutenue par soixante-cinq pieds d'or massif, ornée de diamans et estimée à la valeur de plus de cinq cent mille pièces d'or.

— Qu'importent toutes ces richesses , et à quoi leur servent-elles? C'est bien le cas de dire que ce sont des perles devant des pourceaux. Si quelques uns affectent un luxe grossier, la plupart ne sont-ils pas des brutes pour qui les palais qu'ils habitent sont comme un dédale où ils ne peuvent se retrouver ; ils ne se connnaissent ni au luxe de la table , ni au luxe des vêtemens , ni à celui des théâtres ; s'ils sortent de la ville , ils ne sont ni précédés ni suivis par des nuées d'esclaves rangés en ordre de bataille ; s'ils s'arrêtent en route , ils dînent des mets misérables qu'ils rencontrent dans la maison ou dans l'auberge où ils s'arrêtent ; ils ne font point marcher avec eu x leurs fourneaux portatifs et leurs sa vans cuisiniers : c'est

à peine si, chez les grands , il y a quelques rares esclaves ; et le prince Euric seul, dit-on, possède des eunuques. Le même vêtement leur sert non seulement toute la journée, mais encore jusqu'à ce qu'il soit complètement usé ; ils n'ont point une toilette pour le lever, une autre pour aller au bain, une autre pour en sortir. Ils se mettent à table avec l'habit qu'il portaient à la promenade , et assistent au conseil comme s'ils allaient au combat. Lorsqu'ils prennent le plaisir de la chasse, ils eu gardent les dangers comme de vils eslaves et poursuivent les bêtes féroces au lieu de les faire rabattre à la portée de leurs (lèches. Enfin j'en ai vu voyager sur la Garonne , exposés à l'ardeur du soleil comme des rameurs d'Afrique : comment veux-tu que de pareils hommes puissent commander longtemps au magnifique peuple romain ?

Pendant que Zama parlait ainsi, un étranger, dont la taille colossale excita la curiosité de la foule, entra dans le forum ; il regarda autour de lui comme embarrassé de l'endroit où il voulait aller , et s'approcha d'un groupe qui attendait à la porte «l'une maison; il y avait à peine pris place , que du milieu de ce groupe s'élevèrent de nombreuses réclamations.

— Quel est cet intrus? — Que eherche-t-il ? — Que veutil ? Nous ne le connaissons pas. Ce n'est point un client de Consense , qu'il cherche ailleurs !

Armand, car c'était lui, jeta un regard mécontent sur cette troupe; mais cependant il s'en éloigna, et, s'étant approché du palais d'Agrippin , il se mêla de nouveau à la cohue de plébéiens qui se pressaient à sa porte. Ce furent encore les mêmes réclamations , mais plus ardentes et plus injurieuses.

— Que viens-tu faire ici? s'écria Zama; qui t'a inspiré l'audace, misérable étranger, de venir te mêlera d'honnêtes citoyens que le comte Agrippin honore de ses bontés.

— C'est donc ici la maison du comte Agrippin? dit Armand.

— Voyez le butor, qui ne connais pas la maison du gouverneur de la ville.

Armand ne prit pas garde aux injures qui lui étaient adressées, et chercha d'un regard préoccupé l'endroit vers lequel

il lui fallait se diriger ; mais, craignant encore de se tromper, il s'adressa à Zama et lui dit doucement :

— Comme je ne veux prendre la place de personne, dismoi où est le palais du saint évêque de celte ville ?

Zama, au lieu de répondre, se mita rire insolemment en mesurant le Bagaude de l'œil, puis il s'écria :

— Regardez donc ce colosse qui va attendre la sportuie à la porte d'Hernie; je le plains, mon brave géant, tu ne feras pas un repas digne de toi : ce sera comme une fraise dans la bouche d'un éléphant; du reste, ajouta-t-il en lui montrant la porte du doigt , voilà la porte que lu me demandes ; tu vois qu'elle est assiégée de pauvres et de rachitiques, et si tu n'as pas le dernier de ces deux titres à la munificence de noire saint évêque , ion habit prouve que tu possèdes le premier ; et je te jure , parBacchus , que lu viens d'en acquérir un qui fera doubler ta pitance, si tu t'en vanles au chapelain qui fait la distribution.

