LES LUPERCALES
siasmc sauvage , Alidah poussa un cri d'effroi , elle s'imagina que la menace que Barthélemi proférait au hasard s'adressait à elle , que sa sainte colère la désignait à la vengeance divine ; et elle s éloigna du Bagaude en lui arrachant cette mèche de cheveux qu'il était près de saisir, puis elle s'enfuit en s'écriant:
— Jamais, jamais ! Dieu ne le veut pas.
Le Bagaude Armand qui , pendant toute cette scène, avait plié sa nature brute et grossière au langage de la pitié, laissa échapper un de ces violens mouvemens de colère qui lui étaient familiers , et montra ainsi que la délivrance de Firmin n'était pas seulement pour lui une affaire d'affection envers Alidah, mais un projet auquel lui-même était intéressé. Le dépit qu'il éprouva de la fuite de la jeune fille ne le domina pas cependant au point de le pousser à maltraiter celui qui l'avait provoquée , et il se contenta de jeter sur le moine un regard de mépris , pendant que celui-ci sortait du palais en criant de sa voix retentissante :
— Gloire à Dieu et malheur aux impies !
Le Bagaude sortit en môme temps du palais , se dirigea rapidement vers une des portes de la ville et fut bientôt hors de Narbonne.
Dans le chapitre précédent , nous avons montré Narbonne se levant matinalement pour se préparer à passer au cirque et dans les fêtes sa joyeuse journée. L'heure était venue , et Narbonne chrétienne présentait un spectacle étrange.
De tous côtés on voyait fumer, devant la porte des maisons, des feux sur lesquels on rôtissait des quartiers de chèvres, dont l'a peau sanglante était suspendue à un bâton élevé ; de tous côtés parlaient des cris qui invitaient les passans à prendre leur part de la chair sacrée; partout on rencontrait des femmes, les unes le visage découvert, les autres soigneusement voilées, quelques unes d'un âge qui tenait encore à l'enfance , d'autres déjà marquées des rides de la vieillesse ; les plus jeunes et les plus vieilles, venues trop tôt ou trop tard à cette fête que la superstition païenne avait maintenue parmi le peuple , lorsque la religion du Christ l'avait défendue depuis long-temps.
En effet, le dieu Pan n'avait plus de prêtres, les luperques n'existaient plus, et les Lupercales existaient encore. Le Visigoth Théodoric 1 avait aboli cette fête impudique à Toulouse ; mais le pontife romain n'avait pas eu ce pouvoir au delà de Rome, et toute l'Italie et une partie de la Gaule célébraient encore les Lupercales. Toutefois, ce n'étaient plus les prêtres des collèges Fabius ou Quintilius , institués pour représenter le parti de Homulus et de Rémus, qui parcouraient la ville complètement nus et armés de lanières de cuir pour en fouetter les femmes qui désiraient être fécondes; c'étaient les jeunes gens de la cité , ceux de la classe la plus obscure et ceux du rang le plus noble, qui couraient à travers les rues, frappant de droite et de gauche toutes les femmes qui s'y trouvaient. Des pères conduisaient léurs filles à leur rencontre, des maris y amenaient pieusement leurs femmes, tant la superstition était encore puissante! et ceux-là n'étaient point les moins religieux , qui offraient leurs tilles et leurs femmes au fouet des luperques, et l'on peut dire que l'aveuglement de leur foi les empêchait de voir l'obscénité d'une pareille fêle.
Cependant ce n'était pas un motif si pur qui guidait toutes les femmes sur le passage des luperques, et les jeunes gens qui jouaient ce rôle le savaient si bien, qu'ils avisaient souvent des femmes entourées de voiles épais , qu'ils les poursuivaient, leur arrachaient ces voiles, et découvraient quelque illustre patricienne à qui les héritiers ne manquaient pas, et alors le fouet, destiné à les rendre fécondes, se changeait en instrument de supplice et punissait leur impudique curiosité. D'autres fois, c'était une courtisane ou une mime dont on mettait ainsi la honte à découvert, el comme elles se vantaient les unes et les autres d'avoir le privilège de ne pas donner de défenseurs à la patrie, grâce aux sortilèges des sorciers de la Thracc, la punition devenait plus cruelle , et souvent le sang coulait sous les coups des joyeux luperques. D'autres fois encore , c'était quelque matrone rigide , ou quelque jeune épousée d'un mari caduc; et à chaque découverte c'é-
1 ( Voir la note de la page 183. )
LES LUPERCÀLES. 191
taicntdes rire», des quolibets, des histoires scandaleuses jetées d'un bout de la rue à l'autre, des interpellations obscènes, des récits grotesques, des cris de joie , des murmures bruyans, un tumulte, une agitation, une folie, enfin une ivresse qui semblait s'être emparée de la ville toute entière.
Ce fut au milieu de cette foule turbulente, au milieu de celte joie furieuse, parmi ces rires effrontés et ces cris impudiques, parmi ces hommes nus et ces femmes voilées, plus impudiques sous leurs voiles que ces hommes dans leur nudité; ce fut au milieu du délire de cette fête, que le moine liarihélemi se précipita en criant :
— Gloire à Dieu et malheur aux impies !
L'aspect du moine, parmi cette foule joyeuse, sa voix retentissante au milieu de ces cris effrénés , ces invocations au Dieu des chrétiens, au milieu des chants grossiers adressés au dieu Pan , ne furent pas d'abord remarqués ; mais on se prit bientôt à le regarder, à l'écouter, à le suivre , lorsqu'il s'avança à travers la foule, en frappant les hommes et en repoussant les femmes; lorsqu'il éleva ses bras au dessus de la multitude, en répétant les paroles de saint Chrysostôme :
— Nocle Moab capla est, Moab a été prise dans la nuit; Moab, sur les rives du Tibre, a été saisie par les Visigoths et dévorée durant sept jours par le fer et par l'incendie ; Moab a été prise sur la rive africaine , elle a été prise durant le jour par les Vandales, tandis que la foule se livrait à la joie et applaudissait aux jeux du cirque, et Moab a été pendant douze jours la proie de l'épée et du feu. C'est ainsi que sera surprise la Moab de la Narbonnnise, comme Rome et Carlhage , elle subira la dévastation des barbares; que Dieu nou6 éclaire, car ifs viennent d'un pas rapide, et ils tomberont au milieu de ces tables dressées comme autant de vautours altérés de sang. Hommes, allez revêtir vos armes les plus fortes ; femmes, allez vous cacher dans les lieux les plus inaccessibles , car ils vous apportent , aux mis la mort, aux autres une horrible fécondité.
Barthélemi marchait en prononçant ces paroles d'une voix qui dominait le tumulte de la joie publique, et déjà, une
102 livre in.
foule de curieux , frappés des malheurs qu'il annonçait, le suivaient pour le mieux entendre; tandis que, d'un autre côté, ceux qui savaient que l'autorité ecclésiastique avait défendu celte fête des Lupercales , que les magistrats civils s'obstinaient à maintenir, essayèrent d'arrêter la marche de Barthélemi. D'abord ce fut par des plaisanteries : on le railla sur son costume malpropre , sur sa maigreur, sur son air inspiré.
— Laissez-le parier, disaient les uns, il annonce de grandes nouvelles.
— Il est fou , criaient d'autres, il faut lui faire prendre de Hellébore.
— La ville est menacée , retirons-nous.
— C'est un traître , il faut le punir.
— Ou bien un saint , et il faut le martyriser.
— Non , non ! s'écria une voix plus aiguë , et qui n'était autre que celle du marchand de citrons; il a voulu se mêler à la fête, eh bien! il faut qu'il y prenne part; il est assez beau pour rendre fécondes toutes les femmes qu'il rencontrera , il faut faire un luperque de ce moine, et, comme il a la barbe d'un bouc , ce sera une victime agréable sti dieu Pan.
La proposition de Zama fut accueillie avec celte joie féroce de toute multitude à qui Ton jette une victime. En un iristant , les habits de Barthélemi furent arrachés , il fui bientôt nu comme la plupart des hommes qui parcouraient les rues à cette heure , et on le força à s'armer d'une lanière de cuir. .
En toute autre circonstance, Barthélemi se serait enfui honteux, en ne voyant dans cette scène scandaleuse qu'une punition du Ciel ; mais dans la disposition d'esprit où l'avaient mis les jeûnes, les macérations et l'idée exaltée qu'il s'était faite de sa pénitence, il ne rougit point de l'état où on l'avait mis, il ne refusa pas le fouet qui lui fut présenté, et il s'écria avec une nouvelle exaltation :
— Oui, oui, je déchirerai le voile qui vous cache la vérité comme vous avez déchiré mes vètemens, et je fouetterai les forts et les faibles, les riches et les pauvres, je fouetterai cette ville impure , cette prostituée toute vêtue d'or et de marbre,
LES LIPBRCÀLES. 193
et je la rendrai féconde en guerriers; car depuis long-temps elle n'enfante plus que des esclaves.
El , en parlant ainsi , il s'en allait toujours devant lui , ivre de l'exaltation religieuse qui le remplissait, frappant à droite et à gauche, et au hasard, les hommes, les femmes, les enfans, les murs et les pavés, et criant sans cesse :
— Lève-toi de ta couche de volupté et d'orgie , Narbonne la belle, voici de terribles époux qui t'arrivent et qui déchireront tes flancs après les avoir souillés; donne-nous tes enfans, appelle-les autour de toi, mère désolée , ouvre tes entrailles , et montre-nous tous les fils que tu portes ; car c'est l'heure de la guerre et des combats!
Et marchant toujours en prononçant ses terribles invocations , il s'avançait vers le cirque , suivi d'une foule tumultueuse qui l'accablait de railleries, qui lui jetait la poussière de la route, qui quelquefois le frappait du membre sanglant d'une chèvre enlevée au foyer préparé pour sa cuisson ; et ce fut ainsi que , couvert de boue et de sang, hideux à voir et terrible à entendre, Barthélemi arriva au cirque.
