CHANT DES NATIONS
Qu'il est beau , le soleil , Quand sou rayon vermeil Vient jouer sur des armes î Qu'une épée a de charmes Quand, traçant dans les airs De rapides éclairs , Elle étend sur la poudre , Comme un grand coup de foudre, Les cimiers eutr'ouverts !
France ! ta lance nette Peut reluire au grand jour :
POT-DE-VIN
Maintenant qu'on apprête Le casque , ton amour.
Qu'on le frotte et qu'on mette Du crin rouge à l'entour, Afin que sur ta tête L'épouvante muette Plane comme un vautour.
Vive, vive la guerre !
C'est pour la France altière Un cri de volupté Mille fois répété.
La guerre ! c'est pour elle L'herbe fraîche et nouvelle Aux oiseaux du printemps; C'est la lice emportée Par la fougue indomptée Des chevaux haletants.
Ah ! si les forts savaient descendre à l'indulgence,
Sourire aux pauvres abattus; Si les vainqueurs pouvaient pencher à la clémence, , Adoucir les maux des vaincus, On ne verrait jamais les victimes trompées
Se redresser contre le fort, Le meurtre reparaître, et, dans le sang trempées,
Rougir les lèvres de la mort.
Mais non : comme le vin qui bout et qui fermente
Dans le fond du cuvier natal , Le pouvoir grise l'homme , et sa fumée ardente
L'emporte à redoubler le mal ; Et bientôt oubliant la voix de la nature,
Superbe, en son iniquité, Il se croit tout permis et passe la mesure
Des forces de l'humanité.
Alors, quand jusqu'au ciel nionle la violence, Quand le mal est par trop puissant,
O Justice! il se peut, hélas ! que ta balance Se rétablisse avec le sang.
La France, comme un beau saint George,
Va coiffer son casque brillant:
Le fer déjà couvre sa gorge
Et le glaive pend à son flanc.
Pleine de cœur et de vaillance.
Elle entreprend notre défense;
Et, sautant sur son cheval blanc.
Elle va percer de sa lance
Les enfants du mal triomphant.
Hydre, taureau, race infernale I Leurs yeux lancent de rouges feux, Et jour et nuit sans intervalle L'air tremble de leurs cris affreux.
L'une, aux cent tètes en furie, Est le serpent de l'anarchie Gonflé de souffles venimeux; L'autre du sang fait sa pâture Et nage dans la fange impure Du despotisme abrutissant, Déhémoth lourd et mugissant.
O France ! France tutélaire , Amazone à la lance d'or; Ton bras aura beaucoup à faire.
Il lui faudra plus d'un effort Pour mettre les monstres à mort :
Mais n'importe! en avant, guerrière.
Fais jouer ton poing vigoureux; En avant ton cheval nerveux;
POT-DE-VIN
En avant, il est beau sur terre '
De secourir les mallieureux.
LA FRANCE
Merci, mes sœurs, merci! mon antique cuirasse, Grâce à votre travail , reluit comme une glace; Par de longs jours de paix son lustre avait pâli.
LES NATIOA'S.
Le voilà revenu; voyez, quel beau poli!
Comme elle vous sied bien ! quelle grâce parfaite !
Pot-de-Tin entre.
LA FRANCE
Pot-de-Vin!... Vous ici, seigneur! à ma toilette Venez-vous assister?
POT-DE-YI N.
Je viens à deux genoux Vous prier de jeter ces armes loin de vous.
LA FRANCE
Êtes-vous insensé?
POT-DE-VIN
Non, mais je veux encore Sauver votre candeur du péril qu'elle ignore ; Je veux faire entrevoir à vos yeux éperdus L'abîme au bord duquel vos pas sont suspendus.
LES NATIONS
Ma sœur, n'écoutez pas ! cet homme vous abuse...
LA FRANCE
Mes sœurs, ne craignez rien; s'il cache quelque ruse. Je le verrai...
;atires dramatiqi-es.
Pardonne, ô reine; mais la Paix, La douce Paix approuve ici ce que je fais; Et c'est elle qui veut par mes lèvres sensées Dans la droite raison remettre tes pensées Et détacher enfin le bandeau spécieux Que de perfides mains ont posé sur tes yeux.
LA FRANCE
Que voulez-vous? parlez !
