‹ Satires de JuvénalChapitre 27 sur 30 · LE TURBOT · texte numérisé non relu

LE TURBOT

V oici de nouveau Crispinus, et je le citerai souvent : c est un monstre dont les vices ne sont rachetés par aucune vertu ; flasque et débile, il n'a d^'élans que ceux de la débauche : ses feux adultères n'épargnent que les veuves. Qu'importent donc et ses portiques assez longs ^ pour y lasser ses chevaux , et les vastes forêts à l'ombre desquelles il se fait traîner? Qu'importent les palais et les jardins qu'il acheta près du Forum ^ ? Un méchant ne sauroit être heureux, encore moins un corrupteur, un incestueux, qui naguère entraîna dans son lit une vestale couronnée de bandelettes, malheureuse prêtresse qu'il exposoit à descendre toute vivante dans les entrailles de la terre ^» Ce ne sont là que ses moindres déUts : si quelqu'un néanmoins en eût fait autant , il tomberoit sous la censure de l'arbitre des mœurs. Ce qui flétriroit les g^ns de bien , les Titius , les Séius , honore Crispinus. Que faire? que dire d'ui) homme dont la personne est plus diffornie que le crime ? Il a compté six mille sesterces pour un surmulet ^ ; il est vrai qu'il pesoit six livres, si toutefois il en faut croire ceux qui se plaisent à grossir le merveilleux. J'approuverois sa politique si , par ce beau présent , il eût voulu capter la succession d'un vieillard sans enfans , ou la bienveillance de cette riche matrone que l'on promène en litière fermée 7. Rien de tel; il acheto le poisson pour lui seul. Nous voyons des excès inconnus à ce

mS SATIRA IV., [. ,,3.]

' Succinctus patria quondam , Crispine , papyro ! Hoc pretîum squamae! Potuit fortasse minoris Piscator quam piscis emi. Provincia tanti Vendit agros, et majores Apulia vendit.

QuA.LEs tune epulas ipsum glutisse putemus Induperatorem, quum tôt sestertia, partem Exiguam, et modicae sumptam de margine cœnœ Purpureus magni ructarit scurra palati , Jam princeps equitum , magna qui voce solebàt Vendere municipes pacta mercede siluros?

Incipe, Calliope; licet hic considère : non est Cantandum, res vera agitur. Narrate, puellae Piérides; prosit mihi vos dixisse puellas.

Quum jam semianimum laceraret Flavius orbem Ultimus, et calvo serviret Roma*Neroni, Incidit Adriaci spatium admirabile rhombi Ante domum Veneris, quam dorica sustinet Ancon , Implevitque sinus : neque enim minor haeserat illis , Quos operit glacies maeotica, ruptaque tandem Solibus effundit torpentis ad ostia Ponti Desidia tardos, et longo frigore pingues.

Destinât hoc monstrum cymbae Unique magister Pontifici summo. Quis enim proponere taiem ,

fameux Apicius ^, économe et frugal en comparaison de ceux dont il s'agit. Six mille sesterces pour i\n surmulet 9! et cest toi, Crispinus, qui les paies ^ toi que Ton vit autrefois revêtu d'un canevas d'Egypte ^^ ! Le pêcheur t'eût moins coûté peut-être : la province oiïre des terres , et la Fouille des domaines au même prix.

Comment se figurer l'intempérance de l'empereur et la profusion de ses festins, quand son vil bouffon , revêtu depuis de la pourpre , et à la tête de l'ordre équestre ; quand un misérable qui parcouroit la ville en criant des poissons qu'il vendoit en détail << , n'a pu, malgré tant de sesterces , procurer à sa voracité que le moindre des mets qu'on eût pris ati hasard sur les bords de la table de son prodigue maître? Calliope, viens à mon aide : arrêtons-nous ici ; il ne s'agit pas d'une fiction , mais d'un fait. Et vous, vierges piéridçs^ inspirez-moi dans ce récit, ne fût-ce que pour vous avoir décorées du nom de vierges.