— Et quel est ce litre? dil le Bagaude, prêt à se diriger à l'endroit qui lui avait été désigné.

— C'est la patience toute chrétienne à supporter les injures, vertu que noire saint évêque estime fort.

Les regards de la foule avaient été appelés sur Armand par la voix insolente et criarde de Zama , et Armand s'aperçut qu'il était l'objet des rires de tout le monde; un mouvement de colère agita ses traits , mais il le comprima bientôt et répondit :

— Je n'écrase pas les vers de terre que je rencontre dans ma route ; mais je corrige les chiens hargneux qui me mordent les talons et je les chasse du fouet.

— Toi, loi! se mit à crier d'une voix plus aigre le petit marchand de citrons; toi, toucher un citoyen romain, car je suis citoyen romain ; ose seulement répéter ta menace et je vais te dénoncer, et le fouet dont tu menaees les autres déchirera ta peau et la rendra semblable à ta misérable tunique.

La nouvelle apostrophe de Zama avait encore plus excité l'attention; et, au grand élonnement do loul le monde, le Bagaude s'éloigna sans répondre et alla se mêler à la foule

amassée devant la porte du palais d'Herme, où chacun s'empressa de faire place au nouveau venu. A ce moment, le muletier, qui avait été près de lui, dit tout basa Zama :

— Tu peux bien tuer une chèvre en l'honneur de Jupiter ; car il faut qu'il t'ait protégé particulièrement , puisque tu vis encore après ce que tu as dit à cet homme.

— Je me soucie fort peu de lui et de loi , répondit Zama , et je te conseille même de ne pas parler si haut de tes offrandes de païen. Tu es à Narbonne, muletier ; les sacrifices à Jupiter n'y sont plus permis, et ceux qui s'en rendent coupables sont sévèrement punis. Vous faites ce qu'il vous plaît dans la montagne ; mais ici , il faut faire ce qui plaît à la loi.

— J'ai un excellent moyen de faire ce qui lui plaît, c'est de ne rien faire du tout.

— Eh bien ! reprit Zama, avise-loi de ce moyen et tu verras ce qu'il t'en arrivera ; avise-toi de faire chômer tes mules un Jeudi, et il t'en coûtera plus qu'elles ne pourraient te rapporter le reste de la semaine.

— Mes mules et moi , reprit le montagnard , nous nous reposons le jour où nous sommes fatigués.

— Tes mules ni loi ne doivent se reposer que le dimanche et les jours sabbatés, comme il est ordonné par la loi Théodosienne à tous les bons chrétiens. Il y a beaucoup de rebelles qui, ne pouvant rendre hommage à leurs dieux païens par des sacrifices, les honorent le jeudi, jour de Jupiter i en s'abslenant de tout travail ; si tu as envie d'encourir une amende de deux pièces d'or, tu n'as qu'à te reposer ce jour-là.

Comme il parlait ainsi la porte du palais du comte Agrippin s'ouvrit, et il en sortit un homme d'un âge mûr, mais vêtu avec une alïectalion ridicule. Une longue robe de soie flottait autour de son corps et laissait apercevoir une tunique ornée d'un broderie représentant la légende d'un saint ; 1 il

* « Les longues robes de soie ou de pourpre de nos nobles modernes flottent a» gré du vent, et laissent apercevoir, ou par adresse, ou par basard, de riebes tuniques ornées d'une broderie qui représente diflféreus animaux. ( Ammicn Marccllin. )

M. de Valois a découvert dans une homélie d'Oslerim, éveque

NARBONNB. 477

avait les doigts chargés de bagué|6 , et, quoiqu'il marchât avec lenteur, il s'essuyait le visage avec un mouchoir passé autour de son cou, et qui laissait pendre sur sa poitriue ses deux longues franges d'or.

— N'est-ce pas le comte Agrippin? dit le muletier en s'avançant, comme s' il. était empressé de parler au gouverneur de la ville.

