‹ SathanielChapitre 7 sur 17 · LES LUPERCALES · texte numérisé non relu

LES LUPERCALES

A cette question le rude Bagaude sourit doucement , et répondit à Alidah :

— Oui , la parole d'Herme m'a louché ; oui , lorsque je vous ai accompagnés dans votre triste voyage, j'ai reconnu en lui une si haute vertu , que j'ai senti moins de haine pour le peuple auquel il commande; mais , crois-moi, jeune fille, je n'eusse pas choisi entre les Romains et les Visigoths , si je n'avais reçu de ceux-ci une sanglante iujure. Quand Théodoric me tint captif dans ses mains et me força de paraître comme un vil esclave dans la pompe du mariage de son frère, il s'imagina que je ne relèverais pas la téte parce que je l'avais courbée facilement; il s'est trompé, le misérable, et il retrouvera à Narbonnc le Bagaude qu'il tenait prisonnier à Toulouse.

— Tu as été heureux, dit Alidah , tu as échappé à sa vengeance.

— Je te comprends, et il fut un moment où celui dont lu parles, sans prononcer son nom et sans rien dire de lui, il fut un moment où Firmin eût pu obtenir sa liberté comme moi , en consentant à fuir les Gaules et à renoncer en ton nom à tous les droits de ta famille.

— Et il ue l'a pas fait? dit Alidah.

— Non , reprit celui-ci , il ne l'a pas voulu , du moins c'est ce que j'ai entendu dire dans Toulouse; car, malgré les nombreux amis que j'y possède, je n'ai pu pénétrer dans sa prison.

— Et tu es sûr qu'il vit encore?

— Oui , l'acharnement qu'Euric met à le poursuivre est sa meilleure protection auprès du roi. Malgré l'accusation portée contre lui, par le marchand d'armes Salomon, on ne l'a point encore mis en jugement.

— Que Dieu le sauve! dit Alidah, dont la pensée désespérée et amoureuse ne parlait plus que par son regard , et qui , repentante et résignée, avait appris à ne plus prononcer que des paroles saintes.

— Il faudra bien que lès hommes y aident un peu, reprit Armand ; et un de ces hommes, ce sera moi.

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— Toi ! s'écria Alidah avec une vive expression de reconnaissance.

— Moi , qui t'ai vu marcher durant les nuits et les jours pour venir gagner ce saint asile ; moi , qui ai vu tes pieds saigner, sans l'arracher un cri de douleur ; moi , qui ai vu ton cœur se déchirer, sans que tu osasses le soulager par une larme ; enfant si faible dans ton corps et si forte dans ton ame, je te sauverai parce que tu es courageuse en ton cœur, et moi fort par mon hras ; parce que j'ai senti que nous étions frères devant le malheur et les proscriptions , et que je te devais appui.

— Je te remercie , dit Alidah ; mais je ne sais si je dois l'accepter. Celui du vénérabje éveque qui m'a recueillie sera sans danger pour lui , je l'espère du moins, tandis que le tien peut t'exposer à perdre la vie.

— Ma vie, proscrite par les Romains et les Visigoths ensemble , est moins en danger que celle du plus obscur citoyen de ces deux peuples, et le secours que je puis t'offrir sera, crois-moi , plus efficace que celui auquel tu te confies.

— Maintenant que j'ai mis toutes mes espérances dans le ciel , je ne dois suivre que la main qui m'a montré ce dernier asile, dit Alidah en pleurant.

— Ainsi , dit le Bagaude , tu ne baisses plus tes regards vers la terre , et tout ce qui y demeure t'est détenu indifférent?

— Ne parle pas ainsi , reprit Alidah , dont lès larmes répon liaient bien plus aux pensées douloureuses qui l'agitaient qu'à ce que lui disait Armand; ne parle pas ainsi, ne Sais-tu pas que cette espérance que le saint évéque m'a laissée n'est qu'une voie de réconciliation avec les hommes , mais non pas une chance de pardon devant Dieu? Ne sais-tu pas que cette union une fois accomplie pour satisfaire aux lois humaines , il faudra que j'y renonce pour persévérer dans la pénitence qui m'a été tracée?

— Elle est bien sévère , enfant, reprit Armand; as-tu bien mesuré tes forces pour être sûre d'aller jusqu'au bout, et ne te sentirais-tu pas plus de courage, si un autre partageait avec toi les rudes privations qui le sont imposées?

LES LUPERCÀLES. 187

— Il est prisonnier, dit Alidah; il est menacé de la mort, et Dieu sait si jamais il me sera donné de le revoir.

