CHANT DES VIEILLARDS
Les seuls enivrements de l'âme en décadence, Les seuls rayonnements au milieu des brouillards, Les seuls parfums encor ranimant l'existence Seront l'humble respect et les pieux égards.
Le respect, le respect, ô jeunesse superbe! Accorde-le sans peine à tous les fronts chenus ! La vénération dans l'âme d'un imberbe Est, avec la franchise, une grâce de plus.
Ne refuse jamais le peu que te demandent Les êtres chancelants dont les cercueils sont prè Honore-les afin que les cieux te le rendent Au jour où tu verras poindre les noirs cyprès.
Et nous, graves vieillards, patriarches des villes, Monuments respectés par les vagues du temps , Que son courant oublie, et que, comme des îles, Sou flot à découvert laisse quelques instants;
Nous qui, longtemps battus par l'aile des orages. Et longtemps égarés sur la mer des vivants, A force de périls, à force de naufrages, Avons appris, hélas! à connaître les vents ;
Nous en la main de qui la grande expérience A déposé sa lampe à la douce clarté, Et qui, dans les chemins ombreux de l'existence Marchons, avec lenteur, mais avec sûreté;
N'abusons pas des biens de la saintç s N'abusons pas des dons du savoir merveilleux, Et dans le gai troupeau de la folle jeunesse Ne portons pas des fronts ridés et soucieux,
Des visages armés de sévères paroles, Des cerveaux tout remplis d'orgueilleuses raisons; Pensons à nos beaux ans, à nos passions folles, Aux jours de la vendange et des chaudes moissons.
Ah! pour elle, au contraire, ayons des yeux de pères; Aimons à la reprendre et non pas à l'aigrir : De nos saines clartés, de nos pures lumières. Pour elle illuminons le champ de l'avenir.
Laissons-la pas à pas se mettre à notre place Dans les rangs de l'armée, aux conseils de l'État : Devant elle sachojis nous enfuir avec grâce. Comme la nuit devant le soleil plein d'éclat.
Toutefois, en quittant les combats et l'arène. En remettant le ceste à des bras plus vaillants, Gardons-nous que l'ennui honteusement ne traîne Au soin des vils plaisirs l'honneur de nos vieux ans.
Tant que nous le pourrons, vivons par la pensée : Jusqu'au dernier soupir, jusqu'au seuil du tombeau, Que notre intelligence avec fruit exercée Augmente ses trésors, apprenne du nouveau.
Enfin, lorsque pour nous l'heure de la retraite Sonnera tristement au noir cadran des cieux, Lorsque Dieu nous dira que notre course est faite Et qu'il nous faut aller rejoindre nos aïeux,
De ce monde mouvait, de ce monde éphémère. Détachons-nous sans bruit, sans regret et sans fiel, Comme un fruit doux et mûr, et qui, tombant sur tern Bénit le sol natal et l'arbre paternel.