— Le comte Agrippin ne sort pas de si honne heure de son palais, et lorsqu'il va dans la ville, il ne la traverse pointa pied , il est toujours dans son carrosse revêtu de lames d'or, et tellement haut, qu'il atteint le premier étage de nos hautes maisons ; il ne marche pas avec un cortège de moins de cinquante esclaves, et va avec une telle rapidité qu'il faut être aussi agile pour l'éviter que pour le suivre. Celui qui vient de sortir est l'administrateur des caves de la ville, et sa présence chez le gouverneur, à une heure si matinale, nous annonce qu'il y aura probablement une distribution de vin. D'ailleurs, c'est aujourd'hui jour de fête, on célèbre les Lupercales, et ce ne sera pas un spectacle moins curieux pour ceux qui demeureront dans la rue , que la course de chars qui nous a été promise par le sénateur Consense , pour ceux qui sont au cirque. Sans cette circonstance , tu verrais une bien autre foule autour de ce palais ; il y a beaucoup de citoyens qui ont préféré aller s'assurer de leurs places, que de venir à la sportule; il y en a qui y sont depuis la pointe du jour ; j'en connais qui ont même passé la nuit sous les portiques, pour être au premier rang. Quant à moi, je suis sûr de tout voir à mon aise ; car ma fille est une des douze cents danseuses qui appartiennent

à l'entrepreneur du théâtre, et par ce moyen j'ai toujours des* s places réservées. 1

d'Amasia (ad Ammian., xiv, 6), que c'était une mode nouvelle de représenter en broderies des ours, des loups , des lions, des tigres et des parties de chasse, et que les élégans plus dévots y substituaient la ligure ou la légende de leur saint favori.

1 Les vastes et magniûques théâtres de Rome avaient toujours a leurs gages trois mille danseuses et autant de chanteuses, avec les niai très des dilïéreus chœurs. ( Amm. MarccUin. )

17* UVRK III.

— Ainsi donc, reprit le muletier , ce sera aujourd'hui pour Narbonne un jour de réjouissances.

— Tu dis vrai , et probablement le comte Agrippin doublera aujourd'hui la magnificence ordinaire de la sportule, car sa générosité dépasse tout ce qu'on peut imaginer, et le jour de son consulat, les dyptiques qu'il fit distribuer étaient de l'ivoire le plus pur, incrusté d'or. 1

Pendant que tout ce peuple s'entretenait ainsi, on vit passer successivement sur le forum les carrosses des nobles matrones de la ville , qui allaient se visiter pour savoir quel costume elles devaient choisir pour ce grand jour. D'autres allaient s'assurer d'une fenêtre dans quelques misérables maisons pour voir passer derrière un voile la fête impudique des Lupercales. Un grand nombre de gens de toutes classes se rendaient aux bains de Maxime Firmin, qui étaient ouverts à des heures fixées pour le service des patriciens et du peuple. Ces bains contenaient douze cents sièges de marbre, et les murs 0cs cellules étaient couverts de mosaïques qui imitaient la peinture par l'élégance des dessins et la variété des couleurs ; on y voyait le granit d'Égyptc , ingénieusement incrusté de marbre vert de Numidie ; le réservoir d'eau chaude coulait sans cesse dans de vastes bassins, à travers de larges embouchures d'argent massif, et le plus obscur citoyen pouvait , pour une petite pièce de cuivre , se procurer tous les jours la jouissance d'un luxe fastueux , et qui aurait excité l'envie d'un monarque asiatique. 2

On remarqua cependant à travers cette foule qui semblait se préparer aux plaisirs de la journée, le départ du sénateur

•Les dyptiques étaient le registre public sur lequel s'inscrivaient les noms dos consuls et dos magistrats chez les païens ; desévêques et des morts chez les curetions. Les dyptiques profanes étaient d'élégantes tablettes, et s'envoyaient souvent en présent ; on les donnait môme aux prinees, et alors on les faisait dorer, comme il paraît par Symmaque, 1. n, p. 81. Le plus ordinairement, ceux qu'on donnait étaient d'ivoire. Les consuls en faisaient distribuer au peuple le jour de leur élection.

: (GtObon.)

