CHŒUR DES SAVANTS
Tandis que le printemps empourpre les charmilles, Que les herbages verts appellent les troupeaux , Que l'on voit deux à deux, jeunes gens, jeunes filles Avec l'ivresse au cœur passer sous les 'ormeaux ,
Que tout aime et tout chante au sein de la nature Nous, retirés au fond d'un cabinet poudreux. Pâles et dans les mains tenant notre figure, Nous suivons la pensée en son vol lumineux.
Nous regardons le jet de l'éclair face à face Et, l'esprit en sa vue absorbé tout entier. De ses feux nous tâchons de conserver la trace Sur les froides blancheurs du fragile papier.
Notre bonheur à nous, fils muets de l'étude, C'est de porter le jour en toute obscurité. Et, sous le voile épais de son écorce rude. De contempler tout être en sa réalité.
Les uns, hardis plongeurs de l'océan des nombres, Poursuivent jour et nuit sous leurs flots turbulents Les problèmes profonds qu'à nos yeux chargés d'ombres L'absolu, roi jaloux, tient cachés dans ses flancs.
Les autres, voyageurs aux plaines de l'espace. Volent après l'essaim des astres radieux , Observant dans les airs la comète qui passe , Et nommant et comptant toutes les fleurs des cieux.
Ceux-ci tirent des corps une force invisible Qui, ramassée au creux de leur habile main; Se laisse diriger, en sa course terrible, Comme un fouguaux coursier qui reconnaît le frein.
Ceux-là des éléments divisent les atomes Et , dans l'orbe infini de leur variété , Réduisant à néant les antiques fantômes. De la pure substance atteignent l'unité.
Enfin, du vieux Dédale appliquant les doctrines, D'autres soufflent la vie au tranquille métal Et peuplent l'univers d'un monde de machines Qui dans leurs mouvements surpassent l'animal.
La terre et l'océan racontent nos prouesses. Les cieux même sont pleins de notre vaste essor; Nous possédons déjà de bien grandes richesses. Nous avons beaucoup fait: nous ferons plus encor.
Et de tous ces travaux le but et la pensée Ne sont pas ce que croient de nous nos ennemis, L'orgueil de tout connaître et l'ivresse insensée De nous poser en rois sur le globe soumis.
Non, non, c'est le bonheur de mieux voir et comprendre
CHŒUa DBS SAVANTS. 3:
Dans ses plans infinis la puissance de Dieu , De louer ses splendeurs et d'une âme plus tendre De chanter sou saint nom sur des lyres de feu.
C'est , surtout , de porter au secours de nos frères Des moyens plus nombreux de bien-être ici-bas, D'alléger le fardeau de leurs longues misères Sur la voie inconnue où s'enfoncent leurs pas.
O Douleur ! noir serpent qui comprimes la terre Dans les mille replis de tes reins venimeux, C'est contre toi , surtout , que la science austère Dirige incessamment ses efforts valeureux !
Oh! nous n'espéi'ons pas, enfant du mal antique, Te détruire en entier; ce triomphe est trop beau; Mais nous espérons bien, à ton corps tyrannique, Du fer de nos pensers , trancher plus d'un anneau.
En vain des cœurs dévots sur un ton lamentable Nous crient: «A quoi bon ces vœux ambitieux? Rendre à l'homme la terre un séjour supportable C'est lui faire oublier qu'il doit monter aux cieux. »
Nous, nous leur répondons : « A la bonté divine Ce serait insulter que d'apprendre aux humains Qu'ils ne peuvent aller au ciel que par l'épine Et les cailloux sanglants des plus âpres chemins. »
Non, Dieu n'est pas méchant; — et, suivant d'un vrai sage La voix et les conseils, avec lui nous disons : Aux champs de la sagesse il est plus d'un passage, Les meilleurs sont semés de fleurs et de gazons.
Dieu , de corps et d'esprit douant sa créature ,
Ne voulut pas des sens éteindre les plaisirs; Il voulut seulement qu'habile avec droiture L'art ne pût contenter que de justes désirs.
L'homme peut donc jouir de l'amitié charmante Sans perdre pour cela l'amour de son auteur , Et, sans lui faire tort, près d'une épouse aimante, Il peut épanouir les trésors de son cœur.
Oui, chacun en son rang, ô terrestre existence! Nous pouvons tous goûter pleinement tes attraits. Et conserver encor la sublime espérance De celle qui, là-haut, ne finira jamais.
