‹ Satires et chantsChapitre 26 sur 148 · PRETRE · texte numérisé non relu

PRETRE

L'odeur du sacrifice et ses vapeurs sauguiues Ont caressé du dieu les superbes narines ; II est heureux des dons faits par vos cœurs dévots. Or donc, juifs et chrétiens, de tout sexe et tout âge, Princes de la finance et de l'agiotage, Livrez-vous sans contrainte à vos hardis travaux. Et le dieu versera sur vous l'or à grands flots,

LA FOUIE

Gloire à Mammon ! lâchons la bride Aux démons enflammés des spéculations; Jouons, agiotons, brocantons et vendons; Vendons le faux pour vrai, le chanceux pour solide.

Cuivre pour or, fer pour acier;

Exploitons des mines fécondes

Qui n'auront de veines profondes

Que sur la langue et le papier; Trompons-nous, pillons-nous sans nulle retenue : Point d'égard pour celui qui n'a pas bonne vue; Sa bourse est un enjeu qu'il faut en vrai croupier

Saisir d'une main opportune ; Poursuivons, nuit et jour, le but de nos désirs. Sans halte, sans pitié, sans remords, sans soupirs; Comme des déi-atés courons à la fortune.

l'OT-DE-Vi^; il arrive effrayé.

Frères, frères, assez de bruit, de mouvements, Que votre ardent tumulte et vos cris véhéments S'apaisent à ma voix. Ah ! le vent des tempêtes, Chers enfants de Mammon , va rugir sur vos têtes.

I, E GRAND PRETRE

Mon fils, pourquoi troubler en ce jour solennel

Les doux loisirs du peuple et les soins de l'autel ': Pourquoi ces cris d'effroi, ce lugubre langage, Et la triste pâleur peinte sur ton visage ? Que nous annonces-tu?

POT -DE- VIN

La ruine et la mort.

LE GRAND PRÊTRE

Sombre oiseau de mallieur, noir prophète du Sort , Est-ce un esprit malsain qui t'aveugle et t'égare? Achève...

POT-DE-VIN

Encore un coup , notre deuil se prépare : Les rigueurs du destin se tournent contre nous. Et son fatal pouvoir nous dispersera tous , Comme on le vit jadis éparpiller sur terre Les tribus d'Israël au vent de la misère.

O nouvelle imprévue, ô dur événement!

Oh! ne nous cachez rien, parlez ouvertement!

POT-DE-Vl.-^.

Oui, je vous pai-lerai net et sans réticence. Eh bien ! c'est fait de nous : notre chaude existence , A'os trafics illégaux , nos jeux désordonnés. Sont finis pour longtemps, nous sommes ruinés; Car un nouveau Samson , de ses mains vigoureuses , Va du temple ébranler les colonnes poudreuses, Renverser nos autels comme la foudre en feu, Et sous d'épais moellons enterrer notre dieu. Jérusalem encor touche à sa décadence : L'honneur s'est réveillé dans le cœur de la France.

PUT- DE -VIN

LA FOULE

L'honneur, l'antique honneur! ah ! nous l'avions cru mort

Et comme une momie enfoui sans ressort

Dans les jaunes bouquins de quelques humoristes.

Qui donc a ranimé ce squelette aux yeux tristes,

Ce fantôme encensé par le maigre troupeau

Des mangeurs de pain sec et des froids buveurs d'eau?

POT-DE-VIX

Trois femmes, trois démons, trois nouvelles harpies, Dont les amers sanglots et les clameurs impies Ont de la France heureuse assombri les humeurs. L'Espagne, l'Italie et la Pologne en pleurs Viennent de lui montrer le sang de leurs blessures; Et la Pitié, sortant de ces sources impures, A pénétré son cœur d'un tendre sentiment Et chez elle allumé le feu du dévoùment.

Ah ! nous sommes perdus , bons à mettre sous terre !

Dans les emprunts du jour plus de gros gains à faire,

Plus de marchés à terme et de gras péculat,

De large tripotage aux caisses de l'État.

Comment parer un coup si dur pour notre bourse?

