‹ Satires de JuvénalChapitre 23 sur 30 · DES HYPOCRITES · texte numérisé non relu

DES HYPOCRITES

J E fuirois volontiers au delà des Sarma^es et de TOcéan glace lorsque j'entends censurer nos mœurs par ceux qui affichent laustéritë des Gurius ^, et vivent en Bacchantes ^. Sachez d'ôibQrd qu'ils sont tous ignorans , quoiqu'ils étalent dans leurs maisoqs les bustes de Chrysippe : car si l'un d'eux achète le portrait d' Aristote ou de Pittacus, s'il peut montrer en sentinelle auprès de ses tablettes l'original de Cléanthe , le voilà réputé l'oracle de sa secte.

Que le front de l'homme est trompeur ^ F Ou ne rencontre ici que des cyniques à face austère. Oses-tu bien sévir contre l'obscénité , toi le plus infâme cloaque de la bande socratique ^i* Cet extérieur mâle, il est vrai y et ces membres velus, promettent une âme forte ; mais le médecin rit en coupant les fruits secrets de ta débauche ^. Ils parlent rarement, ont la manie de se taire , et portent les cl^eveux plus courts que Içsi sourcils. Péribonius a plus de franchise et d'ingénuité : sa démarche et ses traits décèlent son mal ; aussi ne l'imputé-je qu'au destin. La naïveté de ses pareils excite ma pitié : ce sont desfurieux, je leur pardonne; mais point de grâce à leurs âpres censeurs , tonnant comme Hercule contre la volupté 7 , et qui , de l'apologie des vertus , se plongent dans la fange du vice. Cynique Sextus , crois-tu m'intiipider , s'écrie l'infâme Varillus ? Suis-je donc plus dépravé que toi ? Celui qui niarch^

4a S AT IRA IL ' [v. m]

Loripedem rectus derideat , i£thiopem albus.

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ? Quis cœlum terris non misceat et mare cœlo , Si fur displiceat Verri , homicida Miloni , Clodius accuset mœchos , Catilina Cethegum , In tabulam SuUae si dicant discipuli très ?

Qualis erat tragico nuper pollutiis adùlter Concubitii , qui tune leges revocabat amaras Omnibus , atque ipsis Veneri Martique timendas , Quum tôt abortivis fœcundam Julia vulvam Solveret , et patruo similes effunderet offas. Nonne igitur jure ac merito vitia ultima fictos Contemnunt Scauros, et castigata remordent?

Non tulit ex illis torvum Laronia que^idam Clamantem toties : Ubi nunc, lex JuKa? dormis? Ad quem subridens : Pelicia témpofà , qu» te Moribus opponunt! habeat jam Roma pudorem , Tertius e cœlo cecidit Cato. Sed tamen unde Hsec émis, hirsuto spirant opobalsama collo Quœ tibi ? ne pudeat dominum monstrare tabernae.

QuoD si vexantur leges ac jura, citari Ante omnés débet Scantinia. Respice primufn Et scrutare viros : faciunt hi plura; sed illos

«AÏIRE II. 43

d'un p95 égal peut rire du boiteux, et le blaùc européen du noir habitant d'Ethiopie. Qui pourroit souffrir les Gracques * déclamant contre les séditions ? Qui n attesteroit pas le ciel , la terre et tous les élémens , si le voleur déplaisoit à Verres , Fhomicide à Milon ; si Clodius dénonçoit les adultères , etCatilina Géthégus; si les trois disciples de Syltk s'élevbient contre les proscriptions 9, comme cet empereur i® (jui, naig^uère tout souillé d'un inceste tragique, osoit encore renouveler contre l'adultère des toi^ terribles pour tout le monde , des lois capables m^me d'effrayer Mars et Vénus, tandis que sa nièce Julie , fameuse par tant d'avortemens , extirpoit de ses flancs trop féconds des lambeaux palpitans qui, par leur ressemblance, déposoient contré son oncle? N'est-ce donc pas à juste titre que lest plus éorrompuft mépifi&ent ces fâiûx Scaurus , et rejettent sur euit les traits de leur propf e censure ?

Laronia ne peut souffrir un de ces farouches enthousiastes , qui s'écrioit sans cesse : Loi Julia , qu étesvous devenue " ? dormez-vous ? L'heureux siècle que le nôtre, lui répondit-elle en souriant, de t'avoir pour censeur et pour modèle ! la pudeur va renaître dans Rome : il nous est tombé du ciel un troisième Caton. Voudrois-tu cependant me dire où tu achètes ces parfums dont l'odeur trahit ta feinte austérité ? ne rougis pas de m'indiquer la boutique de ton marchand.

Quand on se mêle de réveiller les lois assoupies , il faut commencer par là S(èaVitinia '^. Considérez d'abord^ sondez le coeur de l'homae : les hjommes ! M

44 SATIRA IL [v. 45]

Défendit numerus junctaoque umbone phalanges. Magna inter molles concordia ! non erit uUum Exemplum in nostro tam detestabile sexu Taedia non lambit Cluviam, nec Flora Catullam : Hippo subit juvenes , et morbo pallet utroque. Numquid nos agimus caussas , civilia jura Novimus, aut ullo strepitu fora yestra movemus? Luctantur paucae, comedunt coliphia paucœ :

Vos lanam trahitis , calathisque peracta refertis Vellera; vos tenui praegnantem staminé fusum Pénélope n^elius , levius torquetis Arachne , Horrida quale facit residens in codice pellex. Notum est, cur solo tabulas impjeverit Hister LiEerto , dederit vivus cur multa puell».

Dives erit, magno quae dormit tertia lecto.

Tu nube atque tace : douant arcana cylindros. De nobis post haec tristis sententia.fertur : Dat veniam corvis y yexat censura çolumbas.

