CHANT DU POETE
La puissance peut dire: A l'œuvre, statuaire,
A l'œuvre, peintres et chanteurs!
Et le bouillant sculpteur entamera la pierre , Et le peintre ravi mêlera les couleurs , Et le chanteur divin, excitant son délire,
Laissera déborder sa lyre ; Et des flots d'harmonie enivreront les cœurs. Que leur importe l'ordre? un tyran sur son trône.
Une pourpre pleine d'éclats.
Les multiples reflets de Tor de la couronne. Des courtisans penchés et des flots de soldats , Tout cela n'est-il pas un sujet de peinture, Aussi beau que l'aspect de la verte nature. Et que le mouvement d'un grand peuple , en été , A travers la poussière et la mitraille dure
Reconquérant sa liberté.
Que leur importe l'oi'dre? aux yeux du statuaire , Pour l'amant de la forme et des contours de feu ,
CHANT DU PUhTE,
Le tyran est un homme, et le tailleur de pierre Peut du corps d'un Néron tirer le corps d'un dieu ; Et puis, le choeur léger des belles mélodies,
Troupe éthérée, au vol capricieux.
Peut au sein d'un palais sonore et spacieux
Déployer ses ailes hardies Aussi bien que sous l'arc de la voûte des cieux. Mais le poëte, non: nul autre que lui-même N'a puissance sur lui dans ce vaste univers: Il est roi de son art et l'arbitre suprême De sa verve émouvante et de ses purs concerts, Pour qu'il chante, il faut que son âme A sa bouche ait dicté la sentence de flamme, Et permis d'éclater en sublimes clameurs : Car dans les saints transports dont elle est possédée, Elle n'abonde pas rien qu'en sons et couleurs,
Mais elle roule aussi l'idée A travers le torrent de ces rhythmes vainqueurs. Et l'idée ici-bas n'est pas chose légère , Une vaine couleur, un vain souffle qui fuit, L'idée en soi renferme ou la paix ou la guerre, L'idée est un vent chaud qui féconde ou détruit ,
L'idée élève ou déshonore, Vous jette dans la fange ou sur un piédestal ,
L'idée est un pouvoir fatal Qui, dans le fond de l'âme et son gouffre sonore. Comme un prisme éclatant s'imprègne et se colore
Des reflets du bien ou du mal.
Ainsi donc le poëte au cri plein de puissance, A la face brûlante, au grand cœur agité,
Est enfant de la conscience.
Et comme tel encor fils de la liberté. Oui, le poëte est libre: ô philosophes blêmes, Ténébreux constructeurs de mondes incomplets. Essayez de le prendre en vos étroits systènses
Comme l'oiseau dans les filets!
Et, pareil au sultan des plaines éternelles , Pareil à l'aigle altier, il étendra les ailes, Et dans l'azur des cieux emportera vos rets. Oui , le poëte est libre : ô vains maîtres du monde 1 Tyrans, rois ou tribuns, enchaînez son essor. Plongez-le dans la nuit d'une geôle profonde Et brisez dans ses mains sa plume, son trésor ; Et le fier prisonnier, de ses deux lèvres d'or. Appellera sur vous le jour de la vengeance, Couvrira de mépris votre immonde puissance, Et devant l'échafaud chantera votre mort. Oui, le poëte est libre : et son âme princière
Pour domaine a l'immensité.
A lui les vastes champs du ciel illimité Et les contours bornés de l'épaisse matière , Les eaux, les bois, les monts, et l'humaine cité. L'empire de l'esprit et de la volonté.
Tout ce qui frappe enfin la mortelle paupière, Et tout ce que l'œil pur de l'idéalité
Contemple sans lumière.
Oui, le poëte est libre, et, jusques au tombeau , Son noble cœur n'admet pour lois supérieures Que les lois émanant des célestes demeures ,
Celles du bien, celles du beau; Et son front souverain , dans la course divine Où l'entraîne l'ardeur de ses ailes de feu. Son front paré d'éclairs ne pâlit et s'incline
Que devant la grandeur de Dieu,