‹ Satires et chantsChapitre 18 sur 148 · LE PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE

O dieux, gardiens des campagnes, des villes, Saints protecteurs des remparts immobiles. Maîtres du ciel, accourez, venez tous, A nos secours! L'incendie en courroux Comme un dragon nous dévore, et la foule

Pâle, tremblante, en vingt lieux se déroule. Et le tumulte augmente par la peur.

Le temple brûle ! est la seule clameur. Sortant partout des poitrines sonores :

Enfants, vieillards, des urnes, des amphores! De Fonde à flots ! Ah ! quel réveil affreux ! Ah! pauvres gens, citoyens malheureux !

Qu'avons-nous fait à la vierge divine?

Sœur d'Apollon , ô Diane, ô Lucine, Reine d'Éphèse, épargne-nous des pleurs!

Sauve nos murs, ton temple et ses honneurs !

ÉROSTRATE

0 puissances du feu, principes de la terre. Éléments du soleil, de l'onde et du tonnerre, Par les rocs de Lemnos et Vulcain aux bras forts, Mugissez, mugissez, et redoublez d'efforts !

LES FEMMES

Et nous aussi, déesse tutélaire.

Nous implorons ta clémence à genoux !

Qu'avons-nous fait pour subir ta colère?

Lune, dis-nous, chère et blanche lumière,

Pourquoi voiler ton visage si doux?

N'avons-nous point, dans nos chastes prières,

Assez chanté tes sublimes pâleurs?

N'avons-nous point, sur tes autels en fleurs.

Assez versé de corbeilles légères ?

Ah ! nous avons, dans nos douleurs de mères.

Trois fois toujours invoqué ton grand nom.

Et, dans la nuit de nos couches anières,

Béni l'enfant dont tu nous faisais don ;

Et cependant, ô fille de Latone,

P«eine des nuits, ton cœur nous abandonne!

EKOSTRATE.

EIIOSTRATE.

O flamme, élargis-toi; monte au fronton doré. Et là, sculpte à grands traits mon nom sombre et sacré ! O feu , monstre altéré, de tes chaudes haleines. Dans le fond des vaisseaux bois l'onde des fontainesl

LES MÉGABYZES.

Malheur, malheur, trois fois malheur Au coupable de l'incendie!

C'est un parricide, un impie :

Que Jupiter, d'un trait vengeur, Soudain le prive de la vie!

Et si la main du dieu puissant L'épargne et le laisse vivant , Que Mené, la sombre folie.

De son pâle et morne rayon Lui bouleverse la raison !

Qu'il soit le jouet des tempêtes !

Que son corps soit en proie aux bêtes, Et que l'implacable Brimo , Hécate aux trois horribles têtes, Lâche sur lui son noir troupeau !

Oui, que ses monstrueux ministres.

Ses chiens aux aboîments sinistres, Enfoncent leurs crocs dans ses chairs.

Jusqu'à ce qu'il roule aux enfers !

ÉROSTRATE

En vain le prêtre hurle, en vain l'onde s'élance. Dans ses replis de feu, comme un serpent immense, La flamme fait craquer le temple souverain ; Et le cèdre en éclats jette un baume divin.

LES GTERRIERS.

Hélas! hélas! que pouvons-nous donc faire?

Lutter contre le dieu Vulcain , C'est un élan, un effort téméraire

Au-dessus du pouvoir humain.

Du temple entier les poutres, les charpentes

Se dressent comme de grands mâts, Et, balancés par les flammes sifflantes.

Les bois tombent avec fracas.

Les saints autels , les portes colossales ,

Les colonnes aux fronts dorés.

L'or de Crésus amassé dans les salles,

Les marbres, les vases sacrés, Ah ! tout se fond ! ô père des orages !

0 grand Jupiter pluvieux!

Entends nos cris à travers les nuages;

De ton pied d'or crève les cieux !

Comme un torrent, comme une vaste nue

Fais-les descendre sur nos murs ; Et qu'à long flot leur onde répandue

Chasse Vulcain aux bras impurs!

ÉRO.STRATE.

Jupiter est pour moi; flamme, achève l'ouvrage! Guerrière au casque rouge, envahis tout, courage! Sur leurs seaux renversés, déjà les grands vieillards Te contemplent de loin avec des yeux hagards.

Au milieu d'un tourbillon de fumée, le temple s'écroule.

LA FOULE

Ah ! c'en est fait! adieu , merveille de l'Asie!

Adieu , gloire de l'univers !

De plus de cent peuples divei's

Objet et d'amour et d'envie!

Adieu, temple divin, asile le plus doux

De notre mère l'inféconde!

Sublime sanctuaire où tous les rois du monde

EROSTRATE. -

Venaient ployer les deux genoux.

C'en est fait; tu n'es plus : notre terre profane

Ne porte que de vains débris, Et ta divinité, grande et sainte Diane, Est dans le monde entier aujourd'hui sans abris.

LES MÉGABYZES.

Malheureux citoyens, tristes enfants d'Éphèse, Gémissez et pleurez, Némésis est sur vous ! De l'incendie en vain la tourmente s'apaise , Le ciel rouge d'éclairs brille et gronde en courroux : Sur les cendres en feu, 'prions, abaissons-nous, Car la Mort, nous couvrant de son aile fatale. Temples, murs et cité, va nous emporter tous Dans la nuit infernale.

EROSTRATE

Et moi , dieux tout-puissants ! moi , je suis immortel !

Tombent, tombent sur moi les colères du ciel!

Qu'un abîme s'entr'ouvre, et qu'à travers la terre.

Le front tout sillonné des flèches du tonnerre.

Aux royaumes d'Hadès je descende vivant.

Je verrai sans pâlir le Tartai'e fervent.

Que Pluton contre \no\ soulevant ses milices

Sur mes tremblantes chairs épuise ses supplices;

Que mon corps sept fois plonge aux eaux du Phlégéton,

Ou sur la roue en feu tourne avec Ixiou;

Que je sois écrasé sous le roc de Sisyphe,

Ou comme Tytius déchiré par la grifle

D'un vautour se gorgeant sans cesse de mon fiel.

Je brave tous les maux , car je suis immortel !

Le diamant, l'airain , le fer, l'onde et la flamme

Ne pourront effacer la trace que mon âme

Aura faite en passant par ce monde odieux :

Humain, je vais marcher l'égal des plus grands dieux.

Comme un phénix renaît de ses cendres divines.

De même, de ce tas de fumantes ruines,

O mon nom, lève-toi : monte au plus haut des airs

Et remplis à jamais de ton bruit l'univers.

Et toi, peuple stupide, ô peuple lamentable.

Hâte-toi de saisir le fortuné coupable;

11 s'appelle Érostrate, il a vaincu la mort :

Le crime est immortel...

UNE voix CÉLESTE.

Ainsi que le remord!

POT-DE-VIN

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