‹ Satires de JuvénalChapitre 15 sur 30 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Je rentre dans paon sujet, que Perse avoit en quelque sorte interrompu, et je vais bientôt faire le parallèle que j'ai promis.

Juvénal, né sous Caligula, et mort plus de quatre-vingts ans après (a), passa les trois quarts de sa longue vie à compter scrupuleusement tous les degrés de la servitude et de la corruption de ses contemporains. La violence qu'il s'étoit faite pour garder le silence pendant sa jeunesse ne le rendit que plus impétueux dans un âge avancé ;

(a) Fqyez satire vu , note 2 , tome 11 , sur le vers 1 .

Ixxxviij DliJCOURS.

car il composa fort tard les satires fameuses où sont consigiiées toutes les causes de la grandeur des Romains , et principalement celles de leur décadence, dont il fut en même temps et le peintre et l'oracle (a).

Ces satires n'ayant été publiées que sous Adrien, c'est-à-dire après l'extinction des Lettres, nous ignorons comment elles furent accueillies par les gens de bien , et dénigrées par les méchans. On sait seulement que l'auteur les ayant lues dans des séances publiques (b) , alors fort recherchée^ , fut exilé dans la Pentapole d'Egypte , où il mourut de vieillesse et de chagrin ; qu'il y fut exilé pour avoir, disoit-on, désigné le temps présent sous des noms empruntés, et surtout pour avoir attaqué, sous le nom de Paris (c), un histrion qui faisoit les délices de l'empereur.

Il avoit promis d'épargner les vivans et de ne

(a) Après avoir présagé le soulèvement des provinces indignées , Juvénal ajoute : « Ce ne sont pas là de vains propos^ mais des oracles aussi sûrs que ceux de la sibylle : »

Quod modo proposai non est sententia ,• 'verum Crédite me vobisfoUum recitare sihyUœ.

Sat. VIII , V. ii5.

( b) Sur ces sortes de séances , voyez satire vu , note 12, sur le vers 40.

(c) Voyez satire vi, note 20, sur le v. 87; et satire vii, note 24 9 sur le v. 90.

DISCOURS. Ixxxix

parler que des morts (a) : Teût^il fait , cela ne suffisoit pas; ^usieurs de ceux qui s'étoient déshonorés par des crimes ou des bassesses depuis Auguste jusqu'à Domitien , vivoient encore dans leur postérité. ' H *

Uniquement occupé de la perversité de son siècle, il se montre à peine dans le cours de son ouvrage, où tous les mobiles de l'inconstante humanité sont pesés dans une balance rigoureuse, il est vrai, mais juste et irrécusable. On n'y apprend rien autre chose sur sa vie privée, sinon qu'il étoit originaire d'Aquin (^), ancienne ville dltalie, et qu'il fut témoin, dans son exil, de la scène horrible qui se passa sous les murs de Coptos (c), entre deux cités rivales et également

(a) « Voyons ce que Ton permet contre ceux dont les cendres reposent le long de la voie Latine et de la voie Flaminie : »

. . . . Experiar qiùd concedatur in iUos , Quorum Flamùùa tegUur cinis atque LaHna,

^Sat. I, t. 170.

(b) Umbritius dit à Juvénal : « Toutes les fois que tu viendras dans Aquin respirer ton air natal , etc.

Quoties te •

Roma tuo refià properant^fn reddet Aqpino , etc.

Sat. in , V. 28.

(c) C*est Juvénal qui parle : « Je vais rapporter un fait étonnant, mais authentique; et* l'horrible scène se passa ré-

xc DISCOURS,

embrasées des (îireuis du fanatisme (a). L'auteur de sa yie, quel qu'il soit, dit qifon ne saroit pas s'il étoit fils ou élève d'affranchi (6); ce qui n'importe guère à ceux qui croient que la vraie ntil^lesse ne vient que de la vertu (c).

Un écrivain moral (d) ne sauroit cacher ses mœurs : il me paroit que Juvénal a voulu peindre les siennes d'une £siçon plus particulière dans la satire où, sous le nom d'Umbritius , il fait le

cemment près des murs de Coptos, sous le consulat de Junius :

Ffos miranda quidam , sed nuper eonsuU Juaio Gesta super calidce rejeremus mœnia Copii,

Sat. XV , V. a6.

[a] « La fureur de ces deux cités yient de ce qne chacune déteste réciproquement les dieux de Tautre, persuadée qu'on ne doit rendre hommage qu'aux seuls objets de son culte : »

Summus utrimque

Indefuror 'vulgo , quod numina viânorum Odit uterque loeus, quum solos eredat habendos Esse deos , quos ipse cqIU.

Sat. XT , T. 35.

(6) Incertum filius an alumnus. La yie de Juvénal est communément attribuée à Suétone.

(c) NobilUas sola est atque unica ^irtus.

Sat viiz , ▼. 2o.

(d) On voit sur les plus anciens manuscrits que Ton avoit donné à Juvénal le surnom « d'Éthique , » c'est-à-dire moral. Ployez Barthius, Adversar., lib. vi, cap. i.

DISCOURS. xcj

taUeau des désordres de Rome, où il expose les motifs qui le forcent à s'en éloigner :' « Qu'y ferois-je? dit-il , je ne sais pas mentir {a), lo

Il nous a laissé seize satires, en supposant qu'il soit l'auteur de la dernière ; ce qui est au moins douteux (b). Elles sont écrites avec chaleur et véhémence. Le ton mâle et libre qui les caractérise n'avoit point eu de modèle , et n'a point encore trouvé d'imitateurs; je doute qu'il en paroisse. Outre que notre gouvernement et 410s mœurs exigent de grands égards, le public craint trop la censure , et les poètes ne redoutent pas moins le public. D'ailleurs, ceux-ci veulent jouir de leurs travaux : or, dans les arts ainsi que dans les mœurs, ce qui n'est pas proportionné à la manière habituelle de voir et de sentir paroît toujours , quelque excellent qu'il soit , plus étrange qu'estimable.

Cependant plusieurs nations voisines de la nôtre sont tellement éprises de Juvénal , que l'on y trouve des savans qui ont osé le mettre audessus d'Horace , et le nommer « Prince des satiriques. » Le Français, doux et poli, brillant et léger , n'est pas fait pour hésiter entre ces deux auteurs. Chez nous, comme du temps d'Auguste,

(a) QuidRomœfaciam? mentiri nescio.

Sat. III , y. 4r.

ib) Voyez satire xvi , note i , sur Targument.

xcij DISCOURS,

un poète agréable, élégant, et qui sait flatter à propos, en un mot un poète de cour, doit l'emporter sur celui dont le plus grand mérite est d'avoir de l'éloquence, du nerf et de là sincérité. Il est à croire néanmoins que Juvénal, dans les circonstances actuelles , auroit aussi des partisans eu France si son texte, clair et profond, mais un peu trop rapide, n'étoit pas très-difficile à suivre, et si les traducteurs au lieu d'en rendre l'énergie , ne l'avoient pas totalement énervé.

Mais écoutons le législateur de notre poésie française sur le génie, le ton et la manière d'un auteur si diversement apprécié : le jugement du fameux Despréaux peut tenir lieu de tous les autres {a) :

Juvéoal , élevé dans les cris de l'école ,

Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.

Ses ouvrages , tout pleine d'af&euses vérités ,

Étincellent pourtant de sublimes beautés ;

Soit que sur un écrit arrivé de Caprée ,

Il brise de Séjan la statue adorée ;

Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs.

D'un tyran soupçonneux pâles adulateu|*s ;

Ou que poussant à bout la luxure latine,

Aux porte-faix de Rome il vende Messaline,

Ses écrits, pleins de feu , partout brillent aux yeux (6).

(a) On trouvera dans les notes que j'ai mises après chaque satire de Juvénal , plusieurs observations critiques sur le style de cet auteur , etc. , etc.

(b) Boileau, Art poétique , chant u, v. i57.

DISCOURS. xciij

De ces beaux vers, les deux premiers sont devenus proverbe : on cite rarement les autres, tant il est vrai que le sarcasme réussit mieux que les éloges!

On a coutume pour déprimer Juvénal de le comparer avec Horace : je vais donc montrer que ces deux poètes ayant en quelque sorte partagé le vaste champ de la satire, l'un n'en saisit que l'enjouement, l'autre que la gravité ; que chacun , non moins inspiré par les circonstances que par son caractère particulier, et fidèle au but qu'il se proposoit, a fourni sa carriète avec le même succès , quoique avec des moyens différens , et quelquefois diamétralement opposés. Perse n'entrera que pour très-peu de chose dans ce parallèle, parce que son genre est mixte, et que ce qu'il a de mieux n'est pas original.

Le ton d'Horace, comme il l'a dit lui-même, est emprunté de la vieille comédie; celui de Juvénal tient tantôt du' cothurne et tantôt de la tribune. Si l'on me demandoit auquel des deux je donne la préférence, je répondrois que cette question me paroit superflue. Au point où nous en sommes, on ne persuadera jamais à ceux qui vivent dans les cours ou dans les palais des grands, que la force et la gravité de Juvénal sont plus importantes que la finesse et la gaieté d'Horace : quant à ceux qui chérissent les prin-

xciv DISCOURS.

cîpes d'une morale invariable, car il en est encore, et qui dans un écrivain ne cherchent qn'un vengeur, ceux-là ne sauroient balancer.

Ne soyons point exclusifs : si ces deux poètes ont chacun leur caractère spécial et bien prononcé, s'ils visent constamment à leur but, quel qu'il soit, ils ne manqueront jamais de partisans, parce que les intérêts et les passions de ceux qui forment les diverses classes de la société, où l'on a coutume d'admettre le pour et le contre, ne sauroient être les mêmes. Il n'y a, dans la philosophie et dans les lettres , que le vague et le commun que l'on s'accorde à regarder des mêmes yeux ; car le singulier et le bizarre, comme on l'a vu dans l'article précédent, ne déplaisent pas à tout le monde. Au reste, quand un auteur, transporté d'un beau zèle, sort de la route frayée; quand il a le courage d'être lui-même, on peut bien ne goûter ni son genre ni sa manière, mais on n'a pas le droit de le mépriser, parce qu'il est quelquefois, comme Juvénal, trop fort et trop puissant. Pour moi, dit Quintilien, je trouve qu'il n'est point d'homme, pour peu qu'il soit mâle, qui ne soit plus beau que le plus bel eunuque {a).

(d) Mihiy naturam intuenti, nemo non vir spadoneformosior crit. Lib ▼, cap. la.

DISCOURS. xcv

J'aurai soin, en suivant toujours le plan que j'ai tracé, de rappeler dans quelles circonstances Horace et Juvénal peignirent des mœurs trèsdifférentes. Je tâcherai de faire sentir par des exemples ce qui constitue leur manière de penser et d'écrire. Ce que j'en dirai pourra convenir, à certains égards, aux satiriques modernes, dont le plus grand mérite est d'avoir emprunté de ces grands maîtres la marche , le ton, les mouvemens et les pensées, selon qu'ils avoient à traiter des sujets plaisans ou sérieux.

Le livre d'Horace, comme ce satirique la dit de celui de Lucilius, est le tableau fidèle de ses goûts, des affections de son âme, et des vicissitudes de sa vie {a). Ce poète , unique dans son genre, n'aimoitla gloire qu'autant qu'elle s'accordoit soit avec ses inclinations voluptueuses (è), soit avec le besoin d'obéir à tous les caprices de son esprit, et surtout au besoin de parler de

(a) Horace dit que le Hvre de Lucilius étoit le confident de ses pensées les plus secrètes; puis il ajoute : « Aussi remarquet-on qu'il s'y montre tout entier, comme dans un tableau votif : »

QuoJU ut omnis

Fotivapateat ^elud degcriyta tabelia Fïta seais,

Lib. II , sat. I , V. 32.

(b) « J'aimerois mieux passer pour un auteur extravagant

xcvj DISCOURS.

lui-même {a) : aussi se montre-t-il dans ses vers avec autant de soin que Juvénal s'est caché dans les siens. Ce seroit un défaut s'il n'avoit eu qu'un talent ordinaire , que des rapports communs et des inclinations subalternes. Mais quand un plébéien, quand le fils d'un afiranchi, s'échappant du sein de la médiocrité , sait prendre un noble essor; quand il ravit tous les grands d'un vaste empire , et qu'un peuple entier se plaît à réciter ses vers, la postérité lui sait gré d'avoir fait correspondre sa vie à des noms fameux , à de grandes époques. On aimera toujours une.

foule d'anecdotes et de sentimens relatif à son

et insipide, pourvu que je fasse content et dans Fillusion, que d'avoir du goût et d'enrager : »

■' PrœttUe/imseriptordeUrùsinersqueanderi^

Dum mea délectent mala me y atel denique/allant , Quant sapere et ringL

Idb. II , epist II , T. ia6.

Il dit ailleurs : « Je renonce volontiers à l'art dramatique , s'il faut que mon embonpoint dépende du succès :

. . . .... Faleat res UuUcra , si me

^ Palma negata maerum, donata reducit opimum,

lib. II , epiflt. I , T. i8o.

(a) Horace s'adresse à son livre : « Quand la belle saison rassemblera des auditeurs autovur de toi ^ n'oublie pas de leur dire que je suis né d'un père afîrancbi ; et que , malgré mon peu de fortune, j'ai pris un vol plus élevé que mon état : par-là tu me rendras en vertus ce que tu ôlieras à ma nais-

DISCOURS. xcvij

père (à) y à ses amis, à ses convives, et même à ses esclaves, à sa terre, à son livre. On regretteroit qu'il eût négligé de nous peindre , comme il la fait si souvent, ses inclinations et son humeur : c'est

sance. Dis aussi que, soit en paix, soit eni' guerre, j'ai su plaire aux premiers de Rome ; que je suis de petite taille , chauve avant le temps , aimant la chaleur du soleil , et fort enclin à la colère, mais facile à calmer. Si par hasard on s'informe de mon âge, tu diras que j'achevai mou huitième lustre lorsque le consul Lollius prit Lépidus pour collègue : »

Quum tibi sol tepidus plùres admoverit auns , Me Ubertino natum pâtre , et in tenui re Majores pennas nido extendisse loqueris ; Vt, quantum generi demas , ^irtutibus addas:

Jde prùnis Urbis belU placuisse , domique,- Corporis exigui , prœoanum , soUhus aptum :

Irasei celèrent , tamen ut placabilis essem. Forte meum si quis te pereontabitur œvu/H , Me quater undenos seiat implevisse décembres , Collegam Lepidum quo duxit Lollius anno,

lâb. I , epist. XX , ▼. 19.

(a) U parle de son père avec tendresse et dévouement , et même il en parle avec courage : « Revenons au fils d'affranchi , c'est-à-dire à moi , car tout le monde m'attaque à cet égard, etc. » ^

Nuncy ad me redeo libertine pâtre natum , Quem rodant omnes Ubertino pâtre natum,

lib. X , sat. Yi , T. 45.

a Si la nature, ajoute-t-il, nous faisoit recommencer une nouvelle vie; si elle nous permettoit de choisir d'autres parens , il n'est personne qui n'en profitât pour satisfaire sa vanité. Content des miens , je n'en irois pas chercher d'autres

xcviij DISCOURS.

par-là qu'il vit, pour ainsi dire, parmi nous, et qu'il nous intéresse autant que s'il étoit notre contemporain.

Perse apprend à se rendre impassible ; et Juvénal, à sacrifier tout à ses devoirs, à détester le luxe et la- tyrannie (à). Horace est alternative-

panni ceux qui marchent précédés de licteurs et suivis de la chaise curule : »

Si natura juberet

A cerUs annis mvum remeare jteractum Atque alio» légère , adfastum quoscumque parentes Optaret sibi quisque,' meis contentas , honestos Fascibus ac sellis nollem mihi sumere , etc.