FuGERUNT trepidi vera ac manifesta canentem Stoïcida^. Quid enim falsi Laronia ? sed quid Non facient alii, quum tu multitia sumas, Cretice, et banc vestem populo mirante pérores

sont mille fois plus dépravés que nous ; mais, protégés par le nombre et par les boucliers contigus de leurs phalanges réunies ^ ils bravent tout impunément. L'intérêt du même vice établit entre eux cette rare concorde : ils ne sauroient du moins reprocher à notre sexe leurs détestables turpitudes. Tsedia et Flora ne corrompent ni Cluvia ni CatuUa ; mais Hippo se livre aux jeunes gens et les siouille à son tour : sa pâleur décèle cette double infamie. Nous entend-on plaider ou discuter les lois civiles, et de nos clameurs faire retentir vos tribunaux ? Peu d'entre nous s'exercent à la lutte ^3, peu se nourrissent du pain des athlètes ^^ ; tandis que vous autres , dignes émules de ces misérables concubines '"^ enchaînées dans un bouge, Vous filez la laine et rapportez chaque jodr votre tâche achevée; tandis que le fuseau^ enflé d'une trame déliée, tourne plus rapidement sous vos doigts qu'entre ceux de Pénélope ou d'Arachné. On sait pourquoi Hister légua tous ses biens à son af&anchi; pourquoi, tant qu'il vécut , il ne cessa de combler de présens sa jeune épouse délaissée. Celle qui consentira de partager avec un tiers le lit d'un épotix opulent n'aura rien à désirer. Jeunes filles , mariez -vous ^ et vous taisez ; de riches pierreries en seront la récompense. On nous juge néanmoins à la rigueur : épargnant les corbeaux , . les traits de la censure ne percent que la colombe.

Tous mes stoïciens^ tremblans et confondus par l'évidence, s'enfuirent aussitôt ^^. Trop véridique Laronia , qu auroient - ils pu te répliquer ? Le bel exemple, Gréticus ^7 , quand un magistrat tel que toi est revêtu d'une robe transparente ^^, et qu'il ose ^

46 SATIRA II. f,. 6^3

In ProGulas et PoUineas? Est mœcha FabuUa?

Damnetur, si vis, etiam Carfinia; talem Non sumet damnata togam. Sed Julius ardet, ^stuo. Nudus agas : minus est infamia turpis. En habitum , quo te leges ac jura ferentem, Vulneribus crudis populus modo victor, et illud Montanum positis audiret vulgus aratris !

Quid non proclames, in corpore judicis ista Si videas? quaero an deceant mùltitia testem? Acer et indomitus , libertatisque magister , Cretice, pelluces! Dédit hanc contagio labem, Et dabit in plures; sicut grex totus in agris U.nius scabie c^it et j>orrigine porci, Uvaque oonspeeta livorem ducit ab uva.

FcBDiu$ hoc aliquid quandoque aadebis amictu Nemo repente fuit tarpissimus. Accipient te Paulatim , qui longa domî redimicula sumunt Frontîbus, et toto posuere monilia collo, Atque bonam tenerae plaçant abdomine porcae Et magno cratère Deam; sed more sinistro Ëxagitata procul non intrat fœmina limen.

Solis ara Deae niaribus patet. Ite, profanée, Glamatur; nullo gémit hic tibicina cornu.

Talia sécréta coluerunt orgia taeda ,

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sous un tel vêtement, s'emporter, à la face du peuple révolté de sa mollesse , contre les Procula et les Pollinea! — Fabulla est adultère — Eh bien ! condamne Fabulla; condamne, si tu le veux, Carfinia; mais sache qu'après avoir été flétries , elles rougiroient d'un habit pareil au tien '9. — Je ne puis supporter les ardeurs de juillet. — Plaide tout nu : j'y vois moins d'infamie ^^. Il falloit à ces anciens Romains, quand ils revenoient triomphans et couverts de Uessures sanglantes , quand ils descendoient des montagnes après avoir quitté la charrue pour accourir aux tribunaux, il leur falloit, te dis-je, un homme assez hardi pour leur dicter des lois sous un tel vêtement! Que ne dirois-tu pas si tu voyois un juge, et même up témoin , vêtus de la sorte ? Des robes transparentes à l'inflexible Créticus ^' , à ce grand professeur de Ik Uberté ! L'exemple te corrompit; il en corrompra bien d autres : de même qu'un grain suffit pour gâter une grappe, et que, dans un troupeau, le mal d'un seul se communique à tous ^^.

QuBLQUE jour ce vêtement cessera d'être ton plus grand oppobre. On n'arrive point subitement au comble de l'infamie. Tu te laisseras insensiblement entraîner dans la secte de ces prêtres qui, dans leurs secrètes asseniblées, suroJiaFgent leur |ête de longues aigrettes, leur cou de nombreux colliers; qui se concilient la bonne déesse ^^ par le sacrifice d'une jeune truie et Toffrande d'un grand vase rempli devin; car, usurpant l'ancien culte des femmes, ils les ont chassées du sanctuaire. Le temple ne s'ouvre plus que pour les hommes. Loin d'ici, prennes! s'écrient-ils; vos chan-

48 SATIRA IL ir. 91]

Cecmpiâin soliti Baptae lassare Cotyttd; lUe.sUpercilium madida fuligine tactuiii Obliqua producit acu, pingitque treméntés Attollens oculos : vitreo bibit ille Priapo , Reticulumque comis auratum ingentibus implet, Cœmlea indutus scutulata, aut galbana rasa, £t per Junonem domini jurante ministro.

lUe tcnet spéculum pathici gestamen Othdnis , AcTORis Arunci spoliûm; quo se ille videbat Armatum , quum jam tolli vexilla jubei'et.

Res memoranda novis annalibus atque recenti Historia , spéculum civilis sarcina belli.

Nimirum summi ducis est occidere Galbam^ Et curare cutem summi constantia civis ; Bedriaci in campo spolium aiTectare palati , Et pressum in faciem digitis extendere panem ; Quod nec în Assyrîo pharetrata Semiramis orbe , Mœsta nec actiaca fecit Cleopatra carina.

Hîc liullus vérbis pudôr aut reverentia mensâê : Hîc turpis Cybéles, et fracta voce loquendi Libertas ; et crine senex fanaticus albo Sacrorum autistes, rarum ac memorabile magni Gutturis exemplum , conducendusque magister.

