BALLADE
Dans un canton de la Bretagne, Du tems de Philippe-le-Bel, Au pied d'une haute montagne Était un antique castel ; Depuis cent ans ame vivante De ce lieu n'osait approcher, Kt les hibouSy chose étonnante, N'osaient pas même s'y nicher.
Un jour le sire de Senage^ Venant de je ne sais quel lieu, S'égara dans le voisinage De ce château maudit de Dieu .
Il voyageait sur sa monture, 11 ne pouvait voyager mieux j
Point de coche^ point de voiture Dans le tems de nos bons aïeux.
Song^eant d'abord à jouvencelleS| £t rêvant quelque exploit galant^ En apercevant les tourelles Le chevalier fut bien content.
Certe^ il avait grande vaillance.
Et n'était sujet aux vapeurs; Mais il eût eu meilleure chance S'il eût été coucher ailleurs.
D'un petit cor, son interprète, Deux fois vainement il sonna; Il tenait fort à l'étiquette, £t pourtant il se résigna.
Si le preux ainsi se comporte.
C'est qu'il n'a sujet de crier :
Quand la maison n'a point de porte , Ne faut appeler le portier.
Au i]^iliBu d'une cour immense Arrive le bon voyageur ; Partout un lugubre silence Dont la nuit augmente lliorreur.
Un esprit fort, à ce qu'il semble, A moins aurait pu se frapper ; Mais si notre chevalier tremble.
C'est de peur de ne pas souper.
Dans un vestibule il s'arrête, Pour s'y loger comme il pourrait :
Quel coucher pour ua homme honnête !
Pas de lit, pas un tabouret !
Son palefroi ne l'abandonne ; Etant tout seul dans la maison, Il crut que, sans gêner personne, On pouvait l'admettre au salon.
U commençait à faire un somme, Quand un grand fantôme tout blanc Apparaît devant le pauvre homme,
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Et lui dit en montrant son sang :
a Tu vois devant toi la victinie Du plus horrible des complots!
Si tu n'es pas Tami du crime, Suis^moi, viens enterrer mes os ! »
Le ton tranchant de la requête,
Ce fut là ce qui le surprit :
« Quoique mort on peut être honnête ,
Elst tout ce qu'il lui répondit.
A s'occuper de cette affaire
Rien ne l'oblige assurément,
Et celui qui veut qu'on l'enterre
Doit au moins parler poliment.
L'esprit fit un geste homicide,
Et soudain la terre trembla ;
La maison n'étant pas solide ,
Notre paladin recula.
11 ob^it d'un air docile,
Mais il n'eut peur, c'est là le point.
DU VIEUX TOBIE. i\\
Si la terre eût été tranquille Le cbevalier ne bougeait point.
Quand on iiit pour passer la porte^ Le preuxy sur la règle savant.
Pensa qu'un homme de sa sorte Devait toujours aller devant.
Pourtant, à son air d'importance y Le mort semblant de qualité, Il voulut bien sans conséquence Passer la porte à son côte.
Arrive près d'une rivière,
L'esprit ne s'en embarrassa,
Et plus léger que feu saint Pierre,,
Sans se mouiller il traversa.
L'eau n'est qu'un élément perfide,
Un paladin jamais n'en boit :
Il dit poliment à son guide
Qu'il n'j mettrait pas même un doigt.
Il advint d'un si grand obstacle Un prodige, si ce n'est pis; Car un esprit fait un miracle Plus vite que je ne le dis.
Soudain la rivière se gèle.
Et sans se mouiller les talons, Jje guerrier, sans pont ni nacelle , Passe à la barbe des poissons.
A suivre cet esprit sauvage Notre aventurier s'ereinta ; Il lui souhaitait bon voyage, Quand un fosse se présenta.
La place paraissant propice Pour enterrer le farîadet , De crainte de quelque caprice Il le prit bien vite au coUet.
Le spectre de son bras terrible Repoussa le bon chevalier; A cet af&QBt il fut sensible
du' VIEUX tOBIE. 41 a
Et trouva l'esprit bien grossier.
Supporter des Irçous pareilles ^ A tel guerrier ne convenait :
Si le mort eût eu des oreilies,.
Je crois bien qu'il les lui coupait.
Il maudissait le perstotmage^ Quaud tout à coup y -qui T-aiirait cru , Il se trouve dans un boeage^ Et le fantênae a disparu.
A la lumière de la luae Il voit un corps sans mouvement ^ Comme il n'avait pas de rancune^ Il commença l'enterrement.
Tandis qu'à creuser il s'assomme^ Par hasard il vint à songer Qu'en son pajs un gentilhomme Ne bêchait pas sans déroger.
