LES TROIS NATIONS
0 désolation, ô supplice, ô douleurs!
Ah! qui prendra jamais pitié de nos malheurs!
Mais, silence! mes sœurs, j'entends comme un bruit d'ailes Qui frissonnent au vent des plaines éternelles ; Peut-être que le ciel, fatigué de nos cris, Lance à notre secours un de ses purs esprits.
LA POLOGNE
La coupe de nos maux n'est pas encor remplie,
La Pologne vaincue a toujours trop de vie :
C'est un nouveau malheur qui vient fondre sur nous.
l'espagne.
C'est l'inquisition, c'est l'émeute en courroux.
l' ITALIE.
C'est le vautour d'Autriche aux serres déchirantes.
LA POLOGNE
C'est toujours l'empereur et ses hordes sanglantes. LA RENOMMÉE, descendant des cieuï.
Non, non, rassurez-vous, plaintives nations! Devant mon vol bruyant ne baissez point vos fronts. Soyez sans peur ; je suis l'éternelle marcheuse Qui rôde nuit et jour sur la terre fangeuse, Recueillant et semant tous les bruits que j'entends, Les cris de la douleur ou les ris éclatants.
LES NATIONS
Eh bien, monstre aux cent voix, aux profondes oreilles, Toi qui vas répétant les choses sans pareilles Que tu vois rayonner sur le théâtre humain. Suspends un peu ton vol et laisse ton chemin. Renommée, oh! dis-nous, dis-nous si dans l'Europe, Que l'ombre de la nuit à cette heure enveloppe, Il est encor des yeux, des âmes et des cœurs Qui souffrent de nos maux et pleurent de nos pleurs.
LA RENOMMÉE
Enfants, tout est bien sourd aujourd'hui dans le monde ; On y vit, mais plongé dans une boue immonde ; J'ai beau courir l'Europe, ah! du nord au midi. Vos sœurs ont le cœur tiède et le bras engourdi , Et nulle ne s'émeut de vos cris de misère.
LES NATIONS
Quoi! nos sœurs sans pitié! mais que fait l'Angleterre!!
LA RENOMMÉE
L'Angleterre, orgueilleuse et n'aimant que les siens, Comme des animaux traque les Canadiens.
LES NATIONS
O peuple malheureux! ô terrible nouvelle! Ht la grande Allemagne aux proscrits si fidèle, La mère des penseurs et de la liberté?
LA RENOMMÉE
L'Allemagne se tait devant la volonté
Du fétiche empourpré de la Russie immense.
LES NATIONS
0 honte sans pareille! et la France, la France?
POT-DE-VIN. 59
LA RE\OMIMÉE.
La France ! elle est tranquille au sein de ses deux mers.
Dans les bras du plaisir coulent ses longs hivers,
Et l'été quelquefois, pour passe-temps unique ,
Elle donne la chasse aux brigands de l'Afrique;
Ou bien elle applaudit du geste et de la voix
Un tas d'ambitieux fabricateurs de lois
Qui vont se disputant avec l'injure amère
Les lambeaux écourtés d'un pouvoir éphémère.
LES N ATIO\S.
Quoi! la France en est là? la France dont le cœur Est le ressort du monde et son puissant moteur !
LA RENOMMÉE
Autre temps, autres soins. La France n'a plus l'âme
Ouverte aux grands projets : elle est terne et sans flamme ;
Comme le libertin épuisant son trésor,
Elle ne songe plus qu'à dépenser de l'or,
A dorer les habits de tous les gens de guerre
Pour qu'ils tiennent en paix le taureau populaire,
A donner des repas, des fêtes et des jeux,
A parler moins au cœur qu'à la panse et qu'aux yeux.
LES ÎVATION'S.
O monstre! est-ce possible?
LA RENOMMÉE
Hélas! la chose est telle, La France est au sommeil, ne comptez plus sur elle; Ne tirez vos efforts que de vous et de Dieu : Quant à moi, le temps passe, et je m'en vais. Adieu.
Elle s'envole.
Ainsi donc nul socours pour briser mes entraves, Et mes pauvres enfants seront toujours esclaves !
l'espagne.
O Castille héroïque, ô fertile Alava !
Antique Catalogne, ah ! qui vous sauvera?
Qui vous délivrera de vos guerres civiles?
Qui rangera d'accord la campagne et les viUes?
Quel bras détournera ce nuage de sang
Que sur nos champs déserts pousse un vent malfaisant?
LA POLOGiVE.
Quelle onde apaisera la flamme qui dévore La poitrine du Tzar, cette ardeur de centaure. Cette ivresse du mal , ce plaisir de bourreau , D'humilier toujours un grand peuple au tombeau?