Quid tamen exspectant, phrygio quos tempus erat jam More supervacuam cultris absciiidere carnem ?

teuses sont bannies de ces lieux. Ainsi les Baptes celébroient dans Athènes ^ à la lueur des flambeaux, leurs nocturnes orgies, et, par des danses lascives, fatiguoient leur Cotytto *4. L'un se peint, en clignotant, les paupières et les sourcils avec une aiguille noircie ^^; Fautre boit dans un priape de verre, se couvre d'une robe bigarrée, et rassemble ses longs cheveux dans un filet doré : cependant son esclave , non moins fidèle au rit féniinin , ne jure que par Junon. Cet autre tient le miroir que l'infâme Othon portoit avec plus de faste que Turnus les dépouilles d'Aruns ^^ , et dans lequel ^ prêt à marcher à l'ennemi, il contemploit son air martial. Un miroir entrer dans l'attirail d'une guerre civile *?! certes, ce trait mérite d'être inscrit dans nos annales et consigné dans notre histoire. Ce qui peint encore mieux le génie militaire de ce fameux Othon , c'est le meurtre de Galba ^^ ; sa noble émulation , c'est d'avoir combattu dans les champs de Bédriac , par l'unique attrait d'un futile pillage ; surtout de s'être empâté le visage ^9 afin de rendre sa peau plus douce et plus unie : voilà ce que l'Assyrie ne sauroit reprocher à la guerrière Sémiramis , ni l'Egypte à Cléopâtre déplorant sur son bord la journée d'Actium.

La , toute bienséance et toute pudeur sont bannies des discours et des repas; là , des paroles obscènes, sont balbutiées I d'un ton efféminé : on y voit les mêmes turpitudes qu'aux mystères de Cybèle ^o, et ces monstres ont à leur tête, en qualité de sacrificateur, un fanatique à cheveux blancs, recommandable par son lijirge gosier et sa voracité sans exemple; vieillard

5o SATIRA IL [ t. r,6. ]

QiJADRiNGENTA dcdit Gracchus sestertîa dotem Cornicini, sive hic recto cantaverat aère.

Signatae tabulae, dictum féliciter; iugens Cœna sedet , gremio jaçuit nova nupta mariti. O proceres! Ceosore opus est an aruspice nobis? Scilicet horreres majoraque monstra putares , Si mtilier vitulum, vel si bos ederet agnum?

Segmenta, et longos habitus, et flammea sumit, Arcano qui sacra ferens nutantia loro Sudavit clypeis ancilibus. O pater urbis !

Unde nçfas tantum latiis pastoribus? unde Hœc tetigit, Gradive, tuos urtica nepotes?

Traditur ecce viro elarus génère atque opibus vir? Nec galeam quassas , nec terram cuspide puisas , Nec quereris patri? Vade ergo, et cède severi Jugeribus carapi quem negligis. Officium cras -Primo sole mihi pèragenduto in valle Quirini. Quae caussa officii? Quid quaeris? nubit amicus, Nec multos adhibet. Liceat modo'vivere, fient, Fient ista palam, cupient et in acta referri. Interea tormentum ingens nubentibus haeret, Quod nequeunt parère , et partu retinere maritos. Sed melius, quod nil animis in corpora juris Natura indulget : stériles i^oriuntur, et illis

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SATIRE II. 5i

cligne d'être gagé pour farmar des élèves. Que tardentils, au gré du rit phrygien et à Taide de la pierre tranchante , à se délivrer d'uii fardeau superflu ?

Gracghus apporta pour sa dot quatre cent mille sesterces à un joueur de cor , si ce n étoit un trompette. On signe le contrat , on fait des vœux en faveur de cette alliance ; les amis invités s'asseyent au festin nuptial : la nouvelle épouse repose sur le sein de son époux. Suprêmes magistrats, à qui recourir? est-ce au censeur? est-ce à Taruspice ^* ? Seriez-vous plus saisis d'horreur, trouveriez - vous plus monstrueux si tout à coup un veau sortoit des flancs d'une femme , ou qu'une vache mît bas un agneau? Cest ce même Gracchus que l'on vit autrefois suer dous le feix des boucliers mystérieux réunis par un secret lien 3^ • c'est lui qui' se couvre de la robe et du voile des nouvelles mariées. O Mars, protecteur de nos murs! quel funeste génie alluma ces feux criminels dans le cœur des pasteurs latins? Qui donc souffla ces ardeurs détestables au sein de tes enfans? Un homme, illustre par sa naisssûAce et par ses richesse», épouser un autre homme! Dieu de la guerre, tw restes immobile! tu ne frappes pas de ta lance cette indigne co&trée! tu n'implores pas la foudre de ton père ^^ ! Sors donc de ce champ formidable ^4 qui te fut consacré , et que tu dédaignes. — Tai demain, au point du jour, une affaire dans la vallée Quirinale. — Quelle affaire? — L'ignorezvous? Mon ami se marie, et n'admet qu'un petitnombre de témoims.—* Vivons seulement , nous verrons- former en public ces exécsables nœuds ^^ ,, nous les verrons légitimer. Cependant une cruelle fatalité corrompt la

Sa SATIRA IL [r.i^o.

Turgida non prodest condita pyxide Lyde, Nec prodest agili palmas pi*aebere Luperco.

ViciT et hoc monstrum tuniçati fuscina Gracchi , Lustravitque fuga mediam gladiator arenam ^ Et Capitolinis generosior, et Marcellis , Et Catuli Paulique minoribus , et Fabiis , et Omnibus ad podium spectantibus : bis licet ipsum Admoveas cujus tune muiïere retia misit.

Esse àlîquos mânes, et subterranea régna, Et côntum , et stygio ranas in gurgite nigras , Atque una transire vadum tôt millia cymba, Nec pueri credunt^ nisi qui nondum aère lavantHr. Sed tu vera puta. Curius quid sentit et ambo Scipiadae, quid Fabricius, manesque Camilli, Quid Cremerae legio et Cannis consumpta juventus Tôt bellorum animae , quoties hinc talis ad illos TJmbra venit? cuperent lustrari, si qua darentur Sulphura cum taedis, et si foret humida laurus. lUuc, heu! miseri traducimur. Arma qui^em ultra Littora Jubernae promovimus, et modo captas Orcadas , ac minima contentos nocte Britannos. Sed quae nunii populi fiunt victoris in urbe ,

douceur d'un pareil hyménée : ces sortes d'épouses ne sauroient espérer de fixer leurs époux en leur donnant des fils. Heureusement la nature ne change point ses lois au gré de nos caprices : vainement l'épaisse Lydé leur vendit ses mystérieux topiques ; vainement l'agile Luperque frappa dans leurs mains ^^ : rien ne sauroit les féconder; ces monstres périssent tout entiers.

