‹ Satires et chantsChapitre 92 sur 148 · LE P E P. E E T L A II E R E · texte numérisé non relu

LE P E P. E E T L A II E R E

0 toi qui l'as donné, toi qui peux le reprendre. Créateur des humains. Dieu redoutable et tendre! Verse sur notre enfant les trésors merveilleux De la grâce des cieux !

Donne-lui la bonté., l'élégance et la force; Comme un jeune pommier à la luisante écorce , Fais-lui porter un jour tous les fruits enchanteurs Que promettent ses fleurs.

Que ce beau rejeton à la tige vivace Dans ses bras caressants constamment nous enlact . Et rende plus étroits les liens amoureux Qui nous pressent tous deux.

Comme au vent printanier les vapeurs les plus sombres Dans les plaines du ciel fondent leurs grandes ombres. Qu'au doux son de sa voix s'éloignent les soucis De nos fronts obscurcis ;

Qu'en lui notre âge trouve un appui secourable; Qu'il soit pour nos vieux ans comme un bâton d'érable ; Que, sans jamais fléchir, il guide nos pieds lourds Sur le penchant des jours.

Enfin, lorsque la mort ombrera notre couche, Sur nos fronts pâlissants que son aimable bouche S'entr'ouvre, et que d'un doigt délicat et pieux Il nous ferme les yeux.

HYMNE A L'HÉRITAGE

Celui qui le premier mit la borne en un champ

Ne fut pas un cœur sec, usurpateur, méchant,

Mais un homme lassé de vaguer sur la terre,

Comme flot sans rivage et comme aigle sans aire,

Et jaloux de plier sa tente et d'attacher

Ses jours à quelque abri de bois ou de rocher.

Ce fut plus : il devait au travers de ses moelles

Sentir courir le feu des amours paternelles ,

Et traîner avec soi le fardeau palpitant

D'une mère plaintive et de son faible enfant.

« Arrêtons nos destins, se dit-il en lui-mômo.

Pour mon bien, pour celui des deux êtres que j'aime,

Arrêtons nos destins trop longtemps vagabonds ;

Et, comme un noble chêne enceint de rejetons.

Prenons racine afin qu'en paix sous notre ombrage

Une race au front pur aisément se propage.

Ce coin du sol ouvert au soleil plein d'éclats

HYMNE A L'HERITAGE. 3'

Me rit et doit suffire à l'ardeur de mes bras. La terre, me voyant fixer mes pas sur elle, Accueillera mes soins d'une façon plus belle ; Mon travail sur ses flancs ne sera point perdu , Et, tous les ans, par elle il me sera rendu En fruits plus savoureux, en gerbes plus nombreuses. Alors j e passerai des heures plus heureuses 'Qu'au temps où, poursuivi sans cesse par la faim, Je poussais mes troupeaux dans des plaines sans fin. Et, fatiguant le sol d'une éternelle chasse. Comme un vent de la mer j'en écumais la face. Alors , quand sur mes yeux les ombres de la mort Descendront, je mourrai sans crainte pour le sort De ma tendre compagne et de ma géniture. Sûr qu'elles trouveront aisément nourriture Dans les champs labourés par mes rudes boyaux , Champs dorés qui pourront briller encor plus beaux Si le travail constant sous son joug tntélaire Tient mes enfants courbés comme le fut leur pèi'e ; Et puis, je penserai que mes fils me perdant. Gomme le vif éclair qui ne luit qu'un instant. Ne verront point mes traits sortir de leur mémoire. Mon image longtemps, malgré la poudre noire De la tombe , sera retracée à leurs yeux Par les frais agréments de mes champs spacieux ; L'arbre qui jettera ses ombres sur leur tête, L'onde dont le flot pur baignera leur retraite. Le roc par moi creusé pour abriter leurs jours, Mes superbes troupeaux aux mugissements sourds , Tout parlera de moi , tout fera croire encore A ma présence; et, bien que l'argile dévore Mes pâles ossements en son sein enfouis. Je resterai vivant dans l'âme de mes fils. Mes bienfaits y feront fleurir ma souvenance , Et si Dieu de ma race assure la croissance ,

De génération en génération,

Aux jours les plus lointains retentira mon nom. »

Voilà ce que l'instinct de la nature humaine Dut dicter au premier possesseur de la plaine, Et ce que, tels que lui, pensèrent justement Tous les imitateurs de sou empiétement.

