I.A FRANCE
Le voilà devant vous.
LES NATIONS
Quoi ! ce Trimalcion, à la face rougie Du vin de*la débauche et des feux de l'orgie, Ce ventre cousu d'or, ce satyre mondain. Est le héros auquel tu vas donner ta main?
LA FRANCE
C'est le fils de la Paix, l'enfant de la déesse Que j'aime...
LES NATIONS
Ruse insigne, incroyable faiblesse !
Ah ! nous le connaissons ce héros, nous savons
POT-DE -VIN
Sa naissance et le but de ses ambitions.
Nous savons que la Paix, dans une Iieure fatale,
Séduite par les yeux et la voix triomphale
D'un prince de l'enfer, trop célèbre démon,
Ici-bas l'enfanta des baisers de Mammon.
Depuis ce temps, rempli d'audace et d'imposture.
Et cédant au penchant de sa vile nature,
Il tâche de ranger l'univers sous ses lois;
Il emprunte au plaisir et son masque et sa voix;
Ses dehors sont trompeurs, mais le fond est infâme
C'est l'avilissement et la torpeur de l'àme.
L'amour du gain , la ruse, et le manque de foi.
O France ! est-ce bien là l'époux digne de toi?
Est-ce le descendant de la race sublime
Qui toujours mérita ton amour magnanime?
Non, ce n'est point le sang de ces hommes altiers
Qui firent à ton front verdir tant de lauriers.
Souviens-toi des auteurs de ton antique gloire ;
Le cor du grand Roland, de sa bouche d'ivoire,
Ne te sonne-t-il plus un douloureux appel ?
Et le battoir d'acier du vieux Charles Martel
Est-il assez couvert de rouille et de poussière ,
Pour qu'il ne frappe plus tes yeux de sa lumière?
Et le fer de Louis, redouté du païen,
Louis, le seul roi franc dont le cœur fût chrétien ,
L'armure de Guesclin, son épée et sa hache.
Le casque tout meurtri du chevalier sans taciie,
L'écharpe de Crillon, celle de Catinat,
Tous ces pieux débris dont l'immortel éclat
Rehausse ton palais mieux que l'or des tentures.
De la fierté de cœur et des nobles allures
Ne sont-ils plus pour toi les signes triomphants?
Et vous, du dernier siècle infortunés enfants!
Que la France adora dans sa tourmente amère.
Vous dont la sainteté consola sa misère.
André, Bailly, Desaix, Lafayette et Marceau, Tout ce que l'honneur pur a créé de plus beau. Mânes des vrais héros, ombres républicaines, Pouvez-vous, du sommet de vos gloires lointaines, Contempler ici-bas sans honte et sans frémir L'être avec qui la France aujourd'hui veut s'unir?
POT-DE-VIN
C'en est trop, je ne puis supporter ce langage, O France! le discours de ces femmes m'outi-age. Lorsqu'il arrive aux gueux d'être trop insultants. Sur eux on fait rouler la porte à deux battants. Holà, gardes, amis! loin de ces lieux qu'on traîne Cette troupe bruyante , et que sa langue vaine Aille semer ailleurs ses discours effrontés.
LES CONVIVES
Oui, poussons-les dehors!
LES GARDES
Avançons !
LA FRANCE, se levant.
Arrêtez !
Malheur à qui mettra la main sur leur poitrine ! Ces femmes en haillons sont de race divine; L'Éternel nous tira toutes du même flanc ; C'est la chair de ma chair et le sang de mon sang. Ah ! Nations mes sœurs , vos paroles de flamme Ont mis en traits aigus le remords dans mon âme; Vous avez fait monter la rougeur à mon front, Et, comme un bon coursier, j'ai senti l'éperon. Merci : je ne veux plus qu'on dise par le monde: La fille de Brennus , la France sans seconde, A fermé son oreille aux plaintes du malheur,
PÛT -DE -VIN. 77
Et, comme l'égoïste , elle a manqué de cœur.