Un autre Gracchus surpassa ces horreurs ^7, lorsque, le trident en main , et revêtu de la tunique des gladiateurs ^*, il parcourut l'arène en fuyant le Myrmillon , lui qui l'emportoit , par l'éclat de sa naissance , sur les Gapitolinus, les Marcellus, les Fabius, les Catules et les Émiles , sur tous les spectateurs assis aux premiers rangs , sans excepter celui même qui payoit sa bassesse.

Qu'il y ait des mânes ^9 , un roys^ume souterrain , un Caron, et de noirs reptiles dans les gouffres du Styxf que des milliers d'ombres traversent tous les jours cet affreux ravin dans la barque fatale, c'est aujourd'hui ce que la jeunesse ne croit plus , si ce n'est dans l'enfance 40 : gardons-jious d'en douter 4». Que pensent un Gurius et les deux Sçipions , un Fabrice , tm Camille , tant de jeunes citoyens , tant de. héros moissonnés à Crémère et dans les champs de Cannes , quand ils voient arriver l'ombre d'un infâme ? Ils regrettent de n'avoir plus ni soufre ni laurier pour se purifier 4a. Malheureux que nous sommes î c'est là qu'il nous faudra descendre* Qu'importe d'avoir récemment soumis à notre empire 43 les Orcades et la Bretagne, où les nuits sont si courtes; d'avoir porté nos armes par delà THibernie : les vaincus n'ont point

54 SATIRA II. [ r. ,(b. 1

Non faciunt iUi quos yicimus : et tameti unus Armenius Zalates cunctis narratur ephebis MoUior ardenti sese induisisse tribuno.

Adspice quid faciant commercia? venerat obses. Hîc fiunt homines : nam si mora longior urbem Induisit pueris, non unquam deerit amator; Mittentur braccœ, cultelli , frena, flagellum : « Sic praetextatos refenint Artaxata mores.

encore à rougir des turpitudes qui souillent les vainqueurs , à moins qu on ne m*oppose larménien Zalatès, qui, plus efféminé que nos propres enfans , se livra, dit-on , aux fureurs d'un tribun. O pouvoir des commerces imprudens ! cet adolescent, plein d'innocence, étoit venu à Rome en qualité d'otage. C'est ainsi qu'on devient homme en cette ville ^^ ; car si les jeunes étrangers y séjournent trop long-temps , le corrupteur ne tarde point à s'en empirer : renonçant aux m&les exercices de leur terre natale, à leurs chevaux, à leurs armes , ils ne rapportent enfin dans Artaxate ^^ que la dépravation dé nos patriciens.

' Argument. L'auteur démasque dans cette satire les prétendus philosophes qui censuroient rigoureusement les mœurs , tandis qu'ils étoient eux-mêmes souillés des vices les plus odieux. Il introduit Laroniay qui fait une vive apostrophe à ces hypocrites; ensuite il passe à la mollesse dés juges 9 à la turpitude des prêtres , à l'infamie des nobles , et finit par ime tirade religieuse.

"^ L'ordre observé dans cette satire est vraiment admirable. L'indignation croît de degré en degré jusqu'à la fin. Le style est conforme au sujet, et s'élève jusqu'au tragique. On compare à ce morceau le Nigrinus et le Cynique de Lucien , et surtout le discours de Dion Chrysostome jri ^i vxifutvs { sur l'apparence), qui paroît particulièrement conforme à la satire de Juvénal. {Note de V Éditeur,)

' Qui affichent V austérité des Çurius , vers 3.] Curius Dentatns, l'un des plus dignes personnages de la république, fut trois fois consul; il vainquit les Samnites, les Sabins et les Lucaniens. Il distribua quatre arpens de terre à chaque citoyen, et n'en retint pas davantage pour lui, disant «c que celui-là ne méritoit pas le nom de Romain à qui cette quantité ne pouvoit suffire. » Un jour , des ambassadeurs des Samnites lui rendirent visite; ils le trouvèrent qui faisoit cuire des raves dans un pot de terre. Ils lui offrirent des vases d'or pour l'engager à prendre leurs intérêts : « J'aime mieux, leur répondit-il, commander à ceux qui sont riches; que de l'être moi-même. »

^ £t vîpent en Bacchantes , v. 3. ] Les fêtes obscènes ap-r pelées bacchanales, parce qu'on les célébroit en l'honnewr

NOTES SUR LA SATIRE II. ^ Sj

de Bacchus, tiroient leur origine d'Egypte. Elles furent introduites en Grèce par Mélampus, devin et médecin, qui vivoit du temps de Praetus, roi d'Argos, avant la guerre de Troie. Long-temps après , un aventurier grec, Grœcus ignobilisy sacrificulus etvates, en infecta la Toscane , où le nombre des initiés s'accrut insensiblement , et où cet infâme culte devint plus abominable de jour en jour. La contagion se glissa dans Rome, d'où elle se répandit dans le reste de l'Italie, à l'aide des imposteurs qui avaient également conjuré et la perte des moeurs et celle de l'état; car il n'est rien, dit Tite-Live, de pire que la superstition quand elle médite le crime sous le manteau de la religion. Le consul Spurius Posthumius, l'an de Rome 566 , fut instruit de cette trame. Le nombre des complices des deux sexes montoit à plus de sept mille. Plusieurs prévinrent le supplice par une mort volontaire. Après avoir exterminé cette secte monstrueuse,, * le sénat supprima les fêtes que Ton avoit coutume de célébrer en l'honneur de Bacchus. (Tite-Live, liv.xxxix, chap. 8.) Ensuite on les rétablit. Quoique très-licencieuses dans les temps postérieurs, c'est surtout aux premières qu'il faut rapporter ces mots , et BacchanaUa vivunt , parce que ces fêtes , par un prodige inouï, fournirent presque subitement les exemples de tous les crimes jusqu'alors inconnus, et si comipuns du temps de Juvénal.

^ Que le front de V homme est trompeur! etc., v. 8.] Martial , liv. I , épigr. XXIV, a dit aussi :

Qui îoqmtur Curios , assertoresque CamiUos , NeUto fro^H credère ; nufsU keri.

Je ferai. voir qu'il y a beaucoup de rapport entre Juvénal et Martial , quant aux expressions et aux pensées , mais nullement quant à l'inteutioQ. Martial étoit un bas flatteur, et souvent un fort mauvais plaisant, quoique en général il écrivî^ avec ime singulière élégance.