Lib. I , sat VI , v. gS.

{a) Ce n'est pas que Juvénal n'ait quelquefois tourné ses regards du côté des lettres, et qu'il n'ait donné des pré- /ceptes à ceux qui les cultivent; mais ce fut moins pour en faire de bons poètes que d'honnêtes gens, et pour apprendre à ceux qm gouvernent à ne pas laisser languir le génie dans la misère : « Savez vous, dit-il, ce qui forme un poète original, sublime, et qui ne se permet rien de commun, rien de trivial , dont les vers soient marqués au bon coin ; un poète tel que je ne saurois le peindre, mais tel que je le sens? c'est un esprit' exempt de toutes sortes d'anxiétés et de contradictions, ne soupirant qu'après le silence des forets et la fraîcheur des fontaines d'Aonie. La froide panvreté, que les besoins renaissans assiègent jour et nuit, ne sait point, dans un heureux délire , saisir le thyrse, ni faire retentir les antres piériens, etc. »

Sed 'vatem egregium, cui non sitpubUea nfena , ^t ait exposiium soient deducere , nec qui

DISCOURS. xcix

ment poète moral {a) et poète critique : de cette double fonction , il résulte un code si complet de l'art de vivre et d'écrire, que son seul volume peut, en quelque sorte, tenir lieu de tous les autres. Quoiqu'il affecte d'être plus philosophe que poète, quoiqu'il recommande d'étudier plutôt l'harmonie de la société que celle des vers {b) ^ on s'aperçoit qu'il est plus franc et plus fécond sur la littérature que sur les mœurs ; c'est que dix siècles de renommée lui imposoient moins qu'un instant de crédit. On ne sauroit nier que

Commwniferiat carmen triviale moneta :

Hune qualem nequ€o monstrare et seniio tantum , Anxîelate carens animusjacit, omnis acerhi Impatiens f cupidus sylvarum , aptusque bibendis , Fontibus Aonidum , etc.

Sat. VII , ▼. 53.

{a) Quintilien regardoît Horace comme Fun des plus grands peintres de moeurs qui eussent jamais existé : Ad notandos mores hominum , prœcipuus, ( Quinct.., lib. x , cap. i.) Voilà ce que j'appelle un éloge motivé, éloge bien différent de celui qu'il donne à Perse. Voyez ^ après le Discours, note 17.

{b) <i Après tout , le parti le plus sage est de renoncer à ces bagateUes, à ces amusemens frivoles qui conviennent à la jeunesse , et de songer plutôt à régler notre vie qu*à mesurer des vers : »

Nimirum sapere est abjectis utile nugis , Et tempestivum pueris concedere ludum , Ac non verba tequifiiibus modulanda latinis , Sed verœ nwnerosque modosque ediscere ^itm,

lob. II, epist. II, ▼. 14 1-

c DISCOURS.

le satirique du siècle de Louis XIV n'ait, à ce dernier égard, beaucoup de conformité avec Horace.

J'ai dit qu'il étoit prudent : non-seulement il savoit se taire; mais il savoit encore faire parler ses patrons, et en parler lui-même avec assez d'adresse, pour donner le change à ses envieux. «Quand Mécène, leur disoit-il, me reçoit dans sa voiture, il ne m'entretient que de propos sans conséquence, et tels que l'on peut s'en permettre avec les plus indiscrets (a). »

Il savoit, que le ton dogmatique fatigue sans profit : c'est pourquoi il a soin d'énoncer ses sentimens de manière que le lecteur, en s'éclairant à son insu , préfère ce qui est le plus honnête , et soit flatté de sa propre sagacité. Après avoir exposé à Numidicius les motifs et le but de chaque passion, il finit par s'en rapporter à son discernement : Si vous connoissez, lui dit-il, quelque

(a) « Mécène , dit Horace, me demande : Quelle heure estil? Croyez-vous que Gallina, ce gladiateur de Thrace, puisse le disputer au gladiateur syrien? Le froid du matin commence à se faire sentir à ceux qui n'ont pas pris des précautions, etc. »

Hora qttota est P Thrax est Gallina Syro par ? Matutina pamm cautos jam/rigora mordent ^ Et quœ rimosa bene deponuntur in aure.

Lib. II , sat. Yi , V. 44*

DISCOURS. çj

chose de mieux; parlez avec fraiichise; sinon « faites ce que je dis , et ce que je pratique moimémè (a).

Convaincu que la voie de la persuasion est la plus courte et la plus s«re, il conseille plutôt qu'il n'ordonne ; ne risquant ses avis que conditionnelleitient, et toujours en paraissant se défier de lui-même {b) : mais on est fâché que celui qui montre tant de modestie , tant de réserve, et trop peut-être, quand il s'agit d'instruire et de reprendre, se vante de n'être qu'un pourceau d'Épicure(c), et révèle si volontiers sesfoiblesses,

(a) . *. . v . . Si quid noviêti rectùu islis , ^ Candidus imper ti : si non , his*utere mecum,

Lib. I , epist. ti , t.'67.

{b) On me comprendra si l'on pèse sur tous les mots de ces trois vers :

Disce , docendus adkuc quas eenset amiculas ; ut si >

Cœcus iier monstrare nteUt ; tamen adspice , si qmd Et nos , quod cures propriumfecisse loquamur.

Lib. I , epût VII , V. 3.

« Apprenez ce que pense votre petit ami, qui lui-même a besoin encore d'être instruit. C'est un aveugle qui montre le chemin. N'importe , s'il m'échappe quelque chose qui puisse tourner à votre usage, faites-en votre profit. »

{c) « Quand vous voudrez rire d'un pourceau d'Épicure , venez me voir; vous me trouverez tout brillant d'embonpoint : »

Me pinguem ac nitidum bene curata cute vises , Quum ridere 'Voles Epicuri de grege porcunt.

lab. I, epiit. iv , r. i5.

cij DISCOURS.

que Ton seroit tenté de croire qu'il y tient plus qu'à ses vertus.

On diroit qu'il écrivoit sans avoir de projet bien arrêté : souvent on ne*$e tromperont guère; car il a coutume d'entretenir son lecteur, sans autre dessein que de l'amuser en s'amusant lui-même. Je ne prétends pas néanmoins qu'Horace marche toujours au hasard ; j'ai seulement remarqué qu'en général ses idées naissent occasionellement l'ujie de l'autre; qu'elles s'éloignent obliquement des premières, et que de temps en temps il est diffi* cile d'en sentir la liaison, l'ensemble, et- de se rappeler de quel point on est parti (a). Malgré ce désordre apparent ou réel , comme tout ce qu'il écrit est sensé, plein de grâce, et paroît toujours neuf, on ne voudroit pas qu'il fut plus méthodique. Au lieu d'un résultat, plusieurs de ses satires en offrent vingt.

(a) Horace commence, dans la satire m du livre i, par attaqOjer , dans la personne de TigeUius , le caprice et finégaUté de caractère* Nii a^uale homini fuit iUL Bientôt il abàndoime ce sujet, et à l'aide de cette légère transition, Nullane habes vitiap il passe à ceux qui reprennent trop sévèrement les défauts de leurs ^mis. Enfin il en vient à combattre les stoïciens, qui prétendoient que toutes les fautes étoient égales. Heînsius dit à cette occasion : « Voilà la vraie marche de la satire. » Casaubon et Scaliger , trop rigoureux sans doute, n*y voient au contraire que du désordre, de l'incohérence et souvent des contradictions.

DISCOURS. ciij

Plus jaloux de plaire que ^ de dogmatiser comme Perse, ou de tonner comme Juvéqal, il aime mieux inventer uu apologue (a) ou raconter une anecdote, que de citer un trait d'histoire» Quelquefois il se joue autour d'une maxime ou d'un proverbe (6), ou bien il a recours à de^ plaisanteries qu'il croyoit plus décisives que de graves sentences (c). Il réussit singulièrement à faire valoir les moindres détails ; ce qui constitue l'homme de goût, le vrai poète.

A ces ressources il joint un artifice qui lui est particulier; tout ce qu'il peut mettre dans la

(a) On ne trouve pas un seul apologue dans Perse ni dan^ Juvénal. Horace en a plusieurs fort heureux ; et Quintilîen s'est bien gardé de les lui reprocher , quoiqu'il ait prétendu que dans l'art oratoire ces sortes de fables ne convenoient guère qu'aux personnes ignorantes ou grossières : Illœfabulœ ducere animos soient, prœcipue rusticorum et imperitorum. QuinCL, lib. y, cap. ii.

(Jf) « A quoi tend ce discours ? Le voici : Quand les sots veulent éviter un défaut , ils se jettent dans un autre : »

. . , » . Qtto r9s kœe pertimt? Mue .* Dum citant stulti a/itia , in contraria currunt.

Lib. I, sat. II, T. 2 3.

(c) « Souvent un bon mot tranche mieux les plus grandes difficultés qu'une maxime sérieuse : »

Ridiculum acri

Fortias ae melius magnas plerumque secat res.

Lib. I, sat. X, t. 19-

civ DISCOURS,

bouche d'un autre il ne le dit jamais lui-même (a). Soit qu'on parle ou qu'on écrive, c'est là le vrai secret de se faire écouter et lire plus volontiers.

Ce qui jette le plus de variété dans ses compositions j c'est qu'il se ménage la liberté de revenir sur les mêmes sujets, parce qu'il n'en épuise aucun. L'ambition^ l'avarice ou la prodigalité, le préjugé de la noblesse, la folie des vœux , et toutes les passions y reparoisaent accidentellement et sous div^s aspects; c'est pourquoi la plupart de ses satires ne sont pas, comme celles de Juvénal , susceptibles d'un titre positif.

Outre qu'il savoit changer de ton selon le rang et le caractère des personnes, il ne se permettoit qu'une chaleur autorisée par la stricte raison, et n'employoit que des couleurs parfaitement assorties, tant aux circonstances qu'aux effets qu'il avoit dessein de produire. Toujours circonspect et sur ses gardes , il ne disoit , avec une précision méditée , que ce qu'il falloit dire à des hommes vains, impatiens et difficiles; à des hommes personnels , que les protestations et les grands sentimens dont ils ne sont pas les

(à) Dans la satire viii du livre ii » c'est Fundanius qui fait la description du repas de Nasidiénus, etc.

DISCOURS. cv

objets immédiats étourdissent sans fruit et sans plaisirs.

Aussi remarque-t-on que la sensibilité d'Horace ne perce qu'àla dérobée; jamais il ne s'abandonne ; il ne va jamais jusqu'au pathétique. S'agit -il de recommander un ami peu fortuné à un homme opulent; il se contente de lui glisser, comme en passant, qu'il est aisé de se faire des amis lorsque les gens de bien sont dans l'indigence (a). Il sentoit que le poëte de ceux que le vulgaire appelle heureux, ne doit pas se borner à les combler d'éloges, mais qu'il doit encore leur faire grâce dé tout ce qui peut les affecter désagréablement, et qu'il convient de leur épargner l'embarrassante alternative des secours ou des refus. Quand on plaide la cause de l'humanité en présence des grands et des riches, c'est lui qui l'insinue, il faut que les grâces, que l'adresse et l'enjouement sachent assaisonner et déguiser l'expression trop naturelle de la sensibilité, qui, sans cela, risqueroît de leur paroître importune ou d'un ton subalterne {d).

(a) f^Uis amkorum est annona bonis ubi quid deest.

Lib. I , epist. xxi , v. 24.

{b) « Un zèle indiscret blesse ceux que nous aimons , surtout quand il s'agit de vers et de goût : »

Sedulitas àutem stulte, quem diligit, urget; Prœcipue quum se numeris commendat et arte.

Lib. XI, epist. i , v. 260.

cvj DISCOURS.

Excepté l'une de ses satires, que l'on croit avoir été composée dans sa jeunesse (à), aucune n'a vieilli , quoiqu'elles soient pleines d'allusions *et d'ironies très-délicates; c'est là le plus grand éloge que l'on puisse faire d'un genre sujet à des revers , quelques suffrages qu'il ait obtenus d'abord. Il n'en est pas de la finesse et de l'ironie comme de la raison et du sublime : ce qui est agréable et plaisant pour un siècle peut cesser de l'être pour un autre (b); au lieu que de grandes vérités ou de grands sentimens rendus à la ma-

(a) La satire vu du livre i est la moins estimée ; on y trouve la querelle ridicule qui s'éleva , en présence de Brutus, entre Persicus et RupiHus. Horace n'avoit que vingt-trois ans lorsqu'il fit cette satire , et l'on présume que ce fut son coup d'essai. La satire v du livre i, malgré les beaux vers que l'on j trouve, peut, à quelques égards, être mise au rang des Jupieniiia de cet auteur. Le repas de Nasidiénus, livre ii, satire viii, n'est pas exempt de reproches. On en peut dire autant de la description d'une multitude de comestibles, faite par l'imbécile Catius, livre ii, satire iv.

(b) Horace dit à son livre qu'il aura peut-être le malheur d'être envoyé, dans des ballots, à Utique ou bien à Lérida :

Autfugies Udcam , auivmcius mitteris , llerdam,

Lib. I, epist. xx, y. i3.

Ce vers nous f)aroîtroit moins plaisant si l'on n'envoyoit pas aujourd'hui dans les colonies du Nouveau-Monde les ouvrages de rebut, comme les Romains les faisoient passer soit en Ëspague , soit en Afrique.

DISCOURS. cvij

nière de Juvénal , et souvent même d'Hoi^aoe (a), ne sauroient en aucun temps manquer d'admirateurs : bien plus , c'est qu'on en sait moins gré à l'écrivain dans le temps qu'il les publie ^ que long^temps après.

On a vu que la louange et le blâme appartenoient essentiellement à la satire (è); j'ajoute qu'ils en sont les deux principaux ressorts , et qu'en supprimant l'un ou l'autre, l'esprit et l'intention de ce poëme seroient absolument détruits. Un éloge sans constraste, quelque mérité qu'il fût, paroi troit à la longue aussi froid, aussi monotone, qu'une liste surchargée de drimes et d'invectives seroit horrible et dégoûtante. Qui pourroit en effet soutenir la lecture de Juvénal , si les tableaux vivans de l'ancienne Rome (c) n'y consoloient pas de temps en temps de ceux qu'elle

(a) Voici Tun de ces traits que Ton ne cessera jamais de répéter : « Le vrai rempart et le mur d'airain de la profité , c'est d^ n'avoir rien k se reprocher, de n'avoir à pâlir d'aucun crime : »

' ffinc murus aéneus estû

NU conscire sibi , nulla pallescsre culpa.

lib. I , epist. I , T. 59.

(b) Voyez dans la première partie, pages xUj et xlviij.

(c) «c Une humble fortune conservoit autrefois l'innocence des Latines ; de longs travaux , un sommeil court , les mains endurcies à préparer la laine, Annibal aux portes de Rome,

cviij DISCOURS.

présente sons les Tibère, sous les Néron et les Damitien ?

Observons que les trois satiriques ont chacun leur manière d'employer la louange et le blâme. Perse en fait usage alternativement et sans détour , selon qu'il est affecté par la considération du bi^Qi et du mal : cette manière est la plus simple. Celle de Juvénal est un peu plus composée : il loue presque toujours pour mieux blâmer. On trouve une combinaison de plus chez Horace, car il blâme encore pour louer plus indirectement. Ce dernier moyen ^ il en faut convenir , est bien plus le triomphe de Tart que celui de la morale; mais il ne faut pas tant presser les poètes.

