‹ Satires et chantsChapitre 19 sur 148 · LA TERRE D'EUROPE · texte numérisé non relu

LA TERRE D'EUROPE

Il fait nuit. Les nations dorment. Trois d'entre elles, sans abri et couchées sur la pierre, veillent et se lamentent.

CHANT DE LITALIE, DE LA POLOGNE ET DE l'es PAGNE.

Le jour succède au jour et l'année à l'année, Comme la feuille verte à la feuille fanée, Comme le vent au vent, comme les flots aux flots; Et toujours le malheur poursuit nos destinées, Nos yeux roulent toujours des larmes obstinées, Et nos cœurs étouffants de douloureux sanglots.

0 les plus désolés des enfants do la terre! Quand verrons-nous finir notre injuste misère? Quand les voiles de deuil seront-ils déchirés? Et quand, rayonnant tous d'une clarté divine, Vers le ciel adouci, notre antique origine. Pourrons-nous relever nos fronts déshonorés?

Jamais, non, non', jamais, car tout nous abandonne;

La terre qui nous porte, insensible matrone.

Ne se fatigue point h dévorer nos pleurs ;

Le soleil n'est point las d'éclairer nos tortures,

La nuit de recevoir dans son sein nos murmures,

Et la mort contre nous d'accroître ses fureurs.

Écoutez, écoutez! ce grand bruit qui s'élève Et qui le long des mers passe de grève en grève , C'est l'âpre fusillade aux feux sourds et roulants ; C'est le crime masqué du nom de représailles; Ce sont les citoyens s'égorgeant sans batailles. Les pères, de sang-froid, immolant leurs enfants.

Et ces explosions éparses, solitaires.

Aux plus lointains pays révélant des misères.

Et navrant les humains dans leur calme profond.

Ce sont des exilés pleins de mélancolie

Qui , rêvant trop aux champs de la douce patrie ,

La nuit se font sauter le crâne avec du plomb.

Puis ces gémissements, ces canzones plaintives. Que depuis cinq cents ans jettent les mêmes rives Pour les mêmes douleurs et les mêmes dangers , C'est la voix des captifs pourrissant sous les grilles ; La grandeur des cités et la pudeur des filles Toujours à la merci des sbires étrangers.

Ah ! quels flots infinis d'angoisses et d'alarmes! Lorsque son pauvre enfant se débat dans les larmes, Le moindre cœur de mère a les nerfs palpitants ! Du nôtre on peut juger quelles sont les souffrances. Nous qui donnons le sein à des peuples immenses, Et dont le lait nourrit des millions d'enfants.

POT -DE -VIN oo

Et dans les deux pourtant nous avons un bon père. Un Dieu que l'on dit juste, et dont le bras sévère Comme un jonc des marais courbe en deux les méchants ; Mais à nos vains soupirs son oreille est fermée, La foudre sous ses pieds dort sans feu ni fumée, Et son souffle divin fait vivre nos tyrans.

l"itahe.

O Pologne , ma sœur ! ô toi dont le cri sombre

Se mêle constamment à ma plainte, dans l'ombre,

Tes maux sont douloureux, mais valent-ils les miens?

LA POLOGNE

On sent les maux d'autrui toujours moins que les siens , Italie ! ô ma sœur !

L'ITALIE

Ma torture est si lente !

LA POLOGNE

Hélas! ne sais-tu pas que mon supplice augmente?

L'ITALIE

Se pourrait-il , ma sœur !

LA POLOGNE

Ah I c'est peu que la Mort , De Moscou s'élançant comme le vent du nord , Ait moissonné mes fils, fleur brillante et légère; C'est peu d'avoir vu fuir sur la terre étrangère Ceux qu'avaient épargnés le knout et le trépas : Ce qui me reste encor d'enfants entre les bras Doit subir par surcroît une honte nouvelle. Il leur faut oublier la langue maternelle

Ils doivent sangloter en des mots inconnus ; Quand je leur parle, hélas! ils ne m'entendent plus.

Souffre, souffi'e, Pologne, encor cette misère; La gloire te couronne, ô sublime guerrière! Et chante à l'univers ton immortel combat : Quant à moi, j'ai ta honte et n'ai pas ton éclat. Je suis une brebis que des ciseaux barbares Tondent sans résistance , et que des mains avares Privent, à flots pressés, du plus pur de son sang. Il est vrai que j'ai vu les meilleurs de mon flanc Tomber plus d'une fois sous des balles obscures Et pourrir tristement au fond des geôles dures ; Il est vrai que mon sein a porté des héros ; Mais, tribuns valeureux, ils parlaient sans échos. A quoi bon leurs élans contre la tyrannie. Les bouillons généreux de leur mâle énergie ! Leurs nobles dévoùments ne pouvaient me servir : Mon peuple à leur côté ne venait pas mourir.

l'espagxe.

Et moi , mes sœurs , et moi , suis-je donc moins à plaindre 1 Si , grave par nature et n'aimant pas à geindre. J'émeus l'air rarement de mes vives clameurs. Je n'en souffre pas moins de cruelles douleurs. Ainsi que des brigands, à travers les montagnes, Les villes en désordre et les tristes campagnes. Je vois eri-er mes fils : — la Mort est leur pasteur. La Faim aux doigts crochus leur désore le cœur; Partout j'entends hurler la publique Misère; Ses pieds nus et sanglants stérilisent la terre Et soulèvent partout les noirs serpents du mal. Je suis comme Caton , ce vieux Romain brutal ,

POT-DE-VIN

Je me fais dans le sein de profondes entailles, Et le sang à long flot coule de mes entrailles.

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