HYMNE AUX MONTAGNES
Et l'élan convulsif d'une aveugle nature
Qui, grosse de ferments et de germes divers,
A besoin d'enfanter, et, de ses flancs ouverts ,
Sans souci de leur but et de leurs alliances,
Pousse dans tous les sens des milliers de puissances.
D'abord de lourds essais et d'informes produits ,
Des êtres ébauchés et gauchement construits ,
De noirs accouplements de choses monstrueuses
Essayant d'arriver à des formes heureuses,
Et ne pouvant jamais; et les destructions
Sans cesse retombant sur les créations.
Tel dans l'antique fable était ce vieux Saturne,
Du ténébreux chaos souverain taciturne ,
Saturne , destructeur de l'œuvre de ses flancs ,
Émettant de son sein d'innombx'ables enfants.
Et toujours dévorant d'une faim infernale
Les produits imparfaits de sa flamme brutale.
Et pourtant ces élans, ces monstrueux efforts
Ne sont pas l'acte fou d'un Titan aux bras forts ,
Mais l'effet d'une main intelligente et sage
Qui pour un noble but façonne un grand ouvrage.
Le feu s'est concentré : l'un sur l'autre entassés ,
Les monts durcis au ciel lèvent leurs fronts glacés;
L'onde qui recouvrit quelque temps leur surface
S'évapore dans l'air , ou dans leurs creux s'amasse ,
Et fait de vastes mers où mille germes chauds
Enfantent des milliers de flottants animaux.
Sur les rocs les lichens et, les mousses légères
S'étendent; par-dessus s'enlacent les fougères.
Puis croissent les palmiers , les cèdres chevelus.
Et les chênes pesants aux grands rameaux tordus .
Autour des larges troncs et sous les hautes herbes,
Sonnent les anneaux d'or des reptiles superbes;
Sur ces corps imparfaits, onduleux et glissants.
S'élèvent d'autres corps plus complets , plus puissants
L'ùlépliant monstrueux , l'hippopotame énorme ,
L'épais rhinocéros et le bison informe.
Et tout l'ardent troupeau des agiles brouteurs,
Les chevreuils bondissants et les daims voyageurs.
Gomme un soupir d'amour, un hymne de tendresse,
La verdure naissante envoie avec ivresse ,
De son sein frémissant à la voûte des cieux ,
Les volages oiseaux en chœur mélodieux.
Enfin , dernier produit de !a féconde terre ,
L'être humain apparaît, sublime mammifère!
L'homme droit comme un cèdre, et tournant vers le ciel
Les rayons enflammés d'un regard immortel ;
L'homme au front noble et haut, porteur de la pensée,
L'homme dominateur de la fange insensée :
Et l'œuvre est achevée, et ce dernier chaînon
Unit le Créateur à la création ;
Et le plan merveilleux de l'arcliitecte immense
Est conipiis par le cœur et par l'intelligence.
Oh ! que celui qui doute encor de ton pouvoir ,
O mon Dieu! que celui qui ne sait pas te voir
Dans l'ordre ingénieux de sa propre structure
Et les mille tableaux de la douce verdure;
0 mon Dieu ! que celui qui méconnaît ton bras
Au pays des sapins aille porter ses pas.
Qu'il arrive au sommet des pics les plus sauvages,
Qu'il suspende son corps au-dessus des nuages,
Et là, comme l'oiseau qui plane sur les monts,
S'il est doué d'une âme, alors, à pleins poumons ,
Il chantera le Dieu de la terre et de l'onde,
L'admirable ouvrier, l'ordonnateur du monde.
Celui qui, d'une haleine et d'un clignement d'yeux ,
Fait monter l'océan jusqu'au parvis des cieux.
Et sait, quand il le veut, de ses mains frémissantes
Secouer comme un van les montagnes pesantes.
VJ