^ Toi, le plus infime chaque de la bande socratique, v. lo.] C'est-à-dire le plus corrompu de tous ces faux sages qui se disent sectateurs de Socrate; car il faut bien se garder de soupçonner un ami de la vertu , aussi constant que Juvênal , d'avoir fait illusion aux bruits honteux que la calomnie sema contre les mœurs de cet homme juste et intègre. Aristophane lui-même, ce vil insthimeut des ennemis de ce grand philosophe , n'osa Tattaquer à cet égard.

Paul Léopard {Entend., hb. xiii, cap. îo) substitue sotadècos à socraticos, par allusion à Sotade, pôëte de Btantinée , qui , le premier , eomposa im ouvrage intitulé dmtedica. Voyez Suidas.

Cloaque le plus infâme, etc. Notissima fossa , etc. Quintilien , contemporaiti de Juvéùal , blâmoit ces sortes de métaphores. Cicéron , dit-il, nous recommande de prendre garde qu'elles ne soient indécentes; comme si l'on dispit que la république a été châtrée par la mort de Scipion , castratam morte Afiicani rempubUcam ; ou si l'on appeloit Glaiicia l'excrémeht du sénat , stercus curice Glauciam, ( Quintil. , ' lîb. vïîi, cap. 6.)

, * Le médecin rit en coupant les fruits secrets de ta débauche , V. la.] Soit à Home, soit dans Athènes, les ihédecins praliquoient en même temps la médecine, la pharmacie et lat chirurgie , c'est-à-dire qu'ils composoient les remèdes , et faisoient toutes les opérations chirurgicales.

7 Tonnant comme Hercule contre la volupté, etc, v. 19.] II. y a dans le texte, qui talia verbis Herculis invadunt, etc. , c'estrà-dire qui reprennent de semblables turpitudes sur le ton d'Hercule, lorsqu'il repoussa la volupté pour suivre la vertu ; Ihcusata gravissimis verbis voluptate , virtutèm secatus est. (Cic, de Offic. , lib. i.)

* Qui pourroit souffrir les Gracques , etc. ? v. 24-] Mathurin

Régnier, notre premier s&tirique, a, dans son style naïf, assez bien imité ce |)assâge :

Scanres da temps présent, hypocrites sérères ! tTn'Claude ef&oot^ment parle des stdoltères ; Milon sanglant encor reprend un assassin ; Graoche on séditieux, et Verres le larcin!

( Note de V Éditeur, )

5 Si les trois disciples de Sjrlla s*élePoient contre les proscriptions, v. a8.] Il s'agit ici des fameux triumvirs Octave, Antoine et Lépide.

" Comme cet empereur, etc., v. 29.] Domitien, qui ne cessoit de faire de beaux règtemens en faveur de la religion, des mœurs, des sciences, et n'en étoit pas moins le plus vil et le plus dangereux scélérat de son empire.

Tra^co concubitu signifie que l'inceste étoit du ressort de la tragédie, comme on le voit dans OEdipe et dans Phèdre.

'' Loi JuUa, qu'étès-vous devenue? v. 3 7.] On a donné ce nom à plusieurs lois différentes, dont la plupart ont été faites par Jules-César; d'autres disent par Auguste. La loi Julia, de adulteriis , prescrivoit des peines contre ceux qui seroient convaincus d'adultère.

" Il faut commencer par la loi Scantinia, v. 43.] On l'attribue à C. Scantinius , tribun du peuple : quelques-uns ' prétendent qu'il en fut seulement la victime, et que cette loi prit son nom. Elle fut publiée contre ceux qui se prostituoient publiquement et qui débauchoient les autres. La peine de ce crime étoit d'abord pécuniaire : les empereurs chrétiens prononcèrent ensuite la peine de mort.

»^ Peu (Centre nous s'exercent à la 'lutte, v* 53.] Juvénal i)e fait point dire à Laronia : On n'en voit aucune parmi nous ,

6o NOTES

parce qu'il se contrediroit, ayant parlé, satire i , de MaeTia, qui, le sein découvert, attaque un sanglier; et disant, sat. vi , que les femmes s'exerçoient à différens genres d'escrime. La lutte étoit un des cinq combats gymniques , du mot grec qui signifie nu.

'4 Se nourrissent du pain que mangent les athlètes y v. 53.] Ce pain étoit fait de manière à donner de la vigueur aux athlètes : c'est pourquoi Martial engageoit l'un d'eux à manger ce que Juvénal appelle coliphia. On conjecture , d'après ces deux vers du même auteur, que ce pain avoit la forme d'ui^ membre viril :

Si 'vis este tatur f nostrum potes esse priapwn { ^

Ipse lieet rodas inguina , parus eris,

** Dignes émules de ces, misérables concubines, etc., v. 57.] Il y avoit à Rome deux sortes de concubinage ; l'un nomoaé j'ustce nuptiœ et légitimée ; c'étoit la liaison que Ton avoit avec des concubines romaines de naissance, qui n'étoient ni sœurs, ni mères, ni filles de celui avec qui elles habitoient, et qui n'étoient point de condition servile. L'autre espèce de concubinage, appelé injustœ nuptife et illegitimœ , s'entendoit de ceux qui habitoient avec des concubines incestueuses, étrangères ou esclaves. Ces dernières étoient fort maltraitées par les épouses légitimes, et condamnées à des travaux pénibles et assidus.

'^ Tous mes stoïciens s'enfuirent aussitôt , v. 64.] On sent bien que le poète ne les appelle stoïciens que par ironie : en effet, il leur fait prendre ^a fuite, ce qui n'est nullement stoïque.

'7 Le bel exemple, Créticus! y.6'J.] Quintus Métellus ayant riomphé des Cretois pendant la guerre que les Romains firent

SUR LA SATIRE II. 6l

contre les pirates , obtint le surnom de Créticus , dont Juvénal se sert ici pour désigner un magistrat de distinction.

'• Est revêtu et une robe transparente , v. 66.] Ce fut Jules César qui occasiona cette mode, en faisant couvrir, dans quelques spectacles qu'il donna, tout le théâtre de voiles de soie. Tibère fit rendre par le sénat un décret conçu dans ces termes remarquables : Decretum ne vestis serica viros fœdaret. Caligula parut le premier en robe de soie. Il lest vrai que sous Néron les femmes commencèrent à e^ porter ; mais il y a lieu de croire que leurs étoffes étoient mêlées de lin et de soie , et que, jusqu'à Héliogabalp, le luxe n'a point fourni d'exemple d'une robe toute de soie.