Parlons d'abord de la louange. Perse n'a guère loué que son maître Cornutus, ou, ce qui étoit la même chose, la probité. Juvénal, qui plaignoit ses contemporains beaucoup plus qu'il ne les estimoit, les a peu loués; mais il a célébré tous les anciens héros des deux sexes et tous les

et les maris en sentinelle sur la porte Colline , garantissoient leurs cabanes des atteintes du yice : »

Prœstabat castas humilisjbrtuna Latinas Quondam , nec vitiis contingi parva tinehant Tecta labor , somnique brèves , et vellere tusco Fexatœ^ durœque manus , ac proximus urbi Annibal, et séantes Collina in turre mariti,

Sal. VI, T. 187.

DISCOURS, cix

vengeurs de la liberté, depuis le Brutus qui chassa Tarquin jusqu'à celui qui punit César d'avoir asservi son pays. Il y revient souvent , et les retours qu'il fait vers leurs ombres vénérables (a) sont encore plus fréquens que ceux d'Horace vers ses puissant protecteurs ; aussi ses éloges n'ont-ils rien de commun avec ceux que je vais examiner.

Nul ne connut mieux qu'Horace le pouvoir de la louange ; nul ne sut l'apprêter plus adroitement : c'est par-là que son livre est devenu le manuel des courtisans et de ceux qui de loin aspirent aux faveurs des cours; car aucun poète, quoi qu'en ait dit l'abbé Gédoyn, n'obtint plus de lecteurs {b),

[à) Juvënal , parlant de l'insolence et de Tingratitudé des patrons 9 dit que Virron se faisoit servir pour lui seul des YÎns tels qu'en buvoient Helyidius et Thraseas , lorsque , couronnés de fleurs, ils célébroient la naissance de Brutus et de Cassius :

Quale eonnati Thrasea Helvidiusquc bihebant Brutorum et Cassî natalibus.

Sat. V , ▼. 36.

[b) On trouve dans les Œuvres diverses de Tabbé Gédoyn un petit ouvrage intitulé Entretien sur Horace. Ce titre , fait pour piquer la curiosité, ne tient pas ce qu'il promet. Cette espèce de dissertation n'offre guère que deux phrases remarquables , la première et la dernière. Voici la première : « L'aimable homme qu'Horace , et quel dommage qu'il soit lu si peu! )• Voilà la dernière : << L'aimable homme qu'Horace,

ex DISCOURS,

la plupart séduits par sa fortune, dont il ne dissi* mule ni la cause ni les moyens, se figurent qu'à force de l'étudier ils auront le même sort; et quelques-uns, sans avoir ses talens,'ne se sont pas trompés. La pauvreté, dit-il, me tint lieu d'Apollon (a). De tout temps l'indigence active et courageuse a créé de grands hommes; mais avant de les prendre pour modèles on doit examiner s'ils ont été constamment honnêtes, si les moyens qu'ils ont employés pour acquérir de la faveur et de la célébrité peuvent être avoués au tribunal de l'honneur, dont la véritable idée subsistera toujours, quoiqu'on l'ait si souvent mal appliquée.

Abrégeons. Horace vouloit parvenir et il est parvenu : mais comment, et à quel titre? Ce fut en divinisant Auguste, en le traitant de phénomène que l'on n'avoit jamais vu, et que l'on ne reverroit

et quel dommage qu'on le lise si peu ! » Le comte Algarotti pense aussi qu'Horace étoit un fort aimable homme ; mais il ne se contente pas de le dire, il le prouve. Fqyezlts Variétés littéraires, tome m, Essai sur la vie d'Horace.

{a) . ... . . Paupertas impulit audax

Ut ^ersuf facerem.

Lib. XI, epist. ii, v. 5i.

La journée de Philippes ayoit renversé la fortune d'Horace et détroit ses espérances : dès lors il se vit sans ressources et sans appui.

DISCOURS, cxj

plus {a). Rayons la plupart des éloges qu'il lui a prodigués; et si nous ne devons pas les regarder comme un effet de sa cupidité, puisqu'il refusa l'utile emploi de secrétaire du cabinet impérial (à), regardonst-les du moins comme un tribut que la vanité, jointe à la foiblesse, a payé au pouvoir souverain , qui croit tout lorsqu'on le flatte.

S'il n'avoit pas eh mourant institué l'empereur pour héritier (c), je ne douterois point qu'il n'eut gémi plus d'une fois de s'être mis* dans la né^ cessité d'aduler sans pudeur cet homme qui n'a jamais rien fait que pour lui-même, cet homme dont la mémoire trop célébrée en impose

(a) « Grand prince , nous vous accordons d'avance les honneurs de l'apothéose; nous vous dressons des autels; nous y jurons par votre divinité tutélaire , et nous avouons qu'on n'a jamais rien vu, qu'on ne verra jamais rien qui vous ressemble : »

Prœteuti Hhi mafuros largimur honores, Jurandasqwt timm per numen ponimus aras , IVil oriturum alias , ' nihil ortum taie Jatentes,

Lib. II , epist. i , t. i5.

(b) Voyez dans la première partie la note (6).

{c) « Horace mourut sous le consulat de C. Marcius Censorinus et de C. Asinius Gallus, le 27 novembre, à l'âge .de cinquante>neuf ans accomplis, après avoir nommé Auguste pour héritier, en présence de témoins, la violence du mal ne lui ayant pas permis de signer son testament : » Quum urgente vi valetudinis, non sufficeret ad ohsignandas testamenti tabulas. Sueton., Fita Horat,

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cxij DISCOURS.

encore aujourd'hui, quoique personne n'ignore qu'il ait été lâche et cruel ; car la dernière moitié de sa vie ne sauroit racheter les atrocités de la première. Quand des princes ambitieux ont versé des flots de sang pour rester sans égaux, comme ils ne sauroient faire autant de bien qu'ils ont fait de. mal, je soutiens qu'un honnête homme ne doit jamais appeler vertu ce qui de leur part n'est tout au plus qu'une expiation, toujours insuffisante aux regards de la postérité.

Pour l'honneur d'Horace, je voudrois qu'il ne fût plus question d'Auguste ; mais on va voir le caractère de ce poète s'ennoblir, et son encens s'épurer à mesure qu'il s'éloignera des autels qu'il lui avoit dressés.

Il se disoit l'ami du favori de l'empereur {a). Ne lui contestons pas les motifs de cette liaison ; il suffit qu'elle soit en général marquée au sceau de la décence, et d'une sorte d'égalité qui honore encore plus le protecteur que le protégé. Observez que, par égalité, je n'entends point cette morgue jalouse ni cette superbe et chimérique prétention

(a) Horace dit à Mécène : « Si vous le troavez bon , • mon cher ami , votre poète ne vous reverra qu'au retour des zéphyrs et des hirondelles : )>

Te y dulcis amice y reviset

Cum zephyris , si concèdes , et hirundine prima.

f Lib. I , epist. vxi , ▼. 12.

DISCOURS. cxii

qui tendetit à bouleverser les rapports nécessaires de la société, mais cette droiture et cette franchise incorruptibles qui font que l'homme d'un rang médiocre, en observant les égards de convention, sait commercier dignement, et du fond de sa conscience ^ avec ceux qui occupent les places les plus éminentes.

Loin d'avoir été ingrat, comme on l'en a faussement accusé' {a)^ il ne cesse de répéter qu'il de voit tout à Mécène, son héros et son génie tutélaire {b). Chez les hommes les plus équitables,

[a) On a prétendu, contre tonte sorte de vraisemblance, ' qu'Horace , pour faire sa cour à Auguste , qui traitoit eu badinant Mécène d'homme efféminé, ayoit lancé contre lui ce trait allégorique :

. . . . . MalthiiMs tunicU denùtsis ambulat.

lab. I, sat. II, ▼. iS.

Scaliger [PoeticeSy lib. ii, cap. 98), sans examiner si ce ▼ers regarde en eiBfet le favori de l'empereur , ce qui est fort douteux, et si, dans ce cas, ce n'étoit point entre l'un et l'autre une plaisanterie de convention, accuse Horace d'ingratitude, de barbarie et d'abjection : Ingratus Horatius y atque animo barbaro atque serviU , qui ne a Mœcenate quidem abstinere potuit. On peut soupçonifer Horace d'avoir eu le cœur foible et l'esprit malin ; mais il est évident que l'ingratitude répugnoit essentiellement à son caractère.

{b) Il est certain que Mécène lui vouloit beaucoup de bien, puisqu'en mourant il eut soin de le recommander à Auguste ^ Horatii Flacci, ut mei, esto memor. Suetop. , Vita Horat, I. h

cxiy DISCOURS,

la reconnoissance se permet souvent un langage qui , s*il est conforme à la justice particulière , ne l'est pas toujours à la justice publique ; mais on le permet ce langage, on l'excuse en faveur du motif, et lorsqu'il ne franchit pas certaines bornes. J'en userai de même : je ne relèverai point quelques traits suspects , quelques louanges' forcées, et qui marquent trop d'intervalle entre deux amis; car ils s'en donnoient réciproquement le titre (a). Je ne puis cependant me refuser à cette réflexion. Horace ne loue pas toujours Mécène, il ne flatte pas toujours les grands; mais qu'on y prenne garde, il est plus près d'eux qu'on ne pense , lorsqu'il en paroît le plus éloigné.

^(à) « Mon cher Horace, disoit Mécène, si je ne t'aime pas déjà plus que mes entrailles, pnisses-tu me voir plus sec et plus décharné que Ninnus ! »

iVt te iHScerièus meis , HoraH , Phtsjam diligo , tmun sodalem Pfinno me videas stiigosiorem.

SnsTOn . , FUa Horat.

n parolt que ces vers de Mécène sont corrompus. Oudendorp lit : Tu tuum sodalem hinnido videas strigùsiorem. Dans les éditions originales il y a : Titium sodalem mimo tu videas strigosiorem: M. Ëmésti pense que sous ce mot Titium est caché le nom d'un poëte qu'il est impossible maintenant de connoître, d'un poëte dont le mime étoit sec et décharné. Voici la construction : Me sodalem tuum videas strigosiorem mimo illius.

DISCOURS. cxv

Ce n'est plus le même homme quand il célèbre ses égaux, Varius , Plotius et Virgile. Avec quelle effusion de cœur il se félicite de les avoir rencontrés à Sinuesse! « Ce sont, dit-il, les plus belles âmes qui aient jamais existé, et personne ne saùroit les aimer autant que je les aime. Quels transports! quels embrassemens 1 Pouif moi, tant que je jouirai de ma raison, je mettrai le plaisir de revoir de pareils amis au rang des plus grands biens (a). » L'amitié ne sauroit parler un plus doux langage.

Ce n'est plus le même homme lorsqu'il développe à ses amis les plus intimes , ou bien à leurs enfans, de tous les» arts le plus essentiel, l'art de vivre , c'est-à-dire ce qu'il importe le plus de savoir, et dont l'ignorance est si pernicieuse dans quelque rang que le sort nous ait placés ,(3). C'est alors que , tenant un juste milieu entre l'adulation et l'humeur trop véridique, il reprend le caractère libre et décent de la véritable urbanité.

^à) Plotius et Farius Sinuessœ Firgiliusque

Occurruntf animas , quales neque candidiores Terra tulit, neque queis me sie devinctior aller, O qui complexus , et gaudia quanta fuerunt !

Nil ego contulerimjucundo sanus amico.

lib. I , sat. V , ▼. 40.

{b) Quod magis ad nos

Pertinety ae nescire malum est y agitamus.

Lib. II , sat. VI , v, 7a.

cxTJ DISCOURS.

a Nom en userons avec tous, dit*il à Celsus, selon que vous userez de Totre fortune (a). » ' C'est alors qu'il établit des principes convenables à tous les hommes^ et puisés hardiment aux vraies sources de la morale. Que j'aime à lui entendre dire : « Mes amis ! hàtez-vous de régler vos mœurs; ne différez pas; commencez seulement, et vous aurez nempli la moitié de votre tache (&).» Il les avertit encore que s'ils ne savent pas s'océuper, que s'ils n'ont pas l'émulation de saisir quelquefois un bon livre avant le lever du soleil, leurs cœurs, vides et dénués de sentimens honnêtes, seront bientôt en proie aux fureurs de l'envie ou de l'amour (c). Tantôt il enseigne au

(a) Ut tujhriuaam , sic moê le , Ceise ,/ergmms.

lib. I, epist nn , t. 17.

{b) Dinddùun/aeti, quiecBpit, habet: sapereaudei Lib. I , epist. 11 « t. 40k

Posées ante diem Ubrum eum bimine , si non ■ Intendes animum studiis et rébus honestis / Imndia n/el amore atigil torquebere.

lib. I , epût II , T. 34«

Cicëron, Sénèque, et tous les grands auteurs de ^antiquité ont senti l'excellence de ce précepte pythagorique, et en ont recommandé Tobseryation. Gallien ( Traité de la connaissance et de la cure des maladies de Vâme ) lisoit matin et soir les vers de Pythagore, et les récitoit par cœur. Saint Jérôme a

discours: cxvij

jeune Lollius Fart de se concilier les hommes d'une manière irréprochable. Tout son secret consiste à ne point heurter gratuitement leurs ^ goûts , si l'on veut qu'ils approuvent les nôtres (a). Tantôt il tâche d'aguerrir Quinctius coi^tre les séductions du vice : mais comment s'y prend-il? De crainte de le rebuter il commence par intéresser son amour-propre, puis il le flatte lui-même au profit de la vertij : « Vous êtes un homme de bien, lui dit-il, si vos mœurs répondent à ce qu'on en publie {b). » Enfin, car je cîterois la moitié de son livre , un autre est-il sujet à quelque passion fâcheuse, il se garde bien de peser sur son mal; tel qu'un médecin prudent, au lieu d'employer de violens remèdes, il le met au régime, lui montre de loin, pour l'encourager et le guérir un jour, les doux plaisirs de la convalescence. Au lieu d'invectiver, il s'écrie : « Ah, mon ami! si vous pouviez renoncer aux afïjpçtions qui vous tourmentent vous parviendriez, je n'en

dit : Duorum temporùm nuixime hahendam curant y mane et vespere y id est, eorum quœ acturi simiiSy et eorum quœ gesserimus,

V (a) Consentire suis studiis qui crediderit te >

Fautor utrumque tuum lau^abU polliee ludum.

Lib. I , epist. ztiii , ▼. 65.

{b) Tu rectf vivis si curas esse quoti audis.

Lib. I, epist. xyi> t. 17. *

cxviij DISCOURS,

doute pas, jusqa'où la sagesse peut guider un mortel (a).» Comme tous ces préceptes ou plutôt ces sentimens sont purs, simples et naturels! comme ils pénètrent doucement! et qu'ils ne ressemblent guère aux égards serviles qu'entraînent presque toujours les commerces inégaux.

Passons au blâme. Perse dit qu'Horace ne touchoit qu'en badinant les défauts de ses amis; qu'il s'insinuoit doucement et se jouoit autour du cœur sans l'entamer {b). Quoi qu'il en soit, on peut ajouter, car c'est là le trait le plus caractéristique , qu'il a souvent usé du blâme de manière que l'éloge sortît de la censure {c\ , ou du moins que celle-ci ne pût avoir aucun retour fâcheux contre lui-même. Ainsi, quand il châtie d'une main, il caresse de l'autre. Vous le verrez rare-

(a) Quod si

Fngida curarum fomenta relinquere passes , Quo te cœlestis sapienda duceret ; ires,

Lib. I , epist. m , t. a5.

