HYMNE A LA RESIGNATION
Un jour, une plainte sauvage, Tombant du Caucase ébranlé , Traversa le sombre nuage Qui tenait son sommet voilé ; Et cette plainte redoutable, Se mêlant au bruit formidable Du grand combat des éléments, Comme un cri d'atroce vengeance , Frappa toute l'humaine engeance Des plus noirs épouvautements.
C'était le Titan Prométhée Qui, pendant au roc souverain, Se tordait, victime indomptée.
Sous un vautour au bec d'airain.
Toutes les fois qu'une morsure Augmentait su large blessure.
HYMNE A LA R ES Ki N AT I UN.
Il fronçait son sourcil épais.
Et, l'œil au ciel, plein de colère, Criait au maître du tonnerre:
« Tyran infâme, je te hais! »
Longtemps plus tard , une autre plainte Perçait les ombres de la nuit , De souffrance non moins empreinte, Mais moins amère dans son bruit.
Cette fois la plainte funeste Montait à la voûte céleste En soupirs calmes et pieux.
Comme la voix douce et profonde D'un beau cygne qui fait au monde Ses mélancoliques adieux.
Hélas! le Christ à l'agonie
Pleurait au mont des Oliviers:
Car, voyant sa tâche finie,
Il devinait ses meurtriers.
Sous le poids de la main divine
Il courbait sa faible poitrine,
Et, gémissant, disait: «Mon Dieu!
S'il faut que vienne le supplice,
Et que je boive ton calice ,
Je m'incline et bénis ton vœu.»
Ah ! la douleur est effroyable ; Elle est souvent longue à porter, Et le ciel bien impitoyable > Aux cris qu'elle nous fait jeter.
L'esprit de l'homme a beau se tendre, 11 ne pourra jamais comprendre Pourquoi , pour un si court moment.
Il faut voir dans la chair et l'âme
CHANTS CIVILS ET UliLIOIliUX
Tant de vautours à l'œil de flamme Plonger l'ongle cruellement.
Que faire alors, hommes, mes frères,
Mes pauvres frères en douleur?
Lancer des paroles amères
Au mal , à son puissant auteur?
Comme un Titan à la torture.
Appeler tyran la nature
Et maudire le Créateur?
Mais c'est pousser un cri de haine ,
Et ce cri n'ote point la peine
Et peut-être accroît son ardeur.
Que faire alors? de la souffrance Porter le poids sans soupirer?
Opposer un sombre silence Au mal qui vient vous torturer?
Mais cet effort est impossible , Notre nature est trop sensible , Et la fibre du cœur humain N'a pas, quoique épaisse matière, L'immobilité de la pierre Et la dureté de l'airain.
Il vaut bien mieux laisser la plainte S'écouler librement du cœur.
Comme l'eau fuit d'une urne saiate Qui roule sous un pied vainqueur.
Seulement , dans les douleurs vives , Il faut vers le mont des Olives Tourner sa pensée et ses yeux.
Et là, prenant Christ pour modèle, Mesurer ses plaintes à celle Dont il émut les vastes cieux.