POT- DE-VIN
O déesse intrépide, Tu te trompes, crois-moi , sur l'instinct qui te guide! Tu t'armes pour la guerre, et la guerre vraiment N'est pas dans le désir de ton peupleopulent. Je viens de parcourir ton immense domaine ; Eh bien, de la Bretagne aux champs de la Lorraine, Tes enfants alarmés dans leurs désirs égaux Ne demandent partout que bien-être et repos. Oui, j'ai prêté l'oreille aux bruits de l'Industrie, Et de ses ateliers voilà ce qu'elle crie : Ah! si la France encor se remet h courir, A batailler sans fin , je n'ai plus qu'à mourir; Et mes sucres blanchis, et mes étoffes fines, Mes tapis somptueux, mes vivantes machines. Les trésors infinis de mes vastes travaux. Tout ira profiter à d'habiles rivaux ; C'en est fait de ma vie et ma gloire est perdue; Et l'affreuse misère, en place descendue, Comm.e une maigre louve aux abois effrayants , Reviendi-a s'attacher à mes malheureux flancs. France ! entends l'Industrie et sa voix qui me glace : Par tes sacrés genoux que j'étreins et j'embrasse ,
POT-DE-VIN
Ne t'abandonne pas à des élans de cœur Qui te reporteraient aux jours de la terreur: Dépose ton épée et ta brillante armure, Et reprends du plaisir la divine parure. Ah ! si tu peux céder à mon engagement , Je te promets l'azur d'un avenir charmant. Je soufflerai dans l'air de douces influences, Je remplirai les cœurs du feu des jouissances , J'embaumerai de fleurs les murs de ton palais, Et dans des lacs dorés, de splendides filets. J'aurai soin d'enfermer le mufle de la presse Pour qu'aucun de ses cris ne trouble ton ivresse.
O France, je comprends où tendent ces discours-,
De tes fières ardeurs on veut rompre le cours ,
T'effrayer du chemin où ton grand cœur t'entraîne ,
Et faire chanceler ta volonté certaine.
O France! s'il est bon qu'au sein de tes cités
L'industrie apparaisse en toutes ses beautés
Et tienne constamment le travail en haleine.
Il ne faut pas non plus qu'elle soit souveraine,
Car l'homme ne vit pas uniquement de pain.
Il vit de sentiment et son cœur en a faim.
C'est pourquoi tu ne peux borner ta noble vie
Aux faciles travaux de l'active industrie.
Et passer tes beaux jours dans la satiété
Du luxe des habits et de la volupté.
A chaque nation Dieu donna son affaire :
A l'une l'idéal, à l'autre la matière.
Or, ta gloire n'est pas la gloire d'Albion,
Celle de fabriquer du fer ou du coton ,
Et d'en voir à longs flots les villes inondées;
Ta gloire est d'opérer sur les grandes idées.
De les tirer du sein qui les porte et nourrit.
De les élaborer au feu de ton esprit
Comme au feu clair et vif d'une fournaise ardente,
D'en faire un pain do vie, une manne excellente.
Et d'en alimenter le globe gémissant
Au prix de ton bien-être et môme de ton sang.
Princesse ! se peut-il que des billevesées , Des phrases de journaux, absorbent tes pensées! Se peut-il pour des mots débités de travers Que tu songes encore à troubler l'univers!
l'es PAGNE.
Ma sœur, laisse parler ce ricaneur immonde. Va, ta forte nature est de courir le monde Pour y planter partout l'arbre tant souhaité. L'arbre divin du droit et de la liberté. Le ciel ne te créa que pour rendre service A tout ce qui pâtit aux mains de l'injustice , Et que pour soulager les pauvres nations Fléchissant sous le poids de leurs oppressions. Songe, songe, ma sœur, que tu fus la première A dérouler dans l'air une sainte bannière , Et, traînant sur tes pas un immense troupeau, A conquérir du Christ l'ineffable tombeau. Tu ne décherras point de ton antique gloire; Tu ne peux fermer là ta magnifique histoire; Et tu feras encor pour notre humanité Ce que tu fis jadis pour la Divinité.
Stupide illusion, misérable folie!
Rêves creux et malsains d'une tète affaiblie!