Il pénétra, par une des portes qui menait par un escalier rapide, aux degrés les plus élevés de cette vaste lice , et tout à coup il apparut debout, au sommet du cirque et au milieu de l'attention universelle et d'un silence profond; car la course allait commencer. A peine arrivé, il s'écria d'une voix qui attira tous les regards sur lui :
— Vous vous livrez à la joie et aux vains jeux du cirque, et les YLsigoths sont à vos portes, ils battent vos murs de leurs béliers, ils déchirent l'air du cri de leurs trompettes, ils brisent les remparts, ils rompent les obstacles, ils renversent les tours, les voici , les voici !
Cette apparition sanglante et hideuse , ces paroles menaçantes appelèrent l'attention des spectateurs et commencèrent à les troubler. On se leva , on s'interrogea , on s'alarma, tandis que le moine répétait incessamment : -
— La mort, la mort vient, chrétiens, repentez-vous, repentez-vous.
Comme une trombe qui passe sur une mer et qui tout d'uu
coup la bouleverse jusque dans ses entrailles, (Je même les paroles de Barlhélemi jetèrent une épouvante et une hésitation terribles dans toute cette population. L'histoire de Carthage surprise, au milieu des jeux du Cirque, par une attaque soudaine des Vandales, était trop bien connue pour qu'un pareil malheur semblât impossible. Déjà on se consultait , on s apprêtait à fuir, lorsque tout à coup la foule qui avait suivi Barlhélemi , envahit le cirque en poussant de grands cris , tandis que le moine répétait avec plus de force :
— La mort vient ! la voila , la voilà !
Ces paroles, cette invasion soudaine, ces cris réalisèrent ce danger supposé , le firent imminent, terrible, présent. On crut entendre les trompettes des Visigoths et la chute des remparts. Aussitôt, comme si la terre eut été agitée par un tremblement convulsif , toute celte foute s'émut , les uns voulant monter les degrés, les autres les descendre , chacun se culbutant , se débattant , pour son salut : épouvantable chaos, où Ton se foulait aux pieds, où des masses entières roulaient d'une- extrémité du cirque, trébuchant sur les gradins, se précipitant vers les issues, et finissant par aller s'abattre dans l'arène où les plus forts se relevaient , où les plus faibles demeuraient, écrasés par les hommes, écrasés par les chevaux préparés pour la course, et qui, épouvantés de ces cris, emportaient leurs chars dans l'arène , renversant tous ceux qu'ils rencontraient , écrasant sous les roues ceux qu'ils avaient renversés, et mêlant leur hennissement furieux aux lamentations déchirantes de la foule; tandis que les lions et les tigres, enfermés dans leur cage, s'animant à ce fracas inaccoutumé, à cette odeur de sang qui montait déjà jusqu'à eux, se précipitaient contre les barreaux qui les retenaient prisonniers, tenaillaient le fer de leurs dents puissantes et mêlaient à ce tumulte épouvantable leurs épouvantables rugissemens.
Aucune voix humaine , aucune raison n'aurait pu se faire jour au milieu de ce sanglant tumulte : l'effroi porté à un tel degré devient un torrent contre lequel ne peut lutter le plus intrépide courage : ce fut donc vainement que quelques magistrats tentèrent de retenir le peuple, ils furent bientôt en-
LES LUPBRCALES. ' # 195
traînés eux-mêmes par la foule aussi bien que par répouvante.
On sait assez comment la terreur se gagne , comment elle envahit en quelques momens une armée entière , une population si nombreuse qu'elle soit; la fuite semble emporter la fuite sur sa trace, et, par un de ces effets inouis , ceux qui avaient apporté la terreur dans le cirque la subirent bientôt eux-mêmes. Refoulés dans les escaliers qu'ils gravissaient , précipités hors de l'enceinte , ils échappèrent à leur tour en répétant le cri qui retentissait d'un bout du cirque à l'autre : « les Visigoths ! les Visigoths ! » A leur tour ils répandirent celte terreur dans toutes les rues de Narbonne; chacun, voyant s'enfuir toutes ces femmes et tous ces hommes , s'enfuyait sans s'informer même de ce qui les épouvantait. Chacun rentrait dans sa maison ou la regagnait rapidement; les portes se fermaient et se barricadaient; c'étaient des cris confus, desenfans abandonnés, des vieillards appelant vainement du secours. Tout était désordre, tumulte et épouvante. Puis, tout disparut, et, en moins d'une heure, toute cette ville si animée, si joyeuse et qui promenait sa vie sur la voie publique, devint déserte, silencieuse, et enferma ses terreurs dans la chambre la plus reculée de sa maison.
Tel était le peuple auquel les terribles Visigoths apportaient la guerre.
Nous allons voir maintenant quels étaient les chefs qui la commandaient, et l'on concevra facilement comment cette civilisation puissante par les arts , par les moyens de défense merveilleux que la science avait inventés, par l'organisation civile, par le régime militaire; mais amollie par la paresse, par les voluptés, par la soif toujours rassasiée et toujours insatiable qu'elle avait des plaisirs, succomba facilement devant ces troupes de barbares qui n'avaient pour eux que leur courage , la force brutale de leurs corps vigoureux et l'ambition sanglante de conquérir et de régner.
196 LIYRB III.
D'après l'invitation de l'évoque Herme, les divers magistrats de la ville, les tribuns et les centurions s'étaient rendus dans la maison du préfet des Gaules, qui habitait une maison aux portes de Narbonne.
Nous ne remplirions point le but que nous avons donné à cet ouvrage si nous ne montrions pas ce qu'étaient devenues les habitudes des Romains, même parmi les plus vertueux ; car le préfet Maximius passait pour un des hommes les plus estimables et les plus lempérans de son époque. 1
Sa maison de campagne s'élevait sur le sommet d'une colline dont le flanc était occupé par un bois épais; le chemin qui y conduisait suivait le ilanc de cette montagne : c'était une suite d'allées droites et bordées d'abres qui montaient en terrasse jusqu'au plateau où la maison était bâtie. La première chose que l'on rencontrait était le bain, construit au pied d'un rocher couvert de bois et soutenant un immense réservoir, de manière que les arbres que l'on abattait tombaient dans la fournaise sans qu'on fût obligé de les y traîner, et que l'eau du réservoir descendait naturellement dans la chaudière immense qui fournissait au service de cet édifice somptueux. Après la chambre où étaient placés les fourneaux , on entrait dans la salle où étaient rangés les huiles parfumées et les onguens les plus rares. Celte salle pm\>-
*I.a description de la maison tic Maximusa élc extraite pmr;- c textuellement de Sidonins Apollinaris , ep. h, 11b. n. Sidonius mitio suo salutem.
CONSEIL DBS ROMAINS. 407
dait le bain proprement dit : c'était un vaste bassin semicirculaire entouré de sièges de marbre où se plaçaient les baigneurs, et dans lequel les tuyaux de plomb, cachés dans l'épaisseur du mur, apportaient l'eau de la chaudière. La salle des bains froids venait ensuite ; et là , comme dans la salle précédente, chaque siège était entouré de voiles pour empêcher les baigneurs de se voir entre eux , sans cependant les priver du plaisir de la conversation. De même, pour prévenir la curiosité de ceux qui passaient au dehors, on n'avait point ouvert de fenêtres dans les murs de ces diverses enceintes; elles étaient placées au plafond et laissaient tomber un jour douteux à travers leurs pierres transparentes. Plus loin encore était la salle où se trouvaient les lits de repos, aussi nombreux que les baigneurs et les sièges de salles précédentes ; mais comme Maximius était un homme vénéré pour ses bonnes mœurs, les murs en étaient couverts d'un sluc éclatant de blancheur. On n'y voyait point ces peintures lascives qu'on rencontre chez la plupart des particuliers; on n'y avait point représenté les corps nus des pantomimes et des histrions : ils étaient purs de'tous ces tableaux qui ne montrent le talent du peintre que pour le déshonorer. On y remarquait seulement quelques vers renfermant des principes de sagesse et le plus souvent de médecine.
A côté de ce bâtiment s'en élevait un second pour l'usage des voyageurs, dans lequel se trouvait également un bassin où ils pouvaient se lavei les pieds et se rafraîchir le corps.
En quittant les bains on entrait sous un portique soutenu par des colonnes et qui conduisait jusqu'à l'habitation. Le long de ce portique on avait ménagé une pièce d'eau, dans laquelle douze têtes de lion versaient à grands bruits les eaux recueillies au sommet de la montagne.
A l'extrémité de ce portique s'ouvrait le vestibule, en avant duquel s'étendait un espace considérable destiné à prendre l'exercice du cheval ; à droite du vestibule était situé l'appartement de la maîtresse de la maison , à la suite duquel on avait placé le garde-manger , les lingeries, les offices et tout ce dont elle s'occupait le plus particulièrement. De l'autre
198 LIVRE nr.
côté du vestibule, on entrait dans un immense parloir, lieu (l'attente pour lescliens de Maximius, et comme sa libéralité prévoyait tous les besoins, il l avait orné de lits pour ceux qui avaient besoin de repos, de jeux d'échecs et de trictrac pour ceux qui redoutaient l'ennui de l'attente.