'9 Elles rougiraient d'un habit pareil au tiehy V; ^o.] C'est-à-' dire de porter une toge aussi transparente que la tienne; car la loge fut insensiblement une note d'infamie pour les femmes ; et cette note, on l'infligeoit à celles qui avoient été convaincues d'adukère. — Veux-tu faire à cette prostituée, dit Martial , des présens dignes d'elle? Mitte togam (lib. ii, epigr. Sg).

*<> Plaide tout nu : J'y vois moins d^ infamie, v. 71.] J'ai adopté la correction de Grangâeus , qui met infamia au lieu àiinsania , parce qu'il y a plus que de la folie à se montrer volontairement to\it nu.

" Dès robes transparentes à U inflexible Créticus l v. 78.] Ces robes indignoient tous les honnêtes gens et tous les moralistes. « Je vois, dit Sénèque, des vêtemens de soie , si l'on ^ « peut donner le nom de vêtemens à des étoffes qui ne garan- « tissent ni le corps ni la pudeur , et avec lesquels une femme « ne pourroit sans mentir assurer qu elle n'est pas nue. Nous u faisons venir à grands frais ces étoffes de pays inconnus même « au commerce, afin que nos femmes n'aient rien de plus à « montrer en secretà leurs amans. >k (Traduction de Lagrange.)

6a NOTES

Ut maironœ nosttœ ne adukeris quidem plus suis in cêikieuh quani injmbUco ostendant. [De Benef,^ lib. vu, cap. 9.)

*' De même qiiun grain H^fit pour gâter une grappe, etc. , V. 81.] Nicolas Heinsius prétend que les copiâtes ont luis ici çonspecta au lieu de contacta. Voyez à cet égard $es oh^ervations sur Tacite, ii^sérées dans le recueil intitulé Miscellaneœ okservationes criticce in auctores veteres çt recentiof^e9 ( tom. ix , pag. 291)* 0)ïserYons cependant que le préjugé des anciens y consigné surtout 4aAs les poètes, étoit qu'un fruit gâté', vi»>àvis 4'un a^tre ^ le g4(oit sans contact.

'^ QiU se concilient la borme déesse, v. 86.} Il s'agit ici des prêtres dont l'empereur Domitien avoit fondé un collège en l'hûi^neur de Minerve. Ils célébi:oient aussi, comune le dit notre auteur, les mystères de la l>aiixte déesse ,. mais sans. avoir égard à l'ancien rit, suivant lequel les honunes n'étoient point adipis à célébrer sa f^te, ni le myrte einployé à parer ses autels. On lui faisoit tous les ans, up s^criâée dans la maison , et par les main& de la femme du grand^-prétre. Les vestales y étoieut appelées , et la cérémonie ne commençoit qu'avec la nuit* Alors on voilpit les représentations même des animaux mâles : le grapd-prêtre s'éloig^KÛt , emmenant avec lui tput ce q\ii étpit de son sexe. Les Grecs ^crifioient aussi à la, bonne déesse , qu'ils appeloient la déesse des femmes,, et quils donnoient pour une des nourrices de Bacchus ; il leur étoit défendu de prononcer son nom. Du temps de Cicéron, qui appelle par excellence les mystères de la bonne déesse , mystères des Romains , Publius Clodius les profana , en sie glissant en ^^it de fenune Ghe;q Jules César, dauus Le de&séin de corrompre Pompéia sa. femme.

"^ Il y £^ trois 0|^ii;ii[ons; si^r Texplv^atij^n. de ce p^fisagCv Les uns , coinme M. Dusaulx, veulent q4i»'iU'agi$seJc.i des mystères de IWinerve, institués par DomvMeiP' Mais il. v^'eat gjuère probable <me Dp^aaijieQ , .quoique mauvais prinee, aits jamais

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autori^p ou souffert un pareil scandale; les autres lentendent des ipystères de |a bQooe déesse. I|s sont encore moins fondés en raison. Il s'agit ici du vice contre nati^re. Les vefs suivans :

Sedmore sinistre

Bxagitata procul non inirajœmina timen Solis ara dem maribus. paiet , etc. ,

ne peuvent convenir à ces mystères, auxquels les femmes seules étoient admises. Yoici la troisième opinion , celle à laquelle nous nous tenons : d'infâmes débauchés, faisant un jeu de ce que leur religion avoit de plus auguste et de plus chaste, s'assembloient entre eux, et dans une orgie scandaleuse, faite de nuit, ils parodioient les mystères de Minerve et de la bonne déesse. Nous devons épargner le reste à nos lecteurs. Ainsi il n'est ici question ni de Minerve , ni de la bonne déesse, ni de Publius Clodius; mais de libertins et d'impies que Juvénal signale à la postérité. [Note de V Éditeur. )

'^ Ainsi les Mapteis célébvoient dans Athènes ^ à la lueur des fiamheauQCy kurjs nocturnes croies y çt^pfior des danses lascives ^ fat^uoient leur Cotytto, v. 91.] Fatiguoient, c'est-à-dire ennuyoient, dégoutoient. On ne sait pas précisément ce quç c'étoit que ces Baptes, ainsi nommée peut-être parce qu'ils croyoient expier leurs souillures en se plongeant dans l'eau. Quant aux mystères de Cotyttp pi* de Cotys , Jes Athéniens les avoient empruntés de^ Tbraces. Oi^ l^s cél^broit pendant la nuit , et dans le plus grand secret. Insensiblement ce culte occasiona les mêmes infamies dans Athènes , que celui de la bonne déesse à Rome. Les poètes comiques, ainsi que Strabon l'a observé, ont souvent reproché aux Athéniens, la manie des superstitions étrangères, qui, c)iezeux;, dégéuérpient en licence. Eupolis se moqua des mystères de Çotys (ians sa comédie des Baptes; et c'est à cette pièce , qui n'existe plus , que Juvénal a fait allusion. Quelques-uns ont prétendu que

64 NotBs;

cette comédie doûtà la vi^ à son auteur. Ce fait, rafipdrté par un grammairien du moyen âge, est contredit par des autorités plus anciennes et plus graves. Foyez ï Histoire des Poètes , par Giraldi.