Le dernier des Flaviens déchiroit l'univers expirant : Rome gémissoit sous le joug de ce chauve Néron i^, lorsque dans la mer Adriatique ^ et non loin du temple de Vénus, adorée dans Ancône, un turbot monstrueux fut pris par un pêcheur dont il remplit le filet; car il ne le cédoit point en grosseur à ceux que fts Méotides engraissent pendant l'hiver, et qu'ils versent tout engourdis dans l'onde immobile du Pont-Euxih , quand le soleil a fondu les glaces qui les retenoient. Le maître de la barque et du filet, étonné de sa proie, la destine au souverain pontife' '3. Qui eût osé la vendre ou Tacheter, tandis que los rivages voisins étoient couverts I- 9

i3o SATIRA IV. .[^.46]

Aut emere auderet? quum plena et littora multo Delatore forent; dispersi protinus algae Inquisitores agerent cum rémige nudo ; Non dubitaturi fugitivum dicere piscera, ' Depastumque diu vivaria Caesaris , inde Elapsum, veterem ad dominum debere reverti.

Si quid Palfurio, si eredimus Armillato, Quidquid conspicuum , pulchrumque est aequore toto , ftes fisci est, ubicutnque natat. Donabitur ergo , Ke pereat. Jam letifero cedente pruinis Autumno , jam quartanam sperantibus aegris, Stridebat deformis hiems, prœdamque recentem Servabat; tamen hic properat, velut urgeat auster.

Utque lacussuberant ubi , quanquam diruta , serval Ignem trojanum , et Vestam colit Alba minorem , Obstitit intranti miratrix turba parumper :

Ut cessit, facili patuerunt cardine valvae.

Exclusi exspectant admissa opsonia patres.

Itur ad Atridem : tum Picens : Accipe, dixit, Privatis majora facis; genialis agatur Iste dies , propera stomachum laxare saginis , Et tua serVatum consume in secula rhombum.

Ipse capi voluit. Quid apertius ? et tamen illl Surgebant cristœ. Nihil est, quod credere de se Non possit quum laudatur dis aequa potestas.

SATIRE IV. i3i

de délateurs ^ tahdis que les inspecteurs dé la côté h'auroient pas manque d'intenter un procès au pauvre pêcheur , lui soutenant que ce turbot , long-temps nourri dans les étangs de César, s'en étant échappé ^ devoit retourner à son ancien maître?^Si Ton en croit Palfurius et Armillatus , la mer n'a rien de beau , rien de rare, dans quelques parages que ce soit, qui n'appartienne au fisc '4, Que faire du poisson? le donner, de crainte qu'on ne J'arrache. Déjà l'autopine, en trépas si féconde , faisoit place aux frimas , et déjà les malades attendoient la fièvre quarte ^^. Ainsi le sombre Hiver, de son souffle glacé, conservoit cette récente proie : cependant le pêcheur se hâte, comme si lé vent du midi l'eût menacé de la corruption.

À PEINS a-t-il franchi le lac voisin d'Albe '^, à peine est-il entré dans cette ville presque détruite *7 , et dont les habitans nourrissent encore l'ancien feu des Troyéns dans le temple de Vesta , bien inférieur au nôtre , qu'il est un moment retardé par la foule étonnée :. elle s'écoule , et les portes du salon impérial , tournant sur leurs mobiles gonds, s'ouvrent à son aspect. Les sénateurs attendent en dehors que leur maître ait reçu l'offrande. On s'approche du nouvel Atride *^ : Agréez, dit le pêcheur, un morceau trop considérable pour des foyers vulgaires ; consacrez ce jour à votre bon génie ^9, et que votre estotnac, à l'instant nettoyé , se remplisse à loisir de ce turbot que les dieux réservoient à votre siècle : de lui-même il se jeta dans mon filet. Quoi de plus grossier ? cependant la crête lui dressoit. Le pouvoir suprême croit tout quand pn le flatte^

i32 SATIRA-IV. i^:^,,i

Sed deerat pisci patinœ mensura. Yocantur Ergo in consilium proceres, quos oderat ille, In quorum facie miseras magnaeque sedebat Pallor amicitiae. Primus, clamante Liburno, * ' Currite , jam sdKt , rapta properabat abolla Pegasus, attonitae positus modo villicus Urbi. Anne aliud tune praefecti? quorum optimus, atque Interpres legum sanctissimus; omnia quanquam Temporibus diris tractanda putabat inermi Justitia. Venit et Crispi jucunda senectus , Cujus erant mores, qualis facundia, mite Ingenium. Maria ac terras populosque regentî Quis cornes utilior , si clade et peste sub illa Saevitiam damnare, et honestum afferre liceret Consilium? Sed quid violentius aure tyranni, Cum quo de pluviis aut aestibus^ aut nimboso Vere locuturi fatum péndebat amici ?

nie igitur nunquam direxit brachia contra Torrentem; nec ci vis erat, qui libéra posset Verba animi proferre , et vitam impendere vero. Sic multas hiemes, atque octogesima vidit Solstitia. His armis llla quoque tutus in aiila , Proximus ejusdem properabat Acilius aevî Cum juvene indigno quem mors tam saeva maneret. Et domini gladiis jam designata : sed olim Prodigio par est cum nobilitate senectus; Unde fit ut malim fraterculus esse gigantum.

