LA MÉMOIRE
Et moi, moi je suis Mnémosyne, Du monarque des dieux l'amoureuse divine, La mère des neuf sœurs compagnes de Phœbus; Je suis celle qui porte en sa vaste poitrine Les grands forfaits et les grandes vertus.
Insensé que le mal entraîne,
Tu cours à ta perte certaine ,
Au meurtre infâme, au déshonneur; Et puisque tout l'enfer est au fond de ton cœur.
Voilà de ton âme hautaine
Le reflet rouge et plein d'horreur Que le temps roulera dans son onde lointaine.
Au bruit sauvage de ton nom Les peuples éperdus se voileront la tête. Comme au sinistre aspect d'une ardente comète. Au retentissement d'un désastre profond; Ton nom sera hurlé sur toutes les ruines; Ton nom sera l'écho des pestes , des famines,
L'épouvante du genre humain; Et les cris à la bouche et le fouet à la main. Les malédictions et leur frère l'outrage ,
De peuple en peuple et d'âge en âge, Te poursuivront sans relâche et sans fin.
ÉROSTR ATE.
Eh bien, soit, ô déesse! aux noms des grands coupables Que mon nom soit lié par des chaînes durables ! Que je sois relégué dans le troupeau honteux Des destructeurs d'empire et des brigands fameux! Je vivrai , c'est assez ! La Mort , la Mort avare
-ii SATIRES DRAMATIQUES.
Ne me plongera pas tout entier au Tartare:
Quelque chose de moi, reluisant et certain,
A jamais restera dans l'habitacle humain
Tu l'as dit, ô Mémoire! Allons, légères ombres,
Ainsi que les vapeurs et les nuages sombres
Qui se fondent aux feux de l'astre oriental,
Disparaissez devant ce rameau triomphal !
Et toi , Mort dévorante et toujours affamée ,
Lionne impitoyable et jamais désarmée,
Cesse de me montrer tes longs crocs écumants
Et de glacer mon cœur par tes rugissements!
Voici, pour t'apaiser, un sacrifice immense
Qui surpasse en hauteur, comme en magnificence,
Tous ceux que Jupiter et les dieux immortels
Virent jamais offrir au pied de leurs autels !
C'est plus que cent taui-eaux à la corne dorée
Que j'ose t'immoler, ô Gorgone sacrée!
C'est mieux que du sang d'homme et des corps en monceau
Que je vais consumer du feu de mon flambeau ;
C'est un temple superbe et toute sa richesse ;
Le trône vénéré d'une grande déesse.
L'ouvrage merveilleux des hommes et du temps,
Des vases remplis d'or, des autels éclatants,
Des chapiteaux d'airain, des colonnes sublimes;
Voilà mon hécatombe et voilà mes victimes !
O Mort! accepte-les, et que le vieux néant
Pour moi ferme à jam'^is son gouffre dévorant!
Les trois femmes disparaissent , et il entre dans le temple.
LES ESPRITS DU F El.
Enfants du Phlégéton, habitants du Tartare,
Sur les ailus des vents, courons, volons aux lieux
Où l'homme nous prépare De sa main destructive un festin spacieux !
ÉllÛSTRATE.