HYMNE AUX TOMBEAUX
Aussi combien, malgré nos soupirs et nos larmes,
Le séjour des tombeaux conserve encor de charmes 1
Combien leur solitude émeut l'âme, et souvent
En dit plus que le bruit de ce monde mouvant !
Sous le couvert épais des funèbres ombrages.
Aux douteuses clartés qui percent les feuillages.
Le souvenir des morts doucement agité
Reparaît plein de force et plein de majesté.
Là, planant au-dessus des embarras du monde ,
Et largement lavé de toute fange immonde.
Il éveille dans l'âme un plaisir noble et pur
Comme un beau ciel dont rien ne peut troubler l'azui-.
La jeune fille morte en sa fleur virginale
Renaît avec des traits d'une grâce idéale ;
Le jeune homme tombé comme un tendre sapin
Reprend le vif éclat de son brillant matin;
Et, comme un marbre blanc sans taches et sans veines.
Le héros dépouillé des faiblesses humaines
Se remontre aux regards de son peuple attristé
Presque avec les rayons de la Divinité,
Tant la mort, comme un feu qu'un divin souftle anime.
Épure toute chose à sa flamme sublime.
Et, comme un sel actif évaporant le mal ,
Ne laisse que le bien au creuset sépulcral.
Les tombeaux, les tombeaux! loin d'être délétère, L'air qui flotte alentour est sain et salutaire , Et l'homme qui l'aspire y puise abondamment L'apaisement de l'âme et l'encouragement. Souvent, au seul aspect de l'urne de son père , Un pauvre dégoûté de cette vie amère A redressé le front, et, reprenant du cœur , Contemplé l'avenir d'un œil ferme et vainqueur. Souvent, douce colombe à l'amour entraînée , Les deux pieds chancelants et la tête tournée,
:j-;2 CHANTS CIVILS ET HKLICaEUX.
Une enfant près de choir aux bras d'un vil mortel
S'est abattue au pied du cyprès maieriiel :
Mais la croix secourable et l'ardente prière
Bientôt l'ont relevée, et du froid cimetière
La vierge est revenue à l'antique manoir.
Plus calme et plus docile aux leçons du devoir.
Enfin, plus d'une fois, un marbre qu'on renomme
Aux grandeurs de la gloire a fait rêver un homme;
Plus d'un jeune Alexandre, au cou frêle et penchant,
Sur les cendres d'Achille a pleuré son néant;
Et plus d'un bien-aimé des nymphes d'Aonie
A trouvé le secret de sa belle harmonie.
En contemplant au fond de quelque Paniliéon
L'ossuaire fameux d'un Dante ou d'un Milton...
O grands morts, ô héros, ô rois de la pensée!
O vous tous que l'envie et la haine insensée,
Dès les premiers rayons de votre beau matin,
De féroces abois poursuivirent sans fin :
Si la vie eut pour vous des orages sans nombri%
Si le sol d'ici-bas fut une plaine sombre,
Une arène fatale au combat incessant
Où chacun de vos pas fut marqué par le sang,
Que votre tombe est belle, et que l'heure dernière
A bien payé les maux de votre vie entière
En vous donnant le calme et les hommages dus
A l'éclat surhumain de vos rares vertus!
Quel beau jour que le jour où, plongeant sur vos âmes,
La mort, aigle vainqueur, dans ses serres de flammes
Vous prit : alors la haine entr'ouvrit les deux yeux
Et l'envie étouffa ses serpents odieux!
Alors vous pûtes voir tout un peuple en alarmes
Baigner vos ossements de ses pieuses larmes;
Mille lyres d'ivoire et mille nobles voix
Chantèrent vos travaux , bénirent vos exploits;
Les bronzes meurtriers ailumant leur tonnerre,
HYMNli AUX TOMBEAUX.
Sur vos traces partout firent trembler la terre;
Les étendards baissés saluèrent vos os;
Et votre deuil pompeux, dans les champs du repos,
Entra d'une façon vraiment plus triomphale
Que ne le fit jamais la majesté royale. •
Ainsi, quand le jour meurt, et que le roi des cieux.
Voyant l'ombre passer sur son front radieux,
Se penche vers les flots, il semble que la terre,
Sans voix durant l'ardeur du rayon salutaire,
A ce moment fatal sente plus vivement
Le grand vide qui va se faire au firmament.
Alors de tous les points de sa courbe divine.
De tous les lieux frappés par l'astre qui décline.
Du fond des vastes bois, des plaines et des mers.
S'élèvent tout à coup mille souffles divers;
Mille touchants *ccords montent, et ce murmure,
Ce doux frémissement de toute la nature.
Comme un hymne plaintif de regret et d'amour,
Accompagne au tombeau l'astre mourant du jour.
Ah! loin de ressembler à ces races légères
Que dévore la soif des choses passagères,
Et qui, sur le présent fixant toujours les yeux.
Jettent au vent d'oubli les cendres des aïeux.
Conservons dans nos cœurs une longue mémoire
De tous ceux que la mort a rav,is pleins de gloire,
Et pour qui la patrie, épuisant le Paros,
De ses royales mains a bâti des tombeaux.
Soit que les sombres murs des hautes cathédrales
Abritent saintement leurs pompes sépulcrales,
Ou soit que la nature, amoureuse du frais,
Fasse trembler autour la feuille des cyprès ,
A l'heure où vient le soir, où les ombres ii-anquilks
Du haut des monts voisins descendent sur les villes
A l'heure où, moins distraits par le fracas mortel,
Les cœurs écoutent mieux les douces voix du ciel,
Adorateurs pieux des trépassés célèbres ,
Tournons souvent nos pas vers leurs couches funèbre^.
Là, près d'eux, recueillis, sur leur tombe inclinés,
Pensons à leurs vertus, leurs travaux obstinés;
Pensons que tout ce luxe et de marbre et d'image -
Qui reluit sur leur corps est le saint témoignage
Des admirations de la société.
Et le commencement de l'immortalité:
Que dans le vaste amas d'existences humaines
Versé par l'Éternel sur les terrestres plaines,
Bien peu jettent assez de flamme et de splendeurs
Pour doter leur trépas de semblables faveurs;
Que le bien et le beau sont les deux routes sûres
Qui mènent à l'honneur des belles sépultures;
Mais que ces deux chemins, ardus et meurtriers.
Rebutent bien des cœurs et lassent bien des pieds.
Pensons à tout cela : puis, rentrés dans la vie.
Reprenons notre tâche avec la noble envie
De laisser à nos corps de pareils vêtements.
Méritons chaque jour d'illustres monuments,
En attendant que Dieu, dans sa munificence ,
Nous accorde plus haut la grande récompense.