Profuit ergo nihil misero, quod cominus urso&

SATIRE IV. iH

Mais où trouver un vase capable de contenir le poisson? Ce point méritoit qu'on çn délibérât. Les grands sont convoqués au nom de l'empereur; les grands qu'il détestoit, et sur le front pâlissant desquels étoit empreinte la défiance^ inséparable d'un commerce tyrannique. Le premier qui parut, après que le Liburne eut crié : Accourez *^, l'empereur vous attend, tut Pégasus, qui se pressoit d'arriver en rajustant sa robe endossée à la hâte. Il venoit depuis peu d'être créé fermier de fiome : les préfets de cette ville consternée ^^ méritoient-ils un autre titre? De tous les courtisans ce fut le plus honnête , de tous les magistrats le plus intègre , «quoiqu'il crût nécessaire , dans ces jours désastreux , d'ôter à Thémis son glaive et sa balance. Venoit ensuite Crispus, cet aimable vieillard ^^ dont le caractère et les mœurs , tels que son éloquence , respiroient la douceur. Qui méritoit mieux d'aider de ses conseils un maître de l'univers , s'il eût été permis sous cette peste , sous ce fléau du genre, humain, d'ouvrir un avis généreux et dé blâmer la cruauté ? Mais quoi de plus irritable que l'oreille de ce tyran, qui, jpour un mot, sacrifioit ses amis, ne l' eussent-ils entretenu que des pluies de l'automne ou des orages du printemps ? Crispus sentit donc qu'il étoit inutile de s'opposer au torreiie, tandis que chacun retenoit dans son sein la vérité captive, et n'osoit la professer au risque de sa vie. Ce fut par-là qu'il vit tant de fois le soleil recommencer sa course, et qu'il parvint à son seizième lustre. La même politique soutint Acilius *^ sur le bord du précipice. A peu près du même âge que Crispus , il étoit accompagé d'un jeune homme qui ne méritoit pas la mort cruelle qui l'attendoit; mais la victime étoi^

i34 SATIRA IV. [v. 99]

Figebat Numidas albana nudus arena Venator. Quis enim jam non intelligat artes Patricias? quis priscum illud miretur acumen , Brute, tuum! Facile est barbato imponere régi.

Nec melior vultu, quamvis ignobilis, ibat Rubrius, offtnsae veteris reus atque tacendae; JEt tamen improbior satiram scribente cinœdo. Montani quoque venter adest abdomine tardus; £t matutino sudans Crispinus amomo, Quantum vix redolent duo funera. Saevior illo Pompeius tenui jugulos aperire susurro; Et, qui vulturîbus servabat viscera Dacis , Fuscus , marmorea meditatus prœlia villa ; Et cum mortifero prudens Vejento CatuUo, Qui nunquam visae flagrabat amore puellae , Grande et conpiscuum nost ro quoque tempore m^nstrum Cœcus adulator , dirusque a ponte satelles , Dignus Aricinos qui mendîcaret ad axes , Blandaque devexae jactaret basia rhedae.

Nemo magis rhombum stupuit : nam plurima dixit In lœvum con versus; at illi dextra jacebat Bellua. Sic pugnas cilicis laudabat, et ictus;

SATIRE IV» i35

déjà réservée au glaive impérial ^4. Depuis long-temps c'est une espèce de prodige que de voir un noble parvenir à la vieillesse : aussi préférerois-je de n'être que l'un des fils de la Terre et le dernier de la race des géans. Il ne servit donc de rien à ce malheureux adolescent d'avoir affronté tout nu, sur l'arène d'Albè , la fureur des lion^s de Numidie ^^. Qui ne pénètre pas aujourd'hui les motifs secrets de nos patriciens ? Qui seroit, ô Brutus! la dupe de ton vieux stratagème ^^? Il étoit plus facile d'en imposer à nos antiques rois.

