TITIEN
Mais, ssigneur Pietro, quelle affreuse existence Que la vôtre ! toujours être en butte au gourdin. Ou se voir obligé d'armer un spadassin Pour se garder des gens... c'est un rude dilemme.
•205 SATIIÎES COMIQUES.
Ne pourriez-vous résoudre autrement le problème
Et dépenser l'esprit dont Dieu vous a doté
Autrement qu'en injure et qu'en obscénité?
Ne vous trompez-vous pas, en prenant cette allure,
Sur le but de la vie et sur votre nature?
Non , compère, mon pied ne porte pas à faux ;
Je sais ce que je fais, je sens ce que je vaux
Et vois sous leur vrai jour les objets de ce monde.
Jeté par le hasard sur la machine ronde ,
Avec le vide en poche et le mépris des miens.
J'en fais payer la chance à mes concitoyens.
Peut-être pensez-vous que les terrestres choses
Sont de vaste durée et, comme fraîches roses.
Faites pour refleurir un jour en quelque Éden;
Alors vous vous réglez là-dessus, et c'est bien.
Mais moi je n'y crois pas : je suis sûr, au contraire.
Que notre pauvre corps, ce bahut de misère.
Est un étui trop sale et trop matériel
Pour en soi renfermer un esprit immortel ,
Que tout meurt avec nous et que , ce que l'histoire ,
Les lettrés, les niais nomment du nom de gloire,
N'est que fumée errant un siècle ou deux à l'œil
Et dans l'éternité submergeant son orgueil.
Si nature m'avait créé comme le Tasse ,
Sans estomac, sans reins, triste et blême de face.
J'aurais pu comme lui vivre de rêves creux ,
De fruits confits , d'eau pure et d'amours langoureux ;
Mais bâti comme Hercule et d'un sang plein de flammes .
Aimant ce que la vie a de meilleur, les femmes,
Les écus et le vin, comme un moine cloîtré.
L'âme toujours au ciel et le corps macéré,
Je ne pouvais user mes jours en abstinences;
Je suis d'un autre bois. — Vovez Nos Excellences,
LE SECRET DE BIEN DES GENS. âf
Les ducs et les prélats et tous nos batailleurs :
Ils pratiquent la vie en habiles jongleurs;
Grâce à leur rang, leur glaive et leurs fausses paroles,
Elle est pleine d'aisance et de voluptés molles :
Et pourquoi n'en ferais-je autant de mon côté
Avec l'outil qu'aux mains le destin m'a planté 1
Je ne suis ni guerrier, ni prêtre, ni de race
Princière, mais je suis homme d'esprit, d'audace,
Et cela me suffit : ma plume et mon cornet
Sont de force à m'emplir la panse et le gousset.
Gutenberg ne sut pas en créant sa machine,
Tout ce qui s'y trouvait de puissance divine.
Moi seul l'ai bien compris : un chiffon de papier
Me fait, quand je le veux, maître du monde entier.
Avec ce talisman , vrai talisman de fée ,
J'ai l'existence large, éclatante, étoffée.
Un palais magnifique au bord du grand canal ,
Une table égalant celle d'un cardinal.
Des meubles, des habits d'une élégance exquise
Et pour amour les corps les plus beaux de Venise,
Non pas deux, non pas trois, mais trente; puis je vois
Se courber à mes pieds les envoyés des rois ,
Et, pour que rien ne manque à mon désir avide,
Le dieu de la couleur, Titien le splendide,
Fait de ses nobles doigts, en ce jour enchanté,
Passer ma face auguste à la postérité.
C'est faiblesse qu'un jour à mon talent peut-être On pourra reprocher.