La circonstance bien pesée ^ Il s'arrêta, crainte de mal;
Laissaat le mort à la rosée, Il s'en fut chercher son cheval.
Ed vain le défunt en furie Fit carillon et cria fort; L'autre faisait d'un chien eu vie Plus de cas que d'uo homme mort.
Depuis, dit-on, dans sa demeure Chaque nuit l'esprit a paru.
Mais le preux, qui dort à cette heure, Jusqu'à présent ne l'a pas tu.
Jour et nuit je travaille , C'est de Teau que je bois; Je couche sur la paille.
Et dîue quelquefois.
Mais voilà ma musette, Et Rose, mes amours ; Dansons y ma bergerette , Dansons, dansons toujours.
Pour la saison nouvelle Fleurissait mon verger.
Mes amis et la grêle Sont venus tout manger.
Mais voilà ma musette , Et Rose, mes amours ; Dansons , ma bergerette , Dansons , dansons toujours.
Il me restait la terre , Un voisin me Ta pris ; J'avais une chaumière.
Vous voyez ses débris.
Mais voilà ma musette ^ Et Rose f mes amdurs ; Dansonsy ma bergerette y Dansons, dansons toujoni^.
Sans bien , sans espérance , Sans asile et sans pain^ Mon avenir^ je pense , Est de mourir de faim.
Mais voilà ma musette , Et Rose, mes amours ; Dansons , ma bergerette , Dansons, dansons toujours.
Il est minuit y la cloche funéraire A fait trois fois retentir le hameau ; Les Frères Noirs sont sortis du tombeau : Voyez trembler les murs du monastère !
Ils vont chanter, écoutez tous !
Ils chantent, les entendez-vous?
« Il est minuit , fils de la terre ,
a Souvenez-vous des tems passés ;
« Comme nous vous serez poussière :
• Priez Dieu pour les trépassés. »
Prions, prions ; redoutons leur colère , Les Frères Noirs sont repoussés des cieux \ Ah ! s'ils étaient parmi les bienheureux, Les verrait-on paraître à la lumière ?
Ils vont chanter, écoutez tous !
Ils chantent, les entendez-vous?
ilB CHANSONNETTES
• 11 est minuit, fils de la terre,
• Souvenezr-vous îles tems passés;
• Oiinnie nous vous serez poussière :
" Priez Dieu pour les trépasses. >
Si l'on en croit ce que disent nos pères, Les Frères Noirs étaient de grands p^hen Et mainte belle avait verse' des pleurs En revenant d'entendre leurs prières.
Ils vont chanter, écoutez tous !
Ils chantent, les entendez-vous?
• Il est minuit, fils de la terre,
• Souvenez-Tous des temg passés ;
' « Comme nous voas serez poussière :
- Priez Dieu pour les trépassés. •
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De ses dix doigts propriétaire , Mon père y honnête perruquier, Aurait pu, par leur ministère, Devenir aussi financier ; Mais luae soif fort importune Ne lui permettant d'entasser, Il ne me laissa pour fortune Que le talent d'en amasser.
J'étais seigneur d'une boutique, Plus riche que bien des rentiers , Quand on fit une république Qui fit la barbe aux perruquiers.
Ma main ne fiit plus occupée ; Chacun me faisait aviser
Qu'ayant eu la tête coupée Il ne se ferait plus raser.
.Ne trouvant plus de barbe à fieiire, Je fis le petit potentat ^ Décidant la paix et la guerre, Et les af&ires de l'État.
Je promenais la savonnette Sur les fautes, sur les excès, Je poudrais plus d'une défaite , Et faisais mousser les succès.
Enfin la discorde sanglante Déménageant de nos cantons, On me rendit, avee patente^ Le monopole des mentons* Mais des fatigues liiaboliques M'attendaient dans les premiers tems :
J'avais à faire à mes pratiqiies Une barbe de vingt-cinq ans.
Qu'épris d'une gloire nouyeUe , Chacun inëdise du présent ; Moi je veux, au rasoir fidèle.
Vivre et mourir en vous rasant.
En vain l'ignorance fatasphème Contre un respectable métier ; Je ferai la barbe , quand même.. .
Car je suis ultra perruquier.
Au seul penser de l'autre monde, Plus d'un richard a msd au cœur ; De couler bas en passant Fonde , Je conçois ce qui leur fait peur.
Mais chez nous ce n'est pas de même : De ma pauvreté je suis fort ^ J'attends en paix l'heure suprême , Et je fais la barbe à la mort.