Immédiatement après ce parloir venaient le salon d'hiver avec sa cheminée, et après le salon d'hiver la salle à manger dont les vastes fenêtres avaient vue sur un nouveau lac. Aux angles de celte pièce s'élevaient les buffets, les armoires et les coffres couverts de tous les ustensiles nécessaires au service de la table ; on pénétrait ensuite par une porte latérale dans la bibliothèque , dont les murs étaient garnis d'armoires toutes chargées de livres précieux. A ces trésors que Maximius possédait en sa qualité d'ami des lettres , il en avait ajouté de plus rares encore, en sa qualité de préfet des Gaules: c'était une copie des tableaux exécutés par les ordres de Tibère et qui représentaient la situation de toutes les villes de la Gaule, ainsi que le tracé des routes et des chemins qui la coupaient en tous sens. 1
Enfin, à l'extrémité de tous ces bâtimens s'ouvrait le salon d'été, ouvert seulement du côté du .nord, lieu propre au sommeil et à la méditation , à l'abri des chaleurs du jour et du bruit extérieur, et d'où Ton n'entendait que le bruit lointain des eaux qui descendaient dans la montagne , auquel se mêlait , le malin, le chant des alouettes, à midi, la voix sèche
1 Végèce parle souvent des cartes nécessaires à la conduite des armées. César avait une carte des Gaules, Agrippa de même. Il existait une carte générale de l'empire romain ; cette carte fut rapportée dans la Gaule par les Francs lors de l'expédition de ûa5, et ensevelie dans un monastère, ou elle resta ignorée pendant près de dix siècles.
Dans le quinzième , lorque les sa vans s'occupaient de fouiller et de rechercher dans les bibliothèques des monastères, pour en déterrer des manuscrits dignes de l'imprimerie , cet itinéraire tomba entre les mains de Conrad Pcutingcr, jurisconsulte à Augsbourg. Après sa mort cette carte fut connue sous le nom de carte de Pcutinger.
des cigales, vers le soir, le cri rauque des grenouilles et le sifflement des crapauds, et durant la nuit les accens prolongés du rossignol.
En sortant de ce salon , une vaste pelouse s'étendait sous les pieds des promeneurs; au bout de celte pelouse, une longue allée de tilleuls dont le sol battu était propre à jouer à la balle, sans que les joueurs fussent dévorés par l'ardente chaleur du sol.
Dans cette maison, chaque heure avait son occupation, tantôt le bain , tantôt la table , puis les jeux de toute espèce, les longues discussions sur le mérite de Cicéron et de Démosthéne, l'exercice du cheval, la pèche, les promenades sur l'eau , la chasse dans la forêt, les chants des esclaves, et souvent même, entre les maîtres, la lutte de la lyre après celle du corps. Là les jours se passaient si remplis , qu'ils paraissaient plus longs qu'ils n'étaient véritablement ; si réguliers , qu'ils s'enfuyaient les uns après les autres sans que rien avertit du nombre de ceux qui s'étaient écoulés.
C'était une vie qui manquait peut-être de vives espérances, mais que ne suivaient aucuns regrets ; c'était le repos occupé, le bonheur stable, toutes les jouissances doucement acquises et doucement senties ; c'était cette existence, enfin, qui énerve l'âme par le calme où elle vit , qui appauvrit l'esprit en rattachant aux subtilités de la discussion parce qu'il n'est plus accoutumé aux combinaisons difficiles d'une fortune a acquérir et d'une ambition à satisfaire ; qui amollit le courage parce qu'il n'a plus de combats à supporter, et qui fut pour les Romains la couche voluptueuse où ils S'endormirent, sans songer qu'à côté d'eux il y avait des précipices où ils pouvaient tomber, et qu'en même temps le nord amoncelait sur leurs têtes des nuées de barbares tout prêts à les engloutir dans leur marche terrible.
Ce fut dans cette maison que se rassemblèrent, ainsi que nous l'avons dit, les magistrats et les officiers chargés du gouvernement de la Narbonnaise ; quelques uns des principaux citoyens qui étaient venus chez Maximius , appelés par l'opulente hospitalité du maître de la maison , furent admis dans ce
200 livre m.
conseil , et parmi ceux-ci se trouvait le patricien Vobiscus , dont la suite nombreuse campait comme une petite armée dans un champ voisin. Ce furent d'abord, de tous côtés, des plaintes sur ce que chacun avait été dérangé dans l'emploi de sa journée , et peut-être Tévêque n'eût-il pu apprendre à cette réunion la cause pour laquelle il l avait convoquée, si Maximius, qui faisait profession de politesse et d'élégance , n'eût invoqué les égards dus au caractère d'Henné, et n'eût obtenu en leur nom l'attention des auditeurs.
Ils étaient pour la plupart couchés sur des lits , un éventail à la main; celui-ci ordonnant à des esclaves de fermer une fenêtre qui laissait passer un courant d'air; celui-là demandant qu'on ouvrît une porte pour qu'il n'étouffât pas de chaleur; un autre attendant une coupe de vin pour soutenir sa faiblesse; un autre appelant l'échanson pour qu'il lui versât un mélange de miel, d'orange et d'eau, affermi par la glace; puis, lorsque chacun se fût casé commodément, on pria Ilerme de vouloir bien expliquer la lettre pressante qu'il avait écrite à tout le monde.
— Cette lettre, répondit Hernie, je vous l'ai écrite pressante , parce que le danger est pressant.
— Je suis sûr, reprit Vobiscus en passant négligemment un peigne d'ivoire dans ses cheveux, que ce danger ne marche pas si vite que mes mules, et, comme ce soir ou demain au plus tard je serai embarqué pour ma maison de campagne d'Hyères, je ne pense pas qu'il m'atteigne. Je n'ai donc aucune délibération à prendre sur le danger qui vous menace, et je vous demanderai la permission de dormir un moment au bruit de vos flatteuses paroles : en vérité , je me suis tellement rassasié de ces loirs excellens que tu nous as fait servir, Maximius, que je me sens tout alourdi, et que je ne suis plus bon qu'à digérer en paix.
Tout aussitôt il se coucha sur son lit, où il ne tarda pas véritablement à dormir.
Herme avait laissé parler Vobiscus , il le laissa se coucher et s'endormir, et, sans répondre aux excuses de Maximius sur l'impolitesse de son hôte, il reprit bientôt :
— Regardez bien cet homme, voilà l'image vivante du peuple romain. Gorgé de puissance , de voluptés et de richesses , il s'enfuit ou il s'endort, et je ne sais même, si je criais à son oreillo : « Les Visigoths sont à vos portes ! » je ne sais même s'il s'éveillerait.
— Assurément, répondit Vobiscus, en baillant et en se retournant sur son lit, et il n'y a pas un muletier , accablé de fatigues après une marche de douze heures , qui ne s'éveillât à n ne si terrible parole.
— Eh bien! dit Herme, puisque lu la trouves terrible, écoute-la et sache qu'elle est vraie.
— Je n'en disconviens pas, dit Vobiscus en se soulevant;, mais on ne crie pas un malheur aux oreilles d'un honnête homme d'une manière si brutale; je ne pardonnerais pas à mon meilleur ami de m'avoir appris, avec une pareille voix, la mort de mon aïeul Carus, quoique ce vertueux vieillard doive me laisser quelques millions de sesterces.
— Et sais-tu , répondit Herme dont la patience ne fut point troublée par ces impudentes paroles; sais-tu si, dans quelques jours, tu posséderas seulement les biens qui te rendent si insolent, et si la mollesse que lu affectes ne sera pas cruellement corrigée par les rudes travaux que les Visigoths imposeront à leurs esclaves.
— Je t'ai déjà répondu , dit Vobiscus, que je serai bientôt hors d'atteinte de ce malheur, car je quille les Gaules; mais, comme je ne désire pas plus avoir les oreilles déchirées par la rudesse de ta voix, que d'avoir le crâne fendu par l'épée des Visigoths, je vais aussi quitter cette assemblée en vous laissant le soin de veiller au salut de la patrie.
Après avoir prononcé ces paroles entremêlées de baille— mens et de hoquets, il se traîna péniblement hors de la salle, les yeux à moitié fermés et le corps affaissé comme un vieillard ou comme un homme chargé d'un pesant fardeau. Et certes il ne pouvait pas en avoir de plus lourd à porter que lui-même. Mais telle était la mollesse de ce temps, que les amis de Vobiscus, au lieu de le blâmer, lui adressèrent en sortant un coup d'œil où on pouvait lire : qu'il était bien heu-
202 livre m.
rcux de ne pas être retenu par ses devoirs ; et Maximius se leva pour le reconduire , en lui disant tout bas :
— Oui , les affaires publiques sont -trop lourdes pour la jeune tête et nos paroles trop dures pour ton oreille délicate; va dormir dans la salle d'été , et ton sommeil sera bercé par le chant des oiseaux qui sont enfermés dans la volière d'or qui est à son extrémité.
— J'irai , répondit Vobiscus , si je puis me traîner jusque là ; mais , en vérité, je crois que je vais défaillir.
Mais Maximius ayant soulevé la portière qui fermait la salle où se tenait l'assemblée , reprit en riant :
— Esclaves , portez le noble Vobiscus sur le plus doux de nos lits.
Les esclaves s'approchèrent du patricien, qui s'écria vivement :
— Mettez des coussins sur vos bras; avez-vous donc envie de me rompre les os en me touchant de vos mains nues?
Et six esclaves ayant entrelacé leurs doigts, tandis que d'autres jetaient des coussins sur leurs bras, Vobiscus se coucha sur celte espèce de litière vivante, et il dormait déjà quand il arriva dans le salon d'été que lui avait indiqué Maximius. Cependant celui-ci était rentré, et, en passant devant tousses noies, il leur lit un signe et leur adressa un regard qui semblait les conjurer de vouloir bien entendre ce que Tévêque Herme avait à leur dire.
Le vieillard demeurait impassible malgré l'indignation que lui causait la scène qui venait de se passer, si toutefois les plus rigides avaient la force de s'indigner encore de paroles et d'actions qu'ils voyaient se renouveler tous les jours. Comme l'évêque avait remarqué le signe et le regard de Maximius, il lui dit, lorsque celui-ci vint s'asseoir à ses côtés .