Vobiscus : c'était un homme renommé par son adresse à prévoir tous les événemens publics, plus renommé encore par la mollesse extravagante de ses mœurs. Si une mouche traversait les rideaux de soie de sa litière ou de son lit, si un pli mal fermé laissait passer un rayon de soleil, il déplorait le malheur de sa situation, et se plaignait, dans un langage affecté, de n'être point né dans le pays des Cimmériens, séjour d'éternelle obscurité. Il parlait en ce moment pour sa campagne , suivi de toute sa maison ; et de même que, dans la marche des armées, les généraux font des dispositions pour la cavalerie et l'infanterie, pour l'avant et l'arriere-garde , les chefs des esclaves et des domestiques, portant une baguette en main, comme symbole de leur autorité, avaient distribué et rangé la nombreuse suite des serviteurs. Le bagage et la garde-robe marchaient en tète sur des chariots et des mulets; ensuite venaient les cuisines et les cuisiniers; Vobiscus voyageait luimême au centre d'une foule d'esclaves, entremêlée de citoyens oisifs et de eliens; enfin un bataillon d'eunuques choisis faisait Tarnère-garde, tous rangés par ordre d'âge, depuis le plus vieux jusqu'au plus jeune. 1

On racontait de ce Vobiscus, qu'un jour, ayant demandé un vase plein d'eau -chaude, et l'esclave ayant tardé à l'apporter, il le lit punir de trois cents coups de fouet pour corriger sa lenteur, tandis qu'un autre esclave, qui venait do commettre un meurtre , reçut pour toute réprimande l'avis d'être plus circonspect à l'avenir.

» ( Gibbon. )

Sénèquc raconte trois circonstances curieuses relativement aux . voyages des Romains (ep. cxxin) : 1° ils étaient précédés d'une troupe de cavalerie numide qui annonce un grand seigneur par une nuée de poussière ; 2° on chargeait sur, des mules non seulement le3 vases précieux, mais encore les ustensiles fragiles de cristal et de murra. Le savant traducteur français de Sénèquc ( t. m , p. A02-A22 ) a presque démontré que murra signifiait des porcelaines delà Chine et du Japon; 3' on enduisait d'une espèce d'onguent les belles figures des jeunes esclaxcs, pour les mettre à l'abri des effets du soleil ou du grand froid. Auimien Marcellin parle de l'ordre observé pour les eunuques.

— Oh ! oh ! dit Zama, en voyant défiler ce long cortège, il doit y avoir quelque chose de neuf à Narbonne, puisque le noble Yobiscus s'en éloigne, c'est un homme qui sent un danger d'une lieue , comme dans un marché il sent une belle esclave ou un loir magnifique. 1

— Penses- tu, dit le muletier, qu'il ne puisse pas exister d'autres raisons que celles d'un danger pressant pour faire éloigner le patricien Yobiscus? La détresse, qui est souvent la suite et la punition d'un luxe extravagant, l'a forcé d'emprunter de très grandes sommes , et peut-être ne fuit-il d'autres périls que ses créanciers.

— Par Kacchus ! ce nest point cela qui l'embarrasse ; autant il est bas et rampant lorsqu'il s'agit d'emprunter, autant il est insolent lorsqu'il faut rendre ; et nous savons que , dernièrement , deux de ses créanciers ayant voulu le poursuivre , Yobiscus obtint contre eux une accusation de magie et de poison , et ne permit aux malheureux de sortir de prison que lorsqu'ils lui eurent donné quittance. 2

— Et ces hommes, dit le muletier, peuvent trouver encore à emprunter ?

— Les usuriers sont ainsi faits , répondit Zama, ils refuseraient une pièce d'or à un malheureux qui la leur rendrait avec probité , et offrent leur fortune toute entière aux patriciens qui les en dépouillent.

Cependant l'heure avançait, les rues se remplissaient davantage , et les portes du palais ne s'ouvraient point. Ce retard commençait à exciter ré ton ne ment de tout le monde, et bientôt des murmures éclatèrent de divers côtés : c'est que , * »

* Ce petit animal habite les bois et parait privé de mouvement dans les froids rigoureux [Pline, t. vm, p. 81 ). Ce mets, si recherché que le commerce eu était fait par les sénateurs , ce mets fut encore plus recherché sur les tables somptueuses depuis la défenso ridicule des censeurs. On assure qu'on en fait encore un très grand cas aujourd'hui à Rome, et que les princes de la maison de Colonne en font souvent des présens.

