‹ Satires et chantsChapitre 91 sur 148 · HYMNE AU TRAVAIL · texte numérisé non relu

HYMNE AU TRAVAIL

Ne roulerait encor qu'une efl'royable masse,

Une boule d'argile en proie aux végétaux ,

Sur laquelle, luttant avec l'air et les eaux.

L'homme succomberait, trop faible et petit ùtre,

Aux forces dont il est devenu le seul maître.

Mais par toi la pensée est reine, et l'univers

Est vaillamment sondé dans ses replis divers;

La nature aime l'homme et chaque jour lui donne

Les fleurs et les fruits d'or de sa verte couronne ;

Elle fait pour sa lèvre, avec un doigt divin,

Saigner la grappe mûre et couler le bon vin ;

Elle nourrit son corps d'une substance saine ,

Rend ses membres nerveux, facile son haleine,

Et fait bondir ses pas sur le sol agité.

Comme, les pieds du daim par les vents emporté.

Puis c'est avec toi seul qu'au sein des grandes villes.

Le malheureux échappe aux tentations viles.

Et vers l'éternel bien suit à pas continus

Le sentier odoraiit des modestes vertus ;

Enfin, c'est avec toi que l'homme, sans bassesse.

Monte au faîte doré de l'heureuse richesse,

Et qu'il peut aspirer en toute sûreté

L'air puissant de la gloire et de la liberté.

Sois donc béni. Travail! à ta volonté sainte,

O Dieu! je me soumets sans regret et sans plainte ;

Et jusques au moment où la face des cieux

Sous un long crêpe noir fuira devant mes yeux ;

Jusqu'au jour où la mort me glacera la veine.

Je resterai debout, et toujours en haleine;

Comme le bœuf rustique au robuste poitrail ,

J'inclinerai mon front sous le joug du travail.

Ainsi , lorsque le jour renaît avec la brise , Lorsqu'ouvrant sur les monts son aile humide et grise Lu matin chante à l'homme et sonne aux animaux

Le moment du réveil et l'heure des travaux ,

Le bœuf sort de l'étable et vient tendre la tête

Au joug accoutumé que le bouvier apprête ;

Puis le muffle en avant et les jan'ets tendus,

11 entre à pas égaux dans les sillons fendus.

A mesure qu'il marche et que, suivant «l'ornière.

Le soc péniblement met la glèbe en poussière,

On entend l'air siffler dans le creux de ses flancs ,

La bave mousse et flotte à ses naseaux brûlants,

Il sue, et l'aiguillon augmente sa souffrance:

Mais sa peine n'est point vaine et sans récompense.

Le labeur de ses pieds n'est point labeur perdu ,

Car sitôt que le soir au repos l'a rendu ,

Sous son muffle écumant l'onde coule plus fraîche ,

Son lit d'herbe est plus mou, le sainfoin de la crèche

A son palais avide offre plus de saveur,

Et la terre par lui fendue avec ardeur.

Aspirant dans les airs une force nouvelle.

Gonfle son sein fertile, et sa brune mamelle

Sur les doux animaux et sur l'humanité

Répandra des trésors de vie et de beauté.

HYMNE AU MARIAGE

Tout s'engendre ici-bas par un ordre fatal

De l'élément le plus contraire :

La vie est de la mort la fille nécessaire , Et le bien sort vivant des entrailles du mal. Les cadavres humains enfouis dans la terre

Font germer l'herbe de son sein; Le retentissement sauvage du tonnerre Rend le fond de l'azur plus pur et plus serein ; L'extrême peur souvent est mère du courage ; Du despotisme naît la jeune liberté, Et des élans impurs de la brutalité, La sainteté du mariage.

Ainsi , lorsque du sol les premiers habitante ,

Géants à poitrines velues, Virent d'un œil surpris passer les femmes nues

Sous les chênes ombreux dont ils mangeaient les glands 11 se fit dans leur être un mouvement étrange ,

Un grand frisson s'empara d'eux , Leur cœur battit plus fort , et , sur leur lit de fange Ils poussèrent au ciel des cris tumultueux; Puis, les reins échauffés de flammes inconnues, Et quittant leur repas sous les arbres profonds, Ils se ruèrent tous comme de forts lions

Après les femmes éperdues.

Mais bientôt leur ardeur amena les débats

Et la dispute meurtrière ; Vingt pour' une était trop: soudain vole la pierre, Et des bâtons noueux résonne le fracas. Le sang humain jaillit; la terre, les broussailles

Rougissent sous ses flots épais; Enfin le faible cède, et, fuyant les batailles, 11 va cacher sa honte au plus noir des forêts, Tandis que le vainqueur , dans une ivresse impure Serrant sa belle proie entre ses bras poudreux. Frappe du pied le sol et vers un antre creux

Se dirige avec sa capture.

Alors, commence alors l'œuvre de sainteté.

Comme, au printemps, la molle haleine Des zéphyrs, caressant les rameaux secs du chêne. Finit pai- triompher de leur rigidité; Comme le chaud baiser d'une légère flamme

Fond et résout les durs métaux ; De même la voix tendre et l'œil doux de la femme Domptent le cœur de l'homme et ses esprits brutaux. Devant son front chai-mant il s'incline , il se traîne; La force s'humilie aux pieds de la beauté : Et le lien puissant de la paternité

Auprès d'elle à jamais Tenchaine.

HYMNE AU MARIAGE

Hyménée! hy menée! uniou des humains,

O première amitié du monde !

Que de biens ici-bas ta volupté féconde A versés sans mesure et comme à pleines mains ! Pai- toi l'homme sorti du vil troupeau des bêtes

A reconquis son noble rang; Par toi la barbarie a fui de ses retraites. Emportant avec soi l'infâme amour du sang; Par toi les nations ont pris place sur terre , Et sous le doigt de Dieu la sainte humanité, Comme un fleuve paisible et plein de majesté ,

A recouvert toute la sphère.