— Ne te donne point tant de peine , crois-moi , car bientôt ils me prêteront une attention profonde; bientôt ils seront plus avides de m'entendre que de fuir, car ces paroles que j'ai criées tout à l'heure aux oreilles de ce misérable Vobiscus je vous les crie à vous tous, et je vous dis : Les Visigoths me-
CONSEIL DES BOMATNS. 203
nacent la ville de Narbonne , en trois jours leur armée sera à vos portes, et, si vous n'y prenez garde, dans vos maisons.
— Cela est impossible, dit un des tribuns, le eomLe Agrippin nous eût prévenus de celle nouvelle si elle était vraie , il eût pris les mesures nécessaires pour la sûreté de la ville ; je viens de le laisser se rendant au cirque, où ses chevaux doivent courir contre ceux de Consense.
— Depuis que les nobles Romains, reprit Hcrme, ont mis leur gloire dans l'agilité de leurs chevaux, il jfest pas étonnant de les voir aller au cirque plutôt qu'au Champ-de-Mars et au conseil; je veux donc bien croire que le comte Agrippin ignore cet événement ; car, s'il le savait, je ne sais de quel nom il faudrait appeler son indolence.
— Tu as raison , reprit Maximius; mais je suis de l'avis du tribun : celle guerre ne peut être si imminente. Sans doute lu auras été trompé par de vagues rumeurs et des nouvelles snpposées.
— L'homme qui m'a instruit arrivait de Toulouse; il a vu l'armée des Visigoihs réunie. Les gardinges , qui doivent commander chaque corps d'année, ont été élus il y a peu de jours; et les lyupbades ont parcouru toute la province pour faire partir tous ceux qui sont en étal de porter les armes.
— Eh bien ! dit Maximius , qu'ils viennent s'ils l'osent ! croyez-vous qu'une armée comme celle-là soit bien redoutable pour des hommes enfermés derrière les murs d'une ville comme Narbonne? Sans doute ils sont courageux, et, dans une plaine, leur férocité les a fait triompher quelquefois de notre discipline; mars lorsqu'il s'agit d'un siège, le moindre obstacle les arrête, et ce qui les arrête les décourage. Ainsi donc , à supposer que la nouvelle du vénérable évêque ne soit pas une fiction , nous n'aVons rien à redouter de ces troupes indisciplinées.
— Je ne sais, reprit Herme, quelle assurance peut vous donner la hauteur de vos remparts; mais je sais quelles alarmes doivent vous causer les mesures que le roi Théodoric vient de prendre ; non seulement il a appelé les Visigolhs libres de toutes classes , mais encore les affranchis et les serfs
fiscalins, avec ordre à tous de se faire suivre par la dixième partie de leurs serfs et de leurs esclaves ; et non seulement il a appelé les Visigoths, mais encore les Romains, qu'il a assujettis à le servir par une loi nouvelle; et pour que cette loi soit efficace , il condamne ceux qui manqueront à son appel à des châlimens auxquels ils préféreront les chances du combat. Pour ceux qui sont riches et revêtus de quelque dignité, il a prononcé l'exil et la conliscation de tous leurs biens; les au 1res sont condamnés à recevoir deux cents coups de fouet, à avoir les cheveux entièrement arrachés, et à payer une livre d'or d'amende; et, pour que les plus pauvres n'échappent point par ce supplice à l'obligation d'être soldats, il a condamné ceux qui ne pourraient payer cette amende considérable , a être éternellement esclaves. 1
— Mais c'est une odieuse tyrannie! s'écria un patricien, et on n'a jamais force un homme à se battre lorsqu'il n'en avait point envie.
— Maintenant, reprit Herme, sans répondre à celle interruption, pensez-vous que le roi, qui a eu recours à de tels moyens pour rendre son armée formidable, n'ait pas une volonté bien arrêtée de triompher de ses ennemis? Pensez-vous qu'il ne trouve pas dans les Romains, qu'il a forcés de marcher avec lui , des hommes qui lui enseigneront l'art de renverser les murs les plus épais et d'escalader les remparts les plus élevés?
Les détails qu'Herme venait de donner commencèrent à rendre plus sérieuse l'attention de l'assemblée, et déjà plusieurs questions lui avaient été adressées, lorsque le comte Agrippin entra soudainement dans la salle, la colère sur le front et le visage altéré. Avant de s'adresser à Maximius pour le saluer, il s'avança vers le vénérable évéque et lui dit avec violence :
— Venez-vous porter ici le désordre et l'épouvante que vous avez fait répandre par le moine Barthélemi dans la ville de
1 Toutes ces dispositions sont relatées dans le Gode visigothique.
[Cod. viùg. lib. ix, tit. If , leg. \ , 2, A, S, 9.)
Narbonne? Vous avez recueilli un noble fruit de vos craintes ridicules; des femmes et des enfans ont été écrases, le cirque ressemble à un champ de bataille ; vous avez fait plus de victimes en un jour avec vos paroles insensées , que n'en eussent fait tous les Visigoths avec leurs armées. Des vieillards ont été foulés sous les chars, et des chevaux d'un haut prix se sont blessés les uns les autres; enfin c'est une consternation telle, que le sac de Narbonne par les barbares n'en eût pas produit une plus grande.
Chacun écouta celte violente apostrophe sans la comprendre, et ce fut le tour du comte Agrippin d'être accablé de questions. Enfin, lorsqu'il eut expliqué les malheurs qu'avait causés la folie de Barthélemi , chacun se répandit en lamentations sur cette horrihle catastrophe.
— Et votre attelage de chevaux numides a-t-il été blessé? disait l'un.
— Et moi qui avais permis à mon fils d'aller au cirque avec son précepteur ! s 1 écriait l'autre ; il faut que je parte pour savoir s'il ne lui est point arrivé quelque accident.
— Votre fils se porte bien, grâce aux efforts du précepteur qui l'a couvert de son corps; mais celui-ci a été tué.
— J'en suis désolé, parce que c'était un Grec fort instruit : il m'avait coûté cinq cents onces de poivre que j'avais données à son maître.
En même temps, celui-ci s'informait de ses amis, et souvent riait des accidens qu'il apprenait sur leur compte; celuilà s'informait de ses ennemis, et se désolait de ce qu'ils avaient échappé sains et saufs à ce désastre. Enfin un dernier s'écria :
— Je parie que je suis assez malheureux pour qu'aucun de mes créanciers n'ait péri dans cette aventure !
— Et par contre votre frère aîné, dit le comte Agrippin, joue assez de bonheur pour y avoir perdu sa femme.
— ParBacchus! reprenait un autre, je voudrais que l'édile s'y fût cassé la jambe gauche , car je suis fatigué de ne le voir boiter que de la jambe droite.
— Mais, dites-nous donc, ajouta un vieillard , les pantomi-
206 UVRB III.
mes et les danseuses étaient-elles arrivées au moment fatal?
— Pas encore , répondit le comte Agrippin.
— Dieu soit loué ! s ecria-t-ou de tous côtés, cela u'empècbera pas le spectacle ce soir.
Et des propos pareils continuèrent long-temps avant que l'évèque eût l'espérance de pouvoir de nouveau se faire entendre. Heureusement pour lui , qu'emporté par la pitié que lui causait le récit de celte catastrophe , il s'écria :
— Que Dieu pardonne à l'insensé qui a causé ces malheurs ! car moi je le ferai sévèrement punir.
— J'ai déjà pris ce soin, dit le comte Agrippin, et deux cents coups de fouet rudement appliqués le guériront de la manie d'apporter de fausses nouvelles.
— Je ne vous blâme, pas de cet acte de sévérité, répondit Hernie avec douceur, quoiqu'à vrai dire cet homme ne relevât de voire juridiction d'aucune manière; car, comme citoyen, il appartient au royaume des Visigoths , et, comme prêtre, il est soumis à mon jugement; cependant je dois ajouter que s'il a fait un usage fatal des nouvelles qu'il annonçait, ces nouvelles ne sont point fausses, comme vous le dites, et vous le savez mieux que personne.
Le comte Agrippin parut troublé de cette espèce d'accusation, mais il repondit bientôt avec plus d'assurance :
— Depuis quand donc les évèques s'occupent-ils de Ta marche des armées et de la défense des villes?
— Depuis que les gouverneurs militaires négligent d'y pourvoir.
-r- Osez-vous m'accuser de trahison ! s'écria Agrippin.
— Pourquoi ce soupçon vous vient-il si vite à l'esprit? reprit Henné.
— Parce que, reprit le comte Agrippin avec violence, il n'est pas d'accusation que vous ne portiez contre vos ennemis.
— Et peut-être n'en est-il pas une qu'ils ne méritent, repartit l'évèque.
La discussion était près d'éclater en injures , surtout du côté du comte Agrippin , lorsque Maximius , s'interposant avec
cette autorité que les Romains n'avaient plus dans leur caractère , niais qu'ils savaient admirablement représenter dans leur personne, leur dit d'une voix grave :
— N'oubliez pas quç si vous êtes tous deux cbez votre ami Maximius, vous êtes aussi tous deux chez le préfet des Gaules, et puisqu'il faut absolument faire un conseil de ce qui ne devait être qu'un entretien d'amis, je suis prêt à vous entendre.
A ces paroles chacun reprit sa place, et l'évêque put expliquer comment il avait reçu l'avis que Théodoric s'apprêtait à marcher contre Narbonne, et qu'à peine il restait quelques jours pour préparer les moyens de défense et pourvoir à l'approvisionnement.
— Je suppose, dit le comte Agrippin, que, puisque vous êtes si bien informé du malheur qui nous menace, vous avez du penser à le prévenir.
— Ce n'est point mon devoir, répliqua Hernie, c'est vous que cela regarde , et c'est à vous de prendre les mesures nécessaires.