(h) Omne vafer ofitium fidenti Flaccus amico

Tangit, et admissus circum pnecordia , ludii , ,

Caltidtts excusso populum suspendere naso.

Sat I, y. ii6.

{c) Un parasite lui promet , s'il veut Fintroduire chez Mécène , d'en bannir tous ses rivaux , et il répond : « On ne vit pas chez lui comme tu te Timagines : il n'y a point de maison plus pure que la sienne , et qui soit plus exempte de ces sortes d'intrigues ; ceux qui sont plus riches et plus savans

DISCOURS. czix .

ment risquer de s'attirer un ennemi sans avoir pris la précaution de se faire en même temps et par le même moyen un puissant protecteiir.

Quelquefois , pour décocher un trait, il se cache derrière quelque grand personnage que le res« sentiment n'oseroit attaquer ou ne sauroit atteindre.

Ces manœuvres lui paroissoient innocentes, «Parce que , disoit-îl, je déteste la calomnie, parce que je ne déchire point mes amis absens, et que je sais garder un secret. » Quelle excuse! Mais que répondre à un plaisant dont les bons mots passoient en prov^be, à un plaisant de profession qui prétendoit ne blesser que par mégarde, et v

prononçoit fièrement Tanathème contre ceux qui cherchoient à faire rire aux dépens de leurs corïbîitoyens (a)? qui tantôt demandoit très-hum-

que moi ne m'y font point ombrage : chacun y tient sa place, etc. : »

Isto non "vivitur ilUc ,

Quo tu rere modo, Domus hac nec purior uUa est, Nec magit his aliéna maUs : nil mi officit unquam Ditior hic , aut est qiùa doctior : est loctis uni Cuique suus,

lab. 1, sat. IX, ▼. 48.

(a) Absentem qui rodit amicum ,

Qui non d^endit alio culpante ; solutos.

Qui captât risus hominumfamamque dicacis ; Fingere qui non 'visa potest , commissa tacere Qui nequit , hic niger est : hune tu , Romane, eaveto,

Lib. I, sat. lY, ▼. 81.

cxx DISCOURS,

blement la permission de railler (a), et. tantôt se reprochoit avec une feinte naïveté ses ironies les plus sanglantes ? C'est par cet art , dont Perse tenta vainement d'imiter la finesse, et que Juvénal a certainement dédaigné, c'est par cet art malin qu'il a pu rire impunément de ses égaux. Il seroit à désirer que ceux qui dispensent le' ridicule avec succès eussent autant de droiture que de sagacité ; car en morale on ne doit pas user de ce moyen de correction avec moins de prudence qu^on n'emploie les poisons en médecine.

Quant aux Êtvoris de la fortune , ceux-là n'avoient en général rien à craindre de sa muse : plus enjouée que mordante, elle ne s'égayoit qu'aux dépens des citoyens dont il n'attendoit ni plaisir ni célébrité. Que m'importe, disoit-il, d'être applaudi par le peuple {b)j pourvu q«ê je le sois par les chevaliers (c) ? Rien ne lui imposait ,

(a) « S'il m'arrive quelquefois de m'exprimer trop librement et d'une manière trop ironique, j'espère qu'on voudra bien me le pardonner : »

Lièerius si

Dixero quid^ *i forte jocosUu , hoc mUUjuru Cum venia àabis,

lib. I , Mt IV , T. xo3.

{b) Non ego ifentosœ plebis suffrkgia i/enor.

lib. I, epiat. xtx , t. 37.

(c) Satis est equiiem miki phntdere.

lib. X, Mt. X, ▼. 76.

DISCOURS. cxxj

ex<^epté la naissance et le crédit; quant au reste, il s'en fioit à cette arme puissante qu'il tenott en réserve : « Si quelqu'un m'attaque, je le noterai, ^ je le chanterai de manière qu'il sera la fable de la ville (a) •»

Observons cependant qu'il n'a pas toujours épargné les grands noms; mais il falloit alors ou que la race de ceux qu'il osoit attaquer fût éteinte, ou, s'il en subsistoit encore quelque rejeton, que son ineptie , que son déshonneur fussent bien avérés, çt que par conséquent ce fût un homme sans crédit : encore prenoit-il garde dans cette conjoncture <le blesser Torgueil du corps des patriciens. Quand il immole Lévinus, de l'illustre famille des Valérius Publicola, il le séps^re des nobles; et l'entoure de victimes subalternes qu'il sacrifie en même temps (^), à peu

(a) Qui me commorii {meU»s non tangerel clamo ) Flehit, et intigitis tofa ear^tabitur urhe,

Lib. XX, sat. i, ▼. 45.

{h) Hûrfice dit qu'avant Tullius, qui d'esclaye devint roi, on avoit vu des hommes de basse extraction s*éleyer, par leurs vertus, aux plus hautes dignités, tandis, au contraire, que Valérius Lévinus , descendant de celui qui chassa Tarquin le âiuperbe, n'auroit pas été estimé quatre deniers si on l'eût mis en vente. C'est du moins, ajoute Horace, le jugement qu'en portoit le peuple, ce peuple que vous connoissez , qui dispens,e follement les hoi^peurs à ceux qui les méritent le

cxxij DISCOURS,

près comme on en usoit aux funérailles des anciens rois de la Scythie (a). ,

Comme il ne s'indigne jamais, il reprend les travers et les vices sans aigreur, sans passion (è).

moins, qui n'obéit qu'à l'opinion, et se laisse éblouir par des images et par des titres :

Contra, Levinum, F'aleri genus ^ unde Superbus Tarquinius regno pulsusfugit , unius assis Non ttnquam pretio pluris licuisse , notante Judice^ quo nosti populo; qui stultus honores Sœpe dat indignis , etfamœ servit ineptus , Qui stupet in titulis et imaginihus.

Lib. I , sat. Ti , y. 12.

[à) Hérodote, Kvre iv, § 71 et 7a.

{b) K La satire d'Horace, dit M. l'abbé Batteux, ne présente guère que les sentimens d'un philosophe poli qui voit avec peine les travers des hommes, et qui quelquefois s'en divertit. Elle n'offre le plus souvent que des portraits généraux de la vie humaine; et si de temps en temps elle donne des détails particuliers , c'est moins pour offenser qui que ce soit, que pour égayer la matière et mettre la morale en action. Les noms sont presque toujours feints ; s'il y en a de vrais , ce ne sont jamais que des noms décriés , et de gens qui n'avoient plus de droit à leur réputation. £n un mot, le génie qui animoit Horace n'étoit ni méchant ni misanthrope, mais ami délicat du vrai, du bon, prenant les hommes tels qu'ils étoient , et les croyant plus souvent dignes de compassion ou de risée que de haine. »

Il est aisé de voir en quoi, dans l'examen d'Horace, je m'accorde avec M. Fabbé Batteux , et en quoi j'en diffère : ne partant pas des mêmes principes , il est naturel que nous n'ayons pas tiré les mêmes conséquences. Foyez les Principes (le Littérature, tome ni, pag. 33 1.

DISCOURS. . cxxiij

Chez lui tout est de forme, et presque rien de ^ conscience. Tantôt il ne fait que nommer les vicieux pour désigner leurs vices {a) ; tantôt il les met en scène, leur laissant le soin de se décrier eux-mêmes. Ju vénal n'a employé ce dernier moyen que dans une seule circonstance : je ne sais s'il vouloit être plaisant, mais son infâme Névolus ne m'a jamais causé que de l'horreur (è).

S'il désole les poètes médiocres, ce n'est pas qu'il les haïsse, c'est par habitude, etparcte qu'ils mettent en évidence ses rares talens pour la critique : peut-être aussi vouloitil écarter des rivaux dont l'enceos, quoique grossier, auroit pu l'emporter sur le sien.

Se jouant de toutes les prétentions, de toutes les manies, il a soin, lorsqu'il s'agit des siennes, de prévenir les reproches que d'autres auroient pu lui faire avec plus d'amertume : .c'est son esclave qu'il introduit pour se faire accuser de vanité, d'inconstance, et même d'un peud'hypo-?

(à) Pout faire entendre qu'il y a un milieu entre ravariee et la prodigalité 9 Horace dit qu'il y a bien die la 4îfférence entre le caractère de Tanaïs et cehii dii beau -père de Visdlius :

Est inter Tanaïn qiàddam socerumque FiseUi,

Lib. I , sat. I , ▼. io5.

[b) Voyez la satire ix de Juvénal , tome ii.

cxxiv DISCOURS,

crisie, surtout lorsqu'il vantoit Taustérité des mœurs anciennes (a). Perse l'a imité à cet égard, piais sans succès : voulant se montrer autre qu'il n'étoit, et ne sachant pas dissimuler sa gravité naturelle, il ne plaît à personne, au lieu qu'Horace ne se faisant reprocher que les vices du siècle, çonfirmoit sans préjudice son véritable caractère.

Pour déconcerter l'orgueil des stoïciens, pour décrier leurs sophismes, il ne leur oppose que le langage du sens commun: et il affecte avant de les faire déraisonner, de mettre ce langage dans la bouche d un homme rustique et sans culture {b) : moyen vraiment ingénieux, et souvent employé depuis <x>ntre les enthousiastes et les illuminés.

{a) « Vous ne cessez, mon maître , de vanter la vie et les mœors des anciens Romains; mais si quelque dieu Touloit vous y réduire , vous le refuseriez : »

Fortunam ac mores antiquœ plehis / et idem , Si quis ad iUa deus subito te agat , usque récuses.

Vh. x; , sat TU , ▼. !ïa.

(b) « Ce n'est pas moi qui parle, dit Horace, c'est le rustique Ofellus y qui n'a de philosophie que celle du bon sens : »

JVec meus hiç sermo est, sed quee prœcepit Ofelius Rustieus , abnormis sapiens , crassa^ue Nineryu.

• Lib. II ,5al. II, ▼. a.

Comparez ce que dit Ofellus à ce qu'Horace, dans les satires suivantes , met dans la bouche des stoïciens.

DISCOURS. cxxv

. Il n'a pas dédaîgoé de descendre jusqu'à cette espèce d'ironie que nous appelons persiflage , et qui consiste autant à grossir le ridicule qu'à le faire naître, soit en se montrant du même avis que celui que l'on yeut railler, ou bien, comme dans le repas de Nasidiénus (a), en feignant de compatir à une disgrâce dont on se moque en efiet, soit en abusant de la foiblesse de ces hommes crédules à qui, par^ un jeu plus cruel qu'on ne le pense, on persuade les choses les plus absurdes.

Enfin les idées les plus sombres s'éclaircissent en passant dans sa tété: aucune, quelque sinistre qu'elle soit, n'est capable d'altérer sa constante sérénité. Il a soin d'ailleurs de rassurer tout le monde. <c Sulcius et Caprins, dit-il , sont par état la terreur des brigands; mais moi je ne suis ni un Sulcius ni un Caprins; pourquoi me craindre (è) ? »

En effet le poison n'allume point sa bille : craignant de contrister son lecteur et de se pénétrer lui-même d'un sentiment qui répugne à sa délicatesse, il aime mieux railler l'empoisonneur, ou

(a) Voyez le livre ii d'Horace, satire viii.

(3) Ut sis tu similis Cceîî Birnque latronum ,

I^om ego sim Capn, neque Sulci, cur metuas me ?

Lib I . sat. IV , v. 69.

cxxvj discours;

lui décoclier un sarcasme de loin , que de le combattre de près, a Confiez, dit-il, au débauché Scœva sa mère, qui vit trop long^temps à son gré, la main de ce fils respectueux ne fera pas le crime : je le crois! le loup ne rue point, le bœuf ne mord point; mais un peu de ciguë versée dans du miel débarrassera de la vieille (a). » Tel est en pareil cas le ton d'Horace.

Voici celui de Juvénal, lorsqu'il fait dire à t^ontia : « Je l'ai fait, je l'avoue ; moi-même je préparai le poison : on me surprit, et j'achevai. — Détestable vipère! donner la mort à deux enfans dans un seul repas! à deux, cruelle! — A sept, si j'eusse été la mère de sept (è).» Il s'écrie dans un autre endroit : « Je l'aperçois cette noble matrone qui, pour apaiser la soif de son époux, lui présente un vin dont la douceur perfide recèle le venin d'un reptile; et, plus consommée que Locuste, enseigne à ses parentes novices l'art

(a) Seœvœ wvacem erede nepoU

Matrem ; niljadet sceleris pia dextra : mirum ! '

Vt neque calce lupus quemquam / neque dente petit bos , Sed mala toUet anum vitiato melle cicuta.

lib. iif sat. I, t. 53<

(*) Sed clamât Pontia : Feà ,

Confiteor , puerisque meis aconita paravi , Quœ deprensa patent zfacinus tamen ipsa peregi. Tu ne duos una , sasvissima tvipera , cœna ?

Tu ne duos? Septem , si septem forte fiassent.

Sat. VI, V. 638.

DISCOURS. cxxvij

d'envoyer au bûcher, à travers les rumeurs. du peuple , les cadavres livides de leurs maris empoi* sonnés {a), ^j

Dans ces deux circonstances, Juvénal en veut directement au crime ; il le presse, le poursuit; il en est en même temps le témoin,^ l'accusateur et le juge : au lieu que chez Horace, le fait, c'est-à-dire l'empoisonnement , ne forme que raqpessoire de son idée principale . : c'est par hasard qu'il a cité Scaeva, car l'orage ne grondoit pas encore sur la tête de ce scélérat; mais la foudre part obliquement et le frappe à Fimproviste.

C'en est assez pour faire sentir qu'Horace, de quelque ma^ière qu'il s'y soit pris, avoit plus d'envie de plaire que de corriger (b); qu'une fois sorti de la pauvreté (c) qui lui avoit dicté ses premiers vers, il ne se proposa plus que d'obtenir

(a) Occurrit matrona potens , quœ molle Calenum Porrectura fviro miscet sitiente rubetam , InstUuitque rudes , melior Locusta , propinquas Perfamani et populum nigros efferre maritos.

., Sat I , V. 69.

(b) « Plaire aux grands n'est pas un médiocre avantage : »

Principibus plactàsse vins non ultima taus est,

lib. I , epist. TLvn , ▼. 35.

(c) Foyez ci-devant la note (a), page ex.

cxxviîj DISCOURS.

la bienveillance de quiconque pouvoit embellir

sa yie et contribuer à sa célébrité.

Il est vrai que la sanglante révolution qui venoit d'étouffer les derniers soupirs de la liberté romaine n'avoit pas eu le temps d'avilir absolument les âmes. Au défaut des bonnes mœurs, la tradition en subsistoit encore; et l'on n'étdit pas aussi abject, aussi généralement dépravé qu'on le fitt ensuite. D'ailleurs le cruel, iflais politique Octave, semoit de fleurs les routes qu'il se frayoit sourdement vers le despotisme (a). Les arts de la Grèce, transplantés autour du Capitole , florissoient sous ses auspices. Le souvenir de tant de discordes civiles toujours renaissantes faisoit adorer l'auteur de ce calme si long-temps attendu. On se félicitoit de n'avoir plus à craindre de se trouver à son réveil inscrit sur des tables de proscription ; et le Romain en tutèle oubiioit, à l'ombre des lauriers

(a) Le soin qu'Auguste, qai d'abord avoit porté le nom d'Octave, prenoit de plaire au peuple en lui donnant des jeux et des spectacles, a fait dire qu'il ayoit plutôt les qualités d'un édile que celles d'un empereur. Sa fortune a de quoi surprendre, si Ton veut se rappeler qu'il défit Brutus et Cassius avec le bras d'Antoine , et qu'il ne dut la tranquillité de son règne, si fécond en flatteurs, qu'à l'extinction de tous les vrais citoyens qui avoient péri, soit dans les cbamps de Philippes, soit à la bataille d'Actium, ou pendant le cours des proscriptions.

