‹ Satires et chantsChapitre 39 sur 148 · LE PAGE · texte numérisé non relu

LE PAGE

L'envoyé de Florence

Désire vous parler.

CESAR

Tiens, tiens, les Florentins!

l-2(i SATIRES DRAMATIQUES.

Ah çà! j'espère bien que cette seigneurie

Ne m'abandonne pas... Dis-lui qu'il peut entrer.

Le page sort et amène l'ambassadeur.

MACCHIAVELLI.

Monseigneur, devant vous liuniblement je m'incline.

CÉSAR

Soyez le bienvenu, messer! Quel heureux vent Me souftle du coté de votre république ?

MACCHIAVELLI.

Monseigneur, de sa part je viens vous apporter Force remerciments, force offres de service.

Je les reçois avec un sensible plaisir.

Mais veuillez vous asseoir, ser ISicolo, nous sommes

De vieux amis, déjà... Parlez, je vous entends.

MACCHIAVELLI.

Nos illustres seigneurs m'ont chargé de vous dire, Excellence, qu'ils sont très-touchés des bontés Que vous venez d'avoir pour notre république. En faisant rétablir aux mains de nos marchands Les draps que ceux d'Urbin avaient par injustice Retenus; en retour, je dois vous prévenir Que les confédérés leur ont présenté l'offre D'un belliqueux accord contre votre maison. Mais au porteur secret du traité d'alliance Sans hésiter, seigneur, tous, ils ont répondu Qu'ils voulaient demeurer en relations bonnes Avec le pape, ainsi qu'avec César Borgia, Et surtout conserver l'amitié de la France.

CESAR BORGIA

C'est là se comporter en braves alliés

Et j'éprouve h mon tour reconnaissance extrîme

D'un pareil procédé.

MACCHIAVELLI.

Monseigneur est certain Que, dans les mouvements que d'un moment à l'autre On peut voir éclater et surgir contre lui, Notre gouvernement demeurera fidèle Au grand gonfalonier de l'Église, et tiendra Comme ses vrais amis les amis de la France. J'ai mission d'offrir en outre à monseigneur Un refuge assuré sur notre territoire En cas...

Dites, en cas où je serais battu, En fuite, n'est-ce point?... Volontiers je l'accepte. Mais on me juge donc bien malade vraiment...

MACCHIAVELLI.

Malade, nullement... ce n'est point là l'idée Du monde jusqu'ici , monseigneur; mais à voir Tout ce que l'on prépare et tout ce qu'on débite. Vous paraissez, de fait, rudement attaqué.

CÉSAR

Mais connait-on aussi mes moyens de défense?

MACCHIAVELLI.

Non, certes... Cependant...

, Parlez, ser Nicolo, A l'aise et frauchement; je sais de longue date Votre juste renom de science et d'esprit, Et j'approuve très-fort la bonne seigneurie D'avoir pour la servir un homme tel que vous. Parlez, je ne fais point fi de votre pensée.

Eh bien, à dire vrai, les grands préparatifs Que font vos ennemis sont des plus redoutables. Ils sont fournis d'argent, munis de bons soldats, D'habiles officiers... Gravina, par exemple.

CÉSAR

Un vieillard fatigué.

Son fils, le chevalier.

CÉSAR

Un enfant.

MACCHIAVELLI.

CESAR

Une machine brute.

MACCHIAVELLI.

Et le Vitellozo , son hardi compagnon.

Un braillard sans cervelle.

CESAR BORGIA

MACCHIAVELLI

Il est sûr, Excellence, Que tous ces gens n'ont pas un grain de votre esprit. Vous êtes de ce temps le premier capitaine , Mais ils ont devers eux ce que vous n'avez pas. Des soldats, des écus, et si chétif, si mince Qu'un talent soit, s'il a de nombreux bataillons, On voit que Dieu souvent de son côté se range.

Des nombreux bataillons ie connais la valeur. Mais je fais cas surtout de la main qui les mène.

MACCHIAVELLI.

Je pense comme vous... pourtant j'ai du l'egret De vous savoir privé de forces respectables , De voir vos officiers errants ou prisonniers.

Je crois que vous voyez par trop en noir les choses. Le Ifon vit toujours, — ses griffes recroîtront.

MACCHIAVELLI.

J'espère, — toutefois en attendant la pousse...

CÉSAR

Le lion se fera renard , ser Nicolo.

MACCHIAVELLI.

A ce compte, seigneur, je ne suis plus en peine. Quel que soit l'embarras, je n'ai plus peur de rien. Vous possédez à fond l'art de la politique; Vous êtes digne enfin de vaincre...

('. KS.vn.

Et de régner.

MACCII lA V K LLI.

Oui, car c'est, au pUi* fort ou plus lia qu'est l'empire.

C'est donc ce que je vais montrer à tous les yeux.

Le problème est posé, point facile à résoudre,

Par ma foi ; cependant je désire beaucoup

Que vous soyez témoin de la fine manière

Dont je le tenterai. — Restez auprès de nous;

Vous nous suivrez dans nos marches et contre-marches;

D'ailleurs je puis avoir besoin des Florentins,

Et bon il me sera que sous main je vous tienne

Pour leur donner avis de mes nouveaux projets.

MACCHIAVELLI.

Monseigneur sait combien j'admire son génie, Et combien dans le cœur je suis reconnaissant De ses bontés envers mes chers compatriotes : A ses ordres je veux demeurer tout entier.

Mais indépendamment des ofifres de service Et des remerciments que vous êtes venu M'apporter de la part de votre république, N'avez-vous pas, messer, pour un cas spécial Besoin de ma faveur?

MACCHIAVELLI.

Excellence, sans doute.

CE s An.

Eh bien, parlez, messer.

CESAR BORGIA

MACCHIAVELLI.

Je voudrais, monseigneur, Avoir un sauf-conduit au travers de vos terres, Pour tout efïet marcliand, tout objet fabriqué, Que mes concitoyens dans le Levant exportent Ou peuvent rapporter de ce pays.

CE s An.

J'entends Et je saisis fort i ien le sens de votre affaire.

Il soniif, un page se présente.

Dites à Francesco de venir.

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