— Eh bien ! si l'on m'en croit, dit le comte , je crois que la meilleure défense que nous puissions opposer aux Visigolhs, c'est un traité qui garantisse la ville du pillage et les particuliers d'un partage trop inégal des terres.
— Quoi! s'écria Hernie, c'est le comte Agrippin qui parle ainsi! 11 propose de se rendre avant même d'avoir essayé de combattre.
— Et avec quoi voulez-vous que je combatte ? répondit Agrippin; est-ce donc avec les trois légions que je possède et parmi lesquelles il -y a plus d'officiers que de soldats; avec des cohortes dont les centurions ne commandent pas dix hommes , et dans lesquelles le décurion forme à lui seul la manipule qui lui obéit? 1
— Narbonne ne renferme-t-elle pas des milliers de citoyens
* On appelait manipule, dans l'organisation primitive assiégions romaines, les dix hommes commandés par le décurion; plus tard, on s'est servi indifféremment du nom de manipule pour celui de cohorte ; mais telle était sa première signification.
208 LIVRE m.
capables de porter les armes , et tous ne doivent-ils pas leurs services à la patrie lorsqu'elle les leur demande?
— Et tous ont acquitté ce service en payant l'impôt moyennant lequel ils peuvent s'en exempter.
— Mais dans des circonstances pareilles , reprit l'évêque , il faut arracher le magistrat à son tribunal , l'avocat à ses affaires, le rhéteur à son école, l'ouvrier à son atelier, le médecin à ses malades, l'histrion à son théâtre et le prêtre, à son église, pour en faire autant de soldats qui défendent la patrie. 1
Un sourd murmure répondit à celte allocution de l'évêque , et on entendit de toutes parts ces mots échangés à demivoix :
— Il devient fou !
— Est-ce que c'est notre affaire que de nous battre?
— Je n'ai jamais manié une lance.
— Je n'ai pas besoin de me brûler les doigts à faire bouillir de l'huile et à faire rougir du sable pour le jeter sur la tête des assicgeans.
— Est-ce que je sais lancer une flèche enflammée ?
-— Est-ce qu'il cvoit que je veux m'écorcher les pieds et les mains à monter des pierres sur les remparts?
— Les nuits passées dehors me font tousser horriblement.
— Quand je reste deux heures au soleil , je suis brisé pour huit jours.
— D'ailleurs ce n'est pas mon affaire, je suis exempt du service militaire et je ne le ferai pas. 2
Voilà ce que disaient tous ceux qui étaient présens à cette assemblée, à l'exception des tribuns, que les devoirs de leur charge empêchaient d'exprimer aussi librement leurs pensées. Maximius s'interposa encore, et tel était l'état des mœurs à
* Ces paroles furent adressées textuellement a l'empereur Honorais par un évôque plus jaloux de la liberté et de l'indépendance romaines que les empereurs eux-mêmes.
a Ce fut Tliéodosien qui établit cet abus, par lequel on pouvait s'exempter du service militaire en donnant une somme d'argent.
CONSEIL DBS ROMAINS. 209
celte époque , que cet homme , qui passait pour un magistrat rigide , ne se trouva pas le droit de blâmer cette résistance. Cependant, comme il ne voulait point abandonner, comme le comte Agrippin, la défense de la ville, il ouvrit un avis qui obtint l'assentiment de tout le monde.
— Si nous manquons de soldats, dit-il, nous ne manquons point d'argent ; et, si nous ne pouvons forcer les citoyens de Narbonne à défendre leur cité, nous pouvons du moins les forcera payer pour que nous la fassions défendre.
— Et par quels soldats prétendez-vous la faire défendre? reprit le comte Agrippin ; quels auxiliaires comptez-vous appeler à voire aide? Théodoric ne s'est-il pas allié avec presque tous les barbares qni nous entourent? et, à moins que Ruimer n'envoie quelques légions à notre secours, je ne sais à qui vous pourrez vous adresser. •
— Le comte Gilles est dans les Gaules, répondit Maximius, et je vais lui faire expédier l'ordre de marcher immédiatement à la rencontre de Théodoric.
— Le comte Gilles est à Marseille , et il lui faut plus de huit jours de marche pour arriver jusqu'à Narbonne.
— En ce cas , dit Herme , il suffira d'une résistance de huit jours, pour que nous soyons secourus : ne la tenterons^-nous pas ?
— Et avec quoi voulez-vous que nous la tentions? dit le comte Agrippin , résolu à repousser toutes les propositions d'Hernie; disposition qui devait cacher nécessairement des projets peu honorables , et dans laquelle il montrait un courage de lâcheté ou de trahison qui attestait une grande force de caractère.
— Ne vous resta t-il que vos esclaves, s'écria Févêque, il faut les armer ; et il vaut mieux encore les envoyer mourir pour la défense de votre ville , que de les tuer vous-même, comme vous le faites pour la moindre désobéissance.
Cette proposition excita encore plus de murmures parmi les auditeurs que n'en avait fait naître celle de combattre euxmêmes. Maximius, comme les autres, la désapprouva, et répondit vivement à 1 cvèque :
210 LTVRE m.
— Ce serait," de toutes les imprudences, la plus grande: armer nos esclaves , leur montrer leur nombre, ce serait appeler dans une heure l'assassinat dans toutes les familles , regorgement de tous les maîtres, le pillage de toutes les richesses. 1 Ne sais-tu pas que , dans le dernier sac de Rome par les Vandales , * les esclaves ont fait plus de victimes que les barbares eux-mêmes ? Ne sais-tu pas que, lorsque Domitien voulut leur donner un habit particulier, pour les distinguer des citoyens libres, il fut tellement épouvanté de leur nombre qu'il renonça à ce projet , quoique cet empereur reculât rarement devant l'exécution de sa volonté, quelque dangereuse qu'elle fût?
— Et quel espoir vous reste-t-il donc, vous qui ne voulez pas combattre? s'écria Hernie ; vous qui ne voulez pas laisser combattre vos esclaves i vous qui tremblez à la fois devant vos ennemis et devant vos serviteurs?
— Il nous reste l'espoir d'un traité avantageux , répondit Agrippin ; et l'exemple de Toulouse , le bonheur dont elle jouit sous le règne du roi Théodoric , seront notre excuse.
— Il n'y en a pas, s'écria l'évêque, pour celui qui, pouvant défendre sa patrie et sa religion , les abandonne lâchement ou les trahit en secret.
— Qu'oses-tu dire! s'écria le gouverneur en se levant avec colère.
— Je dis ce que tu fais, reprit l'évêque ; et ce que tu fais m'autorise à soupçonner ce que tu espères.
1 Plusieurs fois on voulut douner un costume particulier aux esclaves , niais on recula toujours devant le danger de leur montrer combien ils étaient nombreux. Du reste , ils profitèrent cruellement de la connaissance qu'ils avalent de l'endroit où leurs mailles cachaient leurs trésors, à l'époque de ces invasions terribles où toutes les vengeances trouvèrent moyen de se satisfaire.
1 Ce fut particulièrement dans ce sac que les esclaves, comme nous l'avons dit plus haut, firent cruellement payer à leurs maîtres les mauvais traitemens qu'ils en avaient reçus; et , si l'on en croit quelques historiens , ils firent peut-être plus de victimes que les barbares eux-mêmes.
— En effet, dit Maximius, qui devenait plus sérieux ainsi que l'assemblée, a mesure que la discussion avançait; en effet, je ne t'ai jamais vu désespérer si facilement, et je n'ai pas oublié que tu as déjà défendu cette ville avec moins de ressources contre des attaques plus formidables. Ne t'emporte donc point contre l'accusation du vénérable Herme , je veux la croire injuste ; mais assurément tout autre l'eût faite à sa place.
Agrippin reprit son siège d'un air mécontent et répondit avec aigreur :
— Je répondrai sur les remparts de Narbonne à cette accusation : quand vous aurez décidé qu'il faut défendre Narbonne , je la défendrai ; mais j'avoue que je n'ai point un génie assez profond pour comprendre comment on peut la défendre.
— Comme Maximius vient de te le dire, répondit Herme, en soldant des troupes étrangères; et ces troupes sont à nos portes, et pour la moitié de l'or que vous auriez donné aux Alainset aux Suèves, les Bagaudes combattront pour vous.
— Les Bagaudes! répondit-on de tous côtés; ces brigands indisciplinés qui obéissent aveuglément au chef féroce qu'jls ont choisi ?
— S'ils obéissent fidèlement à ce chef, reprit Herme , ils ne sont donc point indisciplinés?
— Mais ce chef, dit Agrippin, qui nous répondra de sa volonté?
— Moi , répondit l'évéquc.
— Et en quel lieu le trouveras-tu?
— A Narbonne, s'il le faut; ici , si vous le voulez.
— Décidément, s'écria Agrippin , les évèqucs se font généraux , et si lu as besoin d'une cuirasse et d'un casque , dit-il en s'adressant au vieillard , je te les prêterai , car je vois bien qu'ils me deviennent inutiles.
— Trêve de plaisanteries , dit Maximius; remercions plutôt le vertueux Herme d'avoir pris pour nous le soin qui nous était confié. Mais il serait nécessaire de nous entendre avec ce chef de Bagaudes.
— S'il a suivi Tordre que je lui ai donné , dit l'évéque, il doit être aux environs de cette maison de campagne, et si tu as un esclave , parmi les tiens, qui sache imiter le chant du coq, tu le verras bientôt accourir.*
11 est difficile de le croire , mais ces derniers mots portèrent un trouble singulier dans l'assemblée; chacun se leva aussitôt.
— Qu'est-il nécessaire d'un esclave? dirent deux ou trois patriciens en même temps, j'imite parfaitement le chant du coq , et vous allez le voir.
— Et moi aussi, reprit un autre.
— Je suis sur que je suis plus habile que vous, dit un troisième ; écoutez.