La vertu, la vertu!... loin de mettre à la chaîne
Nos désirs de bien-être et de profit, elle est
Au contraire la forme heureuse et souveraine
Du vrai bonheur de l'homme, en ce monde imparfait;
Semblable au mouvement double de notre sphère , Qui s'opère à la fois sans gêner son essor. Et qui, sur tous les points de l'orbe séculaire , Maintient divinement l'harmonie et l'accord.
HYMNE A LA CHARITE
Chère fille du Christ, aimante Charité,
O toi qu'en retournant à la Divinité ,
Le doux Galiléen laissa sur cette terre
Afin de réparer le crime du Calvaire !
Ne t'épouvante pas de la rigueur des temps ,
Des mots injurieux , des rires insultants
Que tu rencontreras sur bien des lèvres viles ;
Habite parmi nous, dans nos champs, dans nos villes
Fais retentir ta voix , et découvre'à nos yeux
L'éclat modeste et doux de ton front gracieux.
Nous avons tant besoin, pour nos corps et nos âmes,
De tes baumes exquis et de tes purs dictâmes !
Hélas ! malgré les pas de la société , Trop encore. Paresse, Orgueil , Lubricité Jettent sur le pavé de nos places publique»
Des flots de mendiants et d'ardents faméliques ;
Trop encore, le dur égoïsme des cœurs
Enchaîne les (31ans et glace les ardeurs ;
Trop encore, l'on voit le publicain* avare,
Dans sa morgue insolente et sa course barbare,
Passer insoucieux et sans tendre la main
Au pauvre enfant tout nu qui meurt sur son chemin ;
Trop encore, l'Envie à l'âme basse et vaine.
Chez le peuple excitant les serpents de la haine ,
Décharge sa colère au front de l'innocent,
Et fait avec douleur couler son noble sang.
0 sœur de l'Espérance, ô vertu surhumaine.
Des chrétiennes vertus ô toi la plus chrétienne.
Charité, Charité, femme au rouge manteau,
Redouble de pitié pour l'énorme troupeau
Qui chemine en ce monde à travers tant d'alarmes;
Songe à toute douleur, n'oublie aucunes larmes,
Quel que soit le visage et quels que soient les lieux,
Passe indifféremment ta main sur tous les yeux ;
Au centre des palais comme au fond des chaumières,
Crie et redis sans cesse aux hommes qu'ils sont frères.
Qu'ils sont tous ici-bas faits pour se secourir.
Et non pour s'opprimer et pon pour se haïr;
Que ce n'est qu'au moyen d'abondantes largesses
Que le riche peut faire excuser ses richesses ,
Et réparer aux yeux de la sainte équité
Les torts exorbitants de l'inégalité;
Mais que le pauvre aussi, soulagé dans sa peine,
Doit de sou cœur souffrant épancher toute haine,
Et ne garder eu soi que les doux éléments
De la reconnaissance et des bons sentiments.
Enfin, au fond des cœurs verse tes pures flammes
A grands flots, et surtout fais que les tendres âmes
Qui se pénétreront de tes vives chaleurs
Dispensent sans compter leurs aimables faveurs.
HYMNE A LA CHAHlTi;. 35.j
Cliaritù , Charité, ton image sincère N'est-elle pas toujours le portrait d'une mère?
Ainsi lorsque la soif tourmente ses enfants
Et vers le sein fécond tourne leurs yeux brillants,
La bonne mère est là , qui , sachant les compi-endre,
Les suspend tour à tour à sa mamelle tendre :
Et voilà les petits , sur le sein renversés ,
Les doigts crispés de joie et les deux yeux baissés,
Qui font à coups de langue entrer dans leurs bouchettes
De la douce liqueur les blanches gouttelettes.
Le front le plus vermeil , comme le plus pâli,
Est sûr de trouver place au sein blanc et rempli.
Et chacun largement y prend sa nourriture.
Cela n'empêche pas que si , par aventure ,
La sainte femme voit une humble et pauvre main
Poser sur ses genoux un petit être humain
Qui frissonne en son lange et que la soif dévore,
Elle ne s'apitoie et ne soit prête encore
A lui donner le sein: qu'importe que l'enfant
Ne soit pas de sa chair, ne soit pas de son sang,
Qu'il ait une figure inconnue à la sienne;
Il lui suffit de voir qu'il souffre, que sa veine
Est maigre et sans couleur, et que sa bouche en feu
Appelle la boisson que lui destinait Dieu ;
Et vite elle le met sur sa chaude poitrine /
Et lui fait emboucher la bouteille divine,
Et le flot maternel de nouveau prend son cours
Pour le pauvre étranger comme pour ses amours:
Car on a beau puiser à la douce fontaine ,
Le cœur la renouvelle et la fait toujours pleine.