* Tous nos manuscrits , au nombre de trente-six , portent cocfton y cocciton ou cochiton , aucun cotytto , ainsi que je l'ai annoncé dans mon édition de Juvénal (tome i , page 45)- D'un côté la mesure du vers s'oppose à ce que l'on mette cociton y dont la première syllabe est longue; aussi avons-nous retenu la leçon adoptée par nos prédécesseurs ; d'un autre, il ne nous a pas paru qu'il s'agisse ici de Cotytto , déesse de la Thrace, à cause du surnom de Cecropia , qui indique bien certainement une divinité athénienne , et plus encore parce qu aucun motiument ne prouve l'assertion de ceux qui donnent pour prêtres les Baptes à cette déesse, très- récente par rapport à Cécrops. Nous soupçonnons donc qu'il est question de Proserpine , nommée Cocyto , à cause du Cocyte^ fleuve d'enfer dont Proserpine étoit reine. Les fêtes de cette déesse se célébroient en même temps que celles de Cérès, et étoient appelées Éleusines. Les Baptes, suivant un passage d'Ëupolis cité par le vieux scholiaste, étoient des prêtres athéniens nullement attachés à une divinité étrangère. Cet Eupolis avoit composé une comédie sous ce nom, dans laquelle il signaloit plusieurs personnages importans d'Athènes, comme se livrant à ces mystères impurs. Alcibiade, qui sans doute étoit du nombre, le fit assassiner. De ce passage du vieux scholiaste , ouvrage authentique et évidemment romain, nous inférons que c'est la déesse Proserpine qui est désignée dans cet endroit. (Note iief Éditeur,)

** jiuec une aiguille noircie , v. 94.] L'épithète d' obliqua , que j'ai supprimée, n'est point relative à l'aiguille, mais à la manière de s'en servir : on la promenoit obliquement sur les paupières et les sourcils.

*^ Que V infâme Othon portait avec plus de faste que Tumus

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ies dépouilles d'Aruns^ ^.'99.] Othon, septième empetcur romain , avoit mérité la faveur de Néron par sa mollesse .et ses débauches. Il parvint à l'empire Tan 69 de Jésus-Christ , après avoir fait assassiner Galba et Pison. Son armée ayant été défaite à la bataille de Bédriac par celle de Vitellius , il se tua de désespoir , après un règne de trois mois.

Les satiriques ont coutume de parodier et d'emprunter les vers des grands poètes, comme le fait ici JuvénaL Patkiqi gestamen Othonis répond à Magni gestamen Abantis (Virg. , JSneid. , lib. m } ; actoris Arunci spolium répond à validant vi corripit hastam , actoris Arunci spolium, [Mneid. , lib. XII.}

*7 Un miroir entrer dans f attirail de la guerre cipilè ! v. io3.] Muratori rapporte une inscription par laquelle on voit que les Romains de toutes sortes de conditions se piquoient d'avoir de riches miroirs. Bientôt la mode en multiplia les artiste^. Les progrès du luxe sont les mêmes en tout temps , en tous lieux. Peu de bourgeois chez nous avoient des glaces autrefois ; et nos militaires n'entroient point en campagne avec ce qu'on appelle un nécessaire.

Cicéron attribue l'invention des miroirs de métal au premier Ësculape. On en fit ensuite de composition; mais l'argent pur obtint la préférence. Un certain Praxitèle, contemporain du grand Pompée , fut l'&iventeur de ces derniers. On en fit d'or, et on les chargea de tant d'omemens qu'ils devinrent d'un prix excessif. Sénèque dit que des filles d'affranchis en avoient dont le prix surpassoit la dot accordée par le sénat ^ la fille de Cnéius Scipion. Ce qu'on appeloit l'attirail des femmes, ajoute- t-il , fait partie du bagage de l'homme : que dis-«je, de l'homme? du guerrier; Qiiidquid mundus mUliebris vocabatur , sarcinœ viriles sunt, ( Quœst. natur, y lib. i, cap. 17.)

Il seroit difficile de marquer l'époque où les anciens commencèrent à faire des miroirs de verre : on sait I. 5

seulement que les premiers sortirent des verreries de Siden.

*• Cesiie meurtre de Galba y v. 104.] Victoire facile, puisque ce vieillard, dit Suétone, étoit privé de l'usage de ses membres par les douleurs de la goutte : Pedibus mambusque ariicuiari morbo distoptissùnis , tU neque calceum perpetiy neque UbeUos epohere aui tenere omnino valeret (Vita Oth., cap. ai.)

*9 Surtout de s'être empâté le visage ^etc^y. 107.] Le trait de satire de Juvénal contre Othon nous a paru un peu forcé. Sans doute cet empereur avoit mené une vie molle et efféminée : il fut dans sa jeunesse le compagnon des débauches de Néron ; mais, comme dit Tacite, non erat mollis et corpori similis animas. Non-seulement sa bravoure et son mérite comme général ne peuvent être révoqués en doute , mais encore sa mort fut un trait de grandeur d'âme que rien n'égale dans l'antiquité. Cette mort volontaire, condanmable sous le rapport de la religion et de la morale, n'eut pas pour principe , comme celle de Caton d'Utique, une vaine gloire et une obstination mal placée. Pouvant encore se défendre , et même disputer la victoire, mais condamnant les guerres civiles, avare du sang de ses concitoyens, et gémissant sur le sort de tant de braves gens qu'il faudroit sacrifier , il préféra la mort , parce qu'en se la donnant il délioit ses troupes du sarment de fidélité, et leur ménageoit un accommodement avec le vainqueur'. Cette action généreuse efface sans doute les désordres de sa vie passée. Il étoit si chéri de ses soldats , qu'un grand nombre refusèrent de lui survivre, et se tuèrent sur son bâcher. ( Note de V Éditeur.)

^^ On y voit les mêmes turpitudes qu'aux mystères de Cjrbèle, V. 1 1 1.] Il n'est pas facile de trouver dans le texte une construction bien latine et bien claire. Je suis tenté de croire qu'il

SURLASATIREII. 6y

manque ici quelque chose , et qu'en copiant le plus ancien manuscrit on a sauté deux portions de vers de cette façon :

ffie turpis Cyheles

Eijraetm. ioquendi

Libertas.

S'il n'y a rien d'omis i je crois qu'il vaudroit mieux suivre la correction d'Henninius ( page 9/19 ) : Hic turpis Cyhele est y etc.