POT-DE-VIN

Je ne sais qu'un moyen : notre unique ressource, C'est, d'un rapide élan, de nous prosterner tous Aux pieds du dieu sauveur qui trône devant nous.

LE GRAND PRÊTRE

Oui, tous , tous à genoux devant la sainte idole, Et que de notre cœur la prière s'envole.

L'assemblée fléchit le genou devant la statue.

ATI K ES DRAMATIQUES.

O Manimon, le plus grand des dieux de l'univers,

Toi que, sous mille noms et dans cent lieux divers,

Chaque fois que renaît la blancheur de l'aurore,

Le troupeau des humains pieusement adore;

Toi, le dispensateur de la félicité;

Toi, le lien puissant de la société,

Dieu fort, Dieu souverain, ô Maninion, ô mon père.

De ton plus cher enfant écoute la prière !

D'un œil indifférent, grand Dieu ! pourrais-tu voir

Expirer daus ces lieux ton culte et ton pouvoir.

Souffrir que le plus beau joyau de ta couronne,

Ton rubis le plus cher, la France, t'abandonne

Et tombe dans les mains d'un vil enfant du ciel

Qui s'est montré toujours notre ennemi mortel?

O mon père, il y va plus que de ta puissance

Sur un peuple; le cœur du monde, c'est la France:

C'est sur son mouvement discord ou régulier

Que se règle celui de l'univers entier.

Si donc tu ne m'es point propice et secourable,

Si tu laisses ravir à mon frein équitable

Comme un fougueux coursier le grand peuple gaulois.

L'univers l'imitant peut rejeter tes lois.

Quelle perte , ô mon père , et surtout quelle honte l

Que de mal pour refaire et cacher ce mécompte !

Que de combats cruels et de chemins ardus

Pour regagner les biens que nous aurons perdus !

Souviens-toi des moments passés avec ivresse

Dans les bras de la Paix , ma mère , ta maîtresse !

Souviens-toi de ces nuits plus belles que lesjoui's,

Et regarde en pitié le fruit de tes amours.

Je suis bien de ta race , et je porte dans l'âme

Les rayons les plus vifs de ta subtile flamme.

Non, tu ne voudras pas la honte de ton sang;

l'OT-DIi-VI.X.

Tu me préserveras d'au outrage cuisant:

Par les noms les plus doux, par celui de ma mère,

Tire-moi du péril où je suis, ô mon père !

Donue-moi le moyen de rainer l'honneur

Au grand cœur de la France.

LE GRAND Pr. ÊTRE.

Écoutons !

LA STATUE

Par la peur.

POT-I)E-VIN

L'ai-je bien entendu? La peur... est-ce possible?. O mon père , rends-moi plus claire et plus sensible Ta pensée, et dis-moi par quel charme vainqueur Je puis courber le front de la France...

La peur.

POT -DE- VIN

Mais ne sais-tu donc point de quelle trempe dure

L'Éternel a formé sa robuste nature ?

Son corps ne s'émeut point au tumulte des airs :

Son œil sans se baisser voit le feu des éclairs ;

Jamais, au grand jamais, au plus fort du carnage,

La lâcheté ne mit du blanc à son visage :

Qui pourrait donc la vaincre aujourd'hui?

LA STATUE

C'est la peur

P0T-DE-VI\

Quoi ! la divinité qu"en des jours de malheur

Invoquèrent, pareils aux sept chefs devant Thèbe, Les princes ténébreux d'un effrayant Érèbe, Les triumvirs sanglants de la Convention, Le pâle Robespierre et Saint-Just et Couthon !

LA STATUE

La peur.

POT-DE-VIN

Est-ce l'épée ardente et fanatique Que sm- les fronts chrétiens levait saint Dominique?

LA STATUE

La peur.

LA FOULE

La peur, la peur I

POT-DE-VIN

Ah ! mon esprit en vain Veut pénétrer le sens de l'oracle divin; II erre comme, au sein d'une caverne sombre, Un homme qui voit luire un vif éclair dans l'ombre. Parle encore, ô mon dieu !... Mais il ne répond plus... Ah! mes élans vers lui seraient-ils superflus?