— Je parie que je m'y entends mieux que personne, s'écria un homme grave qui remplissait les fonctions de censeur, j'ai appris à imiler le chant de tous les animaux , à Milan. J'ai eu des leçons du Grec Narsès, qui avait donné ce talent, à l'empereur Arcadius, qui, vous le savez, s'occupait fort à élever des poulets et qui se faisait suivre par un troupeau de poules , tant il imitait bien le cri du coq , leur maître.
— Je n'ai pas reçu de si savantes leçons, mais je suis sûr de moi , dit l'un.
— Écoutez-moi d'abord, s'écria l'autre.
— Non, c'est moi, dit un troisième, écoutez.
Et il poussa un long cri, cherchant à imiter celui du coq, quand cet oiseau annonce l'approche du jour.
— Ce n'est pas cela , reprit le censeur, et voici un cri admirable.
Et il se mit à crier.
— Ce n'est pas meilleur, reprit l'un des autres prétendans, et voici qui vous passe tous.
Et il se mit à crier.
Et chacun , voulant montrer son talent, se prit à imiter le chant du coq avec un enthousiasme croissant ; c'était un mélange de cris aigus, où les uns cherchaient à dominer les autres, et l'on ne peut prévoir où se serait arrêté ce bizarre concert lorsque Vobiscus parut à la porte de la salle.
— Que les furies vous déchirent de leurs serpens, s'écria-t-il , et que les bourreaux vous arrachent la langue, pour le tapage infernal que vous faites! Quel est ce nouveau jeu? quelle est cette nouvelle musique? Maximius, n'est-on plus en sûreté chez toi? a-t-on décidé de m'y assassiner?
— Non , illustre Vobiscus, répondit Herme, avec un accent dont la charité ne put exclure le mépris ; ces braves citoyens s'occupent du salut de la patrie.
— Eh ! voilà qui est excellent, répondit Vosbiscus en se mettant à rire aux éclats, et, s'il en est ainsi, j'en veux être.
Tous ces patriciens, honteux du mouvement puéril auquel ils s'étaient laissé entraîner, répondirent à Vobiscus en lui expliquant ce qui avait amené les cris étranges qu'il avait entendus.
— Par Bacchus ! s'écria-t-il , c'est un emploi qui me revient, et il ne sera pas dit que le plus riche citoyen de Narbonne aura quitté cette ville sans avoir tenté un grand effort pour la défendre; conduisez-moi donc à l'endroit où je dois pousser ce cri sauveur , et , j'en jure par Jésus-Christ et le dieu Mars, je veux , après cet exploit , me faire dresser une statue avec une couroune de crêtes de coqs. Venez , venez , continua-t-il en sortant de la salle et en poussant de grands éclats de rire, suivez-moi, je vais devenir un dieu, je vais devenir un être sacré , je vais monter au rang des oies du Capilole.
En parlant ainsi, il sortit de la maison, gravit l'éminencc où était situé le réservoir des bains, et poussa un cri qui méritait véritablement une grande admiration par la vérité de l'imitation.
Presque aussitôt on vit Armand descendre du sommet de la colline; sa course rapide, sa taille gigantesque qui paraissait et disparaissait à ira fers les arbres de la forêt, le faisaient ressembler à une colonne détachée de sa base et roulant sur le penchant de la montagne. Arrivé à une certaine hauteur, il franchit d'un bond l'espace qui le séparait du patricien Vo* biscus et tomba soudainement à ses côtés. Celui-ci le regarda d'un air curieux, puis charmé, et ayant mesuré de l'œil la hauteur de sa taille, il lui dit sans autre préambule :
214 LIVRE !If.
— Veux-lu te vendre , je te donne mille , deux mille , trois mille, dix mille sesterces; j'ai une petite esclave nubienne que je chéris tendrement, elle n'a pas plus de trois pieds de haut ; j'ai un nain d'Afrique encore plus petit ; je les ferai meltre chacun dans une cage d'or, je ferai suspendre ces cages aux deux extrémités d'un bâton, et tu les porteras ainsi dans tes dents comme un chien d'Espagne bien dressé; ce sera fort gracieux à voir.
A cette singulière proposition, le Bagaudc fronça le sourcil, et, prenant le jeune efféminé par la ceinture de sa robe, il lui dit brutalement :
— Les bains froids sont excellens pour les fous.
Et sans autre parole il le plongea à plusieurs reprises dans le réservoir, malgré sa résistance et ses cris. Alors on put voir un singulier spectacle : le fard qui-couvrait les joues de Vobiscus descendit le long de son visage et alla tacher sa tunique; l'onguent qui teignait ses cheveux se répandit sur sa toge, et ce visage, qui semblait si frais et si jeune, parut à tous les yeux flétri par la débauche, usé, décrépit; cette chevelure noire était déjà mêlée de cheveux blancs, et les sourcils épais qui couronnaient ses yeux se décollèrent et disparurent.
Tous les nobles romains ne purent s'empêcher de rire à cette plaisante métamorphose, et Vobiscus s'éloigna au milieu de leurs railleries en les vouant à tous les malheurs et
en les menaçant tous de sa vengeance.
Cependant l'aspect du Bagaude avait amené plus de réserve dans la tenue des patriciens ; la honte de paraître si vains et si ridicules devant un homme qu'ils regardaient comme une brute sauvage, les força à se montrer plus sérieux, et bientôt, grâce à Maximius et à l'évéque, on convint du nombre d'hommes qu'Armand devait amener à Narbonne , de la solde qui leur serait payée , et du temps que durerait leur service.
Toutefois on ne voulut point laisser ces étrangers presque maîtres de la ville sans y mêler des hommes qui pussent surveiller leur conduite , et il fut décidé qu'on appellerait tous
les bénéficiaires. 1 qui possédaient des terres aux environs de Narbonne, et que chacun de ces bénéficiaires, élevé, pour celte circonstance seulement, au grade de décurion, commanderait à dix Bagaudes, et qu'Armand lui-même serait soumis à l'autorité du comte delà ville.
Depuis plus de douze jours, les Visigoths étaient arrivés devant la ville de Narbonne ; mais Théodoric avail trop compté sur leur sauvage valeur ; toutes leurs attaques venaient se briser au pied de ces murs, dont quelques uns avaient près de soixante pieds de haut. Leur fureur n'avait pu venir à bout de briser ces portes revêtues de fer, el contre lesquelles ils ne savaient faire mouvoir que des béliers qu'ils balançaient sur leurs bras. Les Visigolbs étaient trop ignorans dans l'art d'élever des machines redoutables , pour pouvoir emporter une ville si imposante que Narbonne. Vainement plusieurs assauts avaient été tentés à l'aide d'échelles immenses , les Visigolbs
' Parmi les propriétés domaniales de la Gaule , les empereurs en. avaient détaché une quantité considérable, dont la jouissance a été abandonnée , à titre de récompense, à des citoyens hors de la conscription , viagèrement seulement , et à la charge de re?ersion au domaine au décès du concessionnaire : c'est là ce qu'on appelle bénéfice militaire.
Les citoyens qui en avaient la jouissance prenaient le nom de bénéficiaires et devaient le service à l'État. N'y aurait-il pas là une portion de l'origine des fiefs... et la féodalité ne serait-elle pas autant romaine que normande.
21G LIVRK III.
avaient été toujours repoussés, cl déjà le décourage nient se
glissait dans Tannée.
Le découragement est bien vite suivi des murmures, et Théodoric était en butte à ceux de tous ses guerriers. On l'accusait de n'être propre qu'aux sourdes intrigues du palais, qu aux ténébreuses adresses des traités politiques. On ne lui tenait compte ni de son activité infatigable pour assurer les approvisionnemens de son armée, ni du courage terrible qu'il av ait montré dans toutes les attaques. Le succès manquait à ses calculs et à sa valeur; cela suflisait pour que l'un et l'autre fussent méconnus, non seulement par les esprits les plus grossiers, mais encore par les plus habiles de ses chefs. Parmi les blâmes qu'on jetait sur le roi, il en était un auquel il n'avait pas droit de s'attendre après ce qui s'était passé à Toulouse.
Il n'était pas un noble Yisigeth qui n'eût félicité Théodoric d'avoir mis un frein à l'ambition turbulente de son frère, et chacun s'était empressé d'applaudir au piège arlislement préparé dans lequel il l'avait fait tomber. Aucun n'avait vu que la plus légère circonstance aurait pu le faire échouer, et le jugeait admirable et juste, par cela seul qu'il avait réussi; mais, devant Narbonne, le succès manquait aux efforts de Théodoric, et Théodoric était devenu un roi incapable et malhabile. Ce qui surtout lui était reproché sans ménagement, c'était d'avoir éloigné le prince Euric du siège de Narbonne pour l'envoyer, sous la surveillance de Gandoin et avec quelques milliers de soldats , combattre le comte Gilles et arrêter le secours que celui-ci apportait à la capitale de la Narbonnaise. II semblait que sa présence eût assuré la victoire, et, par cela seul qu'il manquait à l'armée , les esprits prévenus disaient que le roi en avait exclu son plus vaillant guerrier.
A vrai dire , Euric semblait avoir pris à tâche de mériter celte bonne opinion. Depuis le jour où la guerre avait été décidée , on eût dit qu'il avait oublié tout d'un coup son juste ressentiment contre son frère et contre le peuple lui-même , dont les railleries ne l'avaient pas épargné. Le premier, il avait armé ses esclaves, et les avait mieux armés que personne ; le premier, il avait distribué aux troupes la solde en
nature qui leur était due, 1 et il Pavait fait plus libéralement que personne. Irréprochable dans l'obéissance qu'il devait à son roi, comme guerrier, il avait supporté sans y répondre les reproches qu'il n'avait pas mérités ; destiné par sa naissance, par le rang qu'il occupait et les troupes qu'il avait fournies, à obtenir le premier commandement, après celui de Théodoric, il s'en était vu dépouiller en faveur de son jeune frère , sans montrer de dépit et sans réclamer contre cette iujuslice; enfin, quand Théodoric lui confia quatre' mille soldais, la plupart choisis parmi les Romains et les esclaves, pour aller s'opposer à l'arrivée du comte Gilles, il accepta cette mission sans remontrer que c'était nécessairement à une défaite qu'on voulait l'envoyer, et probablement à une mort certaine.