Malgré la bassesse de son contraction , Rubrius n'arrivoit pas avec plus d'assurance ^7; il se sentoit coupable d'un ancien outrage qu'il falloit toujours taire ; et cependant, tel que ce monstre couronné =7, qui, tout souillé d'ordures, osoit encore cpmposer des satires, il n'en étoit que plus mordant. On vit paroître jet Montanus retardé par son gros ventre, et Crispinus dégouttant de plus de parfums qu'il n'en faudroit pour embaumer deux cadavres. Plus cruel que ce dernier, on vit Pompéius , habile à faire couler le sang par de secrètes calomnies. On vit Fuscus, qui devoit bientôt porter ses entrailles aux vautours des Daces, après avoir vainement médité l'art de la guerre dans sa maison de plaisance, décorée de marbres précieux. L'artificieux Véjenton accompagnoit l'assassin Catullus^9, qui brûloit d'amour pour une jeune fille que n'entrevirent jamais èes prunelles éteintes. Ce CatuUus étoit un monstre insigne, même aux yeux de ses contemporains. Quoique aveugle, il étoit flatteur. De mendiant il devint satelUte , et ne méritoit que de poursuivre en suppliant 3" les chars qui descendoientla colline d'Aricie. Personne ,

i36 SATIRA IV^ [ v. ,«. ]

Et pegma , et pueros inde ad velaria raptos.

Non cedit Vejento , sed ut fanaticus œstro^ Percussus, Bellona, tuo divinat; et : Ingens Omen habes, inquit, magni clarique triumphi.

Regem aliquem capies, aut de temone britanno Ëxcidet Arviragus. Peregrina est bellua : cemis Erectas in terga sudes ? Hoc defuit unum Fabricio, patriam ut rhombi memoraret et annos.

QuiDNAM igitur censés? conciditur? Absit ab illo Dedecus hoc, Montanus ait : testa alta paretur , Quae tenui muro spatiosum colligat orbem.

Debetur magnus patinœ mbitusque Prometheus.

Argillam atque rotam citius properate : sed ex hoc Tempore jam, Caesar, figuli tua castra sequantur. Vicit digna viro sententia. Noverat ille Luxuriam imperiiveterem, noctesque Neronis Jam médias, aliamque famem , quum puimo Falerno Arderet. NuUi major fuit usus edendi Tempestate mea. Circeis nata forent, an Lucrinum ad saxum , Rutupinove édita fundo Ostrea, callebat primo deprendere morsu; Et semel aspecti littus dicebat e(;hini.

SATIRE IV. i37

à l'aspect du turbot , ne parut plus étonné : le poisson est à droite; il se tourne à gauche pour en faire l'éloge. C'est ainsi qu'il jugeoit des combats et des coups du gladiateur cilicien ; du jeu des machines , quand elles soulevoient les enfans jusqu'aux voiles du théâtre ^'. Véjenton, non moins ardent que Catullus , et tel qu'un fanatique pressé des aiguillons de Bellone, prononce cet oracle : Prince , voici le présage certain du triomphe le plus mémorable et.le plus éclatant; vous ferez quelque roi prisonnier , ou bien Arviragus tombera du trône britannique. Le monstre est étranger. Vojcztvous de quels dards son dos est hérissé ^^ ? Il ne manquoit à Véjenton que de dire le pays et l'âge du turbot.

Quel est donc votre avis , demande l'empereur.»* fautil le mettre en pièces ? Gardons-nous , répondit Montanus , de lui faire cet affront ; que l'on fabrique un bassin assez profond , et qui soit assez large pour le recevoir tout entier dans ses minces parois. Ce grand œuvre exige lart et' l'activité d'un nouveau Prométhée. Que l'on prépare au plus tôt et la roue et l'argile. A compter d'aujourd'hui, César, n'oubliez pas d'avoir des potiers à la suite de votre camp. Cet avis, digne de l'auteur, l'emporta. Montanus se souvenoit de l'intempérance des premiers empereurs ^^ ^ et des orgies que continuoit jusqu'au milieu des nuits ce Néron qui savoit renouveler la faim dans son estomac surchargé d'alimens, et quand ses poumons étoient embrasés de Falerne. Nul autre de notre temps n'eut le tact plus fin, le palais plus déUcat : il distinguoit du premier coup de dent l'huître de Circe de celle des rochers de Lucrin ou du promontoire de Rutupe; du premier coup d'œil il pouvoit dire de quels parages venoit un hérisson de mer.

i38 SATIRA IV, [ t. us. ]

SuRGiTUR, et misso proceres exire jubentur G^nsilio ; quos Albanam dux magnus in arcem Traxerat attonitos et festinare coactos, Tanquam de Cattis aliquid torvisque Sicambris Dicturus ; tanquam diversis partibus orbis Anxia praecipiti venisset epistola penna.