— Tu le reverras quand tu voudras.

— Lui ! s'écria Alidah avec une vive explosion , en s'approchaut vivement du Baeaude.

— Lui , si tu veux dire un mol ; lui , si tu veux me donner, pour signe de ton consentement, une mèche de ces blonds cheveux que je lui ferai remettre bientôt.

Comme ils parlaient ainsi , ils entendirent dans le coin de la salle où Barthélemi s'était agenouillé , les sourds gémissemens du moine et ses exclamations entrecoupées de sanglots. Ils tournèrent vers lui un regard étonné, et remarquèrent l'agitation extrême qui s'était emparée de lui. Ses yeux , levés vers le ciel, semblaient en recevoir une communication immédiate , et y répondre malgré lui.

— Vois , dit Alidah toute tremblante, vois où les fautes qu'il a commises ont conduit cet homme ; chaque heure de ses jours est une macération, chaque heure de ses nuits une prière. Son repentir est grand et chaque jour sa résolution s'affermit, tandis que la mienne chancelle; regarde, voilà l'exemple qu'il me faut suivre.

— Toi, pauvre fdle trompée! toi, pauvre enfant si belle! dit Armand ;,loi, qui aimes et qui es aimée ; toi , née près du trône et qui appartiens à l'héritier du trône ; loi , tu serais condamnée à la vie détestable de ce moine obscur! toi, la victime , tu subirais la même peine que celui qui t'a perdue ! Non, Alidah , cela ne serait pas juste devant Dieu ; il faut que tu revoies Firmin , il faut que tu le voies et que tu lui appartiennes, je le veux!

— 0 mon Dieu ! reprit Alidah qui écoutait d'une oreille avide tous les discours d'Armand, tandis qu'elle suivait d'un œil effaré l'exaltation croissante de Barthélemi; ne me dis pas cela ; non , je ne dois plus le revoir qu'une fois , et pour le quitter ensuite à jamais. Eh bien! te le dirai-je, ajoutat-ellc en se retournant tout à fait vers Armand, ce jour où je dois le revoir est le seul qui , dans les ténèbres de ma vie , brille à«mes yeux comme un jour de bonheur, et c'est pour

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cela que je n'ose penser qu'il arrivera bientôt; car, le lendemain de ce jour, il faudra que je meure, que je meure , entends-tu, avec ma seule espérance. Oh! non, je ne veux pas le voir encore , j'ai besoin d'espérer long-temps que je le reverrai, car c'est le seul bonheur qu'on m'ait laissé.

— Folies! enfant, dit Armand; une fois qu'il sera ton époux , Dieu ne demandera pas que tu brises les liens que sa loi elle-même t'impose ; crois-moi , c'est un sacrifice dont Herme te menace, pour te faire sentir la grandeur de ta faute.

— Le crois-tu? dit Alidah a voix basse, et en jetant un regard furtif sur le moine qui, saisi d'un enthousiasme extraordinaire, se battait la poitrine en criant sourdement:

— Gloire à Dieu ! malheur aux impies!

Ses traits avaient pris une expression de menace qui semblait montrer que le combat qui s'était livré en lui avait cessé, et qu'une résolution puissante le dominait.

— Oui, dit Armand, en entraînant Alidah à l'extrémité de la salle pour la soustraire à l'effroi que lui inspiraient la présence^t l'exaltation de Barthélemi, oui , je crois que l'évêque te permettra d'aimer ton époux ; et si je voulais être vrai, je te dirais que j'en sufs sûr : donne-moi une mèche de tes cheveux nouée autour de l'anneau où est gravé le sceau de ta famille , et demain il est libre ; tu le verras, et tu ne le quitteras plus.

Alhtoh porta ses mains à sa tête , et séparant avec un geste rapide une mèche de ses cheveux , elle allait la couper : le Bagaude'lui présentait déjà son poignard , lorsque le moine se leva soudainement en s écriant :

— Gloire à Dieu et malheur aux impies! malheur à ceux qui s'attachent aux espérances de ce monde quand la colère du Ciel est suspendue sur leur tête ! malheur à ceux qui rêvent les joies d'ici-bas quand la mort est près de les frapper; malheur ! malheur ! c'est la voix de Dieu qui parle par ma bouche.

En entendant cette voix inspirée, en voyant cet homme qui , les mains levées vers le Ciel , semblait prêt à en faire descendre la malédiction qu'il prononçait dans son jenthou-

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