DISCOURS. cxxix

de ses ancêtres, dans les aiïiphithéâtres et dans les cirques, ces droits de citoyen dont ses pères avoient été si jaloux pendant près de huit siècles. Jamais la tyrannie , qui devoit bientôt s'établir sans retour, n'eut des prémices plus séduisantes. L'illusion étoit générale; ou si quelqu'un était tenté de demander au petit neveu de César de quel droit il s'érigeoit en maître , un regard de l'usurpateur le réduisoit au silence. Profitant des conjonctures, et se jugeant incapable de remplir les devoirs d'un vrai républicain, Horace oublia qu'il avoiteu l'honneur de servir sous Brutus (a). Aussi bon courtisan qu'il avoit été mauvais soldat (é), il sentit jusqaoù

(a) « Pendant la guerre de Philippes , Brutus Faltira dans son parti, et le fit tribun des soldats : » Bello PhiUppensi excitas a M, Bruto imperatore, tribunus militum meruit, Sueton., Fita Eorat.

[b) Horace avoue qu'à la bataille de Philippes il jeta son bouclier pour mieux fuir : relicia non bene parmula. Il ajoute qu'étant saisi d'effroi , Mercure l'enveloppa d'un nuage épais, et l'enleva du milieu des ennemis :

Sed meper hostes Mercurius celer Denso paventem suslulit aère,

Carm. , lib. n, od. vit.

Observez qu'il ne s'humilie ainsi qu'afin d'exalter l'empereur, et de lui rappeler l'époque décisive de sa fortune. '«Si le parti de Brutus et de Cassius, dit-il, que j'embrassai témérairement et sans avoir encore assez d'expérience, succomba, I. i

cxxx DISCOURS.

pouvoient l'élever sans effort la finesse, les grâces et la culture de son esprit, qualités peu considérées jusqu'alors chez un peuple inquiet, turbulent, et qui n'avoit médité que des conquêtes ou des révoltes.

Ainsi la politesse, l'éclat et la fatale sécurité de ce règne léthargique , n'avoient rien d'odieux pour un poète dont toute la morale n'étoit en dernière analyse qu'un calcul de voluptés, quelquefois plus qu'épicuriennes; car, tel que le Janus à double face , il avoit plusieurs visages , celui d'un philosophe et d'un mondain, celui d'un honnête homme et d'im débauché (a).

c'est qu'il étoit incapable de résister à la valeur d'Auguste : »

Ceesarv Axigusti non respoasura Imeertis,

Lib. II , epiftt. ii » v. 4S,

Cependant l'histoire nous apprend que ce même Auguste se tint caché parmi les bagages de l'armée tant que dura la bataille. Sur mer, il restoit à fond de cale; témoin l'un des combats que Sextus Pompéius lui livra sur cet élément. . (a) Horace déclare, dans la satire 11 du livre i, qu'il y a* dans le commerce des courtisanes encore plus à perdre du côté de l'honneur que de celui de la fortune :

. Unde

Fanta tnalum graviusque quant res trahit.

yen 59.

Bientôt après il fiiit l'apologie des plaisirs honteux et faciles :

. . . . Parabiiem amo yenerem facUemque.

Vers 119.

DISCOURS. txxx}

Je rougiroîs de dire de quelle mahière obscène Auguste avoit coutume de le désigner en badinant (a).

Indifférent Sur l'avenir , et n'osant rappeler la mémoire du passé, il ne songeoit qu'à se garantir de tou\ ce qui pouvoit affecter tristement son esprit et troubler les charmes d'une vie dont il avoit habilement arrangé le système sur l'état présent des choses et sur le crédit actuel <^es personnes. Aussi de tous ses contemporains, dont quelques-uns avoient encore l'âme grande et forte, n'a*t-il célébré que les amis de son maître^ du moins ceux que l'on pouvoit louer impunément et sans se compromettre. Ne cherchez dans ses vers ni le nom d'Ovide, alors flétri par sa disgrâce, ni celui de Cicéron, que Rome encore libre avoit appelé dieu tutélaire et père de la patrie (^).

Le faste ébloirissant d'une foule d'oppresseurs engraissés de la substance des nations conquises, loin de l'irriter , ne faisoit qu'exciter sa verve par

(û) Sœpe eum , inter alios jocos y putissimum penem , et homuncionem lepidissimum appellat, Sueton, Vita Horat.

{b) . . . . ' Roma parentem ,

Roma patrem patriœ Ciceronem libéra dixit.

Sat. VIII, V. 243.

rofez satire viii , note 5i, tome 11, sur le v. 237.

cxxiij DISCOURS.

l'appât des plaisirs. C'est ainsi que de nos jours un poète fameux a chanté le luxe et la volupté. Mais il y a cette différence entre Voltaire et Horace, c'est que celui -ci jouissoit du moins de ses erreurs, au lieu que l'autre, trop avide de toute sorte de renommée, ne fut que le martyr des siennes.

Utile à l'empereur, dont sa lyre suspendoit les remords, d'autant plus cher à Virgile qu'il l'avoit célébré (a), accueilli de tous les grands, et partageant leurs jouissances voluptueuses, il n'affecta point de regretter l'austérité de l'ancien gouvernement, dont les éloges surannés ne passoient plus que pour des lieux communs : c'eût été mal Tépondre aux vues d'Auguste et de Mécène. Le premier, dit-on, feignit de vouloir abdiquer, le second l'en détourna : il fit bien pour le prince et pour lui-même ; que seroient-ils devenus tous deux , si les fers de la servitude avoient été rompus , l'un avec son caractère artificieux et n'ayant plus de satellites à ses ordres , l'autre réduit à sa mollesse et à son faste {b) ?

[a) « Les Muses champêtres ont accordé à Virgile ce qu'elles ont de plus tendre et de plus gracieux : »

MoUe atque Jacetum

yir^lio annuerunt gaudentes rur^ Camenas,

Lib. i, sat. X, r. 44-

[b) La mollesse et le faste de Mécène furent tels, que les

DISCOURS. CMxiij

Dès lors il fallut se taire ou parler en esclave: les philosophes se turent, mais les poètes parlèrent. Horace, bien sûr que les nations futures, enchantées de ses vers, affranchiroientson nom, vit qu'il pouvoit hardiment et sans craindre l'avenir, être l'adulateur d'un homme qui régnoît sans obstacles. J'avoue qu'il n'en vint pas là sur le champ ; ce ne fut qu'après en avoir été vivement sollicité par Auguste lui-même. Celui-ci lui reprocha d'avoir trop long -temps gardé le silence : « Est-ce que vous appréhendez, lui dit-il, que ma bienveillance

écrivains postérieurs les lui ont souvent reprochés. Juvénal , en parlant d'un faussaire enrichi , dit « que cet homme affectoit, dans sa litière ouverte des deux côtés, et portée par six esclaves, les airs d'un Mécène dédaigneux : »

Quumjam sexta cervice feratur

Hune atque inde patens ; ac nuda pêne cathedra , JEt muitunt réfèrent de Mœcenate supino. \

Sat. I, V. 65.

Le même auteur , pour exprimer un vêtement efféminé , dit : « Un habit digne de la mollesse de nos Mécènes : »

Vestem

Purpuream teneris quoque Mœcenatibus aptam.

Satu, V. 38.

Sénèque reproche à Mécène d'avo-ir été moins hbmme que les eunuques qui Tescortoient : Spadone magis tamen viri. quant' ipse. Senec. , epist. lï/j-

cxxxiv DISCOURS.

et mon commerce ne vous couvrent d'infamie chez la postérité (a). »

Par ces diverses considérations , qui font con* noître Horace relativement à son siècle, à ses talens et à Fusage qu'il en a fait , mon dessein n'a été ni de décrier ce philosophe aimable qui dictoit avec une égale aisance les préceptes de la vie et ceux des arts, ni de flétrir les lauriers de ce poète de tous les temps, de toutes les heures ; de ce poète ^à qui, jusque dans ses écarts, on ne sauroit s'empêcher de sourire et de faire grâce : car, s'il est des écrivains chez qui les vertus sont sans agré* ment, et Perse en fournit l'exemple, il en est d'autres aussi chék qui les vices même ne déplaisent pas. J'ai voulu montrer seulement que ce Prêtée, qui compta pour amis ou pour admirateurs ceux même dont il critiquoit les opinions ou la conduite, aimoit mieux capituler que de combattre ; qu'il attachoit peu d'importance à ses leçons , et ne tçnoit que conditionnellement à ses principes. Au reste, il n'a guère insisté que sur les. vertus domestiques et sur les vices populaires (à), les seuls que l'on pût alors célébrer ou censurer impunément : mais l'abus du pouvoir et l'excès

(a) An 'vereris ne apud posteras infâme tibi sit quod vitiearis famiUans nobis esse ? Sueton. , Fita Horat

[b) Il en a excepté le jeu , parce qu'Auguste étoit joueur.

DISCOURS. CKXxv

du malheur dévoient enfin produire l'indignation; de la satire privée devoit naître la satire publique , qui est le dernier terme du genre dont il s'agit, et dont le troisième satirique va nous exposer les fonctions généreuses.

Juvénal , aussi véridique que l'histoire , et quelquefois plus indulgent (a), commença sa carrière satirique où l'autre avoit fini la sienne; c'est-àdire qu'il fit pour les mœurs et pour la liberté ce qu'Horace avait fait pour le goût et la décence , laquelle, comme on le sait, ne suppose pas toujours que l'on se respecte soi-même en respectant les autres. Celui-ci venoit d'apprendre à supporter le joug d'un maître, et de préparer des apothéoses aux tyrans les plus vils. Juvénal, dédaignant toutes sortes d'artifices, et supérieur aux lois d'une vaine urbanité, non content d'avoir châtiédu même fouet et les nobles qui se prostituoientsur le théâtre, et le peuple qui avoit l'impudence d'assister à leurs farces [t) , réclama hautement contre un pouvoir usurpé. Il ne cessa de rappeler les beaux jours de la république à ces Romains asservis qui

(à) On trouve dans Tacite les noms de plusieurs Romains que Juvénal a traités avec beaucoup plus de douceur que cet historien. Foyez satire x, note 98 sur le v. 33 1, tome 11.

(b) fi Le peuple est encore plus impudent que tous ces patriciens, d'avoir le front d'assister à leurs farces, d'écouter

cxxxvj DISCOURS.

avoient substitué le suicide à leur ancien courage; à ces Romains dégénérés qui 9 depuis Auguste jusqu'à Domitien , ne s'étoîent guère vengés de l'oppression que par des bons mots , et qui dévoient bientôt se jeter dans l'anarchie pour échapper au despotisme.

Le caractère de ce dernier fut la force , la verve et l'indignation (a): on remarque néanmoins qu'il est quelquefois plus affligé qu'indigné. Son but fut uniquement de consterner les vicieux , et d'abolir , s'il eût été possible, le vice presque légitimé. Courageuse entreprise! Mais il écrivoit dans un siècle détestable , où les lois de la nature étoient

les inepties des Fabius , et de rire des soufflets que les Mamercus reçoivent en public :

• • / PopuUJhoru dwior hujtu ,

Qui sepet, et spectat triscurria patriciomm, Planipedes audit Fabios , ridere potest qui ^ Mamercorum alapas.

Sat. viit , y. 189.

Néron et Domitien forçoient les nobles à se prostituer sur l'arène et sur le théâtre. Maintenant on ne force personne ; mais cela n'empécbe pas que Ton ne voie tous les jours figurer dans nos comédies bourgeoises de très-nobles acteurs.

{a) «(Faute de talent naturel, l'indignation dicte des vers quels qu'ils soient, des vers tels que nous en faisons Cluviénus et moi : »

Si natura negat ,facit indignatio ^ersum, Qualemcnmque potest , quales ego <vel Ouvienus.

Sat. I, ▼. 79.

DISCOURS. cxxxvij

publiquement violées, où l'amour de la patrie étoit tellement éteint dans le cœur de presque tous ses concitoyens, que cette race, abrutie par la servitude et la volupté (a), par le luxe et tous les crimes qu'il a coqtume de traîner à sa suite, méritoit plutôt des bourreaux qu'un censeur.

Cependant l'empire , ébranlé jusque dans ses fondemens , alloit bientôt s'écrouler sur lui-même (b). On consacroit le despotisme par des sénatus-consultes. La liberté , dont quelques esclaves avoient encore le sentiment, n'étoit plus qu'un mot pour la plupart des citoyens; et ce mot, personne n'osoit le proférer en public. De grands hpmmes périrent pour avoir célébré leurs pareils. Nous avons vu, dit Tacite, traiter comme criminels d'état Rusticus, pour avoir fait l'éloge de Thraséas; Sénécion, pour avoir fait celui d'Helvidius (c). Des historiens furent mis en croix. La philosophie fut proscrite, et, les philosophes

(a) « Plus cruel que le glaive, le torrent des voluptés submerge notre empire et venge l'univers asservi : »

Sœnor armis

Luxuria incubuit , nnctumque ulciscitur orient.

Sat. VI , V. 292.

(b) ArdebarU cuncta , eifracta compage ruebant,

Sat. VI, V. 618.

[c) Tacit., Fita Apicol , § n»

cxxxviij DISCOURS,

bannis. Chacun n étoit sensible qu'à son propre malheur , et ne le conjuroit souvent que par la délation. Il est certain que des enfans dénoncèrent leurs propres pères, et servirent contre eux de témoins. Parens, amis, tout, jusqu'aux êtres inanimés, devenoit d'autant plus suspect (a), qu'un délateur en titre étoit dès lors une personne sacrée. Il n'étoit pas permis de pleurer les proscrits, on punissoit les larmes ; et lorsque le tyran, quel qu'il fût, avoit condamné quelqu'un à l'exil ou à la mort, le sénat ordonnôit qu'il en fût remercié comme d'une faveur singulière. Pendant les grandes exécutions , et lorsque la ville étoit inondée de sang humain, le Capitole fumoitde celui des victimes immolées pour le salut de l'empereur. Finissons ; car, excepté quelques instans de relâche dont notre satirique avoit appris à se défier, l'histoire (le ces temps désastreux n'est qu'une liste de perfidies, d'empoisonnemens et d'assassinats.

Dans ces conjonctures, Juvénal, qui savoit que l'alliance du plaisant et de l'odieux est incompatible , méprise l'arme légère du ridiicule, si familière à son devancier : il saisit le glaive de la satire, ou plutôt il en fabrique un lui - même et d'une trempe nouvelle; puis, courant du trône à la ta-

\a)Etiam muta atqiœ inanima , tectum et parietes circumspcctabantur, Tacit., Annal,, lib. iv, § 69.

DISCOlTaS. cxxxix

verne, et des portes de Rome jusqu'aux bornes de l'empire, il punit les hypocrites, les adultères, les exacteurs; il frappe indistinctement quiconque s'est écarté des voies de la nature (a) ou du sentier de l'honneur. Ce n'est plus, comme Horace, un poète variable, souple, et trop enclin à cette indifférence faussement appelée philosophique (â), qui s'amuse à persifler le vice, ou à reprendre quelques travers de peu de conséquence, et dont le style, voisin du langage ordinaire, coule au gré d'un instinct voluptueux ; c'est un censeur incorruptible qui dit ce qu'il sent, ce qu'il pense,

(à) Les deux sexes alors outrageoient également la nature ; et Ton Tit des femmes , parmi les Romaines les plus illustres , donner le signal d'une débauche monstrueuse. Juvénal n'a pas craint de nommer les coupables. Voyez satire vi, v. 3io, tome II.

