‹ Satires de JuvénalChapitre 7 sur 30 · MEMBRE DE L'INSTITUT · texte numérisé non relu

MEMBRE DE L'INSTITUT

A la suite de la vie du célèbre satirique latin vient naturellement se placer celle du traducteur qui a le mieux saisi son esprit , et fait passer dans notre langue les beautés de l'original. Je me fais d'autant plus de plaisir d'écrire la vie de M. Dusaulx , que , sans partager ises opinions politiques , je ne puis m'empêcher d'admirer ses belles qualités , son amour pour le bien public , félévation de ses sentimens , son humanité , son exacte et sévère probité. Il semble, en effet, que la lecture seule de Juvénal soit capable d*inspirer ces vertus. C'est qe que nous allons voir dans le récit court et simple que nous donnerons de là vie d'un homme de lettres dont toutes les actions furent dirigées vers le bien , et dont toutes lés pensées n'eurent pour objet que le bonheur de ses semblables.

Jean Dusaulx , traducteur de Juvénal , naquit à Chartres, le 28 décembre 1728, d'une famille de robe, n fit ses premières études à la Flèche, et vint

xiv VIE DE JEAN DUS AULX,

les terminer à Paris, aux collèges du Plessis et de Louis4e-Grand. Son père latoit destiné à la itiagistrature ; mais soki premier penûfaaBt le porta vers la carrière militaire. Il oblîm unfr pl|iCQ de commissaire de la gendarmerie, et fit, en cette qualité, les campagnes d*Hanovre, dans la guerre de sept ans, sous le maréchal duc de Richelieu. Rentré dans sa patrie après la paix, il s'arrêta avec son corps à Lunéville, où le roi Stanislas tenoit sa cour en qualité de duc de Lorraine et de Bar. Ce prince généreux , qui aimoit les Lettres et fayorisoit les savans , accueillit notre jeune officier avec distinction.' Dusaulx avoit été reçu à lac^démie de Nancy à Tâge de vingt et un ans, en 1749? sans autre titre que sa traduction de Juvénal, encore en manuscrit. Cette traduction promettoit beaucoup , mais elle n étoît pas parfaite. Arrivé à Paris , il eut le bon esprit de consulter les savans , et il trouva dans le professeur Guérin, traducteur de Tite-Live , un guide sûr et éclairé , un second maître qui Vobligea de retoucher son ouvrage , et n en permit en quelque sorte l'impression que lorsqu'il le jugea en état de paroître. Ce fut en 1770 que M. Dusaulx publia , pour la première fois , sa traduction de Juvénal , précédée d un discours sur les satiriques latins. Cet ouvrage enleva d abord les suffrages. Juvénal avoit paru , dans les traductions précédentes, inintelligible, ampoulé, et même ridi-

VIE DE JEAN DU&AULX. xv

cille j comme dans celle du père Tarteron. Ici il se pré* sema avec toute isa gravité , j'ose dire tonte sa ma* jesté, tel ei^n quil réconcilia le Français, alors bien léger et bien Tolage, avec un poète qui, jus* qu au dix*septième siècle , avoit fait les délices de nos ancêtres, et qui étoit encore en grande recommandation chez les étrangers, notamment chez les Anglais. C'est ici que commença la réputation littéraire du traducteur; et en 1776 les portes de l'Académie lui furent ouvertes, n fot ensuite secrétaire du duc d'Orléans. Ce. titre suffisoit setd à une ambition qu'il n'étoit pas difficile de satisfaire : cependant il paroit qu'il sollicita l'honneur d'être précepteur des Enfans de France , et qu'il fit quelques démëirches à la cour pour c€^ objet; mais la cour n'étoit pas son élément. « Il se rend un jour à Versailles, 4it l'auteur de son article dans la Biographie universelle de M. Michaud , tome XII, page Sgo, colonne 2*, sur l'invîtalion du père Menou, jésuite. Une affaire importante l'y appeloit : on devoit lui confier l'éducation de quelques enfans qu'un trône attendoit. Le -jésuite lui' fait part des intentions de leur père, et ajoute : « Quels. sont vos principes? — Ceux de là justice. — Qu'enseignerez* vous? — Le respect des lois et l'amour de l'humanité.» Le père Menou avoit un tact sûr; il réfléchit et reprend la parole : « Quelle est votre demeure? — Rue du Dauphin. — Hé bien , regagnez votre rue du

xvj VIE DE JEAN DUSAULX.

Dauphin : lair de ce pays ne vous convient pas da tout. » Dusaulx Fentendit et reprit le chemin de Paris , se livrant avec une nouvelle ardeur à son amour pour les lettres. C'est à cette époque qu'il publia son livre intitulé de, la Passion du Jeu depuis les temps anciens jusqu^a nos jours. Cet ouvrage avoit déjà^té précédé d'un autre semblable, intitulé Lettres et Réflexions sur la fureur du Jeu; Paris, le Comte ^ ^77^9 ^^ ^*un mémoire intitulé Discours sur la passion du Jeu^ etc. , lu à l'Académie^ à la séance de Pâque de la même aimée. Ces trois productions n'en font qu'une et ont le même but» Un malheureux penchant qui s'étoit glissé dans le cœur de notre auteur avoit donné lieu à sa publication, comme il paroit par l'épitre dédicatoire de Juvénal. M. Dusaulx, tout vertueux qu'il étoit, se laissa entraîner pendant quelque temps à la passion du jeu, et il j perdit des sommes assez fortes. C'en étoit assez pour le ruiner, quoiqu'il fût riche . de son patrimoine ; mais les conseils de l'amitié , plus encore la voix de sa conscience , le retirèrent du bord de l'abîme; et, revenu à lui-même, il ne crut pas pouvoir mieux expier cette faute passagère qu'en prémunissant les autres contre les dangers qu'il avoit courus. Cet ouvrage , qui n'est pas sans mérite , et dont l'intention est excellente , ne répond pourtant pas à la réputation de l'auteur ; ce qu'il faut attribuer à des défauts essentiels dans la forme et même dans

