‹ Satires et chantsChapitre 80 sur 148 · HYMNE A LA TERRE · texte numérisé non relu

HYMNE A LA TERRE

Une sueur glacée inonda son visage , Il frémit, et de l'air le précieux passage Dans sa gorge un moment par l'effroi fut coupé. Trois fois il s'approcha du volcan escarpé, Trois fois il recula ; puis reprenant courage , Il s'élança d'un bond au travers de l'orage , Pour ressaisir encor le fantôme écliappé.

Vain effort! le volcan n'était plus; à sa place, Les flots impétueux d'un océan sans fin Lançaient leur blonde écume au firmament divin, Et reflétaient les cieux dans leur claire surface. Les vents s'y promenaient en troupeaux mugissants; Et leurs pieds vagabonds, creusant mainte crevasse. Laissaient voir au soleil, joyeux et bondissants. Sous les plis onduleux de la liquide masse , Les reins d'or et d'azur de cent monstres puissants.

« 0 trompeuse déesse! ô femme, tu m'abuses! Cria-t-il à l'aspect du nouvel élément; Mais, malgré tes détours et tes nombreuses ruses. Tu ne peux échapper à ton mortel amant. Tu te caches -en vain sous une mer profonde : Ah! sous le voile épais de ton vêtement bleu, Je suivrai jusqu'au bout les volontés de Dieu; Et pour te posséder , je traverserai l'onde Comme j'ai traversé les abîmes du feu. »

Il dit, et par les airs laissant rouler sa plainte, Dans la mer mugissante il se plonge sans crainte , Et bat de ses deux mains les flots tumultueux; Mais sous ses membres nus les vagues se durcissent, Leurs sommets blanchissants en longs poils se hérissent L'océan prend un corps , un corps fauve et hideux : Ce n'est plus une mor qui fume et qui bouillonne,

C'est un fier animal, une ardente lionne

Qui, le poitrail au vent, pousse des cris affreux.

O merveilleux effet de la force divine

Que l'homme , enfant du ciel, portait en sa poitrine!

0 sentiment du droit, ô pouvoir du cerveau!

L'homme semblait une ombre, une vaine apparence,

Le monstre était énorme , et sous sa large peau

Hurlait et bondissait en signe de défense;

Et, malgré sou néant, l'homme ne craignit pas.

D'affronter l'animal et, sublime imprudence,

De le combattre, seul, armé de ses deux bras.

La lutte fut terrible et de longue durée; Chacun y déploya la vigueur de son corps, Tout ce qu'en le formant la puissance sacrée Mit dans ces reins charnus d'élastiques ressorts. Mais, hélas! sous les nœuds de l'étreinte serrée. L'homme plus d'une fois sentit l'ongle perçant Labourer le tissu de sa chair déchirée ; Plus d'une fois, hélas! les gouttes de son sang Jaillirent à longs flots de la griffe acérée.

Enfin le monstre cède; et, combattant heureux, L'homme, nouant sur lui ses bras comme une chaîne, Lui fait, gueule béante et poumon sans haleine, Étendre comme un mort ses membres vigoureux. Alors, près d'exhaler son âme redoutable. L'animal frappe l'air d'un soupir lamentable Et tellement plaintif, que le victorieux Entr'ouvre ses deux bras ; et Cybèle expirante Se déroule à ses pieds vaincue et palpitante.

O Terre aux larges flancs! ô Terre au vaste sein, D'où le ciel étoile voit d'un regard serein ,

HYMNE A LA TERRE. i

Ainsi que le lait pur d'une mamelle immense,

Couler en mille jets le flot de l'existence !

0 Terre magnifique! ô Terre au vaste sein!

L'homme a fait ta conquête, il est ton souverain,

Ton légitime époux, ton vainqueur et ton maître!

Et toutes les beautés que renferme ton être.

Tout ce que ton grand coi'ps, dans ses flancs spacieux.

Enserre obscurément de muscles radieux,

De longues fibres d'or , de veines de porphj-re ;

Et tout ce que ta face , en son charmant sourire

Épanouit au ciel de grâce et de fraîcheurs ,

Les légers animaux, les ondes et les fleurs,

Tout appartient à l'homme et forme son empire.

Il est vrai que celui par lequel on respire.

Et qui dans chaque vie infusa la douleur,

Voulut que l'amoureux de ta jeune spleildeur.

L'homme attendît longtemps le jour de la défaite ,

Et bien cher achetât sa victoire complète.

Hélas! ce n'est qu'au prix de son sang répandu ,

Des brûlantes sueurs de son travail ardu ,

D'un combat acharné, d'une lutte infernale ,

Qu'il a vu s'incliner ta fierté virginale;

Mais, amante superbe, il te possède enfin :

Ses bras en te domptant touchent au but divin.

0 Terre ! maintenant ne sois pas inhumaine.

Pour faire à ton héros oublier toute peine.

De germes plus féconds emplis tes larges flancs ;

Et donne-lui sans peur d'innombrables enfants.

Que ton corps de granit, dans toute sa courbure,

Se couvre d'un manteau d'éternelle verdure ;

Que les vents printaniers , les humides zéphyrs ,

Y soufflent nuit et jour les amoureux désirs;

Et que le prince ardent des voûtes éthérées ,

Pénétrant de ses feux tes entrailles sacrées,

Nourrisse abondamment en ton sein producteur

Les germes déposés par ton heureux vainqueur. O Cybèle féconde , enfante sans relâche , Et, joyeuse, toujours recommence ta tâche. Pour ton royal époux ne te repose pas ; Sous tous les points du ciel, et dans tous les climats, Comble-le des trésors de ta riche nature : Puisse-til à son tour ne point te faire injure, Et, comme un cœur lassé des plus nobles attraits, Puisse-t-il ne jamais payer tant de bienfaits Par l'orgueilleux dédain de tes grâces sublimes , Par le lâche abandon de tes flancs magnanimes. Et surtout par l'oubli du monarque puissant Qui vous tira tous deux des ombres du néant !

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