{V) « Ne s'affeoter de rien , c'est peut - être , Numicius , le seul et unique moyen de vivre constamment heureux : »

Tiil admirari prope res et una , Numicî , Sotaque , quœ possîtfacere et servare heatum.

Lib. I , epist. vi, v i.

Ce précepte, très-philosophique à bien des égards, souffre beaucoup d'exceptions. C'est k sensibilité , c'est le zèle et le courage qui produisent presque toutes les vertus et les rendent utiles.

cxl DISCOURS,

et qui le dit surtout à la postérité (a); c*est un poète ardent, et qui s'élève quelquefois avec son sujet jusqu'au ton de la tragédie {b).

Rien ne rend un écrivain plus imposant que Topinion qu'il sait inspirer de ses mœurs et de sa probité. Que ce dernier des satiriques latins doit donc nous paroître vénérable ! Toujours conséquent à des principes non d'emprunt ni de mode(c), mais nés dans son propre cœur^ et

(a) « La postérité n'ajoutera rien à la dépravation de nos morars : je délie nos neveux de surpasser leurs pères : »

Non erit ulterùu , quod nostris moribus addtU Posteritat ; eadem cupieni faciaUque minorei.

Sat. I, T. 147.

{h) t On me dira peut-être qu'usurpant le cothurne , qu'affectant l'emphase de Sophocle, et violant les lois des satiriques mes devanciers , je viens d'inventer ces horreurs chimériques : » I

Fingùntu hœc , aUum saâra swnente coAunuun Scilieet,' et,Jînem egressi legemque prionun , Grande Sophocleo carmen bacchamur hiatu , Montibus ignotum RiUulis cœloque latino.

Sat. vi , T. 644- (c) Juvénal déclare qu'il n'a jamais étudié les dogmes cyniques, ni ceux des stoïciens, et qu'il n'est point épris de la doctrine d'Épicure :

Et qui née cyrùcos, nec stoÙM dogmata legii A cpùcis tunica distantia , non Epicunun SuspicU exigui lœtum plantaribus horti.

Sat. XIII , y. lai.

f^ojez la note ^o sur cette même satire, tome 11, sur le nïéme vers.

DISCOURS. cxlj

fortifiés par la méditation , chez lui tout est réel, tout est grave et utile , sans être néanmoins dénué du charme de la diction et de l'harmonie du vers. Il ne s'agit partout que de la folie et de la sagesse , de la licence et du devoir , de la servitude et de la liberté.

S'il reprend les ridicules, ce n'est qu'autant qu'ils tiennent au vice ou qu'ils y mènent; et, lorsqu'il rit , son rire est encore plus formidable que sa colère. Quand il sévit , quand il immole , on n'est jamais tenté de plaindre ses victimes , tant elles sont odieuses et difformes (a): que dis-je! l'homme de bien qu'il console encore aujourd'hui , et qu'il venge après tant de siècles, l'en remercie et se figure qu'il ne songeoit qu'à lui.

Son plus beau triomphe, comme poète, c'est

d'avoir mis la vérité avant les convenances (b) ;

{a) Après avoir fait le portrait du délateur Crispinus , dont les yicçs n'étoient rachetés par aucune vertu , Juvénal s'écrie : « Que faire ? que dire d'un homme dont la personne est plus difforme que le crime ? »

Quid agas , quum dira etfœdior omni

Crindne persona est?

Sat. IV , T. 14.

[b) Fitam impenderevero. Ces belles paroles sont de Juvénal, sat. IV, V. 91, tome i. J. - J. Rousseau les prit pour épigraphe.

De ce beaii déyo&ment Rousseau fut le modèle : A sa noble derise il expira fidèle.

Les Mois •tu, iii-4^, p. a6i.

M. Roucher, auteur du poëme que je viens de citer, a célébré

cxlij DISCOURS,

c'est d'avoir eu le courage , au risque de déplaire, et même en étant sûr , de lui sacrifier tant de bien* séances équivoques, tant d'égards politiques, si chers à ceux dont toute la morale ne consiste qu'en apparences : mais sa conscience lui crioit que l'avenir en seroit reconnoissant; elle ne Fa pas trompé, puisque les gens de bien , du temps d'Ammien- Marcellin , lisoient son livre de préférence à tous les autres (a).

tous les grands hommes de son temps , et enconragé les antres avec un enthousiasme dont il y a peu d'exemples : il mérite d'être encouragé à son tour ; car il a déployé dans cet ouvrage, qui est le fruit de sa jeunesse , le plus beau caractère et un talent incontestable.

Qui m'auroit dit, lorsque j'écrivois cette note, que la tête du malheureux Roucher tomberoit un jour avec celles des Bailly, Condorcet, Layoisier, et de tant d'autres écrivains distingués ! i

. ..... Quœque ipse miseriima nndi ,

Et quorum part magnàjùi.

VlHG. , jdBneid. • Bb. », ▼. 5.

(a) Voici le passage de cet historien; peu de gens l'ont bien entendu : Quidam détestantes ut venena doctrinasy Juvenalem et Marium Maximum curatiore studio legunt, nulla volumina prœter hcec^ in profundo àtio iontrectantes. ( Amm. MarceU., Histor.y lib. xxviii.) Il ne faut pas se figurer qu'Ammien ait voulu mettre les satires de Juvénal et le livre de Marius Maximus au rang des ouvrages corrupteurs, comme Tout cru quelc|ues savans : -c'est tout le contraire. Les lecteurs dont il parle préféroient les maximes de ces deux auteurs à la doc-

DISCOURS. cxliij

Tout ce qui pouvoit nuire aux hommes l'indignoit (a). Nous devons à cette noble passion des vérités d un ordre supérieur, des vérités qui peutêtre n'auroient jamais été risquées dans les siècles suivans , où les âmes , de plus en plus avilies , perdirent jusqu'à la tradition du véritable honneur. Non content d'avoir combattu les vices les plus odieux^ et généralement reconnus pour tels, il comprit qu'il falloit encore remonter à la source du mal , et dissiper les prestiges de l'opinion ; « Car il faut, dit Montaigne , ôter le masque aussi bien des choses que des personnes. » De là ces satires , ou plutôt ces belles harangues (p) contre nos vains préjugés, plus forts et bien autrement accrédités que la saine raison.

]^e dissimulons point qu'il a mérité de justes reproches, non pas pour avoir dénoncé de grands

trine empoisonnée que Ton débitoit alors ; c'est ce que signifie détestantes ut venena doctrinas.

Marins Maximus aToit publié un livre intitulé Semaines historiques, dans lequel il parloit des Césars avec beaucoup de chaleur et de liberté.

(a) Les stoïciens n'appronvoient pas cette disposition de l'âme; et Thraséas disoit que celui qui hait les vices hait les hommes : Qui vida komines odit, (Pline , lib. viii, epist. xxii.) Le contraire de cette maxime me paroît beaucoup plus vrai.

(b) La Noblesse f satire viiiv; les Fœux^ satire x ; le Dépôt , satire xtii; l'Exemple, satire xiv; la Superstition, satire xv.

cxliv DISCOURS,

noms déshonorés, non pas pour avoir employé le blâme avec autant d'art qu'Horace avait employé la louange (a), mais pour avoir alarmé la pudeur dans plusieurs circonstances, et surtout quand il parle de ce crime abominable dont les Germains avoient coutume d'étouffer les auteurs sous uiie claie , après les avoir plongés dans un bourbier {b): Quoique je n'aie pas dessein de l'en justifier, j'observerai cependant que Sénèque et Perse lui-même se sont permis plusieurs détails de la dernière obscénité. 3'observerai que les plus grands hommes de ce temps et les mieUx intentionnés n'avoient pas toujours, selon Pline le jeune, cette retenue qui empêche de nommer de certaines choses par leurs noms (c).

(û) ^oycz le Turbot, satire iv, tome i. Cette satire, considérée relativement à Fart de blâmer et d'avilir encore plus ce (jui est infiniment méprisable , me paroît dans son genre'être le chef-d'œuvre de tous les satiriques. La marche en est simple, ingénieuse, et même attachante : c'est la marche du poëme épique. Le coup de génie, c'est d'y avoir fait habilement contraster les sateUites et les adulateurs de Domitien avec les honnêtes sénateurs que ce tyran avoitfait convoquer à un conseil extraordinaire, conseil le plus burlesque et le plus ridicule qu'il fut possible d'imaginer.

[b) Corpore infâmes, cœno acpalude, injecta insuper crate, mergunt. Tacit. , German. , S ^ii- »

(c) Sinonnulla tibi paula petulantiora vieiebuntur, erit erurditionis tuœ cogitare summos ilhs et gramsimos viros , qui

DISCOUHS. cxlv

Rien ne saaroit excuser la licence d'Horace, parce qu'il peint le nu avec des couleurs séduisantes, et qu'alors il n'est que libertin; mais, en peignant des horreurs dont frémit la nature , on voit qu'il entroit dans le plan de Juvénal de montrer à quel point l'homme peut s'abrutir quand il n'a plus d'autres guides que là mollesse et la volupté. D'ailleurs, ce qu'il a d'obscène est écrit de manière qu0 le vice lui-même ne sauroit l'envisager sans dégoût et sans horreur. Saint Cbry<sostome comparbit ces sortes d'écrivains que nous trouvons aujourd'hui trop licencieux, quoique nous ne soyons pas exempts des turpitudes qu'ils décrivoient, il les comparoit à ceux qui ne craignent pas de souiller leurs mains lorsqu'il s'agit de panser des ulcères (a).

Sans ces taches, qui sont du siècle et non de l'auteur, on ne trouveroit rien à reprendre dans ses écrits, du moins pour ce qui regarde les moeurs (è). La pudeur, qu'il recommande sisou-

taiia scripserunt , non modo lascivia rerum , sed ne verbis , quidem nudis abstinuisse» Plin. y lib. iv , epist. xiy.

(a) Joann. Chrysostomî , humilia m , in £pisL ad Corinth,

(b) Je ne prétends pas que Juvénal soit toujours un modèle de goût, ni que Ton puisse à cet égard le comparer à Horace. Il a trop de parenthèses, et il lui arrive quelquefois de surcharger ses tableaux. On remarque encore que lorsqu'il veut se rapprocher dn stylé des anciens satiriques, il emploie des

cxlvj DISCOURS,

vent, n'y est blessée que par des traits échappés dans les accès d'une verve fougueuse, et qu'il désavoue lorsqu'il est de saiig froid. « Que jamais, dit-il, un mot obscène, une action déshonnéte ne blesse les yeux ou les oreilles dans la demeure d'un enfant: Loin de cette maison, loin de cet asile vénérable , et les courtisanes et les chants nocturnes d'un parasite enivré. Un enfant, grands dieux! en peut-on jamais assez respecter l'innocence (ûf) ? »

On lui reproche encore d'avoir été trop avare de louanges lorsqu'il s'agissoit de ses contemporains: mais dans quelque siècle que ce soit, quand on ne veut ni se faire illusion à soi-même, ni tromper les autres, en peut-on donner beaucoup ? Le éloges ne sont le plus souvent accordés qu'en échangé : il méprisoit ce trafic (è), et c'est pourexpressions qui bigarrent le sien , au point qu'il ne seroit pas possible de le faire lire dans notre langue, si Ton se piquoit de le traduire avec une fidélité trop scrupuleuse. J'ai déjà prévenu que je le suivrai pas à pas dans les notes que l'on trouvera à la fin de chaque satire. J'aurai soin d'avertir de ce qui m'a paru froid ou exagéré.

(a) NU dictufœdum , ^visuque hœc limina tangat,

Intra quce puer est. Procul hinc , procul inde puellœ. Lenonum , et cantus pemoctantis parasUi.

Maxim A debstur puero reverentia.

Sat. XIV, V. 44.

[b) On en peut juger par le silence qu'il a^ardé sur Martial. Cet adulateur effronté a cité plusieurs fois Juvénal ; mais celui-

DISCOURS. cxlvij

quoi il aimoit mieux célébrer les morts que les vivans. S'il n'a pas loué ceux-ci davantage, c'est qu'il ne savoit pas, comme les beaux-esprits de cour, et Tacite lui-même, trouver des vertus où il n'y avoit plus que de la patience.

Sachons-lui gré cependant de la manière dont il a traité ceux qui se taisoient ou se cachoient , ceux qui anéantîssoient, pour ainsi dire, leur existence, afin qu'on ne pût pas les accuser d'avoir été fauteurs ou instrumens de la tyrannie. Sachonslui gré d'avoir compati à la servitude involontaire de quelques citoyens secrètement vertueux, mais qui voyoient bien qu'il étoit inutile désormais de s'opposer au torrent. « Qui méritoit mieux , ditil, que Vibius Crispus, d'aider de ses conseils un maître de l'univers , s'il eût été permis sous Domitien d'ouvrir un avis généreux et de blâmer la cruauté («) ? »

Juvénal, réplique-t-on, n'a célébré qu'un seul des bons empereurs; encore ne le loue-t-il que d'avoir favorisé les lettres {b), « Juvénal étoit-il

d ne l'a point payé de retour, parce que yraijsemblablement il ne l'estimoit pas.

{a) . . . . Maria ac terras populotque regenti Quù cornes utUior , si clade et peste sub illa Sœvitiam damnare , et honestum affetre liceret ConsiUum ?

Sat. IV , V. 83.

(b) -Voy^z satire vu , note % , tome ii , sur le v. 1 1

cxlvîij DISCOURS,

fait pour caresser tnéme les tyrans débonnaires ? » Quoiqu'ils se fussent accoutumés au nom de maîtres, il ne les en croyoit pas moins soumis aux lois républicaines, et par conséquent justiciables dé la nation , dès que celle-ci auroit le courage . de faire revivre des droits que les plus grands hommes avoient regardés comme imprescriptibles. Ce digne et dernier professeur de la liberté romaine (tt), qui, sous le quatorzième empereur, persistoit à ne reconnoître que l'autorité du sénat (b) , n'avoit que trop appris que les vertus des usurpateurs fournissent tôt ou tard de nouveaux moyens d'oppression à ceux qui les remplacent (c). C'est ainsi qu'en avoient jugé plusieuK grands personnages, les Helvidius, les Thraséas, et^ quelque temps avant eux, ce fameux Ammtius qui>

(a) uicer et indomittu , lihèrtaitisque mapsUr,

Sat II, T. 77.

{b) « Considère ce que les lois prescrivent, ce qu'ordonne le sénat ; quelles récompenses il accorde aux gens de bien ; quelles foudres légitimes il lança contre Numitor et Capiton, ces pirates des pirates de la Cilicie : »

Respice quid moneajit leges, quid ctiria mandeti Pnemia quanta honos maneant; qwim JtUmine justo Et Capito et Nunùtor ruerint, damnante senata. Piratai CUicum.

Sat.' Ytii, T. 91.

(c) Tacite croyoit au contraire que le règne de Trajan étoit le gage certain d'un avenir heureux. Tacit. , Vita JgricoL , S V.

DISCOURa cxluç

prêt à se donner h mort , diaoit : a J'écbapperois sans doute à Tibère, qui dans peu de jours ne sera plus : mais comment échapper à la jeunesse de son successeur ? Comme je prévois, ajouta-t-ii, un esclavage plus rigoureux , je fuis en même temps et le passé que je déteste, et l'avenir que je redoute (a)».