Et maintenant tu fais le charme des États

Et leur appui le plus solide :

Partout où ton feu brille et ta grâce réside. Le labeur est facile aux graves magistrats. L'ordre règne partout : sous les toits domestiques ,

Comme une be].le trame d'or , D'âge en âge, à travers les familles antiques. Des sublimes vertus circule le trésor.

Du ravissant amour tu prolonges la flamme. Et tes chastes transports savent seuls enfanter Tout le bonheur que l'homme ici-bas peut goûter,

Sans encourir reproche et blâme.

Heureux qui, sur le seuil de la virilité,

Aux plus beaux jours de la nature , Dans les fleurs de la ville a choisi la plus pure Afin d'en respirer la grâce et la beauté ! Heureuse aussi la vierge et du corps et de l'âme

Qui porte à son premier amour Un cœur qui n'a brûlé que d'une seule flamme, Des yeux qui n'ont encor réfléchi que le jour ! L'un et l'autre ils verront sur leur belle existence Descendre les faveurs et les grâces du ciel ,

Et la sérénité de sa coupe de miel

Verser sur eux toate l'essence!

Ils ne seront jamais obligés de s'aimer

Dans la solitude et dans l'ombre , Et comme le coupable, avec un voile sombre, De recouvrir la flamme âpre à les consumer. Ils n'auront point recours à des ruses honteuses

Afin de se voir un moment , Et ne compteront pas leurs caresses peureuses Comme celui que l'or visite rarement.

Et quand la volupté , dans son ivresse sainte , A tous deux leur mettra le cœur contre le cœur, Ils ne mangeront pas les doux fruits du bonheur Avec la cendre de la crainte.

Non , non , ils s'aimeront à la face des cieux

Et pourront partout se le dire ; Et les hommes témoins de leur chaste délire Applaudiront partout à leurs transports pieux : Car ils seront pareils à deux flûtes aimables ,

Deux flûtes au son pur et clair.

Et qui , pleines du vent de deux bouches semblable Toujours divinement redisent le même air: Et qui les entendra sera rempli d'ivresse, Et les tristes vieillards qui les rencontreront Oublîront leurs chagrins et se verront au front

Reluire les jours de jeunesse.

0 favoris du ciel, ô jeunes gens heureux!

De bonne heure aimez l'hyménée; Ne jetez point la fleur de votre matinée Au vent de la débauche et des plaisirs honteux. De bonne heure allumez le pur flambeau des noaes.

De bonne heure allez à l'autel.

HYMNE AU MARIAGE

Non poussés par l'auteur des actions féroces , Le vil désir du gain et son appât mortel, Mais guidés par l'amour et la céleste envie De ne point fouler seul les pierres du chemin, D'avoir une compagne et de donner enfin De beaux enfants à la patrie.

Allez , car de la vie il est doux , il est beau

De faire en s'aimant le voyage, Et dans ce dur trajet, ce long pèlerinage , De supporter à deux le pénible fardeau. Il est doux, il est beau de monter la colline

Ensemble et le bras sur le bras; Il est doux, il est beau, lorsque le jour décline , Delà descendre ensemble et de dormir au bas; Comme ces vieux époux aux tranquilles figures, Que l'on voit, côte à côte et se donnant la main Dormir d'un si bon cœur et d'un front si serein Sur les antiques sépultures.

Enfant, repose-toi sur le sein de ta mère, Laisse son mouvement clore au jour ta paupière ; Enfant , jamais ton front n'aura pour sommeiller De plus doux oreiller.

Jamais, pour rafraîchir ta bouche, nulle haleine Ne passera dans l'air plus fraîche que la sienne, Ni pour veiller sur toi nulle étoile des cieux N'égalera ses yeux.

Enfant, mon bel enfant, dors sans trouble à ton ais Comme un flot azuré sous le vent qui s'apaise ; Et ta sérénité dans le cœur maternel Fera couler le miel.

0 bonheur d'être mère, ô volupté suprême Que l'on ne conçoit bien qu'en l'éprouvant soi-même!* Que par toi tous les maux du grave enfantement Sont payés largement !

Lorsque près de son cœur la jeune et tendre mère Berce le noble fruit de sa souffrance amère , Ou lorsqu'à son enfant elle livre à flot plein Les richesses du sein;

Quelle ivresse ici-bas vaut celle de son âme? Elle est fière, et ses yeux qu'un saint amour enflamme Ont une majesté qui souvent ne luit pas Au front des potentats.

Enfant, viens, cher enfant, dans les bras de ton pèn Pour lui détache-toi du beau sein de ta mère. Comme au souffle léger d'un vent plein de fraîcheur

Le bouton de sa fleur.

De même que le ciel en son éclat suprême Est doux à contempler aux bienheureux, de même Dans tes traits , ô mon fils ! il m'est doux de me voir Gomme dans un miroir.

Que les peines du coips et les tourments de Tàme Sur mes jours florissants s'abattent, troupe infâme; Enfant, si je te vois, ton sourire vainqueur Suspendra la douleur.

Ah! quand ton frais visage auprès du niieu se joue, Et que pour ni'embrasser tu me tournes la joue, Un céleste plaisir, en frissons ravissants, Pénètre tous mes sens.

Ni le lin le plus pur, ni la plus fine soie. Ni le moelleux velours où la lumière ondoie , Ni la feuille de rose aux odorants replis, Ni le duvet des nids,

Les ondes, le zéphir, enfin rien dans le monde N'égale la douceur ineffable et profonde Des lèvres de l'enfant qui s'en vient vous poser Sur la joue un baiser.

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