VlÉ DE JEAN ÛUSAULX. xvij

le style ; aussi est-il peu recherché aictùellement , parce qu'on attendoit mieux du traducteur de Juvénal. - ESfi 1784, M. Dusaulx mit en tête des jipologues et Contes orientaux Une vie de Tabbé Blanchet, auteur de ce Uvre. Il s'étoit marié fort jeune ^ et il avoit épousé une femme peu riche , mais d'une douceur , d'une bonté digne de tout éloge, et qui fit son bonheur pendant cinquante et un ans*

Ici se termine la première période de la vie de M* Dusaulx, période de bonheUr pour lui;. Honoré et chéri de ses concitoyens , il devoit s attendre à mourir en paix au sein de sa famille et dans les bras de ses nombreux amis. Il en firt autrement.

M. Dusaulx avoit soixante et un ans lorsque le tocsin de la révolution se fit entendre; Il sonnoit , disoit-on , l'heure de la réforme et dé la liberté ; le traducteur de Juvénâl * n'étoit pas homme à rester en arrière, et il Ta prouvé.» C'est ainsi que s'exprime l'auteur dans sa préface de l'édition de 1796, page ix. M. Dusaulx s'étoit pénétré de la lecture des anciens; il eu con« noissoit toutes les beautés, et l'on a vu qu'il étoit très« capable de les faire passer dans notre langue. Il n'en étoit pas de même de leur esprit, que peut-être il saisit différemment : aussi le vit-on donner avec ardeur dans les systèmes de la révolution^ dont il fut la victime.

Je suis bien éloigiié de lui faire un crime d'un enthousiasme qui a été partagé par tant de personnes I. b

xviij VIE DE JEAN DUSAULX.

rdcommândables , ^et qui aToH pour cmse un oh}ei aussi séduisant que *la liberté. Je pense qu'il aenûl injuste de chercher , pour ce fait seul, i flétrir, k mémoire de notre auteur. On ne le ponrroh même pas. La fidélité qu'il a montrée dans les di£Fâ*entes fonctions auxquelles il s*est vu appelé, son désimé^* ressèment, la modération de ses opinions, qui toutes avoient pour but le bonheur de ses concitoyens ; ses efforts constans et généreux pour empêcher le mal et arrêter les effets de la yiolence, plus encore la haine des méchans quil a encourue, la dévastation de ses propriétés, les angoisses d^une langue captivité, le glaive de là mort suspendu sur sa tête pendant plus d une annéç , tout doit labsoudre à nos yeux comme à ceux de Ja postérité ; tout tend à nous reporter vers le point d'où nous sommes partis, c'est-à-dire à le présenter à nos lecteurs comme un citoyen bon, sensible, sincèrement vertueux, et très-attaehé à la patrie* M. Dusaulx fiit si^ccessivément électeur , . officier municipal, et trois fois législateur. D'abord à Tasseinblée législative , en 1792 : danâ la séance, du ad août, il parla fortement contre la destructton des monùâkena des arts, et saiiva le, superbe arc de. triomphe de U poite Saint-Denis, que Von proposoil; dabatlire. Le 2 septembiié de la même année il fit partie de la dépQtaûon nommée parJe pcésîdieht de l'assemblée pour se porter à la prison de l'Abbaye , et arrêter L'elfusion

VIE DE JEAN DUSAULX. xix

cttt Baag» Cette dëfmtation produisit peu d'effet , mais ce ne fet pas sa faut^ , car il afvoit rein|»li sa mission ayec zèle, et méme^âm përtl de sa vie. La note de la préftice de l'édition de 1796 nous instruit de ses efforts et du danger qu'il courut : sans deux ^ndarmes il étoit massacré âTec les prisonniers. Le lendemain il tm encore l'un des membres nonitnés pal* l'assemblée pour calmer l'effervescence de la populace qui menaçoit la prison du Temple, et vouloit égorger les illustres prisonniers. Cette fois il réussit mieux. Le 5 janirier «793 , le département de la Haute- Loire étant violemment attaqué dans la Convention , à cause d'un artrèté qui ordoilnôit la formadon d'une garde départementale pour protéger la Convention contre l'influence dés sections de Paris, il défendit cet arrêté de tout son pouToi):», et l'on passa outre. A la mémorable séance dû i5 janvier y 793, il s'exprima en ces termes : « Du fond d^e ma conscience, je vote l'app^ « au peupiie. Je crois qu'on peut être trës*bdn patriote « sans tuer son ennemi par terre. Je demande que le » cirdevatit roi soit détenu pendant la guerre, et banni « à la paix. » Le jour suivant. Son vote fut aussi pour le sursis : ainsi il remplit le devoir d'un vï^ai Français en eitiployant lés Seuls moyens qui fussent en son pouvoir pour sauver l'auguste victime , que , sans doute au foiid de son cœur, il reconnoissoit toujours pour son roi légitime. Après le 3t mai, Billaud-

Page 1