Soudain à leurs côtés, les filles magnanimes De l'auguste Raison, les Lois, reines sublimes. Parurent , et , tenant en main le glaive froid , Se firent pour jamais les gardiennes du droit. De ce jour la cité fut fondée, et la terre Devint pour l'homme un lieu paisible et salutaire.

11 est vrai que le globe, en cet état nouveau, Ne roula pas ses flancs sous un ciel toujours beau ; Que, le cœur dévoré dépassions infimes, Avarice la louve y mit bas force crimes, Et que la soif d'entrer sur-le-champ dans ses biens Poussa l'homme au mépris des plus sacrés liens. Alors on vit des fils à l'âme sanguinaire Forcer leurs engendreurs à quitter cette terre Avant le jour marqué par le doigt éternel ; Ou vit, sur"le bois chaud du cercueil paternel, Des frères oubliant leur commune origine • D'un cupide poignard se percer la poitrine ; On vit des actions d'une si grande horreur Que le front du soleil s'en couvrit de pâleur. Mais, hélas ! ici-bas quelle est la chose humaine Qui dans ses mouvements quelque vice n'entraîne? Quel est le lac limpide et d'un si franc azur Qui ne roule en ses fonds quelque limon impur? Parce qu'il sort de l'arbre une mauvaise branche, Faut-il jusques au tronc tout entier qu'on le tranche-, Qu'on l'extirpe du sol et le rende au néant

HYMNE A L'HERITAGE

Pour qu'avec lui le mal ne soit plus renaissant? Non, il faut élaguer la branche en pourriture, Et bientôt l'arbre, enflé d'une sève plus pure, Réparera le tort de ses rameaux flétris Par un plus vert feuillage et par de meilleurs fruits.

Loin, bien loin, ces esprits de trouble et de colère Qui, ne comprenant rien aux choses de la terre. Et n'en voyant jamais que les grossiers défauts , Veulent passer sur tout l'acier bleu de la faux ! Si le monde écoutait leurs sauvages doctrines , Il ne serait bientôt qu'un amas de ruines, D'oii ne ressortirait la pauvre humanité Que le joug à l'épaule et le front hébété. L'héritage aboli , la famille succombe Entraînant avec soi la cité dans la tombe: L'héritage aboli, c'est l'engourdissement Qui succède partout au libre mouvement.

La terrfe devient comme une caserne immense Où les hommes , mettant en bloc leur existence , N'ont plus guère au travail d'excitant souverain Que le fouet d'un despote et celui de la faim. Alors, alors, adieu les doux plaisirs de l'âme. Les élans de l'esprit et ses pointes de flamme; De l'art sublime et pur adieu les monuments, Adieu les faits du cœur , adieu les dévoùments , Tout ce qui ravit l'homme à la céleste voûte Et d'un noble avenir lui découvre la route. Tout s'éteint: le présent est seul vivant pour lui, Et le bonheur du corps le seul but qu'il poursuit. Mais bientôt de ses sens la suprême maîtresse , La volupté fait place à la molle paresse; Celle-ci de son corps nonchalant tire au jour La hideuse misère aux regards de vautour : De misère renaît la haine meurtrière,

Les combats et le sang; — on se fuit, et la terre

Qui portait sur ses reins tant de riches palais,

Tant de champs de blé d'or et tant de vergers frais ,

Revoit partout surgir les longs déserts de sables ,

Les fonds marécageux, les bois impénétrables.

Où rhomme dégradé , seul et couvert de peaux ,

Va ramper tristement avec les animaux.

Tel est le tableau vrai des sombres destinées

Que ferait à la terre, hélas! en peu d'années,

La mort de ce grand fait par nature enfanté ,

Et qui, devenu droit, se nomme hérédité.

Au contraire, chantons ta louange, héritage.

Et sur le globe entier maintenons d'âge en âge

Ta loi sainte : disons que ton splendide fruit

Est du labeur humain l'équitable produit.

L'éternel stimulant des sueurs paternelles

Et l'aide nécessaire aux choses immortelles.

Sans toi l'hymen de l'homme est un feu sans raison

Qui ne laisse sur terre aucun profond sillon;

Sans toi , comme un collier qui se rompt et s'égrène ,

L'innombrable troupeau de la famille humaine

Se disperse à travers le globe dévasté.

Mais, fil d'or précieux, gardien de l'unité,

Avec toi l'être humain, augmentant sa puissance.

Monte de siècle en siècle et par moins de souffrance

A l'accomplisse-ment de son but glorieux :

L'accord toujours plus grand de la terre et des cieux.

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