Atque utinam bis potius nugis tota illa dedisset Tempora saevitiae, claras quibus abstulit Urbi Illustresque animas impune , et vindice nuUo ! Sed periit, postquam cerdonibus esse timendus Cœperat : hoc nocuit Lamiarum caede madenti^

SATIRE IV. i39

Ghaguit se lève : le conseil étant fini , on fait sortir tous ces grands que leur sublime maître avoit forcés d'accourir en désordre et pleins d*effroi dans sa citadelle d'Albe, comme s'il se fût agi des Cattes ou des Sicambres; comme si de fâcheuses nouvelles fussent arrivées subitement des quatre points du globe. Que n a*t*il consumé dans ces extravagances la durée d'un règne qui ravit impunément à la patrie, et sans qu'il s'élevât un vengeur, tant de citoyens illustres et généreux! Mais il périt à son tour, et ce fut quand les cordonniers commencèrent à le craindre : c'est ce qui purgea la terre d'un monstre encore tout dégouttant du 6ang des Lamia ^4.

» Argument. Le satirique commence par reprocher à Crispinus sa scélératesse et son intempérance. Un surmulet , que ce monstre avoit acheté six mille sesterces , rappelle ou fait supposer à Juvénal qu'un turbot d!une grosseur prodigieuse ayant été offert à Donatien , cet imbécile fit convoquer les sénateurs et les grands, afin de délibérer, dans . un conseil extraordinaire , sur les moyens d'apprêter dignement ce superbe et friand morceau. Chacun des conseillers est caractérisé par un trait d'éloge ou de blàrpe qui fait également la censure du tyran.

* Dans cette satire, que l'on pourroit appeler le chefd'œuvre de l'art , Juvénal a sinon surpassé , du moins égalé Horace. Le poète a eu l'art de faire entrer , dans un cadre resserré, un tableau complet de la cour d'un tyran. [Tout ce que peuvent la basse flatterie , le ridicule joint à la cruauté et à la perfidie, tout est peint de main de m^tre. Le style, parfaitement conforme au sujets est assaisonné d'un sel piquant , satirique et plein d'énergie. C'est ce qui jus- . tifie le bel éloge donné à Juvénal par Boileau, Art poétique y chant II :

Soit qu'il fasse an conseil courir les sénateurs y D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs ;

Ses écrits pleins de feu partout briUent aux yeux.

{Note de l'Éditeur,)

• Qu'importent et ses portiques assez longs ^ etc. y v. 5.] .On comptoit à Rome, du temps d'Auguste, plus de quarantecinq portiques publics remplis de boutiques de marchands

NOTES SUR LA SATIRE tV. l4l

qui veixloient toutes sortes de bijoux. Entre les portiques des princes^ ceux qui portoient le nom de portique Palatin , portique d'ÀpolIon , de Pompée , de Livie , d'Octavie , d'Agrippa, étoicnt les plus superbes. Il y en avoit de publics qui servoient à Tomement des théâtres et des basiliques; et on en voyoit de particuliers qui servoient à la commodité des palais voisins. Un peu avant Caton, les particuliers n'avoient point encore de grands portiques qui regardassent le septentrion. Mais ce peuple si pauvre, si simple dans son origine, devint si délicat après ses conquêtes de Grèce et d'A-sie, qu'il ne put ni se reposer, ni se promener qu'à couvert. C'est ce qu'on verra dans la satire vu.