LE GRAND rr.ÊTKE.

Non, mon fils, le dieu bon exauçant ta prière

A parlé, mais ton âme est encor trop grossière

Pour comprendre l'oracle aux ténébreux accents :

C'est à moi qu'il convient d'en dérouler le sens.

Ce n'est point par les chants , mais le bruit du tonnerre

Que les dieux ont toujours gouverné notre teiTe;

Sans le bâton du pâtre et les crocs du mâtin

Les troupeaux hébétés oublîraient leur chemin :

PÛT-UE-VIN. 8i

La craiute mauiée avec intelligence

Est le secret du fort et donne la puissance;

Écoute donc , mon fils. Toute société

Recèle dans le fond de son gouflre agité

Des enfants de Moloch une troupe en délire

Que le meurtre aiguillonne et que le sang attire,

Et qui, malgré les yeux de mille surveillants.

Les remparts élevés et les glaives brillants ,

Nourrit toujours en soi l'espérance hardie

D'étaler au grand jour sa sombre frénésie.

La France , comme une autre , a , dans les flancs noircis

De ses grandes cités, de semblables esprits,

Ne respirant que l'air empesté du carnage ,

Et prêts, comme forbans, à tenter l'abordage.

Sûr d'être le plus fort et de les contenir.

Tu peux de leur fureur aujourd'hui te servir.

Laisse donc cette vase aller à la surface;

Que la France les voie un moment face à face ;

Amante de la guerre et des choses d'éclat,

Qu'elle contemple à nu l'horrible assassinat;

Et, soudain effrayée au fond de ses entrailles.

Elle rejettera le glaive des batailles.

Délaissera ses sœurs et, te tendant les bras.

Retombera bientôt plus avant dans tes lacs.

Va, mon fils, va, retourne au palais de la France,

Montre à cette guerrière un front plein d'assurance ,

Et songe qu'il ne faut désespérer jamais

Lorsqu'on a de Mammon et le sang et les traits.

Vive, vive Mammon !

POT-DE-VIX

O père que j'adore, lit qui , par ton saint prêtre à la bouche sonore,

Mens de remplir mou cœur de sublimes accents, Je comprends ta pensée et tes conseils puissants. Oui, grâce au cri divin qui résonne en mon âme, L'ijorizon de nouveau s'éclaircit et s'enflamme; L'espérance sourit et promet à mes vœux Un avenir serein et des jours glorieux; Je sens renaître en moi l'audace et le courage; Je vais vaincre l'Honneur et laver mon outrage.

LA rOLLE.

Gloire au plus grand des dieux, au splendide Mammon! Dans un hymne sans fin célébrons son saint noml

LE GRAND PRÊTRE

Ah! qu'un nouvel encens sur l'autel doré fume. Et que l'amour du dieu plus ardent se rallume !

LA FOLLE

Comme le vent du nord nettoie un ciel obscur Et chasse à gros flocons, des plaines de l'azur, Les nuages porteurs de l'onde et de l'orage : Ainsi la voix du dieu, secourable langage,

Rend à nos sens le calme pur.

Allons, frères en tromperie,

Coupe-jarrets de l'industrie, Hardis monopoleurs, tripoteurs d'actions.

Reprenons comme avant nos spéculations ; Et, tels qu'un bon chimiste à la tète profonde,

Extrayons le divin métal Du feu, de l'eau, de l'air, et du bien, et du mal.

De toute chose au monde.

Que nous importe, à nous, le triste et vain amas Des antiques vertus, la pudeur soucieuse, La foi, le dévoùment, la pitié généreuse

rOT-DE-VIN.

Pour des pays que Ton no connaît pas?

Le but sacré de notre vio C'est d'avoir d'écus d'or une masse infinie; C'est, avant de descendre aux lieux sombres et bas D'où jamais l'on ne sort une fois que l'on entre, De se mettre avec art, en (^éternels repas, De la graisse au visage et des i-eplis au ventre.

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