Belle France, crois-moi, reviens au sens commun:
POT- DE-VIN
Ta véritable affaire est de laisser cliacan
Agir comme il lui plaît. Du jour où le tonnerre
Eut brûlé de ses traits l'aigle franc dans son aire,
La Paix, mettant un terme aux dévastations,
Ordonna pour toujours le champ des nations.
Des États de l'Europe elle a fait les limites.
Par ses divines mains leurs bornes sont prescrites :
C'est être criminel, c'est violer les droits,
Que d'aller à cette beure au rebours de ses lois.
LA POLOG.\£.
Ne dites point la Paix ; la Paix n'est pas coupable
De pareils attentats et d'un forfait semblable;
Mais dites la Victoire au cœur ambitieux,
La Victoire cruelle et sans pitié pour ceux
Qu'elle vit à ses pieds : nos maux sont son ouvrage.
C'est elle qui , réglant cet infâme partage ,
Dans la cité de Vienne , au congrès de vingt rois ,
Viola la nature et renversa ses lois ;
C'est elle qui, voulant abondamment repaître
Les vainqueurs du lion qu'on faisait disparaître,
A chacun leur jeta, comme morceaux de chair.
Des portions de terre et des îles de mer;
A la voracité de l'aigle autrichienne
Tes membres palpitants, ô belle Italienne!
A l'aigle noir de Prusse, avide de butin ,
Les moines de Cologne et les enfants du Rhin ;
Le léopard anglais eut pour sa proie inique
Tous les puissants écueils qui peuplent l'Atlantique ;
Le lion de Hollande eut aussi dans son lot
Le droit d'ouvrir la gueule en travers de l'Escaut ;
Et moi, plus misérable, hélas! que Prométhée
Livrant son large foie à la serre indomptée
D'un atroce vautour; moi, Pologne aux yeux bleus.
J'en ai dû porter trois à mon flanc généreux I
Partout, enfin, partout, la Victoire traîtresse A sous les pieds du fort abattu la faiblesse. Et lié rudement par un infernal tour Le loup à la brebis, la colombe à l'autour. Ah! si l'aimable Paix eût été consultée, Elle eût travaillé mieux pour l'Europe attristée ; Elle eût anéanti les discords douloureux : Car, remettant partout les peuples malheureux Dans le sens primitif de leur pleine nature , Au droit elle eût rendu sa lumière si pure.
P0T-DE-V1\
Quand le faible du fort a subi les décrets, Il faut qu'il se soumette et respecte les faits.
LES NATIONS
C'est la peur qui le dit. — Mais le droit inflexible
N'en subsiste pas moins, il est imprescriptible.
Ni l'acier, ni l'airain, ni le feu destructeur,
Ne peuvent d'un atome altérer sa vigueur.
Fût-il chargé de fers et relégué dans l'ombre
De vingt siècles d'oubli; comme un prisonnier sombre,
Eût-il par-dessus lui tout l'Olympe et l'Ossa;
Fût-il, comme Eocelade, enfoui sous l'Etna,
Il respire toujours; plein de vie et d'haleine.
Il peut briser d'un bond l'obstacle qui le gêne.
Il peut se relever puissant et radieux ;
Car il est immortel , il est enfant des cieux.
LA FRANCE, toiU exaltée.
Oui, le droit est divin, sublime, impérissable;
Et , bien que trop souvent sur la terre coupable
11 soit vaincu du fait, injuste souverain.
Il se redressera; car dans le genre humain
11 est toujours pour lui quelque élan magnanime...
'UT-UK-Vl.N.
POT-DE- Vl.N.
Eh bien! France, suis donc le transport qui t'anime. Pour secourir tes sœurs laisse là les discours; Quitte tes beaux jardins, tes palais aux cent cours; A cheval , lance-toi sur les pas de la guerre. Tu ne seras pas longue, ô grande aventurière! A ressentir l'effet de ton aveuglement.
Pour moi, je ne veux plus t'arrêter un moment; Comme un vaincu je ploie et je cède la place.
LA FRAXCE.
C'est bien, car la parole et m'ennuie et me glace. A l'action! ma lance aux reflets jaillissants. Mon casque au cimier rouge et mon glaive... Je sens Bouillonner dans mon sein des ardeurs belliqueuses; J'entends sonner dehors les voix tumultueuses Des clairons, et ma bouche entonne la chanson Qui donne la victoire et qui vaut du canon :
Allons , enfants de la patrie , Le jour de gloire est arrivé.