Non , non , de la pitié la chaleur immortelle
Ne s'éteindra jamais sous ma large mamelle;
Le brasier de l'amour et de la charité
Doit reflamber au vent de toute adversité;
Assez de vin, de jeux et de folles dépenses;
A d'autres temps l'hymen , la musique et les danses ;
Je renonce au plaisir, aux douceurs de la paix :
D'abord le bien du monde, et mon repos après.
Allons, mes pauvres sœurs, troupe souffrante et sainte,
Entrez dans mon palais, que sa royale enceinte
Vous soit un doux asile, et là, près de mou cœur.
Livrez-vous à l'espoir d'un avenir meilleur.
LES CONVIVES
Amis, séparons-nous; la France turbulente
A repoussé du pied la table étincelante
Et quitté son grand lit. — La France est au dieu Mars.
Ses yeux rouges d'éclairs, ses longs cheveux épars
Inspirent la terreur. — Amis, voici la guerre !
Courons boire autre part...
POT-DE-VI.N
Allons trouver mon Père.
LES NATI0\S
Respirons un peu , mes sœurs , Et séchons, séclions nos pleurs 1 Il est doux pendant l'orage.
Sur une mer sans rivage.
Au sein d'une épaisse nuit, De voir, comme un feu qui luit, A travers le sombre voile Blanchir le front d'une étoile; Ainsi, dans notre malheur.
•78 SATIUliS DRAMATIQUES.
INous retrouvons un bon cœur Qui saigne à notre souffrance, C'est le grand cœur de la France :
Son amour nous est rendu; Espérons, rien n'est perdu !
l'espag.\e, s'aJrubsaut à l'IUlie.
Tel on voit l'olivier, de sa racine antique Et de son tron« ouvert par l'outrage des ans. Élever dans les airs plus d'un jet magnifique. Et pousser à plein fût des rameaux abondants; Tel, ô douce Italie, ô noble sœur féconde. Ton beau terrain natal peut encor reverdir. Et, tout gonflé de sève et riche d'avenir, Répandre ses parfums sur la face du monde. Oui, tes vallons, encor, tels qu'aux jours du printemps, S'émailleront de fleurs, et, sous leurs verts ombrages, De grands humains pareils à tes premiers enfants , Avec la corde d'or du plus doux des langages, Réjouiront l'univers de leurs chants.
LA POLOGNE , à l'Espagne.
Comme la malheureuse et dolente Chimène, Après des pleurs de sang et de longs jours de peine, Vit rayonner sur elle un ciel d'azur et d'or , Et, laissant là le deuil pour les chants d'hyménée, Redevint tout à coup l'épouse fortunée Du plus grand des mortels, du Cid Campeador; Ainsi, chétive sœur, noble Espagne en délire, Relève tes cheveux, recommence à sourire, L'Enfer ressaisira l'anarchie et la mort; Et, tendre également pour toute ta famille. Aimant d'un même amour Aragon et Castille, La douce Liberté te fera luire encor Les jours heureux du Cid Campeador.
■OT-DE-VIN
l'i TALIE , à la Pologae.
Et toi , pauvre aigle blauclie, à l'aile mutilée, A la plume avilie et longtemps flagellée Par les chaînons de cuir du knout impérial, Pologne valeureuse , à la voûte étoilée Tu reprendras aussi ta sublime volée, Et rempliras les airs de ton cri triomphal. Oui, des fiers Jagellons la compagne guerrière Nagera de nouveau dans la pure lumière , Et plongeant à son tour sur le monstre puissant Qui tant de fois, hélas! s'abreuva de son sang, Elle meurtrira l'ours à l'épaisse crinière ; Et le monstre, hurlant sous un ongle vengeur, Dans ses glaciers fuira plein de terreur.
LES NATIONS
Il est doux , pendant l'orage , Sur une mer sans rivage , Au sein d'une épaisse nuit.
De voir, comme un feu qui luit, A travers le sombre voile Blanchir le front d'une étoile.
Ainsi, dans notre malheur.
Nous retrouvons un bon cœur Sensible à notre souffrance , C'est le grand cœur de la France :
Son amour nous est rendu; Non, non, tout n'est [loint perdu !