Souvent les maîtres de la terre Font, pour se tirer d'embarras,
Ce qu'il conviendrait peu de faire , Même ce qui ne convient pas.
Exempt de ces soins politiques, A mon gré je pense et j'agis , Je ne rase que mes pratiques , Et ne coiffe que mes amis.
Si du sentier le roi s'écarte ,
Il faut qu'il dise ses raisons ;
Sans chambres y ni conseils ^ ni charte,
Moi y je commande à mes garçons.
Avec un pouvoir despotique ,
Ce qui me convient je le fais ;
Et je suis roi dans ma boutique
Plus que le roi dans son palais.
Tandis que l'on mettait ]es trônes Sous le marteau républicain, Tandis qu'on brisait les couronnes, Ma trousse me restait en main.
D« ceci j'ai conclu sans peine Qu'il vaut mieux, qu'il vaiil mii'ux i ITenir te rasoïr à main pleine , Que le sceptre du bout des doigts.
424 GRÀNSONNETTES
Près du bois étant à jaser,
Simon me dit : « Gennaine , Vous m'avez promis un baiser.
Il faut que je le prenne. »
Je voulais répondre aussitôt ,
Mais il fallut me taire , Car je ne pouvais dire un mot^
Tant j'étais en colère.
L'iasoient, au lieu de cesser,
Me saisit et m'embrasse , Et puis il veut recommencer ;
Voyez-vous quelle audace !
Je sentis bien tout le danger,
Mais, hélas! comment faire?
Car je ne pouvais pas bouger.
Tant j'étais en colère.
DU VIEUX TOBiE.
Quand il m'eut embrasse vingt fois,
Et le double, peut-être , 11 me dit : > A ce soir, au bois.
Au pied de ce grand hêtre. > Croïries-vous, après tout ce train,
Que j'y fus la première ; Car je me trompai de chemin , Tant j'étais en colère.
£d vain je regarde à la ronde ^
Eq ces beaux lieux ; dieu ! quel déchet l
Est-ce aujourd'hui la fin du monde ,
Ou bien la fin du cabaret?
J'arrive firais comme une rose^
Par un bon vent^ voiles dehors^
Et tout seul je trinque et je cause ;
Tous les bons enfans sont-ils morts?
Francs buveurs et jojeux convives ^ Helas! qu'êtes- vous devenus?
Avez-vous donc gagne les rives Du pays où Ton ne boit plus?
Je n'entends plus ce chœur aimable , Ces voix qui chantaient sans efforts :
Amis^ étes-vous sous la table?
Tous les bonsenfaas sont-ils morts?
£n vain du rocher de Cancale L'huître verte arrive à Paris ; Hélas ! c'est un sot qui l'avale Sans mot dire^ et peut-être pis. En vain la liqueur pétillante Du verre a dépassé les bords.
L'on a buy personne ne chante 5 Tous les bons cnians sont-ils morts?
Le Bordeaux tristement se traîne A travers un gosier anglais , Ce n'est pas du chant qu'il amène , Non f ce ne sont que des hoquets.
Bacchus f en voyant ces indignes Ainsi profaner ses trésors , Hélas ! a fait couler les vignes ; Tous les bons enfans sont-ils morts ?
428 CftAirSONNETTES
Soufinrons-nous, fils àe la treille^ Que Fou hwve aissi le meilleur?
Et n'avoDS-nous pas la bouteille Pour en frapper le ravisseur?
Que de bouchons on le canonne , AmiS| secondez mes efforts; Armez-vous d'un fût, d'une tonne; Tous les bons enfans sont-ils morts?
Je sais qu'au temple de mémoire Je ne suis qu'un petit garçon ; Mais l'on ne m'a jamais vu boire Avec Bliicher et Wellington.
Fidèle à notre indépendance , Je puis dire encor sans remords :
Vive le bon pays de France !
Tous les bons enfans sont-ils mort«?
Gentille nonnette, Nonnette d'amour, Qui priez seulette Dès le point du jour ; Du ciel en colère Calmez la rigueur ; Parlez-lui, ma chère^ Du pauvre pécheur.
O nonne chérie !
Vous devez avoir,
Etant si jolie,
Là haut tout pouvoir.
De bouche novkc
Un mot au Seigneur, ^
Le rendra propice
Au pauvre pécheur.
Helas ! en mon ame Le malin esprit A mis une flamme Sans heur ni répit. * Et votre présence En accroît l'ardeur :
Plaignez la souffrance Du pauvre pêcheur.
A travers la grille Où je prie en vain y Nonnette gentille^ Passez votre main.
Mettez-la y ma mie^ Mettez sur mon cœur^ Pour rendre la vie Au pauvre pécheur.