^ Les palais et les jardins qu* il acheta près du Forum, v. 8.] Ammien Marcellin rapporte que les jardins des Romains,' dans le temps dé leur opulence, étoient, pour me servir de ses expressions, instar villarum , quitus invaria includi 5o/?d^77z^ On prisoit entre autres , pour leur magnificence, les jardins de Pompée, de Luculle et de Mécène. Ils n'offroient pas seulement en spectacle au milieu de Rome des terres labourables, des viviers , des vergers, des potagers, des parterres , mais de superbes palais et de grands lieux de plaisance, ou maisons champêtres faites pour s'y reposer agréablement du tumulte des affaires, fam quidem y dit Pline (liv. XXIX, chap. 4)> kortorum nomine , in ipsa urhe y delicias, agros villasque possident,

^ Une vestale couronnée de bandelettes ^ malheureuse prêtresse qu*U e9:posoit à descendre toute vivante dans les entrailles de la terre y v. lo.] Les Romains punissoient l'incontinence des vestales en les faisant inhumer toutes vives. L'origine, de ce supplice remonte jusqu'à Tarquin. Le jour de l'exécution, les affaires, taiU publiques que particulières, étoient interrompues : la> ville étoit dans le trouble et dans la consternation. Le grand prêtre , suivi des autres pontifes ,

l4« NOTES

se rendoit au temple de Yesta , où il dépouilloit U vêsule coupable de ses omemens sacrés.

VlUma nnrgmeiê tuniJUn* dedU oseula 'viiHt»

Ensuite il lui présentoit des vêteiuens conformes à son malheur. Bientôt le convoi se mettoit en marche : après Ud trajet assez long , on arrivoit à la porte Colline , auprès de laquelle étoit une butte ou éminence destinée à ces sortes d exécutions. Alors rej^écuteut tiroit la vestale de la litière dans laquelle on Tavoit transportée; il la délioit et la remettoit au grand prêtre : celui-ci adressoit quelques prières aux dieux , et conduisoit l'infortunée au caveau fatal , dont on botlchoit l'entrée dès qu'elle y étoit descendue. ( Plutarque , Fie de Numa, ) Voyez encore V Essai sur le Feu sacré et sur les Vestales y par l'auteur de la Vestale, tragédie dont la représentation n'est tolérée que dans nos provinces, où elle a le plus grand succès.

^ // tomhoit sous la censure de V arbitre des mœurs , v. la.} Domitien avoît usurpé le* titre de juge des mœurs ^ afin de faire périr ceux qui lui déplaisoient. Martial l'appelle Censot morum, et dans un autre endroit

Cènsor maxime , prinâpun^^ue prùuep**

^ Surmulet, etc, v. i5.] Ce que les Romains appeloient muUus étoit un poisson de mer dont ils étoient si friands qu'ils alloient le pêcher dans les pays les plus lointains ; ib faisoient cas surtout de la tête et du foie. Tibère, selon Suétone , se plaignit de ce qu'on lui en avoit servi un d'ttn prix exorbitant. Voici quelques circonstances rapportées par Sénèque (Quest, natur, , lib. m , cap. 1 7). « Un surmulet, dit-il , « ne paroîtpas frais s'il ne meurt dans les mains des convives. « On l'expose à la vue dans des vases de verre : on observe

SUR LA SATIRE IV. l43

•c les différentes couleurs par lesquelles une agoBie lente et « douloureuse le fait passer successivement Ils en tuent «c d'autres dans la sauce, et lea font confire tout vivans, etc. » Trad. de la Grange. Pline (liv. ix, chap. 1 7) attribue ce dernier raffinement au fameux Apicius.

7 En litière fermée , V, ai.] Les Romains suppléoient au verre , qui leur manquoit , avec la pierre spéculaire , composée de feuilles brillantes comme celles du talc. Zatis spécularihas y que je n'ai point traduil:, signifie que la litière en question avoit des panneaux de pierre spéculaire , etc. Sur les différentes sortes de litières, voyez satire m, notes 4? et 48, et satire i, note ao.

* Nous voyons des excès inconnus à ce fameux Apicius , v. a 3.} Apicius , nom de trois Romains fameux par leur gourmandise^ Le premier vécut avant l'extinction de la république^; le second sous Auguste et Tibère ; et le troisième sous Trajan- Le plus célèbre est le second, qui inventa une espèce de pâtisserie appelée de son nom. Il tint à Rome une école publique de gourmandise, dépensa des sommes immenses pour satisfaire la sienne , et composa un traité dans lequel il enseîgnoit la manière d'aiguiser l'appétit : De gulœ irrita-mentis. On dit que n'ayant plus qu'une fortune ordinaire , il s'empoisonna de désespoir. Pline l'appelle nepotum omnium altissimus gurges. Le troisième, qui vivoit sous Trajan, se piquoit d'avoir un secret admirable pour conserver les huîtres dans leur fraîcheur : il en régala l'empereur dans le pays des Partbes , à plusieurs journées de la mer. Il est probable que Ju vénal parle ici du second.

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