LE SERVITEUR
Elles ont l'air souffrant : des pleurs sont dans leurs yeux Et leurs bras amaigris se lèvent vers les cieux.
POT-DE-VIN
Assez, poussez dehors ces femmes importunes. Nous n'avons pas le temps d'ouïr leurs infortunes; Qu'on les mène au dépôt de la mendicité.
LA FRANCE
Ah! seigneur, vous avez bien de la dureté !
POT-DE-VIX
De nos jours la paresse emprunte à la misère
Si souvent sa figure et son haillon vulgaire,
Que l'on peut quelquefois ne pas croire au malheur.
LA FRANCE
11 vaut mieux se tromper que de manquer de cœur.
POX-DE-VIN. 65
LES CONVIVES
A la Paix, au plaisii-, au bonheur éternel! POT-DE-vi\, à part.
Bien, courage, aclievons l'ivresse de la France. Je lis dans ses regards brillants de jouissance Sa tendresse pour moi, mon triomphe assure; Encore un coup de plus, et je suis adoré. Allons, fameux auteur de tant de beaux miracles. Toi dont le bras nerveux renverse tant d'obstacles , Qui fais jaillir des cœurs les plus profonds secrets, Entendre les plus sourds, parler les plus muets, Bacchus , pousse la France , augmente son délire , Et fais-moi conquérir le grand trône où j'aspire... A la France divine et pleine de beauté. Richesse, amour, repos, longue vie et santé!
Il verse du vin dans la coupe de la France.
LES CONVIVES
A la France divine et pleine de beauté. Richesse , amour , repos , longue vie et santé
LA FRANCE
Merci, fils de la Paix, pour ce vin délectable! Vous êtes à mon sens un mortel admirable , Un superbe mangeur, un sublime gosier.
Capable d'engloutir le Bordelais entier ; Un bon vivant surtout que la mélancolie N'hébétera jamais de sa noire folie.
J'aime cette humeur gaie et ces ébattements; Triste veuve, ma foi! j'ai pleuré trop longtemps: En campagne toujours et toujours en haleine, J'ai couru trop longtemps après la gloire vaine , Ce fantôme doré qui s'effaçait soudain
Lorsque je l'étreignais, et qui laissait ma main
Vide comme la nuit, désolée et sanglante.
Je ne veux plus de pleurs, de sang ni d'épouvante;
Je suis lasse à la fin , et ne sais plus courir
Qu'après le doux repos ou l'enivrant plaisir.
0 Paix, céleste Paix! souffre donc que je place
Mes deux mains dans les mains de ton fils plein de grâce,
Que je m'unisse à toi par un lien puissant,
Par les nœuds redoublés de l'amour et du sang;
Que je puisse toujours être de ta famille,
Que ton fils ait mon cœur, et que je sois ta fille.
I'OT-DE-VIi\.
L'ai-je bien entendu? je serais votre époux! Sans vaine raillerie , ô France , parlez-vous?
LA FRANCE
Aussi vrai que je bois. Ne puis-je au rang suprême Élever tout d'un coup l'heureux mortel que j'aime. Et mettre à mon niveau le sujet qui me plaît ?
POT-DE-VIN
France, je doute encor d'un si merveilleux fait! Ah ! que le Dieu serein qui régit l'empyrée Tempère de mon cœur l'ivresse immodérée! Car le bonheur m'accable et me semble si fort, Qu'il pourrait à vos pieds m'étendre comme un mort.
LA FRANCE
Vraiment, s'il faut mourir, ce n'est point à cette heure, Et je ne cherche pas un mari pour qu'il meure : Vite, mon cher amant, délaissez mes genoux, Et comme auparavant buvons à triples coups. Amis, je veux demain que l'airain des batailles Annonce à l'univers nos belles fiançailles ;
POT -DE- VIN. 6Ç
Sous des traits languissants, sous des haillons infâmes
Peuvent se dérober de magnifiques âmes !
Et puis, je suis heureuse ; et quand j'ai du plaisir,
J'aime aux infortunés à le faire sentir.
Qu'elles viennent.
LE SERVITEI'R.
Entrez.
POT -DE- VIN
Au diable les coureuses !
Les nations apparaissent.
LES CONVIVES
Quel misérable aspect ! que leurs tempes sont creuses I Comme le noir chagrin siège profondément Dans leurs yeux éplorés ! Sur chaque vêtement Que de grands trous béants, d'empreintes purpurines, ■ Que de coups noirs et bleus marqués sur leurs poitrines! On dirait presque, à voir leur costume, leur air. Les Prières, enfants du puissant Jupiter, S'en venant implorer la céleste venge3,nce.
LA FRANCE. I
Approchez-vous sans peur du trône de la France ! Parlez, d'oîi venez-vous? quelles sont vos douleurs?
LES NATIONS
Nous venons de fort loin.
LA FRANCE
Et vous êtes?
LES NATIONS
Tes sœurs.
LA FRANCE
Quoi! le sang nous unit par des liens intimes?
LES NATIONS
Oui , nous sommes tes sœurs , et de plus tes victimes,
LA FRANCE
Mes victimes, mes sœurs! je ne vous comprends pas. POT-DE-VIN, à part.
Moi , je les entends bien , je conduirais leurs pas Aux petites-maisons: ces trois femmes sont folles.
LES NATIONS
Puisque tu n'entends pas le sens de nos paroles, Et que ton lourd cerveau nage encor dans le vin , Regarde-nous de près , apprends nos noms enfin.