• Parmi les traits de satire d'Ammten Marcellin, celui-ci nous a paru digue d'être mis en scène.

NARBONNÈ. 481

chez ce peuple dépouillé de toutes propriétés, et qui avait vu passer peu à peu, dans les mains de la noblesse , toutes les terres qu'il avait autrefois possédées, la libéralité était comme un droit acquis qu'il n'eut pas été prudent à ceux-ci de contester. Pour mieux expliquer les motifs qui avaient maintenu ces habitudes, nous comparerons les sportules des anciens à la taxe des pauvres en Angleterre; car, à la différence près du mode de distribution, elles étaient parties du même principe et étaient conservées par la même raison. Les libéralités des couvens de moines en Espagne sont faites dans lé même esprit , et Ton voit, partout où la propriété est concentrée dans un petit nombre de mains , cette prétention de nourrir le peuple plutôt que de lui accorder et de lui assurer le droit de vivre.

Toutefois l'attente ne fut pas longue. Lorsque les murmures de la populace eurent averti les nobles qu'elle s'impatientait- , les portes s'ouvrirent et la distribution se fit dans chacun des palais, selon les habitudes et les mœurs du maître de la maison. Chez Âgrippin, l'intendant, placé à l'entrée de la porte , donna à chacun de ceux qui se présentèrent, une } ièce d'argent qu'il tirait d'un bassin que lui tendait un esclave, tandis qu'un autre contrôlait la distribution sur une liste, où étaient inscrits les noms descliens de son maître, et s'assurait qu'il ne s'introduisait pas d'étranger.

Il en fut de même chez Consense; mais chez Hernie, la sportule avait gardé sa forme primitive : une énorme quantité de petits paniers étaient rangés dans la première salle , et il en fut donné un à chacun des individus qui se présentèrent. Contre l'habitude , cette distribution n'était point faite par les esclaves de l'évêque : c'était toujours quelque prêtre qui était chargé de ce soin, quand Hernie ne le remplissant pas luimême, et depuis un mois on admirait la pieuse constance d'une jeune fille qui s'était vouée à cette rude tAche.

L'histoire du mariage d'Euric était trop bien connu à Narbonne, pour que personne eût osé calomnier la présence d'Alidah dans la demeure de l'évêque , lors même que la pureté de toute sa vie n'eût pas mis ce vénérable vieillard à l'abri de toute accusation.

182 livre m.

Kien d'extraordinaire ne sembla donc arrivé dans la distribution ordinaire de la sporlule , soit chez le coinlc Agrippin , soit chez l'évèque. Dès qu'elle fut achevée, les uns empressés d'aller jouer ou dépenser la pièce d'argent qu'ils avaient reçue du gouverneur de la ville, les autres non moins désireux d'aller porter à leur famille les provisions qu'ils avaient reçues de l'évèquc, s'éloignèrent de ces deux palais. Personne ne remarqua que le muletier, demeuré avec l'intendant du comte Agrippin, avait été introduit dans l'intérieur de sa demeure; et qu'en apercevant Armand, Alidah avait laissé échapper un mouvement de joie et de surprise. Enfin on ne s'informa pas pourquoi Armand, de même que le muletier, n'avait pas quitté le palais où il était entré.

Cependant ces deux hommes apportaient une terrible nouvelle à celle ville toute parée, el qui, éveillée de bonne heure pour ses plaisirs, restait toujours endormie pour sa gloire et pour sa sûreté.

L'un et l'autre venaient dire aux deux principaux personnages de la province que la guerre proclamée par Théodoric allait se diriger vers Narbonne et que les armées étaient déjà en marche pour s'emparer de celle ville. Mais," par un singulier contraste , celle nouvelle alarmante apportée au comte Agrippin , gouverneur militaire de la ville , fut reçue par lui comme un avis sans importance, tandis qu'elle jeta le plus grand trouble dans le cœur d'Herme.