On adora cette déesse sous les noms d'Ops , Rhée , Vesta , la bonne déesse^ la mère des dieux, Dyndimène, la mère Idée , Bérécinthe. Elle étoit fille du Ciel et de la Terre , et femme de Saturne. On la représentoit sur un char traîné par des lions, avec^une tour sur la tête, une clef à la main, un habit parsemé de fleurs. Ses prêtres s'appeloiènt Galli, Dac^ tyks y Curetés , Coribantes, L'institution des Galles , après avoir commencé en Phrygie, se répandit dans toute la Grèce, dans la Syrie, dans l'Afrique et dans l'empire romain. La cérémonie qu'ils faisoient en Syrie pour recevoir de nouveaux Galles dans leur société est ainsi décrite par Lucien : « A la « fête de la déesse se rend un grand nombre de gens , tant « de la Syrie que des régions voisines : tous y portent les «c figures et les marques de leur religion. Au jour assigné, n cette multitude se rend au temple; quantité de Galles s'y « trouvent, et y célèbrent leurs mystères : ils se tailladent les «( coudes et se donnent mutuellement des coups de fouet sur « le dos. La troupe qui les environne joue de la flûte et du « tympanon ; d'autres , saisis comme d'un enthousiasme , « chantent des chansons qu'ils composent sur-le-<;hamp. Tout <c ceci se passe hors du temple , et la troupe qui fait toutes ces « choses n'y entre pas. C'est dans ces jours-là qu'on crée des n Galles. Le son des flûtes inspire à plusieurs des assistans » une espèce de fureur. Alors le jeune homme qui doit être « initié quitte ses vétemens, et, poussant de grands cris, n vient au milieu de la troupe, où il tire une épée , et se fait (c eunuque lui-même. Il court ensuite par la ville , portant

«c entre les mains les marques de sa mutilation, et les jette « dans une maismi où il prend l'habit de femme. *

Il y avoit deux Galles à Rome , un homme et une femme, pour le service des auteb de Cybéle, qu'on honoroit sous le nom èildœa mater. Tout méprisables que fussent les Galles, ils avoient un chef très-oonsidéré, qu'on appeloit Archigalle, ou souverain prêtre de Cybèle. Il étoit permis à cet ordre de prêtres , par la loi des Douze Tables , de demander l'aumône dans certains jours de l'année 9 à l'exclusion de tout autre mendiant.

^* Est'-ce au censeur? est-- ce à Varuspice? v. lai.] Les censeurs étoient parbcidièrement chargés de veiller sur les mœurs, et de réprimer le vice dans tous les ordres de l'état. Quant aux anispices , on n'avoit recours à leur ministère que dans les circonstances extraordinaires et prodigieuses : alors ib examinoient les entrailles des victimes, en tiroient des présages, et indiquoient des expiations convenables.

'* Ce même Gracckus que Von va iuitrefois suer sous le faix des boucliers mystérieux réunis par un secret lien y y. ia5.] Ces boucliers s'appeloient ancilia. Denys d'Halicamasse raconte qu'un bouclier étant tombé du ciel sous le règne de Numa, on consulta les anispices, qui répondirent que l'empire du monde étoit destiné à la ville où ce bouclier seroit conservé. Après cette réponse, Numa craignant que ce précieux gage ne fût enlevé aux Romains, en fit faire onze autres de même figure et de même grandeur, afin qu'on ne put jamais reconnoître celui-là, et les fit mettre dans le temple de Mars, sons la garde de douze jeunes patriciens dont il fit un collège de prêtres appelés saliens. Tous les ans on portoit ces boucliers sacrés par la ville, en dansant, en chantant des vers qui avoient rapport à la solennité.

Tu n'implores pas la foudre de ton père y v. i3i.] Selon

plusieurs mythologues , Mars n a voit point de père ; cependant Hésiode , dans sa Théogonie , le fait naître de Jupiter et de Junon.

^^ Sors donc de ce champ formidable , ^fc, v. i3i.] Il fut, selon quelques-uns , consacré à Mars par Romulus ; suivant d'autres, par le peuple, après l'expulsion de Tarquin-le- Supcrbe , qui se Fétoit approprié et le faisoit cultiver. Juvénal l'appelle formidable , soit à cause du dieu , soit parce qu'on y faisoit les exercices militaires, et qu'on y tenoit les comices ou assemblées générales du peuple. Plusieurs grands hommes y avoient leur sépulture. Les statues y étoient en si grand nombre , qu'on- a dit qu'on les eût prises de loin pour une armée.

, ^^ Vivons seulement , nous verrons former en public ces exécrables nœuds , etc. , v. i35.] Ce que Juvénal a prédit est arrivé. Salvien, que Ton appelle le Jérémie du cinquième siècle , décrit ainsi l'affreuse turpitude dont il s'a^t , et dont il avoit été spectateur : Firi in semeiipsis fœminas profitebantur, et hoc sine pudoris umbraculo, sine ullo verecundiœ amictu; oc, quasi parum piaculf esset, si malo illo malorumtantum inquinarentur auctores , per publicàm sceleris. professionem fiebat etioin scelus integrœ civitatis : videbat quippe hœc universa urbs , etpatiebatur : vidébant judices , et acquiescebant * populus videbat y et applaudebat ; ac si diffusoper totam urbem dedecoris scelerisque consortio , et si Jioc commune omnibus nonfaciebantactus , commune omnibus faciebai as^nsuS' (Salv. y lib. VII , de Gubemat. Dei.) ♦ ^

^^ Vainement V agile Luperque frappa dans leurs main%, V. lA^O Les Luperques étoient des prêtres préposés au culte particulier du dieu Pan, et qui célébroient les Lupercales. Comme on attrtbuoit leur institution à Romulus, ces prêtres passoient pour les plus- anciens qui eussent été établis à Rome^ Leurs cérémonies étoient ridicules ; ils parcouroient la ville

yo TfOTBS

coiDine des extravagans : nus et armés d'un fouet , ils frappoient fOfU ceux qui se trouroient sur leur passage. Les femmes croyoient que ces Luperques avoient le pouvoir de les rendre fécondes , ou de leur procurer 'des couches heureuses en leur frappant dans la main.

Nupla , quid exspectas ? non tv pollentikus herbu ,

Née prece , née magico carminé mater eris.

Ex^pe foecundet patienter verhera tUxtrœ ,

Jam socer optatum nomen kahebii avi,

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