Aussi , depuis huit jours que l'on n'avait point reçu de ses nouvelles dans le camp du roi , Euric était devenu une victime que son frère avait cruellement sacrifiée. L'intérêt que l'on éprouvait pour le guerrier s'était étendu jusqu'à l'époux, et l'on disait ouvertement que si Euric voulait en appeler au , peuple assemblé du jugement du roi , on casserait le mariage honteux qui lui avait été imposé.
Théodoric n'ignorait pas cette disposition de son peuple et il s'en alarmait. Il pressait donc autant qu'il le pouvait le siège de Narbonne; assuré qu'une fois cette ville prise, l'ivresse du triomphe et du pillage effacerait facilement ces fâcheuses dispositions. H ordonna donc pour le lendemain un assaut où il se résolut à monter le premier. Il comprit qu'il lui fallait ramener la confiance de son peuple, et il ne balança pas à exposer sa vie , comme un simple soldat , pour atteindre ce but.
Théodoric était trop habile pour s'être avancé ainsi vers Narbonne sans une espérance fondée de s'en emparer rapidement ; et, si l'on se souvient de la résistance du Comte Agrippin aux projets d'Herme ; des difficultés qu'il opposa à toutes
* Les troupes visigothiques , quand elles se mettaient en marche , recevaient leur solde, non en argent, mais en provisions, en espèces. ( Co<t* vislg., lib. n, titre x, leg. xxvi; llb. vm, tit. u, lcg. ix.)
248 LIVRE m.
ses ressources , on concevra quelle était l'espérance du roi des Visigoths; mais la présence d'Armand et de ses Bagaudcsdans Narbonne avait prévenu la trahison du comte Agrippin , et de même que les Visigoths le rencontraient sur les remparts, repoussant leurs attaques aux endroits où ils les poussaient avec le plus de vigueur, de même le gouverneur de la ville le rencontrait dans les conseils, déjouant les projets qu'il préparait avec le plus de perfidie.
En quelques jours cet homme était devenu le dieu de Narbonne. Revêtu d'armes éclatantes, portant de tous côtés son action , son courage indomptable et sa force surhumaine , il ressemblait à un de ces demi-dieux de leurs antiques fables, et beaucoup de poètes avaient trouvé, au milieu des désordres d'un siège, le loisir de lui adresser des vers élégans , où lui étaient prodigués les noms d'Hercule et de Mars.
L'espérance naissait dans la ville ; on n'ignorait pas le découragement qui s'était emparé des Visigoths ; et Maximius avait montré qu'il connaissait bien ces peuples lorsqu'il avait dit d'eux : que le moindre obstacle les arrêterait, et que ce qui les arrêtait les décourageait.
Cependant, au mouvement extraordinaire qui se passait dans leur camp, on avait compris que Théodoric préparait encore un assaut , mais on pouvait espérer qu'après celui-là il n'en tenterait pas d'autres, s'il était repoussé avec le même succès que les précédens ; en effet . chacun de ces combats coûtait aux assiégeans un nombre de guerriers considérable , et les Visigoths ne montraient déjà plus la même ardeur pour attaquer des murs d'où l'on faisait tomber sur eux des masses de pierres, de l'huile bouillante, des nuages de limailles de fer rougies dans le feu ; 1 ce n'était point là les ennemis auxquels ils étaient accoutumés , et Narbonne paraissait devoir leur échapper.
* Quinte-Curce fait mention de ce procédé en parlant du siège de Tyr.
kSi clypeos œneos multo igne torrebant, quos repletos arena tœnoque oecocto, ex mûris subito devolvebant »
{Poliorc.) p, 191. )
La veille du jour où devait avoir lieu ce dernier assaut, les assiégeans eurent une dernière crainte, et les assiégés une suprême espérance : les uns se crurent perdus, les autres sauvés, au point que, durant quelques heures, la joie la plus vive régna dans les murs de Narbonne, et la consternation la plus profonde dans le camp des Visigoths. C'est que des hautes tours de la ville et du sommet où était assise la tente de Théodoric, les uns et les autres avaient vu à l'horizon s'élever un nuage de poussière, qui annonçait l'approche d'une nombreuse troupe, et les uns et les autres, ne pouvant supposer que le peu de soldats que Ton avait confiés au prince Euric, lui eût suffi pour battre l'armée du comte Gilles , crurent que c'était ce général lui-même qui venait au secours de Narbonne.
Jusqu'à ce que Théodoric eût pu apprendre par les hommes qu'il envoya au devant de ces nouveaux venus , que ce n'était point dés ennemis; jusqu'à ce que les Romains eussent pu reconnaître, en les voyant de plus près, que ce n'était point des auxiliaires, la joie fut extrême parmi ceux-ci, et la terreur extrême parmi ceux-là ; mais quand on sut que c'était le prince Euric qui venait réunir ses soldats vainqueurs aux soldats découragés de son frère, la joie revint dans le camp, et la terreur passa dans la ville.
Seul au milieu de toute son armée , Théodoric apprit ce retour d'un air de mécontentement. Il ne s'était pas laissé tromper à la résignation de son frère, il savait que, pour Euric, les vertus comme les viees étaient un moyen de parvenir; il savait que la modestie qu'il avait affectée ne lui servirait qu'à faire mieux éclater le faste de son triomphe aux yeux des Visigoths, et il voulut prévenir l'effet que produirait l'entrée de son frère, en défendant à tous les soldats de quitter le camp, et en se rendant lui-même au devant du prince, accompagné seulement de quelques guerriers; mais il n'avait pu exclure du cortège qui le suivait les principaux de son armée.
Frédéric marchait à côté de lui, Hunieric , Gundiac , Garpt et le comte Bold lui-même, tous ces anciens amis d'Euric s'étaient joints à ceux sur lesquels le roi croyait pouvoir compter
220 livre m.
davantage. Cette troupe, plus nombreuse que ne l'eût voulu Théodoric, s'avança donc du côté où venait l'armée victorieuse qu'Euric amenait au camp. Après une demi-heure de marche , Théodoric la rencontra , et les premiers soldats qui l'aperçurent le saluèrent avec des cris joyeux. Cet accueil , qui contrastait singulièrement avec le morne silence de son camp, lorsqu'il le parcourait, blessa Théodoric, mais réjouit le cœur des guerriers qui l'entouraient, heureux d'entendre ces cris de victoire auxquels ils n'étaient plus accoutumés.
Le roi mécontent traversa rapidement les premiers pelotons de troupes qui formaient l'avant-garde de cette petite armée , et son œil cherchait, sur la roule qui s'étendait devant lui, un escadron plus brillant et plus nombreux , au milieu duquel il pût découvrir son frère , lorsqu'il se trouva face à face avec lui, sans avoir eu, pour ainsi dire, le temps de le reconnaître.
En effet il n'avait point supposé qu'Euric marcherait au milieu de son armée , à pied , comme le dernier de ses soldats, vêtu d'armes simples, comme le plus obscur, la tète nue sous le soleil, comme le plus infatigable, et l'air triste et morne, comme s'il eût été vaincu.
Théodoric éprouva donc un vif étonnement, quand son frère , ayant posé la main sur la bride de son cheval , lui dit d'un ton modeste :
— Mon frère, je viens vous rendre l'armée que vous m'avez confiée. Vous m'avez ordonné de vaincre le comte Gilles, et le comté Gilles est vaincu ; vos ordres n'allaient point au delà , et j'ai dû vous ramener vos soldats pour que vous en disposiez à votre gré , car j'ignorais à quoi vous les destiniez.
— Il eût mieux valu attendre mes ordres que de venir les chercher, répondit le roi d'une voix dure.
— Je reconnais ma faute, reprit Euric humblement, mais je craignais d'être blâmé pour les avoir attendus.
— Et c'est ce qui serait probablement arrivé , murmurèrent quelques voix autour de Théodoric.
Le roi s'aperçut que l'accueil qu'il faisait à son frère vainqueur, lui qui n'avait éprouvé que des revers, mécontentait
même ses amis les plus dévoués , et il répondit à Euric avec plus de douceur :
— Je ne dois pas moins vous remercier de la victoire que vous avez remportée , et à laquelle , ajouta-t-il en apercevant Gandoin qui s'avançait , je suis sûr que ce brave guerrier a du vaillamment contribuer.
L'air de Gandoin , si sombre d'ordinaire, était plus farouche encore, et il répondit au roi avec sa brutalité accoutumée :
— Je n'y ai contribué que comme le dernier des soldats de cette armée. L'habileté avec laquelle Euric a divisé les troupes du comte Gilles, et les a battues successivement; l'ardeur indomptable avec laquelle il a renversé leurs bataillons, la rapidité qu'il a mise dans nos marches, la prévoyance qui lui faisait deviner les moindres mouvemens de l'ennemi , le courage qu'il inspirait à nos troupes par le courage qu'il montrait, la patience qu'elles ont fait voir malgré les plus cruelles fatigues, tout cela est à lui. En huit jours, nous avons livré treize combats, en huit jours, nous avons remporté treize victoires, en huit jours, quatre mille hommes de troupes inexpérimentées ont dispersé vingt-huit mille hommes de légions romaines; la gloire de tous ces succès est due au prince Euric; je puis le haïr, et je dois l'admirer. Roi Théodoric, ton frère est un grand guerrier.