L'ESPAGNE ET l'iTALIE.
Que dire, qu'implorer, où nous tourner, que faire? Où trouver un refuge aujourd'hui sur la terre?
LA POLOGNE
Dans la tombe, mes sœurs, dans le sein du trépas. C'est l'abri le plus sûr qui nous reste ici-bas .
L'ITALIE
La Mort , la froide Mort ! Ah ! la douce Espérance , Cette vierge attachée aux pas de la souffrance , La dernière toujours au seuil des malheureux, Ne nous a pas encore adressé ses adieux. Non, non, quelle que soit la France désarmée. Le portrait qu'en a fait la vieille Renommée
POT-DE-VIN. 61
Pour nous n'est point fidèle , et nous y croyons peu; La glace ne prend pas si tôt où vit le feu.
r.A POLOGNE.
Htîlas! quand j'implorais son secours pour ma vie, Qu'a-t-elle répondu? L'ordre est dans Varsovie.
l'italie et l'espagime.
Et nous-mêmes, ma sœur, ne nous a-t-elle pas Mis le fer à la main et prêché les combats , Pour nous laisser après dans la lice sanglante Tomber sous le poignet de la force insolente? Mais ce lâche abandon nous l'avons oublié , Nous voulons toujours croire à sa tendre pitié ; L'égoïsme n'est pas chez elle un mal qui dure, C'est un vice d'emprunt et non point de nature.
LA POLOGNE
Que voulez-vous donc faire?
Aller toutes les trois La réveiller encor du bi'uit de notre voix. Lui découvrir nos flancs et nos mamelles pures, Lui mettre les deux mains au sang de nos blessures, Implorer son secours, l'émouvoir, l'attendrir, Et, si rien ne lui fait, revenir pour mourir.
LA POLOGNE
A vous suivre, mes sœurs, je me sens toute prête ; Mais l'aigle au double front qui plane sur ma tête , Mais les cruels vautours dont les ongles de fer Plongent incessamment dans votre maigre chair...
l'italie.
Nous pouvons les tromper. La nuit nous est propice.
Tandis que le sommeil, plus fort que l'injustice. Sous sa masse de plomb courbera nos tyrans. Nous pouvons échapper à leurs yeux vigilants; Nous pouvons fuir, laissant en place de nous-même L'image de nos corps , notre fantôme blême.
LA POLOG.\E.
Tous les moyens sont bons aux coeurs désespérés. Celui que nous tentons est des moins assurés; Je crains bien, ô mes sœurs, que notre course vaine A nos tristes pays bientôt ne nous ramène : Puisque Dieu le permet, encore cet effort! Et s'il est inutile, eh bien! vienne la mort!
LES NATIONS, se levant de leur couche.
O Nuit, profonde Nuit ! mère antique de l'Ombre! Reine au front nuageux, à l'aile humide et sombre, Toi qui prêtes ton voile S tant de scélérats, A tant d'œuvres sans nom qu'ils trament ici-bas, O Nuit! feras- tu moins pour de pauvres victimes Que tu ne fis toujours pour l'artisan des crimes? Couvre de ton manteau la trace que nos pieds Vont graver sur la terre en quittant nos foyers ; Fais que les Apennins, les hautes Pyrénées, Entr'ouvrent sous nos pas leurs neiges obstinées, Et que l'Elbe et le Rhin au creux de leurs roseaux Dorment sans se douter du trouble de leurs eaux ! O Nuit! prends en pitié notre longue infortune. Dérobe à tous les yeux notre fuite commune. Et ne laisse point luire au ciel d'astres errants Avant que nous ayons atteint le sol des Francs. Et vous, pures vapeurs, fantômes, apparences! Images de nous-mème , ô tristes ressemblances ! Ombres que nous laissons en place de nos corps Pour tromper nos gardiens, redoublez vos transports.
POT- DE- VIN. 63
Versez , versez des flots de larmes abondantes , Continuez le jet de nos plaintes ardentes, Frappez l'air de longs cris ; aux yeux de nos bourreaux Laissez pendre vos seins, vos habits en lambeaux! Ah ! que les noirs démons, fléaux de notre vie, L'infâme despotisme et l'horrible anarchie, La misère, la honte et tous les dieux du mal Qui pèsent sur nos corps de leur poids infernal , Vous sentant sous la main redoublent les supplices : Qu'ils frappent sans relâche, et que leurs durs sévices Grossissent le torrent des forfaits odieux Qui doivent à la fin faire éclater les cieux.