Ce qui est plus extraordinaire encore , le comte Agrippin ne prit aucune mesure pour la défense de la ville, tandis qu'Henné s'occupa aussitôt des moyens de la sauver. Le gouverneur annonça qu'il allait se rendre au cirque pour assister à la course des chars; et l'évèque écrivit aux tribuns et aux centurions de se rendre immédiatement au palais du préfet des Gaules pour une affaire importante.

LES LLTRMCALBS.

L'entretien d'Hernie avec le Bagaude Armand avait duré long-temps. 11 eut lieu dans la salle même où la sporlule avait été distribuée, et devant Alidah qui, occupée du soin de rétablir Tordre, écoutait avidement tous les détails de guerre et de politique donnés par le Hagaude, pour y saisir un nom qui ne fut pas prononcé. Elle allait se retirer quand Hernie annonça rintention d écrire à tous les magistrats, elle demeura sur un signe 4' Armand.

Le moine Barthélemi avait été de même présenta rentretien d'Armand et de l'évêque. Touché du plus sincère repentir, il cherchait une occasion d'effacer par un grand acte de courage les fautes qu'il avait commises. Depuis son arrivée à Narbonnc, il restait enfermé dans une sombre méditation; mais, durant cet entretien, il parut frappé d'une inspiration soudaine : on put le deviner à la joie qui éclata tout à coup dans ses regards. Toutefois, comme s'il eût voulu s'assurer de la sainteté de celte inspiration, Barthélemi se mil en prières dans un coin de la salle; il laissa donc à Alidah la liberté de faire à Armand les questions qu'elle brûlait de lui adresser*,

1 Fêtes instituées dans l'ancienne ifome à l'honneur de Pan, lupercaluu Les lupcrcalesse célébraient le 15 des calendes de mars, c'est à dire le 15 février, ou, comme ditOvide, Fast» lib. h, le troisième jour après les ides. On croyait qu'elles avaient été établies par Évaudre. Elles durèrent jusque sous l'empereur Anastase et le roiThéodoric,et par conséquent long-temps après l'établissement du christianisme. L'acte de Théodoric qui les abolit existe encore.

184 LIVRE m.

et la jeune fille et le Bagaude purent s'entretenir, lorsqu'enfin Henné le quitta pour se rendre à l'assemblée que lui-même avait convoquée.

La préoccupation du moine était si profonde qu'ils eussent pu se dispenser de parler à voix basse comme ils le faisaient. Kn effet, Barlhélemi s'était souvenu tout à coup de l'héroïsme du moine Télémaque 1 qui , à Rome, s'était précipité au milieu du cirque pour faire cesser, au nom du Christ , le spectacle barbare des gladiateurs; et il cherchait si , dans le danger qui allait menacer Narbonne et durant les fêtes qu'elle préparait, il ne trouverait pas une occasion de proclamer avec une pareille gloire la véritable religion , et de la faire triompher. Dans cette espérance il demeurait donc immobile dans un coin de la salie , tandis qu'Alidah disait à Armand :

— Vous avez donc pénétré dans Toulouse, et vous n'avez pas craint d'exposer votre vie pour obéir à la parole de notre évèque et connaître les dispositions de nos ennemis?

— Les considères-tu déjà comme tels, jeune fille? répondit Armand ; oublies-tu que le sang des Visigolhs coule dans les veines?

— Le sang romain y est mêlé depu'16 long-temps, et si je suis la fille du comte Bold , je suis la petite-fille de l'impératrice Placide.

— Mais lui aussi , il est Visigolh, repartit Armand ; le considères-tu aussi comme ton ennemi?

Alidah rougit et répondit tristement :

— Tu as raison , il ne faut traiter personne d'ennemi , car on ne sait dans ce temps déplorable qui l'on peut maudire ; mais , dis-moi , en as-tu entendu parler dans ton voyage à Toulouse? les ordres de notre évêque t'onl-ils busse le temps de l'occuper de lui?

» Ce fut au moine Télémaque que l'on dut l'abolition définitiYC «1rs gladiateurs. Assistant à un spectacle à Rome, il se précipita au milieu du Cirque et sépara les coinbattans. Dans le premier élan de sa colore, le peuple le massacra ; mais bientôt, reconnaissant le noble dévoûment de ce martyr, il rendit les plus grands honneurs à sa mémoire.

Page 1