Ces paroles du farouche Gandoin produisirent un effet magique parmi les Visigoths qui entouraient le roi. Ce furent de tous côtés des cris, des acclamations que Théodoric écoutait les yeux baissés et le visage contracté par la colère , tandis qu'Euric les recevait d'un air modeste et confus; une seule fois , au milieu de toutes ces félicitations et des bruyans désordres de la joie , Euric et son frère «se regardèrent furtivement; et tous deux, et eux seuls, lurent dans leurs regards qui se croisèrent comme deux éclairs, que l'un avait gardé sa défiance et l'autre son ambition.
Cependant Théodoric , obligé de céder à l'entraînement qui s'était emparé de tous ceux de sa suite, voulut se donner la bonne grâce de le partager; il descendit de son cheval, força le prince à y monter à sa place , et , s étant mis à ses côtés sur
222 livre m.
le cheval d'un de ses serviteurs, il le conduisit lui-même en triomphe vers le camp, en l'accablant de protestations et en le montrant à ses soldats comme un guerrier dont il était fier d'être le frère.
Celle conduite obtint le succès que Théodoric en attendait; on sut bon gré au roi de récompenser par de telles attentions celui qui avait vaincu en son nom; et Théodoric partagea ainsi avec son sujet les acclamations et les cris joyeux qui sans cela ne se seraient adressés qu'à son rival. Peut-être l'habileté de Théodoric n'eût-elle pas suffi à lui inspirer cette sage résolulion ; mais l'arrivée du prince lui avait rapporté une espérance que personne au monde n'eût été capable de soupçonner.
Pendant que le roi était arrêté avec son frère sur la route où l'année s'avançait, de nombreuses mules chargées de butin , de vastes chariots chargés de charpentes, dont nous verrons plus tard l'usage, avaient continué à dëlilcr. Parmi tous ces bagages, quelques bastemes fermées avaient passé devant le roi ; le rideau de l'une d'elles s'était entrouvert, et Théodoric avait vu briller un moment le regard furtif de Salhaniel.
C'est alors qu'il s'était décidé à se montrer envers son frère tel qu'il aurait dû cire véritablement avec lui, c'est alors qu'il lui prodigua les noms de vaillant , de brave , d'illustre ; c'est alors qu'il l'appela son frère bien-aimé, le soutien de sa couronne, le plus cher de ses sujets , assuré qu'il était de posséder dans son camp la femme qui l'aiderait à humilier ce vaillant, et à perdre ce frère chéri.
Si l'assaut projeté pour le lendemain n'avait pas été publiquement annoncé, si le prince Euric n'en eût été instruit par les félicitations de ses amis qui lui montraient le lendemain comme un jour de gloire, pour lui , il n'est point douteux que Théodoric eût relardé cette attaque afin de trouver un moyen plausible d'éloigner son frère du camp de Narbonne ; mais renvoyer ce combat , ou faire partir Euric le jour même de son arrivée, était également impossible. Théodoric accepta donc toutes les conséquences de la présence d'Euric, et, ne pouvant en éviter les dangers, il voulut au moins en recueillir les avantages.
Ainsi, quelques heures après son entrée dans le camp, Euric livra à son frère le butin qu'il avait rapporté , et le roi fit immédiatement distribuer à ses soldats la part qui lui revenait. Théodoric reçut même avec joie le secours inespéré dont Euric enrichit son armée , en lui donnant les machines de siège qui lui manquaient absolument. Ces machines, que le prince avait surprises dans le camp du comte Gilles, eussent été inutiles aux Yisigoths qui ignoraient Tari de les mettre en mouvement, si Euric n'avait fait prisonniers et n'avait amené avec lui les soldats romains, habitués à les défaire et à les reconstruire en peu de temps. C'étaient des béliers, des tortues, des balistes, des onagres et une quantité d'autres constructions légères dont rénumération serait trop longue à faire, car les I\omains avaient poussé Fart de l'attaque des places à un degré prodigieux. " ,
Ainsi les assiégés virent bientôt s'élever en face d'eux des tours mobiles destinées à s'approcher des remparts et à jeter sur leur sommet un pont propre à y conduire leurs ennemis. En même temps ils virent dresser les terribles béliers dont les uns, garnis à l'extrémité d'une masse de fer, ébranlent les murailles les plus épaisses, dont les autres, armés d'un trident énorme, brisent et arrachent à la fois les pierres les plus solides des fortifications.
Les Yisigoths admiraient ces machines à mesure qu'elles s'élevaient devant eux , et, bien qu'ils ne comprissent pas Tusage delà plupart d'entre elles, ils demandaient sur-le-champ à les essayer contre la ville. L'ardeur et la confiance que leur avait inspirées le retour d'Euric étaient telles qu'ils considéraient déjà Narbonne comme leur proie , et qu'ils raillaient de leurs cris les assiégés , dont un grand nombre , assemblés sur le rempart, suivaient avec inquiétude les travaux que leurs concitoyens étaient obligés d'exécuter contre eux, sous la menace de leurs ennemis.
Euric, qui voulait réserver pour le lendemain l'emploi de ces machines, consentit cependant à satisfaire la curiosité des Yisigoths en faisant jouer ce qu'on appelait alors un toUenon, et ce que nous ne pouvons appeler qu'une bascule. Elle se
composait d'un mât d'une grande hauteur , porté sur un chariot et fixé sur un pivot tournant ; au sommet de ce màt était emboîtée une vaste poutre transversale qui, tenue par une cheville de fer, s'élevait ou s'abaissait à volonté, comme les bras d'une balance. A l'une des extrémités de cette poutre se rattachaient des cordes retenues par des soldats ; à l'extrémité opposée on suspendait , soit des crochets de fer , soit des paniers, selon l'usage que l'on voulait faire de la bascule. Ce fut de crochets qu'on l'arma en cette circonstance. Dès qu'elle fut prête , on la poussa rapidement jusqu'auprès de la muraille. Le levier transversal étant complètement abattu le long du grand mât, on ne voyait point ces crochets pendant par en bas. Dès qu'on fut à portée, les soldats tirèrent les cordes et la bascule joua; la poutre, s'abaissant d'un côté, enleva les 0 crochets à la hauteur des murs, et un mouvement de rotalion ayant été imprimé au mât qui supportait la bascule, ces crochets traînèrent rapidement sur le rempart, déchirant et saisissant ceux qu'ils pouvaient atteindre. Quelques uns furent enlevés : ces malheureux restèrent ainsi suspendus dans les airs pendant qu'on faisait retirer la machine, a la grande joie des Visigoths, qui riaient de voir ainsi se débattre à une grande hauteur les soldats accrochés par le corps ou par un membre dans lequel avait pénétré le fer des crochets. Les barbares trouvèrent cela si plaisant qu'ils les laissèrent ainsi comme un trophée dressé à la face des assiégés.
Mais si d'un côté les Visigoths possédaient , grâce à la prévoyance d Euric, les moyens d'attaque sans lesquels ils n'eussent pu jamais entamer les remparts deNarbonne, d'un autre côté, les habitans de celte ville connaissaient l'art de détruire ces machines; et, forcés de résister à une nouvelle attaque, ils se préparèrent à une nouvelle défense. On les vit rapidement élever sur leurs remparts des bascules , des balistes, et, lorsque les Visigoths se croyaient assurés de pouvoir aborder les murailles avec leurs tours mobiles, ils s'étonnèrent d'en voir partir des nuées de flèches enflammées, 1 dont quelques unes,
• «Maïlcoll vclut sagttts simi>tubi atUiaeterinl, quia>rcleules ventant , ibi univrrsa conflagiaiit. » ( Végècc.)
atteignant leur but , s'attachèrent à plusieurs de ces constructions et les dévorèrent sous leurs yeux.
C'était un spectacle tout nouveau pour ces barbares; mais ils y portaient, à vrai dire, plus de curiosité que de confiance. Ils considéraient toutes ces inventions plutôt comme un jeu que comme une chose utile. Ils comprirent pourtant de quel secours elles pouvaient être, lorsqu'ils virent agir devant eux une tortue à béliers et une catapulte.
Lorsque la tortue eut approché du mur et qu'elle commença à le battre avec une force dont il n'avait point d'idée", ils furent tellement étonnés qu'ils reculèrent eux-mêmes devant leur propre attaque, craignant que les murs, frappés avec cette violence, ne s'écroulassent tout à coup et ne les engloutissent sous leurs décombres. Mais bientôt, en voyant 1 combien ce bélier puissant entamait peu ces murailles plus puissantes encore , ils reconnurent, mieux qu'ils ne l'avaient fait, combien tous leurs efforts eussent été inutiles pour les renverser , sans les machines qu'ils devaient au prince Euric.
Les effets de la baliste les étonnèrent encore plus; et lorsqu'ils virent des pierres du poids de cinq cents à six cents livres s'élever dans les airs, franchir les remparts et s'abajlrc dans la ville , un sentiment de pitié , si l'on peut s'exprimer ainsi , s'empara de ces hommes grossiers, en faveur de ceux qui étaient exposés à de si effroyables attaques. Et ces hommes qui, dans l'ivresse d'un assaut, eussent égorgé tous les habitans d'une ville , se demandèrent s'il était humain de les attaquer avec des armes si épouvantables.
Cependant la journée s'acheva au milieu de tous ces préparatifs , et chacun attendit avec impatience l'assaut du lendemain.
Il n'entre pas dans notre dessein de raconter, dans tous ses
« Figurantur hac specic : s agit la est cannea , inter spiculum et arundincm , multiûdo ferro coagmentata , quse in muliebris colli formam concavatur, ventre snbtiliter et plurifariam latens. »
( imm. MarcclUn. ) « Ut sic emissa lcntius arcu invalido ( ictu enim rapidiore extinguitur ) et si hœserit usquam tenacilcr cremat. » (Amm. Marcdlin.)