Je ne dissimule pas les défauts de Juvénal, quoique la plupart tiennent à de grandes beautés* L'impétuosité de cet ardent. satirique, etjasé*^ duction de son art, l'ont quelquefois empœ^té trop loin; mais la droiture de ses intentions, la pu* reté de ses sentimens «t la sub^limité de ses maximes l'excusent presque toujours. S'il fut outré, ce qui n'est pas aussi fréquent qu'on le dit, ce fut un vice de tête et non de cœur; s'il fut sévère, il fut juste. Que les méchans le craignent , les bons doivent l'aimer.

Il est aisé Maintenant de sentir pourquoi Horace a plus de partisans que Juvénal. On sait que depuis long-temps la vertu sans alliage n'a plus de cours ; que ceux qui la professent dans toute sa pureté ont toujours plus d'adyersaires que de disciples (^), et qu'ils révoltent plus sou-

(a) Prospectare jam se acrius servàium , eoquefugere simul acta et instantia. Tacit. , Annal, , lib. vi , § xviii.

(Jf) Obsequinm amicos , n/eritas odium parti,

< Terbitt.

cl DISCOURS,

vent qu'ils ne persuadent (a). Supposez donc que les mêmes causes, et de plus funestes encore que celles qui perdirent tant de grands empires, tant de républiques florissantes, vinssent à redoubler subitement chez nous tous les maux que produisent l'égoïsme et la cupidité (b) ; supposez que les grands et les riches fussent sans pudeur et sans pitié quand il s'agit de devenir encore plus riches ; que Tor et les denrées , au lieu de circider librement et de porter la vie dans tous les membres de l'état, fussent détournés frauduleusement de leurs canaux naturels, et ne ser* vissent plus qu'à fomenter le luxe insolent des agioteurs, des parvenus et des courtisanes nobles ou roturières : quel seroit, je vous prie, le sort de deux orateurs , dont l'un plaideroit la cause du superflu et l'autre celle du nécessaire (c) ? Il

[a) «c Qui a ses mœurs, dit Montaigne , établies en règlement au-dessus de son siècle , ou qu'il torde et émousse ses règles, ou, ce que je lui conseille plutôt, qu'il se retire à quartier, et ne se mêle point de nous : qu'y gagneroit-il ? » Essais, liv. m, chap. 9.

[h) Je veux parler surtout des rentes viagères, des loteries et des autres jeux de hasard diversement combinés. Mais on travaille enfin à réformer cet abus. Le parlement , toutes les chambres assemblées le 20 mars 1781 , les princes et pairs y .séant, a délibéré contre les jeux anciennement prohibés, et le roi les a supprimés de nouveau.

(c) Sous le règne de Tibère , la cause du luxe fut débattue

DISCOURS. clj

est évident que le premier triompheroit auprès de nos Crésus qu'il en obtiendroit à moins de frais que le client de Mécène (a), des repas et des pensions. Mais le second ? . . . N'ayaùt pour amis que les infortunés, je tremblèrois pour lui.

Le grand talent d'un écrivain chez les peuples arrivés à ce déclin des mœurs que l'on appelle l'exquise politesse , est moins de dire ce qui sert que ce qui plaît. Si cette réflexion est juste et fondée, on m'accordera que ceux qui flottent au gré de l'opinion , n'ont que trop d'intérêt de préférer à l'âpreté de Juvénal , la mollesse d'un poète versatile, qui, non content d'excuser leurs caprices et de colorer les objets de leurs goûts*,

en plein sénat : celui qui la défendoit remporta, parce que, dit Tacite, le plus grand nombre des sénateurs ne voulut point prononcer contre lui-même. Cette question ne fut agitée dans le sénat de Rome que relativement aux mceurs. On convient assez unanimement aujourd'hui que le luxe^est moralement pernicieux ; mais de grands écrivains se sont efforcés de prouver que, dans un gouvernement tel que le nôtre , il est politiquement utile. L'avenir en décidera.

(a) J'ai le droit de nommer Horace client, quand Auguste l'appelle parasite : « Je souhaite, écrivoit-il à Mécène, que vous m'ameniez Horace; il passera de votre table., où. il n'est que parasite , à cette table royale , et il m'aidera à faire mes lettres : » Veniet ab ista parasitica mensa ad hanc regiam y et nos in epistolis scribendLs adjuvabit. Sueton; , Vita Horat

clij DISCOURS.

de quelque nature qu'ils soient , sait encore autoriser par son exemple les vices les plus honteux.

S'il est vrai que l'humanité s'afFoiblit et s'altère à mesure qu'elle se polit (a), on doit aujourd'hui donner la préférence à la double doctrine de celui qui sait le mieux amuser Tesprit , endormir la conscience et tlatter l'indolence du cœur, sans paroître toutefois déroger formellement aux qualités qui constituent l'honnêteté. C'0st principale'ment à ces titres qu'Horace ne peut jamais cesser d'être, d'âgé en âge, le confident ou le conseil d'ube postérité que de nouveaux atts , et par conséquent des besoiils nouveaux, éloigneront de plus en plus de la simplicité naturelle, c'està-dire de ce terme où l'homme , suffisamment perfectionné, ne sait pas s'arrêter : terme heureux ! si le bonheur est fait pour nous , et que tant de peuples célèbres ont r^retté trop tard. Mais l'homme, s'il en existe encore, celui qui s'est , bien libre , persuadé que le bonheur dont nous sommes susceptibles ne dépend que de nous-mêmes ; qu'excepté les relations de devoir , de bienveillance et d'humanité, toutes les autres sont chimériques ou pernicieuses ; celui qui s'est

(a) « L'affineraent des esprits, dit Montaigne, n'en est pas Tassagisseiaent. » Essais , chap. ix.

DISCOURS. cliij

Élit des principes constans, et qui ne connoit qu'une chose à désirer, le bien; qu'ime chose à . fuir, le mal; et qui se dévoueroit à lopprobre et k la mort plutôt que de trahir sa conscience , dont le témoignage lui suffit; celui-là, n'en doutez pas, préférera la rigueur d'une morale salutaire à tous les palliatifs d'un auteur complaisant. Ainsi Juvénal seroit le premier des satiriques, si la vertu étoit le premier besoin des hommes; mais, comme il l'a dit lui-même, on vante la probité tandis qu'elle se morfond (a).

De toutes ces considérations il résulte qu'Horace écrivit en courtisan habile , Juvénal en vrai citoyen; que l'un ne laisse rien à désirer à un esprit cultivé, délicat et voluptueux; que l'autre satisfait pleinement une âme forte et rigide ; il en résulte encore que les circonstances propres à former de grands satiriques s'opposent aux réformes qu'ils voudroient introduire. En effet, quand les mœurs viennent à manquer chez un peuple, et que le sentiment moral y est absolument éteint , quelque chose qu'ils fassent ils ne peuvent remédier à rien , parce qu'ils n'opèrent plus alors que sur des cadavres.

Il me reste à montrer que le poëte dont je

(a) ProbiUu iaudaUur, et alget

Sat 1 , V. 74.

cliv DISCOURS,

présente la traduction ne nourrissoit point secrètement dans son cœur, comme on l'a prétendu, un levain qui tenoit plus de l'envie et de la haine . que du projet réfléchi d'être utile au genre hu-^ main. Voilà, lorsqu'on affecte trop de sagacité, comment on dénature les meilleures intentions.

Un académicien connu par des ouvrages élégans et solides, M. l'abbé Battéux, me paroît n'avoir pas assez distingué le caractère de mon auteur , de celui de plusieurs satiriques mal inspirés qu'il définit ainsi : «Je crois, dit-il , premièrement, qu'il y a dans le. caractère du satirique un certain germe de cruauté enveloppé , qui se couvre de l'intérêt de la vertu pour avoir le plaisir de déchirer au moins le vice ; secondement , que si par hasard les satires rendoient les hommes meilleurs, tout ce que pourroit faire alors le satirique , ce seroit de rien être pas fâché {a), y*

Quant au premier article , si M. l'abbé Batteux avoit en vue celui qui fit ces deux vers et quelques autres non moins répréhensibles :

Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échiné,

S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine (b) , etc.

je suis de son avis ; et même je ne trouve rien

(a) Principes de littérature , tome m , page 326. {h) Boileau, satire i, v. 77.

DISCOURS. clv

^enveloppé dans ce reproche encore plus barbare que trivial. Mais ce n'étoit pas sur ce ton que Juvénal censuroit les poètes de son temps : en l)lâmant l'abjection volontaire, il respectoit l'indijgence^ et le malheur consacroit l'homme. Gardons-nous , disoit-il, d'insulter au poète que son talent nourrit (a). Aussi , quelque ridicules qu'ils fussent, n'avoit-il pas la force de prolonger ses ironies lorsqu'ils étoient dans la détresse ; et j'en vais citer un exemple frappant: « Codrus, dit-il, ayoit un grabat plus court que sa petite épousé; six coupes mesquines , au-dessous desquelles étoit un petit vase, décoroient son buffet soutenu par la statue couchée du centaure Chiron: de plus, un vieux coffre délabré contenoit des poésies grecques que des rats ignorans rougeoient sans égard à leur sublimité (^). » Ici Juvénal s'arrête, et se fait objecter que Codrus n'avoit rien. «Je l'avoue , répond-il ; mais ce rien, la flamme le lui ravit tout entier (c). » Dès lors il ne sait plus que

(a) Haud tamen vwideas ^ati quem pulpita pascunt.

Sat. VII , V. 93.

{b) Lectus erat Codro Procida minor, etc.

Sat. III, V. 2o3.

(c) Nil habuit Codrus : qxùs enim hegat ? et tamen illud Perdidit infetix totum nihii.

Sat. III , V. 208.

Ces deux vers me parolssent dignes^ de La Fontaine.

clvj DISCOURS,

gémir sur Tinfortune de ce poète réduit à mendier un asile et du pain qu'il n'obtiendra de personne.

Quand il décrit la misère des parasites et le silence qu'ils gardoient à la table de leu^s patrons, la compassion le gagne; il s'écrie: « Que de paroles sont étouffées sous un mauvais habit (a) ! » D'ailleurs il en vouloit bien plus à l'insolence des riches qu'à l'abjection de leurs clients.

Dans mille autres endroits on entend , au plus fort de son indignation , percer le cri d'un bon naturel, comme on voit couler les larmes d'un juge sensible, et contraint de prononcer pour la première fois l'arrêt du pâle crimind assis sur la sellette. Lorsque de pareils caractères s'attendrissent au milieu de leurs fulminantes^diatribes, ils touchent bien plus que ne sauroient le faire tous les courtisans lettrés avec leurs ressources purement artificielles.

Puisqu'il s'agit de prouver qu'il ne fut pas cruel, n'oublions point qu'il a plaidé la cause de tous les malheureux (à) et celle des es-

(«) Plunma sunt quœ

Non audânt homines pertusa dicere lœna,

Sat V, V. i3o.

[b) « Queb que soient le courage et la vertu, il est bien

DISCOURS. clvij

claves {a) : c'est qu'il ne concevoit pas que l'on pût regarder comme étrangers les nkaux de ses semblables. N'oublions pas qu'il a chanté les larmes (b\ et qu'on lui doit un tableau de la pitié (c), tel que Platon, Sénèque, tous les orateurs et tous les poètes, tant anciens que modernes, n'en ont jamais tracé de plus pathétique;

difficile de prendre l'essor quand on a sans cesse à lutter contre les besoins domestiques : »

Haud facile emêrgurU, quorum ridrtutiàus obstat Res amgiuta domi.

Sat. ni , y. 164.

[a) « Croit- on que l'exemple d'un père cruel soit fait pour adoucir les mœurs de ses enfans, leur apprendre à pardonner des fautes légères y leur persuader que l'esclaye et le maitre ont une âme pareille et sont pétris du même limon ? »

Miitëm animum et mores mùdicis errorihus aequos Prœcipit, aique animas servomm etcorporA nostra Materia constare putat paribusque elementis ?

Sat. XIV, V. i5.

(Jb) « La nature , en nous donnant des larmes , témoigne assez qu'elle nous a doués d'un cœur compatissant ; et c'est le plus beau présent qu'elle ait fait au genre humain : »

MoUissima corda

Humano generi dare se natura/atetur

QuoB lacjymas dédit : hase nostripars optwia sensus.

Sat. XV, V. i3i.

(c) « C'est la pitié qui nous distingue des animaux stupides , et c'est pour obéir à sa voix que nous seuls reçûmes des célestes demeures une âme capable de (commercer aVéc les dieux ^

clvîij DiSdfOURS.

Quelles que soient et la promptitude et Tadresse de Tesprit, on ne sait point inventer ces mouvemens rapides et puissans que l'âme seule peut inspirer à notre^ insti. Un homme cruel peut être disert , il ne sauroit être éloquent ; or Juvénal l'est d'autant plus, quoique brusque, et même un peu farouche, qu'il a moins d'art que de caractère , et qu'avec beaucoup d'esprit il ne puise que dans son cœur. Je prie ceux qui croient qu'un malhonnête homme peut dignement parler de la vertu, de le bien écouter ; j'ose dire qu'ils sentiront bientôt quelle différence il y a entre le rhéteur le plus habile, quand il n'est que rhéteur, et l'homme intègre qui n'exprime que ses sentiméns habituels.

Quant au second artide, je ne saurois me figurer que l'auteur de tant de belles sentences dignes d'être écrites en lettres d'or, sur la porte

d'enfanter et de perfectionner les arts ; bienfaits dont est privée la brute aux regards fixés contre la terre , etc : »

Séparât hoc nos

^ ë^g^ mutorum : atque ideo a>enerabile soU Sortiti mgenium , divinorumque capaces , Atque exercendis capiendisque artibus apti.

Sensum a cœlesti demissum traximus arce .

Cujus egeMprona et terrant spectantia, etc.

Sat. XV, V. 142.

DISCOURS. dix'

de DOS tribunaux (a), sur le frontispice de notre école militaire (^), et dans l'intérieur de nos maisons (c) ; je ne saurois me figurer que son plus grand effort se fût réduit à n'être point Juché de la réforme des mœurs, s'il avoit eu le bonheur d'y contribuer et d'en être témoin ; mais j'en appelle à son texte, dont l'intention générale et tous les motifs particuliers apprendront qu'il faut bien se garder de le confondre avec ces satiriques plus fameux par leur malignité qu'estimables par leur zèle.

D'a\itres, avant M. l'abbé Batteux, non contens de lui refuser toute sorte de mérite littéraire {d) , ont encore tenté de rendre sa pro-

[à] <r Quand il s'agît de condamner un homme, on ne sauroit trop différer : »

Ntdla unquam de morte kominis cunctatio longa est.

Sat. VI, V. aai.

(b) ((. Regarde comme un grand crime de préférer Texistence à l'honneur, et de perdre, pour conserver ta vie , les plus beaux motifs que nous ayons de vivre : »

Summum crede nef as animam prœjèrre pudori « Et propter antam advendi perdere causas.

Sat. VIII , V. 83.

(c) « Le règne des passions déshonnétes doit être court ! »

. Brève sit quod turpiter audes* •

^ Sat. vin , V. i65.

(d) Ce ne sont pas les gens du monde qui ont le plus durement attaqué Juvénal; ce sont ceux qui, n'en étant pas,

Digitizea by VjOOQ IC

clx DISCOURS,

bité suspecte; et c'est sur la foi de ces doctes personnages que bien des gens ont cru que Juvénal avoit été mauvais poète et méchant homme (a).

Par quelle fatalité les sages qui nous éclairent

vouloient se donner pour tels , et montrer qu'ils avoient beaucoup d'urbanité. Le* P. Yavasseur, de Ludicra dictione, dit que Juvénal n'a que des crudités, et que, dans son indignation continuelle, il ne sait que vomir : Jmenalem quasi crudum et nauseantem indignari omnia. Ce savant avoit-il oublié que notre auteur n'est pas toujours en colère, et qu'il a des ))eantés de tous les genres? qu'il a des vers si doux, si faciles, qu'on les croiroit de Virgile ou d'Horace ?

Virgile auroit-il mieux peint la mélancolie d'un jeune esclave qui soupire après sa mère qu'il n'a point vue depuis long - temps , et qui regrette encore ses troupeaux et sa cabane ?

Suspirat longo non nnsam tempore matrem ; Et casulam , et notot tristU desiderat hœdos,

Sat. XI, y. i52.

Horace auroit-il assigné avec plus de précision les limites des sensations agréables que Juvénal ne l'a fait , en disant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'on en jouit rarement?

^ yoluptates commendat rarior usus.

Sat. XI , ▼. 208.

[d] « Ce poëte, dit le P. Rapin, avec tout son sérieux, a bien de la peine à réussir; car ces violentes manières de déclamation qu'il met partout en usage ont souvent très- peu d'effet. Il ne persuade presque ri^i , parce qu'il est toujours çn colère, et qu'il ne parle point de sang-froid. Il est vrai

DISCÔUAS. clxj

et nous vengent ne sonNils le plus souvent payés que d'ingratitude , et cela par ceux même dont ils se déclarent gratuitement les protecteurs? Seroit-ce parce que trop de lumière blesse les yeux de la multitude, gouvernée par la coutume? ou plutôt parce que ceux qui donnent le ton se hâtent de proscrire des vérités capables de détruire la stupide adoration qui les met au-dessus des lois et les dispense d'avoir des mœurs? Quoi qu'il en soit, l'apologiste du courage^ de la tempérance, de la fidélité conjugale, et de toutes les vertus dont l'absence annonce la chute des empires; le censeur du parjure, de l'hypocrisie , du fanatisme, des tyrans et des satellites de la tjrrannie; ce censeur équitable ne fut ni fourbe ni méchant, comme l'ont insinué quelques fauteurs du despotisme. Ceux qui le répètent, ou n'ont pas lu ses vers ou ne les ont pas sentis.

S'il s'élevoit un satirique intègre, impartial,,

qu*il a des lieux communs de morale capables d'éblouir les petits esprits. Mais avec toutes ces expressions fortes, ces termes énergiques et ces grands traits d'éloquence , il fait peu d'impression , parce qu'il n'a rien de délicat ni de naturel. Ce n'est point un véritable zèle qui le fait parler contre les déréglemens de son siècle : c'est un esprit de vanité et d'ostentation ; c'est par tempérament plus que par raison qu'il fait le critique. » Réflexions sur V éloquence , la poétique , etc. , tome II, S XXVIII.

clxij DISCOURS.

et dont le zèle, mûri par l'expérience, fut capable de suppléer au silence des lois, qui d'entre nous oseroit le taxer de fourberie et de méchanceté, parce qu'il fouilleroit dans les sépulcres où gisent pompeusement, mais sans honneur, ceux qui pouvant bien mériter de la patrie n'en furent que les fléaux ; parce qu'il dévoueroit aux furies quelques-uns de ses contemporains en butte à l'exécration publique pour avoir corrompu le cœur des rois , et par conséquent les peuples qui les imitent? pour avoir opprimé le foible ou dévoré la substance du pauvre, afin d'étaler un luxe scandaleux et d'afficher des joiiissances exclusives? Confondus par l'évidence, les détracteurs se tairoient; et les coupables, pressés par le remords , tâcheroient d'étouffer en silence l'auteur et son ouvrage. Mais je présume trop bien du caractère général de l'humanité , quelle que fût la dépravation , pour craindre qu'un tel athlète, s'il venoit à succomber, n'emportât pas l'estime et les regrets du plus grand nombre de ses compatriotes. Je n'ai fait que peindre ce qu'osa Juvénal.

Si la satire en France n'a pas été plus imposante, c'est la faute de ceux qui d'abord l'ont traitée , et parce que de nos jours on la vit dégénérer en libelle. Régnier, qui le premier depuis la renaissance des lettres s'exerça dans ce genre, et même

DISCOURS. dxiij

avec succès , manqua de mœurs encore plus que de goût (a).

Le satirique du siècle passé fut trop sec, trop timide sur l'article des mœurs. Au lieu d'aller au fait, il ne songea guère qu'à désoler quelques pauvres écrivains, dont sans lui l'oubli faisoit justice; et c'est pourquoi le duc de Montausier, en lui accordant le titre dé grand poète, vouloit qu'on l'envoyât aux galères couronné de lauriers. Cependant un de ses contemporains, Molière^ triomphant de la cabale et des entraves d'un art bien plus difficile à tous égards, osoit en plein théâtre démasquer l'hypocrisie.

Quel dommage qu'avec tant de lettres , de goût et de talent , Boileau n'ait pas été doué d'un cœur plus sensible, d'un esprit plus philosophique, qu'il se soit à peu près contenté d'apprécier les écrits, de guider les auteurs ! qu'il n'ait puisé dans Horace que l'art de louer les grands , afin de potivoir aussi chagriner impunément ses rivaux ! Quel dommage que Juvénal. qu'il ne cessa d'étudjer, n'ait pas agrandi la sphère de ses idées , ne lui ait pas inspiré ce goût moral qui, seul, est capable

(a) Heureux si ses discours , craints du chaste lecteur , Ne se sentoieot des lieux que fréqueiitôit l'auteur ; Et si du son hardi de ses rimes cyniipies Il n'alarmoit souvent les oreilles pudiques !

Boii.KAU , Jrt poétique, chant h.

cixiv DISCOURS,

de produire des beautés du premier genre, des beautés dont l'effet est universel et durable ! N'importe , respectons la mémoire de ce fameux critique : s'il est contraint de céder à ses devanciers la palme de la satire , ils ne sauroient lui rien opposer de plus parfait que FArt poétique et le Lutrin.

Ce seroit ici l'occasion de parler des talens et des qualités nécessaires à quiconque , profitant du long silence de la comédie (a), voudroit aujourd'huirallumer le flambeaude la satire. Comme il me faudroît souvent recourir à l'auteur que j'ai traduit, je supprime ce détail , afin de ne point retarder une lecture plus intéressante, et qui malheureusement n'est que trop relative aux.

mœurs de notre siècle.

,Si quelqu'un néanmoins se sentoit assez de courage et de puissance pour s'ériger en réformateur, je lui conseille de renoncer à la satire personnelle pour ne se livrer qu'à la satire pu« blique ^ qu'il ne se permette point de sacrifices

(a) Revoyez , pôgfe xlj de ce Discours , ce que j'ai dit de la comédie relativement à la satire. Au reste , on sait que les farces italiennes et les parades des boulevards ont triomphé de la scène Françoise :

Haec fièrent i si testiculi n>èna uUa paiera /^iveret in nohis ?

JuvEW. , sat. i^ r. io3.

DISCOURS. dxv

inutiles; que ses ironies^ son mépris et son in^ dignatîon ne servent que la justice , jamais ses passions; qu'il fasse rougir les coupables sans les réduire au désespoir; autrement son livre ne seroit plus qu'un libelle odieux , et lui-même un assassin.

Mais à qui, dans les circonstances actuelles^ abandonner cette fonction si délicate ? Peut-être qu'à cette époque d'engouement ou de dénigrement, d'avidité, de cabales et d'intrigues, il est plus sur de renpncer à la satire que de s'exposer à ses abus ; d'ailleurs , quand cette espèce de magistrature volontaire seroit dignement exér^ cée, elle est trop libre, trop fi^anche et trop indépendante pour être supportée dans la plupart des gouyernemens modernes. Au reste, Juvénal a dit aux hommes de tous les temps, de tous les lieux, et surtout aux nations corrompues, ce qu'on pouvoit leur dire de plus utile et de plus sage.

Cependant le silence des satiriques de profession n'tempêchera pas l'esprit de la satire , tel que nous l'avons considéré (a/, de régner éternellement sur la terre et d'y former l'opinion générale. La vraie satire du présent et la leçon des siècles à venir, c'est Thistôire. Les tableaux

(a) Revoyez le début de ce^ Discours.

cUvj DISCOURS,

qu'elle transmet d'âge en âge contiennent tous les portraits de la postérité : que chacun y cherche le sien. Que les princes et leurs premiers sujets, à qui nos bienséances modernes défendent d'à-* dresser toutes sortes de vérités dès qu'elles contredisent leurs goûts et leurs penchans , aient le courage de consulter ces fastes véridiques où sont appréciés tous les mobiles de leurs actions; où leurs injustices et leurs turpitudes secrètes sont déjà, sous d'autres noms, consignées et vouées à d'éternels opprobres : s'ils sont encore susceptibles de pudeur et de remords , qu'ils rougissent et se corrigent.

Après avoir considéré les satiriques latins par les côtés qui m'ont semblé les plus intéressans , qu'il me soit permis de parler un moment et de mon travail sur Juvénal, et des idées que je me sois faites de Tart de traduire (a).

Lestraductionsy tant en prose qu'en verSy que Chaline, MaroUes, Martignac, la Valterie, Silvecane, Tarteron et quelques autres {b) nous ont laissées de cet auteur sont telles, que j'ai cru

{a) Quelques-unes des réflexions suivantes sont ^npnuitées d'un discoufs que j'ai prononce à l'académie de Nancy , et qui a été imprimé dans la même ville en 1757.

[b) H a paru depuis ma première édition une traduction française des satires de Juvénal , par M. M * * * ; à Paris , de l'imprimerie de Monsieur, 1779.

DISCOURS. clxvij

pouvoir, sans trop de témérité, courir la même carrière. Je l'ai trouvée si épineuse , que je me garderai bien d'insister sur lés défauts de mes prédécesseurs. Quelques-uns écrivoient ayant que Ton eût de bonnes éditions, de bons cômmen* taires, et lorsque la langue n'étôit pas encore fixée. ]]ians le temps on leur sut gré de leurs efforts : je n'aspire qu'à la même indulgence. On ne les lit plus : je m'attends au ttiême sort.

Quelles pourroient être eti effet les prétentions d'un traducteur ? L'avetiir , ce patrimoine du génie, et dont tout homme qui compose ne sauroit s'empêcher d'anticiper la jouissance , tie présage auK meilleurs interprètes que loubli de leurs noms et de leurs veilles, tandis que les siècles ne font, pour ainsi dire, que rajeunir et consacrer de plus en plus les textes briltans dont la seule intelligence leur avoit coûté tant de peines.

Ce coup d'œil seroit trop décourageant si l'émulation d'un traducteur li'étoit pas soutenue , si ses dégoûts n'étoient pas rachetés par d'antre considérations; mais on sait que la plupart des citoyens n'ont que la voie des traductions pour commercer avec les anciens, et par-là remonter à la source de toutes les opinions , de toutes les connoissances. Ces motifs suffisent quand on chérit les lettres pour elles-mêmes. J'en pourrois

clxviij DISCOURS,

opposer d'autres à ces esprits impatiens qui s'é^ puisent à viser au suhlime avant d'avoir appris à le connoître, et prouver qu'il entre dans le plan d'une étude bien ordonnée de dessiner de temps en temps d'après les maîtres y lorsqu'on veut à son tour exécuter de grands tableaux.

Observons cependant que s'il est difficile de composer, c'est-à-dire de tirer de son propre fonds de nouvelles idées, de découvrir de nouveaux rapports , il ne l'est guère moins de traduire, ou plutôt de ressusciter les anciens poét^; car il faut alors concilier des langues dont on sait que le génie et le mécanisme ne sauraient être les mêmes. N'eût-on que l'esprit de Juvénal à rendre, l'entreprise seroit effrayante. Que sera-ce si l'on considère les différens obstacles qui retardent souvent l'intelligence de son texte, quelquefois inextricable?

Indépendamment de l'altération des manuscrits, ce sont tantôt des allusions ou des manières de parler proverbiales, tantôt des mœurs ou des usages dont la^ trace est presque effacée. Quand on est de bonne foi, que promettre en pareil cas, sinon des conjectures et des équivalens ? sinon de donner sa propre mesure plutôt que celle de Fauteur qu'il falloit représenter ? Trop heureux ensuite si Ton n'a pas tout-à-fait mérité le reproche que madame de Sévigné faisoit aux tra-

DISCOURS. clxix

flucteurs : « La plupart , disoit-elle , ressemblent à ces valets grossiers qui font dire à leurs maîtres le contraire de ce qu'ils ont voulu dire. »

Sans les illusions qui m'ont soutenu dans le cours de mon travail , j'durois abandonné vingt fois la tâche pénible et non moins ingrate que je m'étois imposée avant d'en connoître toutes les difficultés. Ne faisant que traduire, je croyois inventer, et je m'applaudissois à chaque instant d'un mérite qui m'étoit étranger. L'oreille montée par l'harmonie d'un style qui n'étoit pas le mien , l'imagination tout empreinte des plus riches couleurs, je me figurois avoir transporté dans ma prose la magie des plus beaux vers. Le prestige ne duroit guère : je n'avois pas plutôt laissé refroidir ma tête , que je voyois s'évanouir l'imposture qui ni'avoit séduit ; comme on voit l'éclat du fer ardent s'amortir à mesure qu'il s'éloigne du fourneau.

J'ai souvent recommencé; mais il est un tei^me où l'on doit s'arrêter. Fatigué de cette lutte inégale, je sens que je ne puis sans aide rendre ma traduction plus supportable. Si je la livre au public , ce n'est que pour apprendre à marcher plus sûrement entre ces deux écueils également redoutables aux traducteurs, la servitude et la licence.

De tous les tourmens de la traduction , je n'eu sache point de plus cruel que d'hésiter sans cesse

cïxx Discours.

entre la lettre et le sens, que de risquer à chaque instant d'être barbare ou infidèle. Cicéron et Horace ne veulent pas qu'un interprète soit scrupuleux , ni qu'il s'épuise à combiner des mots (a) : en nous délivrant dé cette gêne ont-ils rendu l'art plus facile? je n'en crois rieii. Ils exigeoient, on n'en sauroit douter , qu'un traducteur ne fïit pas dénué de la plupart des qualités nécessaires à la composition , et même qu'il fût doué d'une certaine audace voisine du génie dont il avoit à rendre le caractère et l'expression.

Qu'attendre en effet de ces timides esprits qui n'osent envisager leur modèle que le compas à la main, qui le calquent servilement , et dont tous les efforts se bornent à lever un plan froid et sans vie des morceaux les plus chauds, les plus animés?

Poètes divins, grands orateurs , et vous qui sûtes marquer vos écrits au sceau de l'immortalité , ce

(a) IVec ^erbo 'verbwn curabis redderejîdus Interpres.

Àrs poetica , y. i33.

Cicéron avoit déjà dit la même chose à peu près dans les mêmes termes : Nec tamen exprimi verbum e verho necesse erit, ut interprètes indiserti soient (Cicer. , de Finib,) Observons cependant que le précepte d*Horace ne regardoit que les imitateurs, c'est-à-dire ceux qui vouloient s'approprier un sujet déjà traité dans une langue étrangère; mais ce précepte ne convient pas moins aux simples traducteurs.

DISCOURS. chxj

n'est qu'en éprouvant vos transports, qu'en brûlant de votre feu qu'un traducteur bien pénétré de vos sujets fera passer dans sa langue quelquesunes dès beautés dont étincèlent vos ouvrages. Indépendamment du rapport des caractères et des miémes études , il faut encore une âme vaste pour contenir votre âme, un esprit souple et hardi pour se plier au vôtre et l'atteindre; il vous faudroit vous-mêmes, et peut-être éprouveriez-vous les douleurs d'un second enfanten^ent.

Flî* DU DISCOURS.

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